SIMON, Abbé Georges-Abel (1884-19..) :  Notes sur les origines de Pont-l’Evêque (1927).
Saisie du texte : O. Bogros pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (16.VI.2005)
Texte relu par : A. Guézou
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Texte établi sur l'exemplaire de la médiathèque (Bm Lx : nc) coupures de presse extraites probablement du Lexovien et datées sans doute de 1927.
 
Notes sur les origines de Pont-l’Evêque
par
l'abbé G.-A. Simon

~*~

« Pont-l’Evêque est une ville d’origine moyen-âge » écrivait sagement Labutte dans son Essai historique sur Honfleur et l’arrondissement de Pont-l’Evêque, paru en 1840. Il faut avouer que depuis l’époque de Louis-Philippe, les érudits locaux ont eu quelque peine à s’en tenir au moyen-âge. Et, faute de documents, ils ont bien dû se résigner à méditer longuement sur le nom de la cité. L’étymologie est une science si complaisante !

Croirait-on que certains sont allés chercher sous ces mots si peu exotiques de « Pont-l’Evêque » des traces de saxon ! Un érudit bien peu connu, qui écrivit beaucoup, qui ne publia rien, mais amorça maintes dissertations qu’il ne termina jamais, l’abbé Ratin dit Richard, curé de Rumesnil, décédé en 1853, expliquait gravement que Pont-l’Evêque était une déformation de Pont la Vache, lequel venait lui-même, toujours par déformation de Pont-Val-che. Or, Val che, paraît-il, c’est du pur saxon, car val signifie « vallée » et che signifie « bas » ; Pont-l’Evêque, c’est le Pont de la Vallée basse. Et le bon abbé ne s’arrêtait pas en si bon chemin. Il était natif de Pont l’Evêque, et dans son amour pour sa ville natale, il ne s’effrayait de rien quand il s’agissait d’en reculer le plus possible les origines dans la nuit des temps. Pont Val-che, c’était le nom saxon, mais il avait remplacé un nom romain, Pons vallis cassoe C’est bien un peu long pour un nom de ville, mais les Romains n’avaient sans doute pu faire autrement pour traduire le celtique : Brig-Aw-Re. Ici, l’érudit s’arrête, et nous ferons de même. L’abbé Richard était de son temps, un temps où la science des étymologies, toute frémissante de jeunesse, ne s’effrayait d’aucune audace.

Labutte, lui, était, nous l’avons dit, un homme sage. Pont-l’Evêque, à son avis, vient de deux mots français « pont » et « évêque ». « Ce nom, dit-il, est d’une telle évidence étymologique qu’il ne peut être l’objet de la plus petite discussion ».

M. de Caumont n’est pas d’un autre avis. « Son nom, dit-il, semblent indiquer que les évêques de Lisieux y avaient fait construire un pont ». C’est également à cette étymologie que paraît se reporter M. Quoniam, dans les intéressants articles publiés récemment dans le Pays d’Auge. Ce nom supposerait quelque « inféodation de notre région consentie par les rois francs en faveur des évêques de Lisieux ». Cette explication du nom de Pont-l’Evêque nous sourirait assez par sa simplicité. Malheureusement, nous n’avons aucun texte établissant que les évêques de Lisieux aient jamais possédé Pont-l’Evêque, ni en totalité, ni en partie, ni même qu’ils aient eu quelque droit de péage sur le pont autour duquel s’est créée la cité actuelle. Et nous nous demandons s’il ne faudrait pas chercher autre chose ?

Il se pourrait, en effet, qu’il n’y eut rien d’épiscopal dans les origines de Pont-l’Evêque. Une enquête faite en 1297 par Guillaume de Grippel, vicomte de Caen, nomme la localité « Pont le Vesque ». Or, ce nom de Vesque ou le Vesque est un vieux nom de famille du Pays d’Auge, et il est resté attaché à beaucoup de lieux-dits. On trouve Le Vesque à Hottot-en-Auge et à Norolles, la Cour Vesque à La Roque-Baignard, le Lieu Vesque au Fournet, à Glos et à Manerbe, les Vesqueries à Léaupartie, la Vesquerie à Manerbe et à Saint-Désir, etc. Que « Vesque » ait été rendu par episcopus ou « le Vesque » par « l’Evesque », rien d’étonnant à cela. L’ancienne commune de Vesqueville, réunie à La Hoguette est désignée en 1277 sous la forme de Vesquevilla et en 1269 sous celle de Episcopivilla, et l’on trouve encore au XIIIe siècle Evesqueville et Vescheville.

La famille Vesque ou le Vesque n’aurait-elle tout simplement donné son nom à la terre du Pont qu’elle possédait ou près duquel elle habitait ? Pont-l’Evêque serait alors composé d’un nom de famille, comme Pont-Audemer, Pont-Bellanger, Pont-Chardon, Pont-Escolant, Pont-Hébert, Pont-Erembourg, Pont-Oursin, Pont-Briant, Pont-Farcy, Pont-Ecrepin, etc… J’offre cette hypothèse qui, je crois, n’a jamais été présentée, à la sagacité des étymologistes. Elle me paraît  basée sur des données locales, et par conséquent vraisemblable. Quoiqu’il en soit, nous ne nous y attarderons pas, et laissant là le domaine mouvant des hypothèses, nous avancerons plus sûrement sur le terrain des textes.

(DEUXIÈME ARTICLE)

Notre dernier article nous a valu d’aimables remarques qui nous semblent nécessiter quelques précisions. Si nous avons dit qu’il n’y eut probablement rien d’épiscopal dans les origines de Pont-l’Evêque, ce n’est pas parce que le terme « le Vesque » ne signifie pas « l’Evêque » (nous ne nous étions pas préoccupés de sa signification), mais bien parce que, comme nous l’écrivions, « nous n’avons aucun texte établissant que les évêques de Lisieux aient jamais possédé Pont-l’Evêque ni en totalité ni en partie ». Il nous fallait donc rechercher une autre explication. Nous avons alors rappelé qu’il existait au Pays d’Auge une vieille famille du nom de « le Vesque », et nous appuyant sur des analogies, nous avons pensé qu’elle pourrait bien être pour quelque chose dans le nom de notre ville. Quant à l’étymologie de ce patronyme, il ne nous semblait pas avoir beaucoup d’importance dans la question.

Mais puisqu’on nous en a parlé, nous dirons que « vesque » est en effet une forme populaire du mot « évesque ». On la trouve dans des documents des XIIe et XIIIe siècles. Nous lisons, par exemple, dans la Vie de Saint Thomas le Martyr écrite à la fin du  XIIe siècle par Garnier, de Pont-Sainte-Maxence :

« Le vesque de Londre lur ad dit
« Que la parole seit en respit… »

J’ajouterai même que le vieil historien Thomas Walsingham dans son « Historia Anglica » nomme Neuilly, qui était une baronnie appartenant aux évêques de Bayeux : « Nully le Vesque ». La famille Vesque, du Pays d’Auge, portait donc un nom équivalent à celui des familles Levêque des autres régions, et l’un comme l’autre s’est traduit par le mot « episcopus ». Nous rencontrons dans les chartes des Radulfus Episcopus, Ricardus Episcopus, Petrus Episcopus qui représentent de bons pères de famille, appartenant généralement à la noblesse, et n’ayant pas le moindre caractère épiscopal.

Poursuivons maintenant nos recherches.

Une tradition sur laquelle malheureusement nous ne sommes pas suffisamment fixés, veut que Pont-l’Evêque se soit appelé primitivement « Pont-à-la-Vache ». Nous n’irons pas chercher à ce mot « vache », comme certains l’ont fait, une étymologie antique. Il s’agit tout bonnement, de cette brave bête dont le lait a fait de tout temps la prospérité de Pont-l’Evêque et de sa région. Ne lui enlevons pas la gloire d’avoir servi à désigner primitivement une localité qui lui doit tant. D’ailleurs, ce nom de Pont-à-la-Vache n’a rien d’étonnant. M. Quoniam faisait remarquer que Pontorson a remplacé un ancien gué nommé « le Pas-au-Boeuf » et l’un des historiens de Pontorson, l’abbé Desroches raconte que ce gué n’étant plus praticable « un habitant de ces localités nommé Orson… construisit sur la rivière un pont de bois qui fut appelé de son nom, Pons Ursonis, Pont d’Orson et ensuite Pont Orson ». Huet, évêque d’Avranches, dans ses Origines de Caen, rapporte qu’il y avait aussi, à l’entrée de Caen, deux « Ponts-aux-Vaches » qui étaient « de toute ancienneté », et qui étaient construits en pierre. L’un de ces ponts était « un passage sur les Noes qui traversent les Prairies », l’autre était « sur le vieux Odon, donnant passage du Bourg-l’Abbé aux grandes prairies ». Un sieur Carrel ayant fait rebâtir ce dernier, il prit le nom de « Pont Carrel ». Ces exemples nous montrent l’antiquité des dénominations : Pas-au-Boeuf, Pont-aux-Vaches, Pont-à-la-Vache et autres semblables, et aussi la tendance à remplacer ces noms que l’on jugeait peu nobles par un nom d’homme ou de famille. Le vieux Pont-à-la-Vache, bâti sur la Touques, avait sans doute des raisons toutes locales d’être ainsi nommé. Il ne faut pas oublier qu’à la sortie de Pont-l’Evêque se trouvaient les antiques vacheries de Canapville. Un compte de 1180 nous apprend que Guillaume le Vacher (Vacarius) rendit compte de 30 sols pour 300 fromages et 15 burrez (mottes de beurre ?) de la vacherie de Kenapville. L’existence de cette vacherie qui certainement remontait bien avant 1180, devait amener un trafic assez considérable, et un va et vient continuel de bestiaux sur la Touques. Il était normal que, selon la coutume, le passage le plus fréquenté se nommât le Pont-à-la-Vache.

Qu’une agglomération de maisons se soit formée aux environs du Pont-à-la-Vache, rien d’étonnant. Les ponts ont été l’origine d’un certain nombre de localités. Le nom de Pont-l’Evêque, sous la forme latine, est attesté pour la première fois, comme nous le verrons, par un texte rédigé au début du XIIe siècle, mais se rapportant à un fait qui eut lieu en 1077, c’est-à-dire à la fin du XIe siècle. Or, c’est au cours du XIe siècle que se sont formés les noms patronymiques. Auparavant on trouve bien des surnoms, mais ils ne passaient pas nécessairement du père au fils. Si l’on admet notre hypothèse sur l’origine du nom de Pont-l’Evêque, ce serait à cette époque que Pierre ou Jean ou Robert dit le Vesque, ayant peut-être contribué aux réparations du Pont-à-la-Vache, comme le sieur Carrel à celles du Pont-aux-Vaches de Caen, le nom de Pont-l’Evêque sera devenu définitif.

Et pour terminer par une comparaison, nous dirons que probablement Pont-l’Evêque n’a pas plus été fondé par un évêque qu’Ouilly-le-Vicomte ne l’a été par un vicomte. Mais la famille Le Vicomte, qui subsiste aujourd’hui dans la branche de Blangy, a donné des seigneurs à Ouilly, comme la famille le Vesque, encore représentée au Pays d’Auge, a donné des notables à Pont-l’Evêque.

(TROISIÈME ARTICLE)

Du nom de Pont-l’Evêque, on ne peut, comme on l’a vu, rien de certain quant à l’antiquité de notre ville. Dans une note publiée en 1887 dans l’Annuaire des cinq Départements, l’érudit honfleurais Ch. Bréard indiquait les traces d’une voie romaine allant de Honfleur à Alençon et qui aurait passé sur les territoires actuels de  Saint-Gatien et de Pont-l’Evêque. En doit-on conclure que Pont-l’Evêque existait dès lors ? Non, mais tout au plus qu’il y avait très anciennement un gué, là où se formera plus tard la ville. Nous disons un « gué » plutôt qu’un pont, car, comme le remarquait tout récemment M. Jean Mathière dans une étude sur Les Communications entre Evreux et Rouen à l’époque gallo-romaine (Rev. Cathol. de Norm, Nov. 1926), « les Romains n’aimaient guère construire de ponts ». Le pont sera venu plus tard.

Aucun document écrit, aucun débris archéologique ne nous permettent de constater l’existence de Pont-l’Evêque avant le XIe siècle. Sans doute la ville n’a pas commencé d’exister du jour où elle est mentionnée pour la première fois, mais il est impossible de donner la date même approximative à laquelle des habitations groupées autour du Pont constituèrent une localité notable. Ce ne fut sans doute pas longtemps avant le XIe siècle, puisque aucun auteur ne la connaît plus anciennement, et qu’il n’existe aucune trace d’une existence antérieure. Caen se trouve d’ailleurs dans le même cas. Le savant professeur d’Histoire Normande de notre Université, M. Henri Prentout, suivi par M. Huard, dans sa magistrale étude sur la paroisse Saint-Pierre de Caen n’a-t-il pas démontré récemment la faillite des efforts tentés par certains historiens pour faire remonter jusqu’aux Romains la capitale de la Basse-Normandie, alors que la première mention authentique qui en soit faite se lit dans une charte du duc Richard entre 1020 et 1025.

Pont-l’Evêque est cité pour la première fois par Ordéric Vital. Ce vieil annaliste normand entré tout enfant dans la vie monastique à Saint-Evroult, le 21 octobre 1085, est, comme on le sait, l’auteur d’une célèbre Histoire Ecclésiastique remplie de précieux renseignements. Le passage qui nous intéresse se rapporte à l’année 1077.

Au cours de l'été de ladite année, rapporte Ordéric, le vénérable évêque de Lisieux, Hugues d’Eu, se trouvait « dans un vicus qui est appelé Pont-l’Evêque » lorsqu’il éprouva une langueur telle qu’il comprit que la mort était proche. Alors il demanda les suprêmes sacrements, puis après avoir adressé à son entourage de touchants adieux : « Me voici, leur dit-il, sur le point d’entrer dans la voie de toute chair, et j’éprouve une grande tristesse de mourir si loin de l’église que Dieu m’a donnée pour épouse ». Et le vieillard supplia qu’en dépit de ses souffrances, on l’emportât bien vite à Lisieux. Alors on plaça le moribond sur une civière et l’on partit en toute hâte, mais le lamentable cortège avait à peine accompli la moitié du trajet, que le vieillard rendait le dernier soupir.

Ordéric Vital donne, comme on voit, à Pont-l’Evêque le nom de vicus. Un vicus, ce n’est pas à proprement parler une ville ; c’est un bourg ou un gros village. Le mot même (mais ce n’est pas le cas) a servi parfois à désigner un quartier ou une rue. En tout cas ce n’est pas une enceinte fortifiée.

Le nom de Pont-l’Evêque se retrouve dans une charte de 1145 ou 1147, mais sans aucun détail nous permettant de fixer la physionomie de la localité. Cette charte, relative au prieuré de Saint-Hymer, nous apprend qu’alors Godefroy Espihart habitait au Pont-l’Evêque une maison qu’il tenait à fief de Heline, femme de Hughes IV de Montfort. Notons en passant que ces Montfort possédaient de nombreuses terres dans la vicomté d’Auge, et en particulier, des chartes postérieures nous l’apprennent, une partie de Pont-l’Evêque.

Deux contemporains de Godefroy Espihart paraissent avoir pris naissance, vers ce temps, à Pont-l’Evêque. C’est d’abord Roger de Pont-l’Evêque, clerc de Cantorbéry, qui, en 1147, devint archi-diacre de ce diocèse, et fut sacré archevêque d’York en octobre 1154. C’est aussi un certain Thomas de Pont-l’Evêque qui, vers 1160, avait eu des démêlés avec les Bertrand de Roncheville, les comtes de Montfort et les évêques de Lisieux.

Par contre, une bulle du pape Lucius II, de 1182, approuvant l’établissement des religieux du Bec à Saint-Hymer, contient quelques détails intéressants. Les religieux, dit le pape, possèdent, en vertu d’une charte de Hugues de Montfort, « la chapelle de Saint-Michel à Pont-l’Evêque ». Que signifie le mot de « chapelle, capella » ? A la rigueur, et de l’avis des meilleurs érudits tels que Du Cange et Dom Mabillon, le mot capella, au XIIe siècle, pourrait désigner une église paroissiale, mais comme en fait la paroisse de Pont-l’Evêque n’a jamais appartenu à l’abbaye du Bec, il semble plus naturel de songer à une chapelle consacrée à l’archange Saint-Michel, distincte de l’église que d’ailleurs nous trouverons bientôt mentionnée. Cette chapelle, qui peut-être était un lieu de pèlerinage pour la région, pouvait être desservie par un chapelain. Au mois de janvier 1312, nous voyons figurer dans un acte « Monsieur Pierre Dufour, chapelain du Pont-l’Evêque, garde du scel établi par le bailli, pour les obligations de la vicomté d’Auge ». Ce Pierre Dufour était peut-être attaché à la chapelle Saint-Michel, et  ce bénéfice lui laissait sans doute assez de loisirs pour se consacrer aux fonctions de « garde du scel ». Quant à l’exercice de ces dernières par un prêtre, il n’y a pas lieu de nous en étonner. Nous trouvons en 1348, Maître Garin du Hamel « prestre, tabellion en la vicomté d’Auge ». Mais, revenons au XIIe siècle.

Dans la même bulle de 1182, le pape Lucius confirme aux religieux de Saint-Hymer la possession « des dîmes sur les salines et les marchés de Pont-l’Evêque ». Ils tenaient ces droits de Hugues de Montfort, fils de Gillebert de Gant, qui les leur avait donnés aux environs de 1140-1150. Au dire de Ch. Bréard, qui malheureusement ne donne pas de références, les salines de Pont-l’Evêque étaient connues au XIe siècle : « Dès 1095, écrit-il, il est question des salines d’Asnières, de Pont-l’Evêque et de Touques ». En tout cas, les voilà mentionnées en 1183. Mais que faut-il entendre par ces salines ? D’après M. R.-N. Sauvage (L’Abbaye de Saint-Martin-de-Troarn, p. 251), « il se peut qu’ici Salina se doive entendre : lieu où se perçoivent les coutûmes sur le sel ». C’est en effet ce que semble indiquer le contexte.

Ainsi donc, à la fin du XIIe siècle, notre ville se présente avec une physionomie distincte. Elle a sa chapelle consacrée au glorieux Saint-Michel, son pont sur lequel passent sans cesse des troupeaux de bestiaux, ses salines et ses marchés. Quelques documents de la même période nous permettront bientôt d’ajouter quelques touches à cette première esquisse.

(QUATRIÈME ARTICLE)

Nous avons vu que les Montfort possédaient une partie du Pays d’Auge. C’était une puissante famille qui était collatérale des Bertrand de Roncheville, et qui tirait son nom du château de Montfort-sur-Risle. Les terres et seigneuries des Montfort s’étendaient jusqu’en Angleterre. Ils possédaient autour de notre ville des forêts, des moulins, des pêcheries. Ils y possédaient même, semble-t-il, d’après une charte de 1066, un vignoble, car dans la vallée d’Auge, en ce temps-là, on cultivait la vigne (moins cependant que dans la région d’Argences), et l’on récoltait du vin de médiocre qualité. C’étaient les Monfort qui avaient fondé, sur une de leurs terres, le prieuré de Saint-Ymer. Les chartes nous ont appris qu’ils avaient possédé à Pont-l’Evêque une chapelle dédiée à Saint-Michel et des maisons. Les salines et les marchés leur appartenaient, ce qui leur permettait de disposer d’une partie des recettes en faveur des monastères qu’ils protégeaient. Ces recettes étaient effectuées par des fonctionnaires que dans une charte de 1197, Hugues de Montfort nomme « Mes prévots de Pont-l’Evesque »

Le marché de Pont-l’Evêque devait être établi près du Pont et sur le Pont même. La charte en question accorde en effet aux religieux de Saint-Ymer, la faculté pour leurs hommes de pouvoir, « toute la semaine s’établir gratuitement et vendre sur le pont leurs marchandises librement et tranquillement ». Le Pont était donc le centre commercial de la localité. Des vendeurs y tenaient en permanence leurs étaux et étalages, offrant aux passants des denrées de toute sorte. Parmi ces denrées, il ne faut certainement pas oublier les fromages. Les vacheries de Canapville n’avaient certainement pas le monopole de leur fabrication, et les chartes des Montfort parlent trop souvent de perception sur la vente des fromages pour qu’ils n’aient pas été dès lors l’une des grosses industries de la région.

Les « prévots » de Hugues de Montfort, disons-le en passant, n’étaient pas les seuls fonctionnaires qui fussent occupés à solliciter l’escarcelle de nos aïeux. De temps à autre, les percepteurs du Roi d’Angleterre, duc de Normandie, faisaient leur apparition, lorsque ledit roi avait besoin d’argent pour l’entretien de son armée. Ces apparitions n’étaient point fixées, non plus que le chiffre des impositions. En 1190, Richard Servain fut chargé par le Roi, du « Taillage » dans le baillage d’Auge. Pont-l’Evêque se trouva imposé pour 50 livres. Richard Servain en perçut 45, et demeura envers le Trésor redevable de 100 sols « restant à percevoir sur les hommes de cette ville ».

Une missive du roi Jean, postérieure de quelques années, et adressée à Richard de Villequier, nous parle encore de taillage. « Nous vous mandons, écrit le roi, de faire remettre à Hugues de Montfort les 200 livres d’Anjou que vous avez perçues du taillage de ses hommes de Pont-l’Evêque pour l’acquittement de son fief, car nous lui donnons annuellement 200 livres ». Les recettes du taillage de Pont-l’Evêque servaient ainsi à récompenser Hugues de Montfort, qui n’avait pas pris parti pour Philippe-Auguste, de ses bons et loyaux services.

En dehors du centre d’affaires actif qu’était le grand pont, les bords des rivières qui baignent la ville, s’animaient du bruit des moulins, moulins à tan ou moulins à fouler le drap. Mais ce sont les chartes du XIIIe siècle qui nous en parleront.

Nous n’avons encore rien dit de l’église paroissiale. Inutile de rappeler qu’au XIIe siècle, la jolie église actuelle ne dominait pas encore la cité de sa masse élégante. Nous savons peu de chose de l’église primitive. La première mention que nous en ayons trouvée est de 1227.

En cette même année, Guillaume de Siretot fit don aux religieux de Saint-Ymer de sa maison de Pont-l’Evêque « située devant la porte de l’Eglise de Saint-Michel, comme elle (la maison) s’étend en long et en large, depuis le bourg qui est en face, jusqu’à sa partie postérieure près de la Touque ». Nous pouvons conclure de ce texte que l’arrière de la maison de Guillaume de Siretot donnant sur la Touque, et sa façade regardant le bourg et se trouvant en même temps vis-à-vis de la porte de l’église, celle-ci s’ouvrait du côté de la rivière. Le détail est de bien minime importance, car il ne peut même pas nous renseigner sur l’orientation de l’église, le portail ayant pu s’ouvrir à l’extrémité ou sur l’un des côtés de la nef.

Par contre, nous savons que la ville n’eut jamais ni château ni rempart. Confortablement assise, au milieu d’une riche contrée, elle s’animait plus souvent du va et vient des marchands que de celui des hommes d’armes. Elle eut cependant, au milieu de sa prospérité grandissante, quelques mauvais jours. « En 1159, lisons-nous, dans les notes d’un érudit lexovien, M. Anthime Pannier, Pont-l’Evêque fut prise par Geoffroy Plantagenet ». C’est un fait sur lequel nous reviendrons. Disons seulement, pour parachever notre tableau du Pont-l’Evêque primitif, que dans cette lutte effroyable entre les deux prétendants au duché de Normandie que furent Etienne de Blois et Geoffroy d’Anjou, les troupes de ce dernier se montrèrent d’une barbarie sans nom. Elles ravageaient et pillaient tout, et, dit Ordéric Vital, se livraient à des crimes détestables que des païens n’auraient pas faits. Le vieil historien Du Moulin nous décrit, en son style naïvement énergique, cette armée de Geoffroy d’Anjou qui « comme un furieux torrent parcourt le pays d’Auge, despouille les Augerons de leurs biens, et brûsle leurs maisons ». Pont-l’Evêque dut connaître alors des heures tragiques, mais il se remit bien vite. Et plus que jamais, la tourmente une fois passée, à l’aurore de ce XIIIe siècle qui connut des heures de prospérité inouïe, les affaires reprirent sur le « Pont », dans l’encombrement des denrées et des marchandises de toute espèce.


Abbé G.-A. SIMON
Président de la Société Historique de Lisieux,
Membre de l’Académie de Caen
et de la Société des Antiquaires de Normandie.


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