[LE MONNIER, Guillaume Antoine, abbé].- Rosière de Passais ou Piété filiale de Jeanne Closier, récompensée par L. A.SS. MM. les ducs de Chartres, de Montpensier & Mademoiselle d'Orléans.- Caen : L.J. Poisson, 1787.- 22 p ; 20 cm.
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (27.I.2006).
Texte relu par : A. Guézou
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Texte établi sur l'exemplaire de la Médiathèque (Bm Lx : norm brc 09).


   ROSIÈRE DE PASSAIS,
OU
PIÉTÉ FILIALE
DE JEANNE CLOSIER.
RÉCOMPENSÉE
Par L. A. SS. MM. Les DUCS DE CHARTRES, DE
MONPENSIER & Mademoiselle D’ORLÉANS.

~~~~

Videant pauperes & lætentur. Pf. 68.
Pauvres, Voyez & réjouissez-vous.


CERTIFICAT
De la conduite de JEANNE CLOSIER.

NOUS Curé, Ecclésiastiques, Syndic & Habitans de la Paroisse de la Conception, Election de Domfront ; attestons que Jeanne Closier, âgée de 28 ans, est depuis 14 chargée de soigner & nourrir Marie Ruault, veuve Closier, sa mere, grabataire & absolument infirme ; que ladite Jeanne Closier s’acquite de ce devoir avec un courage & une piété dignes de louange ; que, quoique réduite à la plus grande pauvreté, elle n’a jamais eu recours à la mendicité ; mais qu’elle a toujours nourri par son travail sa mere, qui est également affligée d’une maladie cruelle & d’un appétit extraordinaire : que cette jeune Fille mérite notre estime par sa fidélité à remplir ses devoirs & par la pureté de sa conduite. Plusieurs de Nous ont aussi connoissance de ce que cette pauvre Mere, aujourd’hui infirme, avoit pendant sa jeunesse soigné & alimenté bien fidellement pendant nombre d’années son vieux pere, lequel s’appelloit la Fleur, & avoit été longtemps Soldat, rétiré sans paye. Il étoit tombé dans une grande misére, dans laquelle Marie Ruault lui rendit toujours les mêmes soins qu’elle reçoit aujourd’hui de Jeanne Closier. Ce que nous avons voulu attester pour rendre public un exemple aussi louable. A la Conception en Passais, ce 10 Juillet 1785.

                                    Signé HEROUX, Curé, &c.
                            (Les autres Signans sont au moins 30.)

~*~

LETTRE
De M. de B. à M. L. M. en lui envoyant le Certificat.


JE vous ai promis, Monsieur, de vous produire un de ces exemples de vertu que vous aimez à couronner. Vous le trouverez dans le Certificat ci-joint. Je vous observe avec vérité, que le portrait est fort modeste, que chaque témoin s’est récrié en signant qu’on pouvoit en dire davantage ; que rien n’est plus vrai ni plus touchant que la vertu de cette pauvre Fille ainsi que ses souffrances. Je pourrois ajouter que j’ai proposé de faire recevoir la Mere dans une maison de Charité, elle y auroit consenti ; mais la Fille m’a supplié de ne pas lui ôter sa Mere. J’ai alors proposé à cette Fille de lui faire une petite dot, de lui donner un petit azile, & de l’établir avec un jeune Mari qui lui aidât à gagner avec quoi faire vivre cette pauvre Femme. Elle m’a remercié & refusé en me disant les larmes aux yeux. « Non, Monsieur, il mépriseroit ma Mere. La malheureuse infirme est couverte d’ulcéres & mange comme deux, quand il y a du pain à la maison. »

LA jeune Fille est d’une figure & d’une taille fort agréables, quoique flétrie par la pauvreté ; mais elle est déjà affectée de rhumatismes qu’elle a acquis en veillant pendant les nuits froides, soit pour filer, soit pour soigner sa Mere. On se souvient que pendant le cruel hiver de 1776 elle se dépouilla de ses habits pour ajouter quelque chose au misérable chiffon qui servoit de couverture à sa Mere, & elle se couvroit avec des genêts. Vous seriez ému, Monsieur, si vous entendiez les bonnes gens qui l’avoisinent vous dire avec la plus vive expression, c’est une si bonne Fille ! elle a si bien soin de sa Mere ! elle la tient si blanchement ! si blanchement, cela est exactement vrai. Comment fait-elle ? presque point de linge, point de cendre, point de savon. Par la bonté des Cieux, le ruisseau coule auprès de sa cabane & elle lave, lave des lambeaux qui sont d’une propreté surprenante.

ELLE n’a jamais mendié. Quelques personnes l’aident un peu, mais l’année est si malheureuse pour le peuple, que les secours ne peuvent venir que d’en haut. Vous, M., &c.

                                Au Désert, 5 Août 1785.

LE Certificat & la Lettre ci-dessus  ont été envoyés à M. le Prieur-Curé de Salenci avec priére de faire statuer sa Paroisse sur le mérite de Jeanne Closier. Cette respectable Communauté s’est expliquée en ces termes :

APRÈS avoir recueilli les voix, Nous avons tous dit que la conduite de Jeanne Closier mérite les plus grands éloges, & est très-édifiante ; qu’il ne lui manque aucune des qualités requises, soit du côté des moeurs, soit du côté de la famille, pour être couronnée Rosiére, & que si elle étoit née à Salenci, Nous nous ferions un vrai plaisir de lui déférer cet honneur.

EXTRAIT du Registre des Délibérations de la Paroisse de Notre-Dame de la Conception en Passais, Diocése du Mans.

AUJOURD’HUI Dimanche 6 Août 1786, en la Paroisse de la Conception en Passais, la Paroisse assemblée avant la Grande-Messe, Mr L. M. s’est présenté & a dit : « Messieurs, vous m’avez adressé l’an dernier un Certificat honorable de la conduite de Jeanne Closier, duquel suit la teneur. (Le Certificat a été lu & transcrit sur le registre.) Je vous dois compte, Messieurs, de l’usage que j’ai fait de ce certificat : je vais avoir l’honneur de vous l’expliquer. J’en ai fait passer une copie certifiée véritable aux Habitans de la Paroisse de St-Médard de Salenci, & les ai priés de délibérer & statuer sur le mérite de votre bonne Fille. Ils l’ont déclarée digne de la Couronne, par une délibération dont copie, extraite de leur registre & certifiée par leur digne Prieur, m’a été envoyée, & de laquelle lecture va vous être donnée. (La lecture s’est faite.) Ensuite il a ajouté :

MGR le Duc de Chartres, Mgr le Duc de Montpensier & Mademoiselle d’Orléans, informés de la bonne conduite de Jeanne Closier, & de la justice que lui rendent les Habitans de Salenci, ont voulu donner des preuves de l’estime qu’ils font de la Vertu, de la protection qu’ils s’honorent de lui accorder, & de la considération quils attachent au Certificat donné par votre Paroisse, & pour cet effet ils ont désiré doter & marier Jeanne Closier, & ont choisi pour leurs représentant la personne de M. de B. fils, qui tiendra lieu de pere à ladite Fille, comme votre Paroisse entiére lui sert de mere. (La mere étoit morte depuis quelques mois.)

ENSUITE M. L. M. a déclaré qu’avant de procéder au couronnement il trouvoit convenable de demander à la Paroisse si Jeanne Closier a persisté dans sa bonne conduite, & si la Paroisse approuve le choix de François Sallé pour époux de ladite Jeanne Closier. Ce qui ayant été affirmé par l’acclamation générale, & en particulier par le témoignage de M. le Curé de cette Paroisse qui a dit : « Jeanne Closier est au-dessus de tous éloges. La conduite qu’elle a tenue chez moi depuis la mort de sa mere, a infiniment ajouté à la haute opinion que j’avois antérieurement de sa vertu. »

SUR cela M. L. M. a dit : « Mrs, c’est donc votre voeu que nous allons remplir en couronnant & récompensant votre bonne Fille. Nous allons accompagner M. de B. Fils avec la Paroisse & aller prendre la future Rosiére chez M. le Curé pour la conduire à l’Eglise & lui rendre les honneurs d’usage à Salenci. »

ET lorsqu’on alloit se mettre en marche, M. de B. fils a déclaré que S. A. S. Mgr le Duc d’Orléans a voulu contribuer à la bonne-oeuvre de ses Augustes Enfans, & accorder aux Pauvres de cette Paroisse une aumône de 600 liv. pour être distribuée par Jeanne Closier, d’après les lumiéres de M. le Curé & des Notables, le jour du Service qui sera fait pour le repos de l’Ame de feu Mgr le Duc d’Orléans ; laquelle somme de 600 liv. il a présentement exhibée & remise à M. le Curé & aux Notables qui en ont chargé M. l’Abbé du Tartre, lequel guidera la Rosiére dans la répartition, d’après un état des Pauvres qui lui a été remis avec ladite somme, & ledit Service a été fixé au jour de demain, & le mariage de Jeanne Closier avec François Sallé au jour de mardi prochain ; à l’effet de quoi, & pour se conformer au Rituel du Diocèse, les Fiançailles seront célébrées aujourd’hui après les Vêpres.

LA Paroisse, pénétrée de la bonté & de la générosité de leurs A. SS. a prié M. Son Curé de vouloir bien exprimer ses sentimens de respect & de gratitude envers Elles, & d’apporter Dimanche prochain un projet de lettre de remerciement que la Paroisse s’empressera de signer, &c.

    (Tous ceux qui savent signer ont signé.)

APRÈS l’Assemblée on a procédé au couronnement en la maniére usitée à Salenci. M. de B. fils, suivi de la Paroisse, est allé chercher la bonne Fille chez M. le Curé ; deux jeunes Dlles lui ont présenté & attaché le bouquet de roses. Elle a été reçue à la porte principale de l’Eglise par le Clergé en Chapes ; Croix, Banniére, Encens, Eau-bénite ; elle y a été félicitée. La Paroisse sous les armes ; la Maréchaussée le sabre nud, faisoient son escorte. Elle & le représentant des Princes ont été placés au milieu du choeur sur un tapis ; fauteuils & Prie-Dieu. Avant l’Evangile la couronne a été bénie & placée sur la tête de la bonne Fille. Après l’Evangile le Prône, les Priéres Nominales pour Jeanne Closier, comme Dame & Patronne de la Paroisse. Dans le Discours prononcé à ce sujet on a fait mention de la distribution de l’Aumône ordonnée par Jeanne Closier. Elle & son futur ont communié avec toute édification. Après les Vêpres le Te Deum solennellement chanté & ensuite les Fiançailles : & pour finir la journée, la Rosiére est allée dans le Hameau où sa Mere a demeuré ; elle y a exercé la charité & fait ses largesses aux pauvres Habitans qui l’avoient assistée pendant sa détresse.

LE lundi elle a distribué les 600 livres d’aumône aux Pauvres, après avoir fait les honneurs du Service célébré pour feu Mgr le Duc d’Orléans.

LE mardi elle a été mariée avec François Sallé. Sa nouvelle Famille, qui jusques-là ne l’avoit regardée que comme Dame de la Paroisse, a mêlé la tendre affection au respect. Tout présage que cette union sera heureuse.

L’AUGUSTE solemnité de la Fête, les principaux traits de la vie de Jeanne Closier ont inspiré le désir de célébrer le tout en vers, qui puissent être chantez dans les Villages, & y faire aimer les vertus que Dieu avoit placées dans le coeur de cette bonne Fille & qu’il a publiquement récompensées. Faire servir le Chant & la Poësie aux louanges du Tout-Puissant & à l’éloge de la vertu, c’est les ramener l’un & l’autre à leur institution premiére.

~*~

ROMANCE
SUR LA PIÉTÉ FILIALE
OU
HISTOIRE ÉDIFIANTE
DE JEANNE CLOSIER.

Sur L’AIRTout roule aujourd’hui dans le Monde ;
Ou sur L’AIR :
Du Serin qui te fait envie ;
Ou sur un AIR Nouveau ;
Ou encore sur L’AIR
De la Romance des Trois Fermiers : Faut attendre avec patience.

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RASSEMBLEZ-VOUS, jeunesse tendre,
Accourez vous édifier,
Accourez, vous allez entendre
L’histoire de Jeanne Closier :
Vous verrez si la Providence
Acquite ses engagemens,
Et comment elle récompense
Les soins qu’on prend de ses Parens.

C’EST-TOI, Filiale tendresse,
C’est-toi que je vais célébrer,
Fais-moi sentir ta douce yvresse,
Soutiens ma voix, viens m’inspirer :
Volupté des ames sensibles,
Plaisir qui nous ouvre les Cieux,
Les ingrats seuls trouvent pénibles
Tes momens les plus douloureux.

JEANNE CLOSIER perdit son Pere
Avant de quitter le berceau,
Son Ayeul plus qu’octogénaire (1)
Erroit sur les bords du tombeau ;
Pour substanter l’Enfant qui pleure
Et le Vieillard près du trépas,
La Fille-Mere offre à toute heure
Son sein & le gain de ses bras.

PENDANT quatorze ans Dieu prolonge
De ces malheureux l’affreux sort ;
L’ayeul termine enfin le songe
Qu’on appelle vie, il est mort :
Ne croyez pas que la misére
Pour cela quitte leur séjour ;
Le Tout-Puissant frappe la Mere
Et de Jeanne éprouve l’amour.

SUR un lit de douleur gisante,
Le corps d’ulcéres tout couvert,
En proie à la faim dévorante,
Telle est celle que Jeanne sert ;
Mais la malheureuse est sa Mere,
Le devoir devient un plaisir,
La peine lui paroît légère
Quand elle est seule à la sentir.

PENDANT quatorze autres années
Le Dieu des vertus se complaît
A tenir ces infortunées
Comme un or pur dans le creuset :
S’il faut subir tant de souffrances
Pour te plaire, ô Dieu de bonté,
Comment punis-tu les offenses
Que l’on fait à ta Majesté ?

NUIT & jour à l’ouvrage ardente,
Jeanne songe à gagner le pain,
Qui de sa Mere défaillante
Doit calmer la cruelle faim ;
S’il diminue, alors la Fille
A jeun fait bien s’aller coucher ;
Ainsi la Poule à sa famille
Offre un épi sans y toucher.

QUAND la bonne Mere soupçonne
Que le besoin la fait m’aigrir,
Elle reprimande, elle ordonne
A sa Fille de se nourrir ;
Jeanne alors employant la ruse (2)
A la tromper sait réussir.
Enfant, veux-tu que Dieu t’excuse ?
Il faut ainsi désobéir.

ON ne peut tromper la nature
Comme on peut tromper ses Parens,
Lui refuser la nourriture,
C’est la frauder à nos dépens :
Jeanne, une trop longue abstinence
Eteignoit tes précieux jours ;
Mais une utile défaillance
Pour toi demanda du secours. (3)

L’HIVER, pour échauffer sa Mere,
Jeanne chauffe au feu des voisins
L’eau qu’enferme un vase de terre,
Des cailloux au lieu de coussins ; (4)
Mais sitôt que la nuit est close
Chez les voisins on n’ose aller,
Chacuns d’eux sur son lit repose,
On ne voudrait pas les troubler.

L’AMITIÉ, dit la Bible Sainte,
Est aussi forte que la mort,
De son feu sacré l’ame atteinte
Trouve aisé le plus rude effort,
Jeanne met toute couverture
Sur sa Mere en ces nuits d’hiver
Et gèle en bravant la froidure
Sous des branches de genêt verd. (5)

LAISSONS-LA rire de sa peine,
Elle n’en rira pas long-tems,
De zéphire la douce haleine
Va nous ramener le printemps,
Déjà la diligente Abeille
Ne croit plus le repos permis,
L’amour du butin la réveille,
Il éveille aussi les Fourmis.

FOURMIS, modèle de prudence,
Vous deviez bien vous contenter
D’entasser avec prévoyance
Le grain qui vous fait subsister ;
En venant ronger chaque ulcére
D’un cadavre encore vivant (6)
Il falloit prévoir la colére
De sa tendre & sensible Enfant.

Pour la Mere on offre un azile
A l’abri des soins, du besoin,
Dans ce séjour calme & tranquille,
D’elle on prendra le plus grand soin :
Ce mot, ne m’ôtez pas ma Mere,
Pour toujours l’engage à rester.
Sent-on le poids de la misére
Quand on est deux à le porter ? (7)

UNE épreuve plus séduisante,
C’est l’offre d’un aimable Epoux ;
Pour la Mere foible & souffrante,
On l’annonce Enfant tendre & doux ;
Mais Jeanne autrement conjecture
Et d’un bannit tous Maris ;
Les douleurs que ma Mere endure
Sont bien assez sans les mépris.

DIEU, qui dans sa juste balance
Pèse les Bergers & les Rois,
Dieu qui punit & récompense
En suivant d’immuables Loix,
Vient juger la Fille & la Mere ;
A l’une s’il ouvre les Cieux,
Il veut que l’autre sur la terre
Goûte un fort calme & glorieux.

SALENCI dont mon coeur révére (8)
Les moeurs, les loix, la bonne foi,
Jeanne pure & servant sa Mere
Seroit-elle digne de toi ?
Parle, je suivrai ta réponse :
On délibére à Salenci ;
D’une voix son sénat prononce,
Closier mérite un Trône ici.

TROIS Enfans d’AUGUSTE FAMILLE,
Du bon HENRI trois descendans (9)
Se sont les Peres d’une Fille
Digne modèle des Enfans :
En la dotant ils croyoient suivre
Un mouvement d’humanité ;
Mais l’Éternel sur son grand livre
Les nomme agents de sa bonté.

GRAND Dieu que ta grace est puissante !
Qui pourroit n’y pas recourir ?
Des Pauvres la plus indigente
A son tour va les sécourir :
Un Prince généreux s’honore (10)
En lui confiant ses bienfaits.
Le Soleil est beau ; mais l’Aurore
Nous fait mieux sentir ses attraits.

QUI peindra la brillance Fête
Qu’ornoient Jeanne & la Piété ?
Quand la Couronne est sur sa tête
Dans son coeur est l’humilité ;
Comme Dame on la préconise, (11)
Ce grand honneur la touche peu,
La première place à l’Eglise
Pour elle est la Table de Dieu.

SUR Jeanne on verse l’opulence,
Et l’or pour elle est sans appas,
Ce qu’elle en offre à l’indigence
Est le seul dont elle fait cas :
Quelle vive & pure allégresse
Embellissoit encor ses yeux,
Quand elle allégeoit la d’étresse
De ses Freres les malheureux ! (12)

LA Paroisse entiére désigne
Le sage & fortuné mortel
Qui doit avoir l’honneur insigne
De conduire Jeanne à l’Autel ;
La vertu dicte & l’amour signe
Leur engagement solemnel.
Un tel mariage est bien digne
D’un sourire de l’Éternel.

    FIN.

~*~

NOTES SUR LA ROMANCE

(1). COMME cette Romance est faite pour les pauvres Gens de la Campagne, on leur observe que Octogénaire signifie, qui a 80 ans. L’ayeul cité avoit alors 82 ans, & est mort âgé de 96.
(2). Quand la Mere se fâchoit trop de ce que sa Fille ne mangeoit point, Jeanne coupoit du pain, sortoit comme pour le manger au grand air, le rapportoit dans sa poche, le mettoit dans la soupe de sa Mere qui ne s’en appercevoit pas.
(3). Jeanne appellée pour travailler chez M. de B. tomba en défaillance aux pieds des femmes qui la chargeoint de linge. On la releva, un verre de vin lui rendit l’usage de ses sens ; les informations apprirent ce qu’elle vouloit cacher. On sçut que depuis deux jours elle se refusoit tout aliment, il restoit cependant du pain chez elle ; mais il diminuoit, elle vouloit le faire durer jusqu’au jour qu’elle devoit vendre son fil. Ce fait a été certifié par des témoins oculaires. La rougeur de Jeanne l’a confirmé.
(4). Jeanne étoit trop pauvre pour acheter du bois, & trop honnête pour en voler.
(5). Voyez la Lettre de M. de B.
(6). La maison qu’on prêtoit par charité à la Mere & à la Fille est crévassée ; elle est adossée à une haye qui sert de retraite à de grosses fourmis rouges. Ces insectes venoient ronger les ulcéres de la pauvre Infirme. Si Jeanne s’est jamais impatientée, c’est contre ces fourmis. Elle n’en parle point encore sans émotion.
(7). Voyez la Lettre de M. de B.
(8). Salenci est un Village de Picardie, peu distant de la ville de Noyon. Dans le Ve Siécle St-Médard, Evêque de Noyon & Seigneur de Salenci, ordonna que tous les ans, à perpétuité, on couronnât de roses la Fille la plus sage & la plus vertueuse. Depuis XII Siécles cette respectable institution subsiste & a produit les fruits qu’on en devoit attendre. Jamais la justice humaine n’a eu à punir un habitant de Salenci ; jamais ils n’ont eu de procès les uns avec les autres.
(9). Monseigneur le Duc de Chartres, Monseigneur le Duc de Montpensier, Mademoiselle d’Orléans. Voyez le procès-verbal de la Fête.
(10). Monseigneur le Duc d’Orléans.
(11). Jeanne Closier & François Sallé destiné à l’épouser, communiérent avec toute édification à la Messe du couronnement. On avoit recommandé Jeanne Closier aux Priéres du Prône, comme Dame & Patronne de la Paroisse. On avoit ordonné en son nom une distribution de 600 liv. aux Pauvres. Elle oublioit tout au pied des Autels.
(12). Jeanne, en revenant du Hameau où sa Mere est morte & où elle venoit de distribuer ses aumônes aux Pauvres qui l’avoient assistée pendant sa détresse, disoit à l’auteur, du ton le plus touchant : l’argent que je viens de donner me fait plus de plaisir que tout celui qui est pour moi. J’en aurais toujours bien gagné. Je sais travailler. Elle gagnoit trois sols par jour quand elle alloit à sa journée, & elle recevoit 50 louis de la générosité des Princes.
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Permis d’imprimer à Caen ce 17 Mars 1787.
LE HARIVEL DE GONNEVILLE.

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