Normandie, revue régionale illustrée mensuelle, n°21-22 janvier-février 1919.Normandie : Revue régionale illustrée mensuelle de toutes les questions intéressant la Normandie : économiques, commerciales, industrielles, agricoles, artistiques et littéraires / Miollais, gérant ; Maché, secrétaire général.- Numéros 21 et 22 Janvier-Février 1919.- Alençon : Imprimerie Herpin, 1919.- 32 p. : ill., couv. ill. ; 28 cm.
Numérisation du texte : O. Bogros pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (29.XII.2015).
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NORMANDIE

REVUE RÉGIONALE ILLUSTRÉE MENSUELLE
DE TOUTES LES QUESTIONS INTÉRESSANT LA NORMANDIE
Économiques, Commerciales, Industrielles, Agricoles, Artistiques et Littéraires

TROISIÈME ANNÉE. - N°21-22 JANVIER-FÉVRIER 1919

Normandie, revue régionale illustrée mensuelle, n°21-22 janvier-février 1919.

~*~

Vers une Action Normande
(Suite.)

LES REMÈDES
1° Ce qu'ils doivent être.

Moins il y a de mœurs, plus on multiplie les lois.
(LES ENCYCLOPÉDISTES.)

 
Les remèdes à tant de maux devront être … héroïques, comme il sied en un pareil moment. Non pas que nous « préconisions l'opération césarienne » ou le coup de bistouri du docteur Léon Daudet : l'auteur des Morticoles — bien connu de ce rude médecin — nous met en garde contre la manie opératoire. Souvent une bonne hygiène, un régime sévère, rigoureusement suivi et approprié au mal, permettent d'échapper à l'intervention chirurgicale. Ayons l'énergie et la volonté de recourir à cette thérapeutique.

Si la France veut sauver les fruits de la victoire, c'est au prix de ce régime draconien… Elle le voudra, ou bien c'est Charles Maurras qui aura raison ! Mais prenons garde ! si la civilisation, si l'humanité, au noble sens du mot, sont sauvées, la France ne l'est pas encore et elle ne paraît pas s'en rendre compte. Clémenceau est déjà attaqué à l'aide de cette arme excellente pour un démagogue, qu'est la démobilisation ; les « socialistes à Renaudel » quittent la commission de l'armée en claquant les portes ; ils sont revenus, il est vrai, mais uniquement parce qu'on a démontré à leur ineffable chef de file qu'il avait « gaffé ». En dépit des troubles trop réels d'Allemagne, je crois, tant le Boche est servile, que l'ordre l'emportera de l'autre côté du Rhin et je crains bien plus que je ne le souhaite, que nos illuminés d'hier jouissent enfin de l'unité allemande sous les espèces d'une forte république augmentée d'une dizaine de millions d'habitants.
 
Si mes prévisions venaient à être démenties par les faits, la crise de bolchevisme que « piquerait » la Germania avec l'espoir de nous duper et de nous corrompre, ne nous en obligerait pas moins à nous tenir à carreau !

Il pericuoso… autrement dit : le danger passé, adieu le saint ! Faisons mentir le proverbe...., ou alors c'est Charles Maurras qui aurait raison.
 
Or, pour qu'il n'ait pas raison, il faut une action immédiate, persévérante et vigoureuse de tout ce qui compte dans ce pays.

Ce que de grands peuples comme l'Angleterre, les Etats-Unis, ont réalisé, nous devons le réaliser nous-mêmes si nous sommes vraiment dignes de la majorité politique. N'oublions pas que dans tous les codes, le titre de la majorité a pour corollaire celui de l'interdiction et du conseil judiciaire.

Si certains éléments turbulents et suspects voulaient troubler l'exercice de cette majorité, nous entraîner aux sottes prodigalités, aux folies dangereuses, muselons-les, mettons-les dans l'impossibilité de nuire.... ou alors ce serait la menace du Conseil judiciaire, voire même du tuteur à l'interdiction..., ou alors ce serait Ch. Maurras qui aurait raison ! Ne nous attardons pas en vains discours : fini d'ergoter, de discuter. Pour reprendre la saisissante comparaison du maréchal Douglas Haig dans ce magnifique ordre du jour de mars 18 — la France est back to the wall ! ! le « dos au mur » ! La France,c'est-à-dire vous, moi, nous tous ! Notre devoir de servir ne cesse pas avec la démobilisation.

Que dis-je ? il devient plus impérieux et en quelque sorte plus difficile. Pour l’accomplissement du devoir civique, nous n'avons plus, comme pour le militaire, les soutiens de la loi et de ses sanctions, de la nécessité visible, tangible de l'exemple, de la camaraderie..., nous ne sommes plus épaulés par la contrainte matérielle et morale venant au secours de corps à « l'âme guerrière » absente, défaillante, ou simplement lassée !
 
Ici tout est intérieur, tout est affaire de conscience individuelle : et cependant aucun de nous n'a le droit de se désintéresser de l'action, puisque la loi, la constitution sont ainsi faites, qu'il le veuille ou non, que manquer à l'accomplissement du devoir civique équivaut à une désertion ! Bien mieux : plus nous avons d'éducation, de culture et de valeur morale, plus ce devoir nous commande, plus il est lourd : nous n'avons pas le droit de nous y dérober ou de l'accomplir mollement. Ce devoir ne nous est pas dicté seulement par notre conscience : il l'est encore par les faits..., par le fait démocratique. Nous devons nous soumettre au fait, ou alors le fait ne tardera pas à prendre sa revanche de façon cruelle pour chacun de nous. Les théoriciens de l'A. F., de la Démocratie nouvelle, les scientifiques sont d'accord sur cette vérité mantes fois vérifiée au cours des âges.

« Si le législateur, dit Rousseau, cité par de Bonald, se trompant sur son objet, établit un principe différent de celui qui résulte de la nature des choses, l'État ne cessera pas d'être agité jusqu'à ce que ce principe soit détruit ou changé et que l'invincible nature ait repris son empire. »
 
Rousseau, de Bonald ! quelle vivante antithèse cependant. Mais il y a des vérités si évidentes que, dans les grands cataclysmes, les esprits les plus opposés se mettent d'accord pour les proclamer.
 
Nous sommes à une de ces minutes précieuses où les vérités éternelles apparaissent à tous les yeux qui veulent se donner la peine de regarder : ne laissons point passer l'heure ; demain il serait trop tard.
 
Nous savons que bien des groupes se sont formés en France, qui nous proposent la panacée qui doit nous guérir de tous nos maux. Si nous mêlons notre voix à la leur, c'est que nous croyons qu'il y manque quelque chose. Lysis et sa Démocratie nouvelle, Probus et son Association Nationale pour l'Organisation de la Démocratie ont d'excellentes idées : ils comptent trop à notre gré sur la vertu miraculeuse de la loi. Or, la loi n'est rien sans les mœurs. Qu'attendre en démocratie d'une loi issue d'un peuple qui n'a de démocratique que le nom, qui ignore que la grande démocratie américaine n'a dû son succès qu'aux austères vertus des puritains qui la fondèrent ?
 
Mais si la loi avait ce pouvoir de créer des Eldorado, nous devrions jouir du plus beau que créa jamais imagination de poète ! Il est plus qu'imposant, en effet, le travail législatif de la troisième République : les textes votés par ses Chambres forment un gros, gros volume ; cependant, l'œuvre paraît à peine e ébauchée ! Pourquoi ? Parce qu'on a méconnu cette vérité de toujours : Les lois ne sont rien sans les mœurs ! Quid leges sine mores ? disait la sagesse antique. Moins il y a de mœurs, plus on multiplie les lois, ont redit les Encyclopédistes ; la loi est stérile sans les mœurs, clamait le rude jouteur qu'était Brunetière, dans ce curieux ouvrage que la mort l'empêcha d'achever : L'Utilisation du positivisme.

C'est à nous donner ces mœurs que doit tendre notre action de demain et c'est pourquoi au : Politique d'abord de Maurras, nous opposons le : Moral d'abord. Entre ces deux formules, seules le choix est possible... nous sommes « le dos au mur ». A nous de prouver que les mots de République et de Démocratie ne sont pas qu'un leurre !
 
Les prochains articles indiqueront le sens et le mode d'exercice de notre action.

G. VINCENT-DESBOIS.
 
P.-S. — J'espère terminer ces trop longues études en trois articles :
1° Le programme minimum proposé ; 2° L'Action à exercer pour le réaliser (Centres d'action normande) ; 3° Composition et mode de travail des C.A.N.
 
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Nous avons reçu la lettre suivante, à la suite du dernier article de notre collaborateur Vincent-Desbois ; celui-ci, après en avoir pris connaissance, y a fait la réponse qu'on lira plus loin :

Mon cher Directeur,
 
Dans le dernier numéro (décembre) de Normandie, M. Vincent-Desbois, au cours de ses intéressants aperçus : « Vers une Action normande », s'exprime ainsi, page 2 :
 
« Rappellerai-je l'entreprise si intéressante, peu de mois avant la guerre, des démocrates de la jeune République de Sangnier (ils reviennent déjà ardents, généreux comme par le passé, ces fils spirituels du grand Albert de Mun...) ? » etc :
 
L'heure qui passe est trop grave, les idées entre lesquelles nous avons à décider trop difficiles déjà à démêler, lorsqu'on les scrute avec sincérité dans leur intégrité, pour qu'on n'ait pas d'abord souci d'éloigner de ce délicat problème toute ambiguïté, toute obscurité, toute confusion. Quelle que soit la doctrine à laquelle nous donnions notre adhésion et que nous essayions de faire prévaloir, je pense et j'espère que tout le monde pensera, que la première et essentielle condition à remplir est que nous la possédions nous-mêmes et que nous la présentions telle qu'elle est, et non pas à travers le prisme d'une interprétation soumise elle-même à nos préférences et à nos désirs — aussi bien qu'à nos antipathies et à nos aversions.

  C'est pourquoi je viens vous prier de me permettre de placer sous les yeux de vos lecteurs, à propos des lignes précitées de M. Vincent-Desbois, celles-ci qui sont de M. de Mun lui-même :
 
« Me voilà, je le crains, bien loin des jeunes enthousiastes du « Sillon », qui acclament dans l'individualisme démocratique l'épanouissement naturel du christianisme, et en grand désaccord, à mon regret sincère, avec leur chef éloquent, Marc Sangnier, salué naguère d'un si cordial applaudissement. »
 
Ces lignes suivent immédiatement un paragraphe dans lequel M. de Mun a étudié les sens divers du mot « démocratie » et opposé, à la démocratie de fait que le moyen-âge et certaines monarchies contemporaines ont réalisée, « la formule sonore de la grande illusion sociale, créée par la Révolution ». Le paragraphe se trouve dans un chapitre III, intitulé : « La Démocratie », lequel fait lui-même partie d'une étude d'ensemble sur « La Conquête du peuple » (1).
 
Nulle ambiguïté ne saurait donc exister sur la pensée exacte de M. de Mun.
 
Sans doute, les démocrates de la jeune République de Sangnier conservent le droit de s'inspirer des hauts enseignements de M. de Mun, on doit même reconnaître qu'il n'en est pas qui soient dignes de plus de respect. Mais lorsqu'ils laissent entendre qu'ils représentent et continuent sa doctrine, qu'il y a identité entre son idéal et le leur, chacun conserve, le droit de vérifier. C'est pourquoi il m'a paru convenable de rappeler que M. de Mun a pris soin de formuler lui-même, sur le point spécial de la démocratie, le désaveu indiscutable de cette filiation spirituelle.
 
Cela paraît indispensable à la clarté et à l'honnêteté de l'examen d'idées auquel Normandie ouvre si largement ses colonnes.

Je vous prie d'agréer, etc.

Louis GAMILLY.

La lettre qui précède n'est motivée que par une brève incidente mise sous forme de note, au bas de ma copie de décembre. Néanmoins, j'ai trop à cœur de respecter scrupuleusement la pensée de nos grands morts pour ne pas me joindre à la demande de rectification qu'elle contient.
 
Celle-ci m'est communiquée pendant un congé de convalescence, en une lointaine région où j'ai pour tous documents une mémoire bien imparfaite ; je le regrette. Bien que cela dût nous détourner de notre sujet, il eût peut-être été intéressant de rechercher si Marc Sangnier a vraiment perdu tout droit au noble titre de fils spirituel d'Albert de Mun.

Le fondateur du « Sillon » connut un autre désaveu, plus douloureux encore. Il s'est pourtant loyalement incliné, il a aussitôt modifié son action au point de regagner la confiance, un instant perdue !

En outre, il n'est pas douteux, puisque c'est le texte même de 1907, qu'au moins à ses débuts, Sangnier fut salué d'un « cordial applaudissement » par la belle âme généreuse qui eut une si décisive influence sur la jeunesse croyante de son époque. N'est-il pas permis, dès lors, même s'il n'y eût pas — ce que j'ignore — de rapprochement intellectuel après 1907, de penser qu'entre le premier, rallié à la République, catholique social de la première heure, partisan de l'action morale auprès du peuple, et le second, ardent orateur (catholique social lui aussi), qui suivit le conseil de son aîné, en allant au peuple avec tout son cœur et un désintéressement trop peu connu, il y eût une très grande affinité, une véritable parenté même ?
 
A raison de l'influence manifeste du premier, l'aîné sur le second, j'avais écrit fils spirituel. Est-ce excessif ? Mettons si l'on veut, frère spirituel comme a insinué notre aimable correspondant. Au surplus, tous ceux qui ont pris la peine — oh, combien méritoire ! — de suivre ces faibles études, savent qu'elles tendent, en supprimant les petites chapelles, à grouper des éléments, tous les éléments sains du pays, sur un programme minimum en vue d'une action que je voudrais aussi féconde que large ; ils ont compris enfin que c'est bien moins leur conception politique, que leur commun souci d'action morale, objet de nos constantes préoccupations, qui m'a fait apparenter les deux grands orateurs du catholicisme social.

Y a-t-il eu faute ? Si oui, je la crois vénielle.

G. V. D.

(1) DE MUN. — Série d'articles publiés dans Le Figaro du 15 octobre au 23 décembre 1907 ; Les Combats d'hier et d'aujourd'hui, t. II, p. 345.
 

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Devant l'importance des questions traitées dans les articles que nous insérons aujourd'hui et qui auraient perdu à paraître en deux fois, nous avons décidé de publier un numéro double de 32 pages, qui porte la date Janvier-Février. Le prochain numéro paraîtra donc en mars.
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Normandie n'est pas seulement une Revue d'études, c'est aussi un journal d'action. Ecrivez-nous donc, faites-nous part de vos idées, de vos difficultés et de vos besoins. Nous nous efforcerons toujours de vous aider.
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La Voix de celles qui reviennent

Normandie est une revue indépendante qui ne s'est jamais préoccupée des idées politiques des auteurs qu'elle insérait ou dont elle parlait ; il lui suffisait qu'ils eussent du talent. Elle le prouve aujourd'hui, une fois de plus, en insérant intégralement l'étude que l'on va lire, qu'elle juge remarquable et qu'à ce titre elle s'empresse de publier :

Si les Français de notre génération ont vécu des heures qui, sont certainement les plus tragiques et les plus atroces que notre patrie ait connues depuis cent vingt-cinq ans, ils auront connu aussi les minutes inexprimables, comme elles demeureront inimaginables pour ceux qui ne les auront point vues, les minutes radieuses et splendides où Metz et Strasbourg, l'Alsace et la Lorraine, ces deux sœurs arrachées du sein de la famille française, sont revenues dans un élan dont la pensée seule mouille nos yeux, se « jeter au cou de la Mère qui leur tendait les bras ».
 
Mais lorsque nous aurons payé à ces minutes divines le large tribut d'hommage attendri que nous leur devons pour l'inévaluable bonheur de les avoir vécues, ne convient-il pas aussi qu'au long regard d'amour jeté sur celles qui reviennent, succède le regard affectueux de la raison qui vaut s'instruire même dans son bonheur, et qui interroge les sœurs retrouvées, non plus pour leur demander si elles ont beaucoup souffert, mais pour recueillir les enseignements et les leçons qu'elles rapportent, pour trouver dans les circonstances mêmes de la réunion l'indication de la route que l'on suivra désormais ensemble ?
 
Et nous, Normands, qui avons apporté à la grande famille française, et sur tous les terrains de son activité féconde, une contribution qui ne craint nulle comparaison, mais qui n'en avons pas moins gardé au cœur l'amour pieux de notre sol propre et l'orgueil saint de notre race, nous sommes particulièrement bien placés pour éprouver, en ces jours solennels, des sensations génératrices de pensée, pour en exprimer le sens profond et pour le traduire en formules précises de direction et d'action.

*
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Les leçons qui surgissent de l'heure qui passe sont de deux sortes : celles qui découlent du spectacle que nous avons vu se dérouler sous nos yeux et celles que nous découvrons dans l'étude des provinces retrouvées.
 
Quoique très dissemblables par leur origine, nous reconnaîtrons assez facilement qu'elles se réunissent en un enseignement unique et que cet enseignement s'applique directement aux problèmes dont cette revue est l'expression concrète.

Celui qui découle des circonstances...

Je demande la permission d'une parenthèse.
 
Il est entendu qu'à Normandie on ne fait pas de politique et il y a ici un directeur qui veille farouchement à l'exécution stricte de cette clause. Et cependant, je vais avoir l'air d'en faire ! Que lecteurs et directeur veuillent donc bien permettre à celui qui parle de se placer sous la protection des lignes tutélaires parues dans le no 7 de Normandie [Octobre 1917, p. 3 : A. Maché, Quelques considérations.] et au cours desquelles M. Maché, discutant avec un correspondant qui n'est pas nommé, tombait d'accord avec celui-ci sur quelques points essentiels dont l'un est qu'il est impossible d'aborder l'étude des « phénomènes économiques, commerciaux, industriels ou agricoles de notre pays », « sans traiter en même temps et quasi fatalement de politique », et dont l'autre est qu'il y a deux façons d'interpréter le mot « politique ». Il y a la politique électorale que tous ici s'entendent à écarter résolument, et la politique essentielle, « la vraie, celle qui s'occupe de déterminer et de prévoir les meilleures conditions de l'existence et de la, prospérité de la collectivité » : celle-là, « elle doit, au sens absolu des mots, être la première préoccupation de tous ceux qui ont le sincère souci de travailler à la réfection et à la restauration de la France ».
 
On voudra donc bien permettre au signataire de ces lignes de dire ce qu'il pense dans le cadre ainsi défini, sans plus amples précautions oratoires, et ceci d'autant plus volontiers qu'il ne constitue qu'une seule et même personne avec le correspondant précité...

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Quelques détails, qui peuvent paraître infimes aux observateurs superficiels, mais dont nous allons apercevoir la signification réelle, frappent dans les récits que nous apporte la presse des émouvantes journées de Metz et de Strasbourg.
 
Le chef de l'Etat, M. Poincaré, président de la République, agissant comme tel, a pris contact officiellement avec les « ministres du culte », officiellement pénétré dans des « édifices consacrés au culte », et dans ses discours officiels, il s'est réclamé d'actes accomplis par l'ancienne monarchie.
 
A Metz, il a été reçu à la cathédrale par le vicaire général entouré du Chapitre qui lui a souhaité la bienvenue et lui a dit la joie du clergé lorrain d'être réuni à la Mère-Patrie. Et il a répondu, en remerciant, qu' « il savait que c'était grâce aux efforts de ce clergé éducateur que la pensée française a été maintenue en Lorraine ».
   
A Strasbourg, au discours du vicaire général Yost, terminé par ces mots : « Que Dieu vous le rende », M. Poincaré a répondu que la France n'oublierait jamais les services rendus à sa cause par le clergé catholique alsacien.
   
Plus d'un sans doute s'étonnera que l'on s'arrête ici à ce détail. Qu'est-ce cela ? Des paroles de courtoisie ! C'est précisément ce qu'il s'agit de savoir. Mais en ne considérant même que l'apparence extérieure des choses, on est en droit de souligner que, ne fût-ce que cela, c'est la première fois depuis quarante ans que cela se voit en France. Et si nous rapprochons de la réponse, également courtoise, mais négative — et qui n'est vieille que de quelques semaines — par laquelle le chef du gouvernement signifia au cardinal Luçon, archevêque de Reims, que l'Etat français entendait persister dans son ignorance de toute idée religieuse, même quand elle s'alliait étroitement à l'idée de la Patrie, il faudra bien reconnaître qu'entre ceci et cela, il y a une différence qui vaut qu'on s’y arrête.
   
Et si le geste de Metz et de Strasbourg est en effet autre chose qu'une courtoisie imposée et subie par le fait des circonstances de temps et de lieu, en est autre chose qu'un acte de pure politique, valable seulement pour l'heure et pour le périmètre où il fut accompli, quelle signification a-t-il ? Posons la question autrement : quelle signification potentielle renferme-t-il — c'est-à-dire : dont on puisse entraver le développement, certes ; mais dont il soit également possible, du fait de la seule volonté de ceux dont cela dépend, d'extraire tout ce qu'elle comporte ? — Simplement celle-ci : qu'à dater de ce jour, il n'y a plus dans notre France de citoyens desquels on refusera systématiquement la coopération aux affaires publiques en raison des opinions religieuses qu'ils professent et en les stigmatisant en outre de la terrible accusation d'être des « fonctionnaires de l'étranger » !
   
Qui oserait soutenir sincèrement que ce ne soit pas là une immense modification à l'ordre de choses réel que nous avons connu ? Et la chose ne valait-elle pas qu'on la remarquât ?
   
Voilà pour l'union dans le domaine des croyances. Ce n'est pas tout.
   
A Metz, lorsqu'il traçait à longs traits l'historique splendide et significatif de la cité, M. Poincaré s'est exprimé ainsi « Metz, qui avant même de se placer volontairement sous la protection de Henri II, s'était depuis longtemps tournée vers le roi de France, comme vers un tuteur de son choix...; Metz, qui proclama Henri III son seigneur et souverain, et qui fit plus tard à Henri IV une réception triomphale ; Metz, si fière aux dix-septième et dix-huitième siècles du parlement qu'y avait installé Richelieu.... »
 
En remettant au maréchal Pétain l'insigne de sa nouvelle dignité, il avait dit : « Recevez du gouvernement de la République, en présence de vos aînés, le maréchal Joffre et le maréchal Foch l'honneur que l'ancienne monarchie a conféré jadis au maréchal Fabert. »
 
Et puis à Strasbourg : « Elle est restée ce qu'elle était, lorsque trente-huit ans après le traité de Westphalie, elle a confié son sort
A la France et accepté la souveraineté de Louis XIV... »

Et puis dans la harangue dont le splendide exode restera certainement un des plus célèbres morceaux de l'éloquence française : « Messieurs, le plébiscite est fait... » ; ces mots : « La Révolution française a parachevé le chef-d’œuvre d'unité nationale qu'avait peu à peu réalisé la royauté avec la collaboration des siècles... » Des mots — des mots seulement tout cela ? Eh bien, non, tant que la preuve ne nous en sera pas lourdement administrée, n'admettons pas que ce ne soient que des mots ! D'abord nulle « courtoisie » n'imposait ceux-ci à l'égard d'une personne définie et vivante, et puis, cette répétition dans une telle bouche ne saurait être interprétée que comme l'expression d'une idée mûrement pesée et d'une décision très consciemment arrêtée.
 
- Et que voyez-vous donc dans ces mots de si remarquable ?
 
Rien autre chose et rien de plus que ce qu'ils disent eux-mêmes : La Révolution française a parachevé le chef-d'œuvre de la royauté.. Le gouvernement de la République fait ici ce qu'avait fait et ce qu'aurait fait l'ancienne monarchie… »

Déjà les Américains nous avaient révélé l'œuvre de Louis XVI et du « Grand Vergennes ». Le nommé Capet nous était connu, mais Vergennes ? Combien parmi les conquérants du certificat d'études auraient pu dire qui c'était et ce qu'il avait fait ? Combien connaissaient son nom parmi les électeurs conscients et organisés ? C'est aux mêmes Américains que nous devons - et par « nous », j'entends cette fois ceux des Français qui peuvent sans prétention se considérer comme instruits — d'avoir appris que ce sont les millions prêtés, sans remboursement ni intérêts, par la monarchie française, à la jeune Liberté qui naissait autour de Mount Vernon, qui ont creusé sous ses pieds le gouffre du fameux déficit dans lequel elle s'est écroulée. Nous sommes les bénéficiaires d'un héritage magnifique dont nous touchons aujourd'hui les arrérages insoupçonnés, à une heure précieuse entre toutes, puisqu'elle nous a sauvés, et nous ignorions ceux qui nous l'avaient préparé
 
C'est que si nous jetons un coup d’œil sur l'histoire politique de ces quarante dernières années, nous n'y trouverions pas une seule phrase dans laquelle un membre du gouvernement français ait osé nommer ainsi la royauté et l'ancienne monarchie, si ce n'est pour la traiter de « régime déchu » et pour en faire le synonyme de ce que l'Humanité avait connu de plus odieux et de plus méprisable et pour résumer tout en ce mot : « L'abjection des temps anciens ». Rappelons-nous les jours — sont-ils si loin ? — où l'on feignait de croire, où l'on enseignait presque que la France était née en 1789. « Nous ne voulons dater que d'aujourd'hui », avait formellement déclaré l'ancêtre Barère....
 
Et dans cette circonstance, comme la France n'en connut jamais de si grandiose, ni de plus solennelle, voici le Président de la République qui invoque enfin magnifiquement toute la France de notre splendide histoire et qui ne craint pas de rendre à l'ancienne monarchie française la justice à laquelle elle a droit

Voilà pour l'union dans le temps.

Oh ! c'est gros, c'est très gros : cela ne doit s pas être esquivé.
 
Considérons en effet que trop longtemps — jusqu'ici — le mot « République » a été synonyme, en France, non pas de système de gouvernement ou d'administration, mais de lutte.
 
Il suffit de se rappeler le vocabulaire ordinaire des élections, ou même tout simplement des politiciens de carrière, pour n'en pouvoir douter. Et la célèbre « Défense républicaine » suffirait seule à l'affirmer.
 
Or, contre qui la lutte ? Contre qui la « défense » ?
 
Osons appeler les choses par leur nom : contre l'idée religieuse, plus exactement contre l'idée chrétienne, d'une part et d'autre part, contre l'idée monarchique, contre l'idée royaliste particulièrement.
 
Et voici la plus haute personnalité de notre Etat actuel qui vient proclamer à la face du monde, au moment de la plus émouvante réunion de la famille française qui fut jamais, qu'il serait possible que cela fût fini

Serait-il possible, en effet ?
 
Eh, voilà justement le devoir qui s'impose à nous aujourd'hui : prendre acte d'abord de ce moment qui passe ; affirmer ensuite que cela est vraiment possible, à la seule condition qu'on en ait la ferme et persévérante volonté, enfin pour notre part personnelle — répondre : « Présent » à cet appel à l'Union française.
 
Sur le terrain religieux, l'opposition n'était plus que « gouvernementale » si l'on peut dire. Il y a longtemps qu'un des esprits le plus vraiment religieux, le plus réellement chrétien et catholique de notre temps a solennellement déclaré renoncer à toute opposition politique, se désintéresser de la forme du gouvernement et accepter loyalement la République. On sait comment y fut accueilli le comte Albert de Mun.... Si donc celui qui faisait cette opposition y veut bien renoncer, elle disparaît de plano.
 
Sur le terrain politique le mécanisme est un peu plus complexe, mais singulièrement intéressant. Quelle raison une opposition monarchique a-t-elle d'exister ?
 
Il n'en est qu'une seule qui soit avouable, c'est-à-dire possible. C'est que le gouvernement républicain serait incapable de préserver les intérêts du pays, parce qu'il les administrerait pour le Parti et non pour la Patrie et selon une méthode en opposition systématique avec les grands principes traditionnels qui, en huit siècles, ont fait la France, qui seuls se sont montrés aptes à lui assurer, sa place légitime dans le monde, et qui sont ceux de sa monarchie royale.
 
Otez ce motif, il ne resterait plus que le désir de chasser les occupants actuels du pouvoir, pour en recueillir soi-même les bénéfices... Ce n'est pas avec celui-là qu'on réunirait dans la France actuelle une opposition qui compte. L'autre, au contraire, est capable de grouper d'excellents et sincères esprits, venus des points les plus divers et parfois les plus opposés, et en nombre suffisant pour compter.
 
Et par conséquent, il apparaît bien que si le système « République » renonçant à voir dans le « gouvernement » le moyen de faire triompher d'abord, et peut-être exclusivement son évangile propre, pour n'y plus trouver que ce qui y est réellement : savoir l'administration de ce bien commun qu'est la Patrie — proclame que désormais il ne gouverne plus contre tel ou tel, mais que dans son ensemble — dans son ensemble présent et dans son ensemble historique — rien, ni personne ne sera désormais systématiquement rejeté : les hommes, à cause de leurs convictions « catholiques », les méthodes et les idées à cause de leur origine « monarchique », si le gouvernement présent réalise cela, il aura tout simplement supprimé toute raison honnête à une opposition légitime !

Si la République pouvait dire un jour en toute vérité et évidence : « Je suis « République » en ceci que désormais l'autorité est conférée ici non plus par la naissance et l'hérédité, mais par l'élection, par le vote des citoyens - en ceci encore que les citoyens ne sont plus seulement des administrés, mais qu'ils collaborent et coopèrent, chacun selon sa compétence et son importance dans, la collectivité, à l'administration de la chose commune. Mais, en dehors de cela, je ne suis rien autre chose que le mode de gestion moderne de la très vieille maison de famille qui s'appelle la France. Je ne suis surtout pas un moyen d'exploitation d'un admirable peuple au profit d'une doctrine philosophique et de ceux qui se réclament de cette doctrine. Je considère la France telle qu'elle est, telle que son passé l'a faite, dans sa substance réelle qui est celle de nos morts, de nos ancêtres, de nos pères — Patrie : patrium terra, la terre des pères. Je n'exclus rien, ni personne : mon rôle est de tout réunir. A ceux qui m'ont précédée dans cette tâche, je veux rendre toute la justice qu'ils méritent et je veux gérer et faire prospérer l'héritage magnifique qu'ils m'ont constitué et légué, sans rien rejeter de ce que l'expérience a démontré bon dans ce qu'ils ont fait. On a pu rendre à l'ancienne monarchie le témoignage que, dans son ensemble, elle avait bien mérité de la Patrie. Appelée aujourd'hui par l'évolution des choses et des hommes à reprendre son œuvre et à la continuer, je n'aspire qu'à mériter le même jugement….  » Si un jour la République pouvait dire cela, il n'y aurait plus en France possibilité d'oppositions constitutionnelles. Pour l'honneur même des idées dont elles se réclament, elles devraient se dissoudre spontanément. Et M. Ch. Maurras lui-même se ferait républicain.
 
Et l'on pourrait peut-être alors s'occuper d'autre chose en France que de « campagnes électorales ». N'ayant plus « d'adversaire à écraser », peut-être les « politiques » — qui ne seraient plus les politiciens  — pourraient-ils alors consacrer leur pensée et leur activité à l'étude de tous les grands problèmes économiques et sociaux qui ont été successivement abandonnés en France et dans lesquels nous avons été devancés par tant de pays — et d'abord par nos ennemis, il faut avoir le courage de le reconnaître et de l'avouer, comme condition première d'une réfection et d'une renaissance nationales.
 
Telle est la première leçon qui nous arrive de l'Alsace et de la Lorraine retrouvées. C'est celle qu'ont fait jaillir les circonstances.
 
Mais il en est une seconde plus directe qu'elles nous donnent elles-mêmes.

- Ecoutons M. Deschanel :

 « Depuis quarante-sept ans, comme en ces derniers jours où tant de grâce et de goût s’unirent à tant de grandeur, où tout fut beauté, mesure et harmonie, les Alsaciens et les Lorrains nous ont donné les plus forts, les plus hauts, les plus salutaires exemples. Nous ne cesserons pas de les écouter. »
 
Pour ne pas cesser de les écouter, commençons par les entendre.
 
Relisons donc cette description du défilé des Sociétés alsaciennes qui, à Strasbourg, s'est déroulé après la revue devant les représentants de la Patrie : Poincaré, Clemenceau, Dubost, Deschanel et Foch
   
Ce défilé a été prodigieux. Les sociétés musicales avec leurs fanfares, les sociétés de gymnastique en uniforme avec leurs couleurs et leurs insignes passent derrière leurs drapeaux et leurs bannières. Vieilles bannières qui datent de plus de cinquante ans, couvertes d'inscriptions et de médailles. Puis c'est un immense cortège d'Alsaciennes se tenant par la main, plusieurs milliers, je crois, avec leurs rubans aux couleurs variées. Puis les vétérans avec le drapeau de la garde nationale, les anciens de la légion étrangère très acclamés, les étudiants alsaciens-lorrains en béret, le Souvenir Français, etc. Voici le Vélo-Club à bicyclette. Voici les sociétés musicales et sportives des communes alsaciennes proches de Strasbourg. La plupart de ces sociétés avaient été dissoutes par des Allemands : elles se sont ralliées pour saluer la France retrouvée.
 
» Voici les groupes corporatifs : l' Union des hôteliers, le Syndicat des boulangers, celui des employés, les tourneurs ; voici la Fédération des patronages, les associations paroissiales d'ouvriers, chacune arborant de magnifiques bannières brodées d'or et de soie avec des figures de saints. Voici d'autres groupements ouvriers, les différentes corporations de pompiers.

» En passant devant la tribune, les cortèges agitent les chapeaux, les mouchoirs, jettent des fleurs. Voici les jardiniers de la Robertsau portant chacun un bouquet de leurs produits : légumes et fleurs. Voici derrière des bannières ornées d'épis ou de pampres, les délégations de paysans au large chapeau de feutre, de jeunes garçons avec le bonnet de fourrure alsacien. Des délégations défilent à cheval portant des grandes écharpes tricolores. De magnifiques corbeilles, chefs-d’œuvre artistiques des fleuristes, passent à leur tour. Une pluie de bouquets s'abat sur la tribune officielle.

» Mais cette sèche énumération ne peut pas vous donner une idée. Devant la France qu'elle retrouve avec transports, l'Alsace fait passer aujourd'hui toutes les images de sa vie populaire, tous les trésors de son sol, et nous sommes émerveillés.

» Plus d'un spectateur peut-être aura pensé que nous avons beaucoup à apprendre de l'Alsace. »

En effet, nous évadant du sentiment qui s'exhale de ces lignes, laissons parler notre raison.

Qu'est-ce donc que l'Alsace vient de faire ainsi défiler devant nous ? D'un mot, c'est toute la vieille France, et c'est pourquoi nous l'avons reconnue avec tant d'émotion ! Voici ces « corporations », ces « patronages », ces « confréries » que nous avons détruites chez nous avec tant de fureur, de persévérance et de fierté de nous-mêmes ! Voici « toutes les images de la vie populaire » conservées intactes et vivantes, toujours capables de surgir du sol pour exprimer pleinement, par leur seule présence, la puissante vitalité qu'elles assurent à leur pays.
 
C'est cet ordre social et administratif, que nous avons condamné, banni, décrété périmé, qui brusquement s'affirme devant nous avec cette autorité.
 
Oserait-on traiter « d'arriéré » le pays demeuré fidèle à ces « vestiges du passé » ? Oserait-on insinuer qu'il a été par-là privé des « conquêtes » qui nous ont valu notre « affranchissement » de ces vieilles formules ?
 
Si dure que puisse être pour notre fierté nationale la réponse à ce doute, il convient de l'administrer sans hésitation, ni faiblesse, afin de ne pas lui laisser la moindre possibilité de se produire.

On sait qu'une des préoccupations les plus vives de nos gouvernants à l'heure actuelle est de trouver les moyens par lesquels les Alsaciens et les Lorrains ne souffriront pas trop dans leur bien-être matériel de redevenir français...
 
« Les dominateurs surent créer dans les pays annexés des conditions de salaires et de vie matérielle, une législation ouvrière, des institutions d'enseignement et d'hygiène en bien des points supérieures à celles qui furent imposées aux prolétaires français. Nous n'avons pas lieu d'être flattés de ces comparaisons, mais c'est une constatation de fait. »
 
Qui parle ainsi ? Un « réactionnaire » ? Point du tout : c'est M. Marcel Cachin dont « l'avancement » d'idées ne saurait être suspecté par personne. Et M. Marcel Sembat d'ajouter : « L'ouvrier d'Alsace ne doit pas souffrir, n'est-ce pas, en redevenant français ?.. Et l'instituteur ?... Et le curé ?... Au fond, nous savons très bien que certaines lois sociales, comme celle des retraites ouvrières, sont mieux faites en Allemagne que chez nous. »
 
Il serait facile de multiplier les précisions et les détails. Une telle démonstration serait par trop cruelle. Contentons-nous de la conclusion d'ensemble désormais incontestable: ce respect de la tradition, cette continuité dans la lignée n'a pas entravé, bien au contraire, l'évolution vers une amélioration constante et progressive. Et en regard de cela, il nous faut bien reconnaître, au heurt un peu brutal de cette réalité, qu'à tout briser, à tout saccager, à tout renier de l'œuvre de nos pères, nous n'avons rien gagné — au contraire !...
 
Avais-je tort de penser que la leçon des événements auxquels nous venons d'assister et la leçon propre que l'Alsace et la Lorraine nous apportent convergent et se réunissent bien en un seul enseignement, unique et harmonieux ?
 
Que ce soit M. Poincaré rendant à la France qui nous a précédé l'hommage de justice qui lui est dû, et qu'on lui a si longtemps et si passionnément refusé ; ou que ce soit l'Alsace-Lorraine nous accueillant par le discours vivant de son exemple, c'est bien le même son, unique et clair, qui frappe notre oreille :
 
— Fuyons ce qui nous divise ! Union ! Union ! Union dans le présent entre tous les fils de la même Patrie, quelle que soit leur croyance religieuse ou leur conception philosophique, et union aussi, plus encore peut-être, avec le Passé, avec nos Pères, avec notre Race, avec nos traditions, avec tout ce qui est vraiment nous-mêmes, puisque c'est cela qui nous a faits.
 
Par là nous tirerons « le sens précieux, le sens sacré de cette synthèse du passé et de l'avenir à la lueur du plus beau, du plus heureux présent que nous ayons connu depuis de trop longues et de trop lentes années ».
 
Je m'excuse de ne point nommer l'auteur de cette phrase ; je tiens à ce que nulle prévention n'en puisse gâter pour personne la haute et expressive signification.

*
* *

En quoi la question nous intéresse-t-elle particulièrement, nous, régionalistes de Normandie ?
 
D'abord en ceci qu'il résulte de l'exposé même qui vient d'en être fait qu'elle se présente comme étant essentiellement régionaliste.
 
Dans son essence et dans sa modalité, c'est la plus splendide des justifications que nous puissions invoquer à l'appui de la légitimité de nos aspirations et de nos efforts. Et ne serait-ce qu'à ce titre il était nécessaire qu'elle fût soulignée ici comme elle le mérite.
 
Du même coup, l'événement merveilleux qui se déroule sous nos yeux établit avec une aveuglante clarté que ces aspirations régionalistes, bien loin de menacer l'unité nationale, la renforcent à un degré qu'on n'eût pas osé affirmer avant cette éclatante confirmation. L'argument n'était pas des ceux qu'on osait trop ouvertement alléguer, on le laissait cependant entendre parfois avec une prudente discrétion. Désormais, il deviendra impossible de le risquer, même discrètement. Et cela encore valait la peine d'être recueilli.
 
Mais il est encore une raison pour laquelle nous devons saluer l'heure qui passe, et non seulement la saluer, mais la saisir de telle sorte qu'on ne nous la puisse ravir. Et cette raison c'est peut-être bien la principale, celle qui suffirait, à elle seule, à forcer notre attention. C'est que la voie qu'on vient de nous faire entrevoir est peut-être bien la seule par laquelle nos aspirations puissent se réaliser ! — Qu'est-ce que le régionalisme, en effet ? D'excellentes définitions en ont été, je le pense, données depuis longtemps. Je n'ai ni le loisir de les rechercher, ni le moyen de les retrouver rapidement : mais je n'en pense trahir aucune en disant que c'est le désir de faire coopérer plus efficacement à la prospérité de la France chacun des grands groupes provinciaux, bien caractérisés, qui la composent, et qu'il a été dès l'abord reconnu que ce résultat ne serait atteint qu'en libérant d'abord ces groupes des liens tyranniques et atrophiants d'une « centralisation » paralysante et même mortelle.
 
La libre variété dans l'unité harmonique, voilà bien, je crois, la formule qui convient au régionalisme, car l'unité n'est pas, il s'en faut ! l'uniformité. Considérons le corps humain et nous ne saurions faire de comparaison plus rigoureusement exacte : nul « appareil » ne jouit d'une anarchique indépendance, mais chacun conserve son fonctionnement propre et « spécifique ». La cellule hépatique n'est pas contrainte de fonctionner comme la cellule cérébrale ; la fibre musculaire du cœur n'a ni la même constitution, ni le même mode de contraction que celle des muscles moteurs et les papilles sensitives des organes sen oriels ont acquis un degré de spécialisation que n'ont pas celles de l'épiderme cutané.
 
Et cependant, lorsque chaque partie de cette grande association remplit son rôle propre à sa place et selon sa norme, quel résultat harmonique !
 
C'est LA VIE ! Et plus la « spécialisation » est poussée, plus nette est la « différenciation », et plus est élevée dans l'échelle des êtres l'espèce qui la possède, plus est éminent dans son espèce l'individu qui en est le possesseur privilégié !

C'est cela même que le régionalisme aspire à réaliser pour cette grande personnalité qu'est la France ; il peut le crier très haut.

Mais le moyen, je vous le demande ! d'introduire dans l'unité cette féconde diversité, si cette unité est d'abord subordonnée à la lutte âpre et sans merci entre « les partis » ?
 
Ou bien encore si « les partis », prompts à s'emparer -- n'est-ce pas déjà fait ? — de tout ce qui se peut exploiter à leur bénéfice exclusif, flairant dans les aspirations  régionalistes un moyen d'échapper à leur tyrannie, se cramponnent énergiquement à la si profitable « centralisation », sous couleur de défendre « l'unité » ?

Cela ne deviendra-t-il pas possible seulement le jour où chaque Français, renonçant à voir d'abord dans le Français d'à côté un ennemi politique ou philosophique consentira à travailler avec lui en vue du bonheur commun, n'apportant l'un et l'autre, en cette tâche, d'autre souci de concurrence que le sain et noble désir d'assurer chacun, à « sa » terre propre, la certitude de produire, « elle aussi », des choses aussi belles, aussi bonnes, dans leur saveur et leur couleur personnelles, -que les terres des autres.
 
Eh bien, je le demande encore, la réalisation des espérances entrevues dans l'enivrante joie de ces derniers jours n'apparaît-elle pas comme la réalisation même de notre programme régionaliste ? - et la ruine de ces espérances comme la propre ruine des nôtres ?...
 
C'est pourquoi, appuyés sur ces constatations formelles et bien dégagées des faits qui en étaient gros, nous devons en tirer l’indication de droits et de devoirs qui se combinent en un tout bien homogène pour constituer ce que j'ai appelé « notre règle de doctrine et d'action ».
 
Est-elle réalisable cette union nationale, cette union fondamentale : celle sur laquelle on peut bâtir, bâtir le bel édifice d'une France nouvelle, pansée de ses terribles blessures, et se dressant plus forte et plus jeune, semble-t-il, face à l’avenir ? Cette espérance, entrevue dans un éclair, peut-elle devenir réalité ?
 
Eh ! — mais où donc en avons-nous puisé l'image et l'idée, sinon dans les paroles de ceux qui peuvent le plus pour la réaliser ? Où donc sinon dans le simple récit d'événements où nous l'avons trouvée à la fois sentie, confessée, voulue par les dirigeants de notre Etat, et réalisée déjà en Alsace-Lorraine. C'est plus que sa « possibilité » qu'elle nous crie, c'est sa fécondité et sa toute-puissance !
 
Pour la réaliser, il faut donc la vouloir, et voilà la première raison pour laquelle il faut que la voix de ceux qui la veulent fasse, d'abord et sans retard, écho à la voix de ceux qui l'ont annoncée.
 
Mais il faut ensuite qu'on veuille bien ne pas l'empêcher d'exister... Et nous voici ici sur le terrain brûlant des questions immédiates :
 
Est-il donc quelqu'un ou quelque chose qui puisse désirer que cette union française ne se réalise pas ? Oui, incontestablement : elle trouvera dressée contre elle et luttant contre elle de toute son énergie, une ennemie qui sait bien que son triomphe serait sa propre ruine, à elle. Et j'ai nommé cette politique que nous avons jusqu'ici appelée électorale par courtoisie, mais qui a déjà reçu ailleurs une qualification plus expressive et sans doute plus vraie dans sa rudesse : celle de politique alimentaire - véritable métier qui a ses professionnels, lesquels, habiles à le manier et à en tirer leur provende, seraient le plus souvent fort empêchés de s'assurer une existence égale par les moyens normaux proposés au labeur humain.
 
On pense bien que tous les faméliques qui, du haut en bas de l'échelle des mandats, vivent de cette politique, ne vont pas se laisser dépouiller sans résistance de leur « instrument de travail » Le jour où il faudra travailler à la prospérité de tous et ne pas vivre confortablement soi-même en flattant un « parti » aux dépens des autres, ce jour leur « profession ne nourrira plus son homme...
 
Voilà pourquoi c'est le devoir, comme c'est le droit, de tous ceux qui aspirent vraiment à la renaissance de notre patrie, de prendre solennellement acte de l'heure qui passe, d'enregistrer les possibilités qu'elle a révélées, d'orienter dès à présent leur action régionale — celle pour laquelle ils sont compétents et puissants — dans la direction si lumineusement révélée, et de faire entendre — à ceux qui l'ont indiquée d'une part, et d'autre part aux appétits qui tenteraient de faire échouer cette merveilleuse « synthèse de passé et d'avenir » — qu'il y a aussi des gens qui savent et qui veulent, disposés à la réaliser de tout leur effort.
 
Se constituera-t-elle cette phalange ! Les éléments en existent-ils ? Sera-t-elle assez nombreuse, assez puissante, assez coordonnée ?..
 
Là réside la réponse véritable, à la question fondamentale que nous nous sommes posée tout à l'heure. Cela, cela surtout, cela seul décidera si l'immense espérance que nous apporte la voix de celles qui reviennent deviendra ou ne deviendra pas « une réalité ».

Louis GAMILLY.

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L'Organisation Economique régionale
 
A la séance de la Chambre du 6 novembre dernier, M. Peytral, député des Hautes-Alpes, interpellait le gouvernement sur les dispositions qu'il comptait prendre pour faire entrer dans le cadre d'une réforme administrative la division de la France en régions poursuivie par le Ministre du Commerce.
 
M. le Ministre de Intérieur demanda l'ajournement du débat en indiquant que le gouvernement ne prendrait de décision qu'après une consultation des Conseils généraux.
 
M. le Ministre du Commerce a été plus pressé que son collègue de l'Intérieur puisque, dès le 26 septembre, il constituait la région économique de Basse-Normandie sans attendre les avis demandés aux départements de l'Eure et de la Seine-Inférieure qui n'ont fait connaître leur opinion que postérieurement à cette date.
 
Nous avons vu, en effet, que c'est seulement le 30 septembre que le Conseil général de la Seine-Inférieure s'est occupé de la question et , qu'il a admis, en principe, la création d'une région de Basse-Normandie, avec, comme contre-partie, l'absorption du département de l'Eure par celui de la Seine-Inférieure.
 
Mais le Conseil général de l'Eure, consulté à son tour le 14 octobre, protestait contre de pareils projets et n'admettait la constitution d'une région normande que s'il s'agissait de recréer une. Normandie une et indivisible.
 
Or, si nous nous en rapportons aux déclarations de M. Fighiera, représentant le Ministre du Commerce, à la cérémonie de la constitution de la région de Basse-Normandie, M. Clémentel avait estimé que les limites des régions ne pouvaient être tracées qu'après une longue et attentive étude.
 
Si laborieuse qu'ait été cette étude, il semble à beaucoup que M. le Ministre du Commerce n'eût rien perdu à reculer de quelques jours cette constitution officielle afin de recueillir les avis des Conseils généraux intéressés.

Après avoir mis sous les yeux de nos lecteurs les raisons invoquées par les Conseils généraux de la Seine-Inférieure et de l'Eure pour appuyer leurs conclusions, nous reproduisons aujourd'hui le rapport adressé le 19 juin 1918, par M. Lefèvre, président de la Chambre de commerce de Caen, à M. Clémentel, ministre du Commerce, qui a déterminé la décision de celui-ci :
    
POURQUOI LES DÉPARTEMENTS DU CALVADOS, DE LA MANCHE ET DE L'ORNE DOIVENT-ILS FORMER UNE RÉGION ÉCONOMIQUE AUTONOME ?
 
Le développement agricole, commercial, maritime, industriel et minier qu'ont pris depuis longtemps et principalement pendant la guerre, nos départements bas normands, fait qu'ils représentent des intérêts tellement considérables, qu'à eux seuls ils suffisent amplement pour constituer le cadre d'une des régions économiques projetées.
 
Au point de vue agricole, les départements du Calvados, de la Manche et de l'Orne constituent un ensemble de richesses tel que bien peu de régions peuvent rivaliser 'avec eux.
 
A côté de plaines fertiles s'étendant de Caen à la mer et enclavant tout le littoral, où la culture des céréales et des betteraves réussit à merveille ainsi que celle des plantes fourragères, les magnifiques herbages du Bessin et du Cotentin nourrissent les vaches à lait dont les produits transformés fournissent des beurres et des fromages si renommés. Des bœufs magnifiques sont engraissés dans les pâturages du Pays d'Auge et de l'Orne. L'élevage des chevaux appartenant aux races les mieux sélectionnées se fait aussi sur une vaste échelle dans la Basse-Normandie.

Si une seule culture, la vigne, nous fait défaut, elle est remplacée par celle du pommier, qui se développe de plus en plus et produit des cidres et eaux-de-vie de cidre si justement appréciés.

L'industrie hôtelière a suivi l'expansion de nos plages, si réputées, et peut lutter aujourd'hui avec celles des premières stations balnéaires et villes d'eaux de la France et de l'étranger.
 
Comme si la richesse d'un sol aussi fécond ne suffisait pas au bien-être de ses habitants, la Basse-Normandie, d'essentiellement agricole qu'elle était, est à la veille de devenir une des régions industrielles et minières les plus riches de France.
 
D'importants gisements métallifères inconnus, ou tout au moins peu exploités il y a une quinzaine d'années, sont à la veille de rivaliser avec ceux du bassin de Briey, amenant ainsi une véritable révolution économique dans notre pays.
 
En effet, toutes les grandes firmes métallurgiques françaises qui, autrefois, semblaient dédaigner le minerai de fer normand, se disputent aujourd'hui nos concessions de mines. Il faut espérer que le gouvernement ne commettra pas la faute de les laisser inexploitées pendant que nous sommes encore tributaires de l'étranger pour ce précieux métal.

Le minerai de fer étant, pour ainsi dire, à pied d'œuvre, il était tout naturel que des hauts fourneaux et aciéries se créassent pour sa transformation en fonte, en acier et en produits ouvrés. La situation du port de Caen permet l'importation du charbon étranger, nécessaire à cette industrie, dans des conditions avantageuses, l'exportation du trop-plein de notre minerai servant de fret de retour. Ce fut cette conception qui engendra la création des Hauts-Fourneaux et Aciéries de Caen, qui se classeront parmi les plus importants, non seulement de la France, mais du monde entier.
 
Notre agriculture trouvera dans les dérivés de la houille les engrais à des conditions avantageuses, lui permettant la fertilisation du sol, d'où résultera une augmentation considérable dans le rendement des récoltes.
 
Les Chantiers navals, qui s'installent entre l'Orne et le canal, assureront à notre flotte de commerce, qui en aura tant besoin, les unités nécessaires qu'elle était obligée autrefois de faire construire à l'étranger.
 
L'usine de Dives, où se transforme le cuivre sous toutes ses formes, est une des plus importantes de France, et sa production a rendu les plus signalés services à la défense nationale.
 
Les filatures et les tissages de coton de Flers-de-l'Orne, de Condé-sur-Noireau et de leurs vallées, grâce à l'activité des industriels du Nord, qui ont repris les établissements non exploités, voient s'ouvrir pour elles une nouvelle ère de prospérité. Des fabriques de toiles se sont aussi créées. Les fabriques de drap de Lisieux et de Vire sont aujourd'hui en plein travail. Il en est de même des fabriques de bonneterie de Falaise.
 
Le développement de nos grands ports : Caen, Cherbourg, Honfleur, Granville, suit une marche ascendante. Des travaux considérables y sont entrepris ou sur le point de l'être. Un outillage moderne y a été créé et l'augmentation de leur tonnage, en rapport avec le développement de leur hinterland, augmentera chaque année.
 
Il nous apparaît que cet, ensemble de richesse et d'activité dans toutes les branches justifie amplement la création que nous préconisons, d'une région économique englobant les départements du Calvados, de l'Orne et de la Manche.

En créant des régions économiques, l'idée directrice n'a pas été, avec juste raison, de reconstituer dans son intégralité le cadre de nos anciennes provinces.
 
Au contraire, Monsieur le Ministre, vous avez été bien inspiré en vous attachant principalement à grouper dans une région déterminée les éléments voulus justifiant, par leur importance et leur diversité, la raison d'être de la région déterminée et pouvant lui assurer une vie propre.
 
Nous pensons que celle que nous proposons à votre approbation remplit le plus largement possible toutes les conditions indiquées.
 
Vous l'avez reconnu vous-même, Monsieur le Ministre, dans votre magistral rapport traitant de la division de la France en régions économiques, en disant qu'il faudrait entrevoir pour l'avenir la création que nous préconisons. La question se résout donc à ceci :
 
Lorsqu'une création est amplement justifiée, et c'est le cas, pourquoi ne pas la réaliser immédiatement et la remettre à plus tard ? Serons-nous donc toujours, en France, sous le régime du provisoire, et hésiterons-nous à marcher hardiment de l'avant ?
 
Des considérations d'un ordre différent, mais qui ont aussi leur valeur, méritent, Monsieur le Ministre, d'être placées sons vos yeux :
 
Caen, l'Athènes normande, renfermant un si grand nombre de sociétés savantes, ayant une Université dont la réputation est grande en France et à l'étranger ; Caen qui, au point de vue artistique, a toujours joui d'une réputation justifiée, ne mérite-t-il pas de devenir le centre d'une région économique ?
 
La création à son Université d'une chaire d'art normand, de cours d'enseignement technique indispensables au développement de nos industries d'arts appliqués, de laboratoires spéciaux où la science viendra en aide à l'industrie, sont autant de motifs qui s'imposent en faveur du rôle que nous voudrions lui voir dévolu. Le Comité régional des arts appliqués du Calvados l'a lui aussi, si bien compris, qu'il insiste comme nous pour obtenir le groupement des départements du Calvados, de la Manche et de l'Orne.
 
Sa situation géographique l'indique aussi. En effet, si on désire avec juste raison que le nouvel organe fonctionne d'une façon normale, il faudra que les délégués qui formeront le Comité puissent se réunir fréquemment pour échanger leurs idées et étudier les questions figurant à l'ordre du jour de leurs séances.
 
Pour arriver à ce résultat, la facilité des communications jouera un grand rôle. La ville de Caen, située sur la grande ligne de Paris-Cherbourg, tête de ligne Caen-Laval, Caen-Le Mans, offrirait à cet égard toutes les facilités de déplacement rapide aux membres du Comité appartenant aux départements de la Manche et de l'Orne.
 
Rouen, au contraire, par la difficulté de ses communications par voie ferrée avec la Basse-Normandie, serait loin d'offrir les mêmes avantages et, avec la meilleure volonté du monde, il serait difficile à nos représentants d'assister fréquemment aux séances du Comité.
 
Pour conclure, Monsieur le Ministre, si on constate, dans l'exposé que nous venons de faire, que tout milite en faveur de la création d'une région économique autonome comprenant la Basse-Normandie dont Caen serait le centre, nous ne voyons rien qui justifie l'opinion contraire.

Nos lecteurs ont pu voir par la lecture du rapport au Conseil général de l'Eure, publié dans notre dernier numéro, que les principales raisons invoquées dans cette lettre au Ministre du Commerce ont été victorieusement combattues par M. Abel Lefèvre, député. Malheureusement, lorsque la discussion de cette question est venue devant le Conseil général de l'Eure, le 14 octobre, la région de Basse-Normandie était constituée depuis plus de quinze jours.
 
Mais la question n'en reste pas moins entière, puisque les départements de l'Eure et de la Seine-Inférieure sont en complet désaccord et qu'il faudra nécessairement que le législateur intervienne pour la constitution définitive de ces régions économiques sur lesquelles doivent se greffer vraisemblablement des régions administratives.
 
Les partisans de la plus grande Normandie ne doivent donc pas se décourager et doivent continuer leurs efforts pour obtenir la réalisation de leur idéal qui devrait être celui de tous les Normands.
 
Pour terminer cette étude, nous examinerons dans un prochain article les considérations développées par M. Fighiera, lors de la constitution de la région de Basse-Normandie, sur le projet ministériel tendant à la constitution des régions économiques.

A. MACHÉ.

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Régionalisme et Crédit
 
Certaines manifestations (1) semblent indiquer une méconnaissance complète de l'évolution des idées qui ont donné au mouvement régionaliste, dans ces dernières années, une force suffisante pour que soit, dans un délai relativement court, instaurée cette nouvelle organisation de la vie française. Il importe que le principe même de cette réforme — si l'on veut en recueillir les fruits — soit toujours présent à la pensée de ceux qui se trouvent appelés à donner un avis sur cette question.
 
La région doit être un organisme vivant, et suivant la formule expressive de M. Marius Leblond : « Il y a régionalisme dans une région quand elle a sur une aire d'individualité géographique suffisamment riche une personnalité intense et généreuse telle qu'elle éprouve la nécessité de produire davantage non seulement pour le bien-être local, mais aussi pour collaborer au progrès de l'humanité. » En d'autres termes, il n'est pas de place pour un particularisme étroit d'intérêts contredisant l'idée d'association qui est à la base du régionalisme. Il ne s'agit pas notamment d'augmenter la superficie des départements actuels en réduisant leur nombre, mais de réaliser un regroupement des forces nationales par la constitution de circonscriptions homogènes au triple point de vue économique, géographique et intellectuel. Comment, en ce qui concerne la Normandie, ce regroupement doit-il être compris ? La question est étudiée par ailleurs dans cette revue. Mais ce que nous voulons mettre en lumière au point de vue plus spécial du crédit, c'est tout l'avantage que l'organisation régionale est destinée à procurer aux entreprises, surtout lorsque, comme en Normandie, tant d'éléments peuvent être assemblés dans les domaines maritime, industriel, commercial et agricole, dont l'exploitation coordonnée doit bénéficier d'une prospérité à l'accroissement indéfini.

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Entre autres enseignements, cette guerre a fait ressortir aux yeux des producteurs la valeur et la nécessité de la coopération. Jamais les résultats indispensables n'auraient été atteints, si, sous l'empire des besoins, au système anarchique d'une concurrence, naguère critérium prétendu de liberté, ne s'était substitué celui d'une convergence dans la production par l'application d'une division du travail bien réglée entre les entreprises. La paix ramènerait-elle aux anciens errements, dont une si cruelle expérience a démontré les torts ? Et agira-t-on comme si désormais l'utilité d'accroître la productivité était moindre, et cela, au moment où notre pays a tant à reconstruire ? (2) C'est pourquoi, alors que se reconstitue l'activité française dans tous les domaines, une des questions qui appellent au premier chef l'attention est l'organisation du Crédit, source même de tout essor économique.
 
L'industrie bancaire française, il faut bien le constater, a une conception assez particulariste de sa mission pour que d'aucuns réclament l'établissement d' « un régime bancaire patriotique » (3) ; elle ne s'est guère souciée jusqu'ici de diriger l'emploi des capitaux dans un sens favorable au développement du commerce, de l'industrie ou de l'agriculture. Parmi les nombreuses opérations qui constituent l'industrie de la banque, les négociations les plus habituelles, auxquelles se livrent nos grandes sociétés, sont : l'escompte, les prêts et reports sur titres ; les échanges de matières d'or et d'argent, l'arbitrage de place à place, les émissions d'emprunts d'Etat, les placements de titres. Leur activité s'exerce tout spécialement dans les émissions d'emprunts qui rapportent des commissions faciles, et dans l'emploi des dépôts de fonds dont le bénéfice consiste dans la différence entre le taux d'intérêt accordé au déposant et celui obtenu au moyen des escomptes, des prêts à court terme ou des reports..
 
Tel est le champ d'exploitation auquel se bornent nos établissements communément appelés de crédit. Il en résulte que l'appui par eux donné aux entreprises privées est notoirement insuffisant. La nature des opérations envisagées ne permet pas d'ailleurs des placements soumis soit à des aléas, soit à des délais prolongés. Il faut que les moyens de trésorerie de l'établissement soient toujours en état de faire face aux remboursements à vue ou aux échéances rapprochées.
 
Si l'on considère le nombre des succursales de ces sociétés, il est aisé de se rendre compte de la quantité de capitaux ainsi drainés vers des emplois peu productifs, tandis que les affaires commerciales ou autres se débattent au milieu de difficultés pour trouver les capitaux nécessaires soit à leur constitution, soit à leur extension. Elles ont leur champ limité aux capitaux appartenant aux négociants, commerçants ou industriels et aux moyens plutôt courts fournis par l'escompte et les crédits renouvelables de un à trois mois. Ainsi leur échappent ces quantités de capitaux qu'absorbent pour des tâches moins productives les guichets des établissements financiers.
 
Cependant, parmi ces capitalistes dont les fonds sont distraits de la sorte, il en est bon nombre qui seraient satisfaits de connaître, pour leur faire confiance, soit des gens ayant les qualités morales et professionnelles nécessaires, soit des entreprises attendant l'occasion de se développer. Le problème se ramène donc à déterminer les conditions les plus favorables à la rencontre de ces deux êtres qui se cherchent : le prêteur et l'emprunteur.
 

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C'est ici qu'apparaissent les avantages fournis par l'organisation régionale. Il ne s'agit pas d'un système nouveau et particulier : mais c'est, grâce à la vie régionale, la mise en œuvre d'éléments facilitant le placement des capitaux en quête d'emploi. Ces éléments sont multiples ; et des solutions diverses ont été proposées. Sans préconiser une forme spéciale, dont on ferait le procédé-type, il importe de laisser place à toutes les combinaisons : car dans la complexité des phénomènes économiques, il faut des solutions multiples pour satisfaire aux nombreuses exigences des cas particuliers.
   
Sans s'arrêter à la transformation souhaitable du genre d'affaires des grands établissements, c'est au premier degré la banque mutuelle et locale. Dans la région, où chacun travaille, par suite des nombreuses relations entretenues, en quelque sorte sous le contrôle de tous, il est aisé de fixer aux gens le coefficient de leur valeur. On conçoit donc que des groupements d'industriels, moyens et petits, s'estimant, se solidarisant par un contrôle mutuel, soient en état d'offrir aux banques régionales des garanties, sérieuses, leur permettant d'obtenir les crédits dont ils auraient besoin. Et il ne s'agit pas seulement d'une application de la loi du 16 mars 1917 qui, créant les sociétés de caution mutuelle par des personnes de même profession, ne vise guère qu'à donner une facilité plus grande à l'aval et à l'endos des effets de commerce. Le but à atteindre est plus considérable : c'est intensifier la production à l'aide des capitaux rassemblés par la banque régionale, et mis par celle-ci à la disposition des groupements d'entrepreneurs qui ont la responsabilité de leur emploi. Ainsi commandite à deux degrés que ce système bancaire, qui en outre constitue un gage d'existence pour la banque régionale, existence d'autant plus précieuse qu'elle se relie sans conteste à l'activité et à la prospérité générales.

Si l'intervention de ces banques est impossible, en raison de certaines circonstances, l'organisation régionale permet le recours à une autre forme de crédit non moins avantageuse. La Chambre de commerce du Calvados, dans sa réponse à l'Enquête de la Commission du travail national préliminaire à la Constitution des régions économiques, fait ressortir que les produits tinctoriaux usagés avant la guerre à Falaise, Vire, Lisieux, venaient d'Allemagne, alors que Honfleur commençait à être un centre d'industries chimiques ; que Lisieux et Vire prenaient également en Allemagne les instruments mécaniques ou accessoires nécessaires à leurs entreprises, alors que Caen devenait un centre métallurgique. L'organisation régionale apporte le remède à ces anomalies en rapprochant ces entreprises qui avaient tendance à s'ignorer : et un profit immédiat se trouve dans le crédit mutuel que se peuvent donner ces industries plus ou moins connexes. Une collaboration s'institue entre elles : et telle industrie, dont les circonstances favorisent ou l'éclosion, ou le développement, peut trouver auprès des syndicats de la région les capitaux dont elle a besoin. Ou bien ce sont encore ces entreprises qui, s'avalisant les unes les autres, obtiennent soit des fournisseurs, soit des constructeurs, des crédits plus ou moins longs pour l'acquisition de matières premières ou l'installation de leurs outillages.
 
Ce système de coopération financière, qui découle de l'organisation régionale doit être particulièrement fécond, car il facilite le développement rapide des affaires à la fois par l'économie sur les revients et par la recherche en commun de nouveaux débouchés. Chaque entreprise a son sort lié à la prospérité de sa région. Ainsi cette formule de crédit réciproque et de collaboration entraîne cette concentration des énergies et des compétences qui a assuré à l'Amérique et, il faut bien le reconnaître, à l'Allemagne leur essor si remarquable.
 
Ce procédé de crédit demande une adaptation du monde industriel à cette concentration régionale. Nul doute qu'elle ne se réalise rapidement, sitôt apparus les premiers avantages. A côté de ce procédé, il est une autre source encore à laquelle peut faire appel le crédit. Ce sont les Caisses d'Epargne. Celles-ci pourraient avec leurs disponibilités alimenter les Banques mutuelles régionales ou les groupements coopératifs dont nous venons de voir les fonctions. Un Conseil d'administration déterminerait, pour les Caisses d'Epargne de la région, les modalités suivant lesquelles les capitaux des déposants seraient employés. Un fonds de réserve serait constitué pour faire face aux aléas possibles. Et voilà bien une forme des plus séduisantes du système bancaire régional. Il y a lieu de remarquer que l'épargne ainsi utilisée y gagne à la fois de développer au profit de tous la prospérité au lieu d'être immobilisée dans des emplois plutôt stériles, et de revêtir un caractère plus moral que cette thésaurisation malthusienne, à laquelle elle est d'ordinaire condamnée : l'esprit d'entreprise se trouverait en effet singulièrement éveillé par l'intérêt que les déposants prendraient à la marche des affaires dans la région.
 
On conçoit enfin, sans que cette énumération soit limitative, la constitution de Syndicats de capitalistes régionaux, se réunissant dans le but de rechercher des commandites, ou même de réaliser de simples prêts de fonds. Ceci se ferait à l'image des Lloyds d'assurances londoniens : ceux qui désirent s'assurer savent où trouver des assureurs, de même ceux qui auraient besoin de capitaux sauraient à qui s'adresser. Ces syndicats opérant dans la régie auraient les plus grandes facilités non seulement pour être renseignés sur les emprunteurs, mais encore pour suivre et contrôler l'emploi des sommes confiées conformément au contrat.
 
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Ainsi, par les liens qu'elle crée ou auxquels elle donne une plus grande force, l'organisation régionale offre bien au Crédit sinon des moyens nouveaux, du moins des possibilités plus grandes. Les capitaux y sont appelés à concourir méthodiquement et sûrement au développement économique. C'est ce qui autorise à dire que le régionalisme, dont nous n'avons vu, au cours de cette étude, qu'une des faces, apporte à l'œuvre de reconstitution une contribution, de tout premier ordre. Et il apparaît en même temps que le régionalisme exige une large compréhension des intérêts. C'est par l'envergure qu'ils ont donnée à leur action que notamment les régionalistes languedociens ont réussi à jeter les assises d'une œuvre d'organisation économique à laquelle des millions doivent être consacrés : s'ils ont trouvé ces capitaux, c'est que le crédit a été favorisé par l'ampleur même de l'organisation régionale déjà établie en Languedoc. Jugeant en effet trop étroites les limites que donnait à leur région le projet de M. Clémentel, ils ont obtenu que soient ajoutés les deux départements de la Lozère et de l'Aveyron aux départements du Gard, de l'Hérault, de l'Aude et des Pyrénées-Orientales : ils n'ont pas hésité à agglomérer de la sorte centres agricoles, miniers, industriels et maritimes, convaincus de l'utilité qu'il y avait à former une puissante union de toutes ces ressources. Et dès juillet 1918 était-fondée l'Association régionale du Languedoc méditerranéen (4) qui mettait en tête de ses statuts ce but à ses efforts : « Entreprendre les études et provoquer les réalisations propres à mettre en œuvre et à utiliser toutes les ressources productives de la région, notamment en facilitant les associations de capitaux régionaux qui contribueront à l'essor des entreprises agricoles, industrielles et commerciales de la région. »
 
La même organisation se retrouve en plein fonctionnement dans les régions de Nancy, de Grenoble, de Lyon, animées d'un aussi large esprit. Ces exemples, confirment que l'organisation régionale bien comprise est particulièrement propre à l'utilisation de toutes les ressources naturelles et au développement des entreprises, spécialement par l'essor qu'elle est appelée à donner au crédit, et qu'elle conditionne ainsi l'une des causes essentielles du relèvement rapide de notre économie nationale.

M. ANOYAUT.

(1) Pour ne citer qu'un cas : Angers, Laval et Le Mans veulent être chacun la tête d'une région, alors que le projet soumis englobait dans une seule limite, avec Angers comme centre, la Sarthe, la Mayenne et le Maine-et-Loire.
(2) M. H. Hauser, dans L'Information du 3 décembre, pose la même question : « Est-il possible, sous prétexte que l'armistice est signé le 11 novembre, de renoncer à notre organisation économique de guerre ? »
(3) Discours d'installation de M. de Ribes-Christofle, le nouveau président de la Chambre de commerce de Paris (prononcé le 4 décembre 1918).
(4) Cette association comprenait à cette époque les groupements suivants : la Confédération générale des Vignerons (100.000 membres) ; les Chambres de commerce de la région ; les Sociétés départementales d'agriculture ; l'Académie de Montpellier ; la Fédération régionaliste languedocienne ; les Syndicats d'initiative. Bel exemple, digne de susciter l'émulation de nos cinq départements normands, qui ont dans l'ensemble bien des ressemblances avec ceux de cette région.


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La
Rénovation de la Production
et de l'Industrie du Lin
en Normandie



Dans son rapport au conseil général de l'Eure, sur le projet relatif à la formation des nouvelles régions, M. Abel Lefèvre, député, a rappelé, très heureusement, que l'unité de la Normandie s'affirme aussi par le caractère de ses vieilles industries textiles, et que la Normandie tout entière a perpétué le travail du lin et du chanvre. Dans l'œuvre de rénovation industrielle qui doit contribuer à l'organisation économique régionale, l'industrie du lin, en raison surtout des progrès réalisés à la veille de la guerre, dans le travail de ce textile, est appelée à jouer un rôle de première importance. Les avantages économiques qui résultent des nouveaux procédés de traitement industriel du lin (rouissage bactériologique, rouissage chimique, accroissement du rendement et utilisation rationnelle des sous-produits), doivent aider au relèvement de cette industrie, lui donner une vive impulsion, en facilitant la création de linerie agricoles et industrielles en Normandie.
 
L'accroissement de la production du lin, par l'extension des surfaces consacrées à la culture de ce textile, constitue le facteur primordial de cette renaissance industrielle, source de nouvelles richesses pour notre région.
 
On sait que le pays de Caux est un grand centre linier, et que ses lins, de qualité exceptionnelle, ont toujours été très recherchés, surtout par la Belgique et l'Angleterre. Mais on peut produire le lin dans bon nombre d'autres situations qui lui sont favorables, dans l'Eure notamment, où cette culture a été jusqu'à présent trop limitée. Tandis qu'on comptait en 1892, dans la Seine-Inférieure, 1.232 hectares de lin participant à la prime culturale d'encouragement, on n'en comptait, dans l'Eure, que 397 hectares.

Le relèvement s'impose d'autant plus que de 115.000 hectares, en 1860, la culture du lin en France n'occupait plus, en 1913, que 28.632 hectares.

Dans la Seine-Inférieure, le lin, qui occupait une superficie de 4.200 hectares en 1903, s'étendait sur 8.500 hectares en 1913 : Depuis 1902, sous l'influence de la prime, la culture s'étendit sensiblement. La statistique de 1902 indique :

Arrondissement de Rouen           73 hectares
                        du Havre        1.823
                        d'Yvetot         1.705
                                              -----
                                              3.601 hectares
 
Les linières sont cantonnées dans les meilleurs sols du département de la Seine-Inférieure, au voisinage du littoral ; on en compte un certain nombre dans l'arrondissement de Dieppe. Avant la guerre, les communes suivantes cultivaient le lin sur une étendue supérieure à 50 hectares : Bréauté, Goderville, Ecrainville, Bretteville, Daubeuf-Serville, Le Bec-de-Mortagne, Fongueusemare, Criquetot-l'Esneval, Les Loges, Tourville-les-Ifs (arrondissement du Havre), Ypreville-Biville, Angerville-la-Martel (arrondissement d'Yvetot), le Bourg-Dun (arrondissement de Dieppe).
 
Les lins du pays de Caux, qui sont de qualité supérieure, donnent en « lins de tête », des rendements qui vont parfois à 7.000 kilogr., 8.000 kilogr. et plus à l'hectare. De tout temps, la filasse fut utilisée par les filatures de la Seine Inférieure, de la Somme ou du Nord. Non seulement, nous devons nous appliquer à conserver cette haute renommée, mais, dans l'extension de nos industries locales, il nous faut faire une plus large place à celle du lin. N'oublions pas qu'avant la guerre, la production linière avait déjà perdu, en France, 87.000 hectares, en dépit des louables efforts déployés par le Comité linier de France, pour en assurer la rénovation progressive. En 1913, la valeur des lins importés de Russie en France représentait plus de 80 millions de francs. Le lin français, pour les deux tiers, sortait de France sous forme de lin brut et nous importions plus de 800.000 kilogr. de lin teillé, venant pour les neuf dixièmes de Russie. Bien que notre lin fût supérieur en qualité à tous les lins du monde, il était expédié à l'étranger, tandis que nos propres filatures s'alimentaient en Russie.
 
Il est à peine besoin de montrer la voie qui, désormais, nous est tracée. On comprend combien il importe, pour notre renaissance économique, de conserver nos matières premières pour alimenter d'abord nos industries nationales et  assurer leur constante prospérité par les bénéfices résultant de la supériorité de qualité de leurs produits manufacturés. On consomme, en France, plus de quatre millions de quintaux de lin brut et l'industrie nationale exigerait, pour elle seule, la mise en culture de 80.000 hectares.
 
Les opérations de culture du lin (semailles, façons d'entretien, arrachage), s'intercalent heureusement entre les travaux que nécessitent les autres récoltes, et permettent de retenir à la ferme un personnel constant au lieu d'avoir recours à une main-d’œuvre temporaire, plus onéreuse et souvent plus difficile à manier. Comme point de départ des efforts à déployer pour donner à la production du lin en Normandie tout le développement dont elle est susceptible, il faut améliorer la culture de ce textile.

En bonne année, le lin donne un produit dont la valeur peut dépasser 1.200 francs par hectare. Même en tenant compte des aléas, cette culture est lucrative ; aussi, lorsqu'on se place au point de vue économique, on ne peut que regretter qu'elle ait été si délaissée.
 
Le lin peut donner un bon produit dans presque tous les terrains, humides ou secs, sablonneux, argileux ou calcaires, sauf, toutefois, dans les sols trop calcaires et marécageux. On peut le semer après éteule, de préférence après avoine, blé, orge ou pommes de terre, en terre bien défoncée et ameublie, labourée plusieurs fois à l'extirpateur, et exempte de mauvaises herbes. Les semis précoces d'avril sont meilleurs pour la filasse et donnent plus de rendement. On emploie 225 à 250 litres de semences à l'hectare, soit 175 à 180 kilogr. pour la graine de sous-tonne et 180 kilogr. pour la graine de tonne, cette dernière étant plus grosse.

Les lins de Pernau, de Pskoff, le lin géant de Kostroma, dont les tiges atteignent jusqu'à 1m40 de hauteur et le rendement 9.000 kilogr. à l'hectare, fournissent une filasse très fine, longue, soyeuse, nerveuse, facile à travailler, ayant toutes les qualités du vrai lin marchand, présentant une belle couleur jaune.
 
L'industriel recherche surtout les lins à tiges longues et minces, la longueur du  brin diminuant, pour un poids donné, le prix du travail, et la ténuité de ce brin dénotant la finesse de la filasse.
 
Les engrais appliqués aux terres cultivées en lin ont une influence très favorable sur le rendement en poids et la qualité de la filasse.
 
Ce sont les engrais complets, apportant l'azote, l'acide phosphorique et la potasse, qui donnent les meilleurs résultats. La potasse a une action particulièrement efficace ; c'est cet élément qui donne à la fibre la couleur jaune tendre, indice d'une belle qualité, tout en augmentant le poids de la récolte. En comprenant, dans la fumure, une dose de 160 kilogr. de chlorure de potassium bar hectare, on a vu le rendement s'accroître de 90 kilogr., valant 108 fr. ; déduction faite du prix de l'engrais, le bénéfice net était de 72 francs. Dans d'autres essais de fumure rationnelle, le bénéfice net a atteint 159 francs 218 francs, dus à des excédents de récolte. La fumure à donner à la culture du lin varie suivant la nature des terres, leur composition, leur richesse, les fumures et les récoltes antérieures. C'est au cultivateur de bien connaître sa terre et les exigences du lin.
 
La culture du lin, conduite méthodiquement, est très rémunératrice. On en peut juger par le bilan cultural que voici — chiffres-relevés avant la guerre — (1913) :
 
Si on estime à 7.000 kilogr. environ la production d'un hectare — et nous avons vu que les meilleures variétés de lin donnent jusqu'à 8.000 et 9.000 kilogr. — et si on prend comme base un prix de vente de 15 francs les 100 kilogr. en moyenne — prix d'avant-guerre — on voit que le prix de revient de l'hectare cultivé en lin s'établit comme suit :

Dépenses :

Loyer de la terre                                                100 fr.
Impôts et prestations                                            24
Labours, hersage, roulage, etc                              60
Semences                                                          102,50
Engrais chimiques                                               120
Semailles, épandage des engrais, hersage              20
Sarclage (facultatif)                                               35
Arrachage et mise en chaînes                              105
Ramassage et transport                                         25
Total                                                                  591,50

A déduire :
Prime allouée par l'Etat, par hectare                      60
Prix de revient                                                    531,50

Recettes :

7.000 kilogr. de lin à 15 francs les 100 kilogr     1.050 fr.
Dépenses                                                              531,50
Bénéfice net                                                          518,50
 
Ce chiffre de bénéfice est un minimum que bien des cultures ne donnent pas. Il est évident que la guerre bouleversant toutes les conditions de la production agricole et industrielle, et celles du commerce, il convient de tenir compte, dans une évaluation faite actuellement, des prix considérablement majorés aussi bien pour la production que pour la vente des produits, prix qui sont la conséquence de la situation actuelle. Mais, comme à un prix de revient plus élevé correspond une majoration du prix de vente, la proportionnalité dans le bénéfice subsiste.
 
Il ne suffit pas de produire mieux et davantage, d'accroître les bénéfices culturaux. Pour donner à la production et à l'industrialisation du lin, en Normandie, une vigoureuse impulsion, il faut que les cultivateurs puissent travailler eux-mêmes le produit de leurs récoltes, rouir et teiller le lin par des procédés rapides et peu coûteux ; il faut que le producteur ait la possibilité de traiter la matière première, en usine, à tous moments de l'année, en substituant aux anciens procédés de rouissage — dont les inconvénients sont nombreux — des procédés permettant d'obtenir des produits parfaits, et pouvant être employés dans des usines rurales, dans des lineries installées sur les lieux de production.
 
La suite de cette étude, réservée pour le prochain numéro, montrera comment les progrès acquis, à ce jour, dans le traitement industriel du lin, peuvent permettre l'exploitation de nombreuses lineries, faisant bénéficier notre Normandie des avantages que devra lui assurer une industrie florissante et féconde.

Henri BLIN,
Lauréat de l'Académie d'Agriculture de France.

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Tout en causant...

Et la Seine montait toujours....


Je me rappelle — assez vaguement, du reste, car ce souvenir remonte à près de trente-cinq ans, et ça n'est pas pour me rajeunir — une pièce populaire, un mélo genre réaliste joué à notre vieux théâtre Lafayette, aux environs de 1882.
 
Ce drame, assez solidement charpenté, autant que je m'en souviens, avait ceci de particulier que tous les personnages étaient, suivant leur sexe, ou des chenapans de la pire espèce, ou des gourgandines appartenant au monde de la plus basse prostitution. Charmant, n'est-ce pas ? Mais le genre plaisait à l'époque, et Casse-Museau, tel était le titre de la pièce, fit de longs soirs les délices du faubourg Saint-Sever, et même du public plus raffiné et plus élégant de la rive droite.
 
Or, il y avait un tableau, où Casse-Museau, le héros du drame, réfugié avec sa maîtresse, la Grande Rouquine, à la suite de je ne sais plus quelles invraisemblables péripéties, dans une masure abandonnée située sur les bords de la Seine qui se trouvait, comme par hasard, en pleine crue, voyait avec terreur le fleuve débordé envahir son gîte, et s'écriait haletant d'angoisse :

« A monte, l'eau ! A monte ! »
 
Eh bien, les bons badauds rouennais qui, en ce moment, vont promener leur flânerie le long des quais ou sur les berges d'amont et d'aval, pour constater les progrès de la crue, peuvent dire aussi, comme jadis Casse-Museau :

« A monte, l'eau ! A monte    »

Elle monte même assez rapidement.

Pas assez vite cependant, au gré de certains amateurs de spectacles naturels pour lesquels une belle inondation est quelque chose qui caresse agréablement la vue.
 
Ce sont ces gens-là qui disent volontiers, à condition, bien entendu, qu'ils ne se sentent pas personnellement menacés : C'est magnifique, une catastrophe !

L'espèce n'en est pas rare, et elle n'est pas née d'hier. Déjà, Lucrèce disait, dans des vers que nous avons appris et récités au collège, quand nous faisions notre rhétorique, la « suavité » du plaisir qu'on éprouve à contempler du rivage la mer en courroux et les flots en furie.
 
Et, à tout prendre, lequel de nous, avouons-le franchement, n'a pas, certains soirs où la tempête mugissait au dehors, goûté une joie intérieure, indéfinissable et très vive à la fois, à se trouver dans son logis bien clos, les pieds devant la cheminée ou le nez sous la couverture ? La rafale fait rage, s'engouffre dans les rues, balaie les places, fait voler les ardoises et claquer les persiennes mal assujetties ; les fils aériens vibrent comme des harpes éoliennes et mêlent leurs sonorités aux grondements du vent. Ah ! le bel ouragan ! la superbe tempête ! Comme les éléments sont splendidement déchaînés !
 
Et en tisonnant notre feu dans la cheminée qui ronfle, ou en nous allongeant béatement dans la tiédeur du lit, nous nous laissons aller à une quiétude égoïste, sans songer que là-bas, sur la mer démontée, cette même tempête dont le bruit nous assoupit et nous endort, met en péril des existences humaines, et que dans les pauvres maisons de nos pêcheurs de la côte, des femmes dont les hommes sont « à la mé » pleurent et prient.
 
J'ai connu un vieux Rouennais qui, bien qu'il n'eût jamais mis les pieds sur d'autre pont que celui du bateau de la Bouille, aimait cependant
à se donner des airs de navigateur ; cet original s'habillait uniformément de bleu « marine », et il se coiffait volontiers d'une casquette de pilote.
 
Le vent venait-il à souffler sur les quais, où il passait le plus clair de son temps à regarder l'arrivée ou le départ des services, il hochait la tête en humant d'où venait la brise, et disait du ton de quelqu'un qui sait par expérience : « Il ne doit pas faire bon, en ce moment, par le travers de la Hève »
 
Au moins, celui-là, quand le vent soufflait à Rouen, pensait que la bourrasque pouvait entraîner des conséquences plus désastreuses que de le décoiffer de sa belle casquette.
 
Certes, vu du haut de la colline de Bonsecours ou du tournant de la côte de Canteleu, le spectacle d'une inondation couvrant d'une nappe liquide et miroitante les prairies de Sotteville et de Bapeaume, ce spectacle-là n'est pas dépourvu d'une certaine beauté pittoresque, encore que sa répétition fréquente en fasse maintenant quelque chose de déjà vu et de banal.
 
Mais, quand même, ne nous extasions pas trop et évitons de nous écrier, admirativement à l'exemple d'un illustre personnage : « Que d'eau ! Que d'eau ! »
 
Gardons-nous de voir dans cet afflux de l'élément liquide un simple et momentané changement de décor où se complaisent et se divertissent nos yeux ; en regardant l'inondation, ne perdons pas de vue tout ce que la crue de la Seine peut entraîner de fâcheux : l'arrêt de la navigation, et conséquemment du transport par la voie fluviale de tant de choses dont on a tant besoin.
 
Et quand nous allons voir si, suivant les prévisions des « services compétents » qui se sont, en l'occurrence et une fois de plus, montrés si incompétents pour prévoir, le niveau du fleuve va atteindre et dépasser l'arête des quais, montrons un peu de cette angoisse qui étreignait la voix de Casse-Museau, quand, devant les spectateurs de Lafayette, secoués d'émotion, il s'écriait : « A monte, l'eau ! A monte ! »

Henry BRIDOUX.

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Syndicats d'Initiative ???
 
Un de nos bons amis ayant eu l'occasion, à propos d'un renseignement dont il avait besoin, de voir le vice-président d'un de nos plus importants syndicats d'initiative normands et lui ayant parlé incidemment de notre publication, s'attira cette réponse :

 « — Connaît, oui….. Régionalisme, oui    …. mais tellement débordé (par ses affaires) que je n'ai même pas le temps de lire les journaux d'ici    
 
Alors, quand a-t-il le temps de s'occuper du syndicat d'initiative dont il a accepté la vice-présidence ?

Nous avons d'ailleurs pu constater déjà l'indifférence des syndicats d'initiative ; nous avons nous-mêmes mis nos colonnes à leur disposition pour leur propagande, l'exposition de leurs projets, la publication d'articles illustrés sur leur région afin d'y attirer les touristes et d'augmenter ainsi la prospérité de leur contrée : nous n'avons jamais reçu aucune communication.
 
Nous en arrivons à croire que les membres des bureaux de ces syndicats n'ont accepté ces fonctions que comme des distinctions honorifiques pouvant favoriser leur commerce et se f.... pas mal des intérêts qui leur sont confiés.
 
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner de ne jamais entendre parler de la Normandie dans les manifestations des syndicats d'initiative.
 
Lorsque dans notre numéro de juillet 1918, nous avons publié l'appel de M. de Monticone, président de la Fédération des syndicats d'initative normands, nous disions : « ….et nous voulons espérer que le secrétaire général de la Fédération rencontrera les hommes d'action dont il parle pour l'aider dans sa louable initiative. »
 
Est-ce que ces hommes d'action manquent en Normandie ?

On serait malheureusement tenté de le croire, car dans quelque ordre d'idées que vous fassiez appel à l'initiative et à l'action en Normandie, l'écho reste sourd ou répond si peu que l'on en arrive à se demander si réellement : « Le Normand est un égoïste qui ne songe à l'intérêt général que lorsque celui-ci sert son intérêt particulier. »
 
Non, n'est-ce pas ? Ou alors, la guerre ne vous a-t-elle donc rien appris, et ne ferez-vous rien pour retrouver l'énergie des wikings, vos ancêtres ?

A. M.

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Dédié à M. Monticone, président de la Fédération des Syndicats d'Initiative de Normandie.
 
Le Syndicat d'initiative de Nantes et de la région organise un Concours de Chansons populaires dans le but de lutter contre la banalité et, parfois, la grossièreté des refrains que l'on entend dans les rues, les jours de fêtes. Cinq chansons seront primées : la première recevra 1.000 francs ; la seconde, 500 ; la troisième, 200 ; les quatrième et cinquième, chacune 100.
 
Le règlement est envoyé sur demande au Syndicat d'initiative de Nantes et de la région, 11, place du Commerce, où les manuscrits devront être également adressés.

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A propos de Vie Régionale

IMPRESSIONS VERNONNAISES (1)

III

Nous allons aborder maintenant des considérations d'un ordre tout différent.

En sortant de l'hôpital, la rue principale nous ramène à l'église.
 
C'est un sujet délicat à traiter, je le sais, dans notre pays si profondément divisé dans ses doctrines et dans ses idées. Quoi que l'on pense cependant sur ce point, que l'on soit croyant ou incrédule, respectueux ou adversaire de l'idée religieuse, il est au moins deux faits acquis qu'il faut bien admettre.
 
Le premier est que pendant des siècles, de longs siècles, ceux pendant lesquels s'est formée notre race avec son intellectualité et sa sensibilité, — race, intellectualité, sensibilité qui sont nôtres, quand il nous plairait de les renier ; substance dont nous sommes irrémédiablement constitués — cette croyance a été unanimement acceptée, et souvent professée, exprimée, dé

fendue avec toute l'ardeur de l'âme. Cette église est par elle-même un morceau d'architecture dont la ville peut être fière. Fût-elle la plus humble, la plus banale des églises de village, elle resterait celle qui, pendant tous ces siècles écoulés, a concentré et exprimé la joie, la douleur, l'espérance de la vie collective, en même temps que la vie des plus petits d'entre le peuple.
 
Et le second fait c'est — que cela plaise ou déplaise — que cette foi n'est pas morte. Un nombre important de ceux qui vivent aujourd'hui la possèdent encore, la pratiquent, ou tout au moins la respectent et en transmettent à leurs enfants les idées essentielles.
 
Or, comme le médecin est l'ouvrier de l'hôpital, c'est le prêtre qui est l'ouvrier de l'église. L'un et l'autre sont, dans l’œuvre éternelle qui les dépasse et les absorbe, un moment de la durée, un anneau de la chaîne. Ils sont dans la famille spirituelle ce qu'est chacun de nous dans sa famille naturelle. Et il n'est pas indifférent que le moment soit heureux ou malheureux, l'anneau solide ou fragile, — puisque de là dépendent à la fois tout le sort de l'avenir et toute la réalisation du passé !

A dire vrai, nous allons trouver ici une exception au lamento qui s'exhale de ces lignes — une exception, une seule, celle qui confirme la règle !

Dans une des chapelles de l'église, il existe un cénotaphe, consacré à la mémoire d'un de ses anciens curés, l'abbé Moulin.
 
Je n'ai pas connu l'abbé Moulin : il était mort depuis seize ans quand je suis arrivé à Vernon et la guerre de 1870 avait depuis lors passé sur la ville. Et cependant, son souvenir était resté très vif. Il a fallu qu'il fût un pasteur bien profondément aimé pour réussir à vaincre ainsi la formidable puissance du silence et d'effacement. Mais combien précisément une telle exception est significative ! Comme elle souligne le parti pris de la cité de ne pas conserver — autrement que par accident — le souvenir de ceux qui n'ont été que les organes normaux de sa vie ordinaire !

J'ai connu le second successeur de l'abbé Moulin, l'abbé Grieu. Ce fut un prêtre d'une dignité accomplie, le type parfait du « doyen ». Il eut à administrer sa paroisse dans le moment singulièrement difficile où les luttes politiques et religieuses étaient à leur maximum d'acuité : l'unanimité qu'avait connue l'abbé Moulin était bien loin ! Petit à petit, il vit s'effriter entre ses mains le patrimoine qu'il avait reçu, et il dut chercher et trouver les moyens d'en assurer la reconstitution sur de nouvelles bases. Non seulement, il fit montre, en des circonstances si difficiles, d'une attitude telle que les adversaires les plus déterminés de sa foi ne purent jamais le mettre en cause ; mais le tempérament d'administrateur qu'il posséda — et que disent remarquable ceux qui l'ont approché — trouva à s'exercer avec une envergure qui n'eût peut-être pas trouvé l'occasion de s'affirmer au même degré au cours d'une gestion moins troublée. C'est en effet dans le temps même où ces difficultés l'assaillaient qu'il réussit à fixer à Vernon la maison-mère des Religieuses de Jésus-au-Temple, - les « sœurs bleues ». Il assuma la direction de l'œuvre et réussit, aux heures où les Congrégations semblaient menacées d'une disparition totale et rapide, à donner à celle-ci un développement qu'elle n'avait jamais atteint encore. Par là il assurait à sa cité, dans le domaine religieux qui était le sien, un élément nouveau de prééminence.
 
Eh bien, de celui-là encore, comme de tous ceux qui l'ont précédé sous ces voûtes, le nom est voué à un oubli fatal et rapide.
 
Combien il semble cependant que ce doive être pour une cité — disons ici pour une paroisse un orgueil, un peu naïf si l'on veut, mais si légitime et si sain, de pouvoir aligner sur fine table de marbre, ou au flanc d'une muraille, ou le long d'un pilier, la liste des noms, pieusement recueillis depuis les âges les plus lointains, des pasteurs qui ont accueilli dans la vie, accompagné dans l'existence et enseveli dans la mort la plupart de ceux qui ont été la cité, la paroisse elle-même !

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* *

En flânant de par la ville, j'ai rencontré bon nombre de plaques de rues portant des noms nouveaux pour moi. Quelques-uns ont été simplement donnés en remplacement de noms plus anciens. J'ai déjà cité la Grande-Rue, devenue la rue Carnot ; le Grand-Cours, devenu l'avenue Thiers. Ajoutons-y le cours de l'Eperon devenu l'avenue Victor-Hugo ; le cours de la Gabelle devenu l'avenue Gambetta ; la rue de la Congrégation transformée en rue Emile Loubet, et le poétique « Bassin-Vert » déguisé en place de la République (2). Ce fut presque une surprise pour moi de retrouver la rue Bourbon-Penthièvre : le souvenir de celui qui planta les magnifiques avenues de tilleuls n'a pas encore été effacé...

Mais un certain nombre de ces noms nouveaux ont été donnés à des voies nouvelles. C'est ainsi que j'ai rencontré une rue d'Alsace-Lorraine, une rue de Toul, une rue de Pressagny, de naissance relativement nouvelle. Je n'ai pu savoir quel lien existait entre Toul et Vernon, et j'ignore quel titre avait le charmant village de Pressagny à baptiser une rue qui ne conduit même pas dans sa direction. Mais si les notabilités modernes que je viens de nommer ont reçu ici l'hommage d'artères importantes, on chercherait en vain dans la ville quelque modeste passage qui perpétuât les noms de Saint-Adjutor, de Michel de La Vigne, de Pierre Letellier, de Casimir Delavigne...
 
Il semble cependant qu'ils y aient bien autant de titres que le très honorable M. Benjamin Pied, par exemple ; ou bien encore que l'avocat Bully, qui fut député intermittent entre 1882 et 1900 et dont on a sagement pris soin de rappeler le prénom, Ambroise, en même temps que la qualité, afin sans doute que le peuple superficiel et ingrat ne risquât pas de le confondre avec cet autre bienfaiteur de l'humanité, Jean-Vincent Bully, l'inventeur du vinaigre de toilette !
 
Adjutor vivait au XIe siècle. Il prit part à la première croisade et se retira dans l'ermitage de la Madeleine où l'on conserve son tombeau. A son nom demeure attaché le souvenir d'un miracle qu'il accomplit sur la Seine en supprimant un « gouffre » fatal aux bateliers. Je crois bien que la grande croix de pierre qui s'élève au milieu du pont n'a d'autre raison que d'en perpétuer la mémoire, et un tableau de l'Eglise y est également consacré. Or, il se trouve que l'auteur de ce tableau est aujourd’hui au Conseil municipal. Certes, il n'a pu y oublier Adjutor.
 
Michel de La Vigne fut médecin de Louis XIII et doyen de la Faculté de Paris. Ce fut pour son époque un personnage considérable et le plus élevé en dignité qu'un médecin pouvait l'être : il est de ceux qu'une petite ville peut s'enorgueillir d'avoir vu naître.
 
Pierre Letellier est un autre enfant de Vernon, où il est né en 1614. Sa notoriété comme peintre, reconnaissons-le, n'est pas fort grande. Elle existe cependant et si l'on ajoute qu'il était le neveu et l'élève de notre grand Poussin, enfant lui-même de Villers, près les Andelys, on reconnaîtra qu'il avait encore autant de titre à une plaque de rue que tel respectable propriétaire de terrains.
 
Casimir Delavigne ne fut pas Vernonnais, mais il posséda et habita le château voisin de Saint-Just et son frère Germain, qui commit lui-même quelque littérature dramatique, d'ailleurs bien oubliée, est né au village voisin de Giverny.
 
Et la charmante Madeleine Brohan, née à Vernon, elle aussi ? Serait-elle suspecte de représenter quelque régime déchu ou quelque croyance périmée ?

Où une rue de Reviers ? — une rue de Tourny ? - une rue Drouilly ?
 
Reviers ? C'est la famille des premiers seigneurs de Vernon. Richard de Reviers bâtit en 1066 le château-fort dont le donjon, d'ailleurs un peu postérieur, la Tour des Archives, demeure le dernier témoin. Et Jean de Reviers, son successeur, qui avait épousé Rosemonde de Blaru, fut le père de Saint-Adjutor, dont nous venons de parler.
 
Drouilly ? Oh, il est bien oublié celui-là ! C'est cependant un sculpteur du grand siècle. Il a travaillé aux splendeurs de Versailles — et en 1664, il fit don à l'Eglise de Vernon, sa ville natale, du grand Christ qu'on voit encore au tympan de la nef, au-dessous de l'ouverture surbaissée du chœur, et qu'une administration, bien intentionnée certes, mais non moins sûrement ignorante de son origine et de son époque, a fait restaurer assez récemment en demi-teintes tendres qui lui vont comme un costume Trianon irait à Vauban ! Largillière repeint en Greuze...
 
Tourny ? Urbain-Aubert de Tourny, qui avait vraisemblablement tiré son nom à particule du gros bourg voisin du Vexin, s'était enrichi en administrant les biens du ministre Pontchartrain. C'est ainsi qu'il devint marquis et intendant à Bordeaux, où les fameuses Allées de Tourny ont perpétué son nom. C'est lui qui a fait bâtir à Vernon, en 1710, le château du Point-du-Jour, joli morceau du XVIIIe siècle, dissimulé au centre de son parc et derrière ses murs, et qui, pour cela, est demeuré à peu près inconnu, même des Vernonnais.


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* *

Nous avons interrogé les organes essentiels de la vie d'une cité : l'école, la maison de souffrance, la maison de prière. Nous avons évoqué les noms dont, au cours de l'histoire, elle pouvait se prévaloir. Pour ceux-là, comme pour ceux-ci, le silence et l'oubli nous ont seuls répondu.

Par là, le phénomène se révèle général.
 
Il n'est pas limité aux gens de notre génération qu'on pourrait m'accuser d'avoir cités par un sentiment de vénération un peu trop exclusivement personnel. Ils ne m'ont servi, on le voit, qu'à rendre plus évidente, par une connaissance plus immédiate, la réalité du fait. Je ne l'ai pas imaginé à leur propos.
 
Mais trouve-t-on maintenant excessive et sans fondement la crainte que j'exprimais en commençant ? Ne sent-on pas nettement ce désintéressement vraiment incompréhensible de ce qui est soi-même, plus frappant encore quand on le compare à cet étrange empressement à effacer le patrimoine intime devant des renommées plus générales, ou même devant les idoles de la politique d'un jour ? Est-il exagéré de craindre qu'une telle manière de sentir et d'agir ne soit incompatible avec 'une aptitude à une vie plus autonome, plus personnelle, moins « centralisée » ? — J'ose à peine écrire que réellement je le crains.
 
Mais je serais si heureux de me tromper ! Alors, je dirais à ceux qui partagent ce désir et cette espérance : « Comme cet autre qui prouvait le mouvement en marchant, montrez que vous êtes dignes de cette vie propre en l'organisant de suite dans tous les domaines où il ne dépend que de vous-mêmes qu'elle existe. Autrement vous laisseriez voir que, sous votre programme    décentralisateur, vous n'êtes encore que des dupes de mots puisque, n'agissant pas d'abord et par vous-mêmes, vous révéleriez que c'est... du pouvoir central que vous attendez l'effort qui vous libérerait de lui ! »
 
Il me semble en tous cas que, pour ceux qui, comme moi, souhaitent la renaissance de cette vie locale comme la condition la plus immédiate et la plus impérieuse de la rénovation de la vie française tout entière, il y a, dans le petit phénomène que je viens d'indiquer, un des signes faciles auxquels on pourra reconnaître si cette aspiration représente quelque chose de réel, si elle est susceptible d'être considérée comme une base solide et sûre.

(A Suivre.)
    
Louis GAMILLY.
 
(1) Voir Normandie, nos 17-18 d'octobre et 19 de novembre.
(2) Cette manie de débaptisation sévit d'ailleurs un peu partout, et tout récemment les Saint-Lois ont eu à déplorer pareille profanation. Le Conseil municipal du chef-lieu du département de la Manche vient en effet de changer les appellations pittoresques des rues de Saint-Lô pour leur donner les noms des nouveaux maréchaux et des batailles de la grande guerre.[N. D. L. R.]


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Un retard dans la réception des documents nous a empêchés de faire paraître ces deux clichés à leur place dans la première partie de cette étude. Ils auraient dû figurer dans notre numéro d'octobre. Nous les donnons ici à titre documentaire.
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Etudes Littéraires
Sur les Ecrivains Normands

LE ROMAN INTERMÉDIAIRE DE LA PROVINCE


A propos de John le Conquérant, de Paul
VAUTIER; et de Mme de la Galaisière, de Paul HAREL.

(Suite.)

Nous avons classé le genre du roman à l'étude. Voyons l'œuvre.
 
Lorsqu'elle s'étend à un écrivain de la province, la critique doit donc envisager le talent et le genre de l'auteur avec une méthode particulière ; elle doit l'examiner comme les autres romanciers d'après les lois générales, mais elle le jugerait mal si, méconnaissant la géographie ethnologique et morale d'une région, elle lui appliquait arbitrairement ce que M. Barrès appelle une critique selon les règles.
 
L'exactitude des tableaux, leur réalisme, telles sont les premières qualités qui nous frappent dans John le Conquérant. Paul Vautier en a usé discrètement, parfois même avec cette teinte d'impressionnisme si chère à ses amis d'outre-Manche. Il a fixé d'un trait un type que le premier mouvement de la perception lui avait révélé. Jugeons-en par l'impression que ressentit John Marlow lors de sa première excursion à travers le vieux Roulbec. « Dans la rue des Cateliers se profilent de vieilles maisons, aux façades irrégulières. Encadrées de noir, rayées d'un colombage funèbre, elles semblent porter le deuil du passé, leur propre deuil. » L'étranger enfile une ruelle infecte, où se trouve une échoppe d'épicier ; là, près d'une chandelle qui brûle, se tient une femme âgée. John n'en croit pas ses yeux. Est-ce possible ? Un être habite ce caveau sans soleil, jamais égayé par le ciel bleu et privé d'air ? Et l'on devine dans ce décor maussade, le combat qui se livre dans l'esprit du vigoureux athlète, ami du grand air, admirateur aussi des vieilles choses. Il est vrai que tout Roulbec n'est pas personnifié en cette vétusté. Une robuste laitière traverse le quartier et John admire la jeune amazone, assise sur son âne blanc. « Roulbec n'a pas de symbole plus coloré, plus approprié et plus gracieux que cette Cauchoise, car elle est pour la vieille cité ce que fut pour le Paris du quinzième siècle la jolie et sauvage Esmeralda, inséparable dans le souvenir de son célèbre cabri aux cornes dorées. »
 
La grande erreur des amateurs de la couleur locale tient au réalisme outrancier de leur école. Ils appuient sur leur pinceau en broyant des couleurs trop vives. Or, ils oublient qu'on peut couvrir la laideur de la vie d'une teinte plus sobre, presque belle. En voici un exemple, cueilli au hasard : « Au milieu des hautes herbes serpente l'Albette argentée et limpide, où chaque été miss Libellule, au corselet d'azur, flirte avec les roseaux... La rivière fuit là-bas, vers le clocher dentelé, puis léchant les vieilles murailles moussues où la ravenelle jaune refleurit, elle disparaît sous les maisons grisâtres, dont les toits étincellent. Charriant du soleil, elle reflète les tanneries lugubres, diamante les cascades des moulins, annonce partout le printemps, et les ouvriers qui plongent leurs seaux dans son onde puisent de l'azur et de la lumière à pleins bords. »
 
Et cette remarque faite avec image, pleine d'à-propos : « Vue du champ des morts, la flèche semble faite d'ossements recueillis dans un tombeau, sculptés et artistement agencés en pyramide. » Du haut de la colline, dominant la Seine, un bateau ressemble à « quelque ex-voto suspendu dans le ciel. »
 
Paul Vautier fait preuve d'un grand art de description lorsqu'il nous fait pénétrer dans la magnifique église de Roulbec (Caudebec). Mieux qu'admirable, la vieille basilique aux pierres vivantes, si froide d'ordinaire, et que l'atmosphère tiède de l'office seule réchauffe, nous devient aimable. Nous n'éprouvons plus le frisson causé par le relent de sueur refroidie des monuments anciens. Il suffit qu'une voix fraîche et caressante coure sous les voûtes pour que les vierges des vitraux joignent les mains en ogive avec extase « et que les saints dans l'ombre des piliers semblent lever leur chef de sur leur livre pour écouter, ou croisant leurs bras, la main dans leur barbe de pierre, méditer douloureusement. » Parfois notre auteur est gentiment ironique, comme le furent les artisans du monument ; il nous fait remarquer, « en haut d'un pilier, un chapiteau de pierre dont un rai lumineux coloriait malicieusement en violet les feuilles de vigne et en vert les raisins. » Ceci serait même une tendance dangereuse. Au reste, malgré toutes nos recherches, nous, n'avons pu relever que de rares erreurs de goût. Par exemple : « Les maisons de Roulbec enserrent leur vieille église tel le dernier carré à Waterloo. » Certes, avec la meilleure volonté du monde, on se figure difficilement Waterloo sans Cambronne ; peut-être eût-il suffi que le dernier carré entourât le drapeau !

Jusqu'ici nous avons admiré un jeune artiste, plein de promesses et respectueux de la réalité. Le littérateur nous donnerait moins, de satisfaction, s'il n'avait eu l'idée heureuse de mettre aux prises l'amant jaloux et Francine. Au soir d'un bal, Edmond Heurteloup, travesti en Méphistophélès, se réfugie dans une loge avec la jeune hôtelière. Le décor est piquant et adroitement imaginé, pour abriter ces deux amants, dont la qualité de l'amour n'a jamais varié.

« Francine, vous êtes donc fâchée contre moi, que vous vous tenez sans cesse éloignée de mes yeux ? Est-ce ma faute à moi, si je n'ai jamais osé attendre l'occasion de vous parler à cœur ouvert ? Mais pour être timide, mon inclination pour vous en est-elle moins sincère ? Et la voix quasi humaine du violon qui s'élevait dans l'église ne vous l'a-t-elle pas répété deux fois ?

« — Oh ! oui, ce violon je m'en souviens, mais ne devais-je pas en ce moment me défendre contre une impression qui pouvait n'être qu'une illusion trompeuse ? — Vous avez repoussé ma mère. — Elle a été sans doute une interprète maladroite. — Vous connaissiez la main qui dirigeait l'archet. — C'est vrai, mais n'ai-je pas deviné aussi la main qui dirigeait l'intrigue. — Je vous aimais, Francine. — Je crois qu'il eût été préférable, Edmond, de me faire vous même vos aveux. » — Et parlant de John : « Etranger, il a apporté dans ces choses avec l'inexpérience de notre langue et de nos mœurs qui excusent tout, l'esprit volontaire et déterminé de sa race. Sa ténacité, son prestige ont agi sur moi, et m'ont conquise, malgré la fortune tant de fois contraire ; m'en blâmez-vous ? » C'est une place imprenable que le cœur de Francine. Méphisto, vaincu, se lamente : « Francine, vous allez quitter notre petite patrie ! » En femme avisée, par crainte de son cœur, elle relève le courage du malheureux amant.
 
Comme « Madame André », de M. Jean Richepin, devant Lucien Perdolle, elle se défend de son cœur, plus qu'elle ne proteste contre l'ardente déclaration d'un amant sans cesse repoussé. Ce tableau est infiniment humain et d'un heureux effet. Evidemment, Francine a le rôle facile, peut-être même abuse-t-elle de sa situation de femme adulée. La morale de cette belle page est qu'il est toujours regrettable d'être un amoureux.... transi. J'ai noté les traits essentiels et les détails, les mots typiques qui rendent visibles les attitudes et qui éclairent d'un jour suffisant une idylle simple et pure. Il est difficile de rendre en quelques lignes tous les états d'un cœur que les grosses émotions n'ont pas encore troublé. Le moment le plus pénible pour une jeune fille est celui de l'incertitude. Comme la Castiglione, elle est prête à dire :
« La vie après trente ans, c'est la mort. »
 
L'intérêt de John le Conquérant est là, et le dilemme repose dans la confiance de Francine en l'amour de John. C'est une histoire bien vieille. Paul Vautier a eu le talent de la renouveler dans un mélange fantaisiste fait de tendresse, de mélancolie et de gaîté. Remarquons encore : John le Conquérant, est un livre honnête et respectueux de la vérité. Les Anglais de Paul Vautier sont plus intéressants que les « Transatlantiques » d'Abel Hermant, si piquant, ajoutons-le. Ne faisons pas à un Normand un grief d'être le partisan d'une entente, à tant de titres, cordiale. Il suffit d'avoir analysé la pénétrante observation de Paul Vautier et indiqué les solides et sûres maximes qui en ont guidé le développement. Je me contenterai de signaler une tendance exagérée de Paul Vautier. Il s'agit de la question passionnante d'une alliance entre étrangers. Les gens bien informés disent volontiers que ces mariages sont les meilleurs. Est-ce pourtant une loi des races, puisque celles-ci se mélangent si difficilement ? Aucun psychologue ne contestera qu'un jeune homme, livré à lui-même, en terre étrangère, ne se sente envahi d'une vague inquiétude, d'un désir de se mêler aux humanités auxquelles son inexpérience unit un sens mystérieux. Ce désir s'aiguise encore au contact d'une Normande qui semble reconnaître aux bases de sa mémoire, aux profondeurs de l'atavisme, des incantations familières. Car elle-même conçoit avec une lucidité sensitive que les races saxonnes et normandes ont eu une origine commune.

John Marlow, de race aventureuse, retrouve ce lien qui devait les unir et Francine, née d'une race conquérante, mais affinée par la civilisation, se complaît dans la plus douce des victoires. En agissant de la sorte, ils ne songent pas à voler leur race. Ils n'ont même pas le mépris de l'ennemi des lois pour les divisions administratives. La communauté d'origines a fait sourdre l'amour qui devait les porter spontanément vers la communion des races. Pourtant, il y a là dans cette thèse romantique pour les âmes sensitives, celles que l'amour a déjà effleurées, un danger reconnu ; il est utile de leur rappeler que les peuples ont leurs lois, comme ils ont leurs instincts forts et aveugles, à peine discutables. Contre eux, quelques natures seulement résistent, parce qu'elles sentent en elles des liens ataviques, dont le principe mystérieux échappe généralement au premier examen des esprits.

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John le Conquérant (1) est une page de la vie racontée simplement avec le souci de la réalité. A son gré, l'auteur lui a donné l'allure d'un conte bleu. C'est ce qui en fait le charme et l'originalité. Ce qui en fait encore la valeur, c'est le respect du lecteur. Tant de livres vous froissent aujourd'hui, que nous pouvons bien louer une probité d'écrivain. En fermant ce livre, l’on constate avec plaisir que la passion de John et de Francine, extrêmement vive parfois, ne blesse aucun sentiment intime et moral.
 
Bien entendu, nous ne pouvons oublier le rôle éminent accordé à la Normandie par Paul Vautier. Si les gens blasés sourient de la naïve idée qui inspire à l'auteur l'apothéose du dernier chapitre, quelque vraisemblable qu'elle paraisse, d'autres se réjouiront d'une inquiétude manifestée à travers le récit d'une conquête pacifique qui s'ouvre comme les notes en marge d'un journal de maison, et qui s'achève dans la magie d'une belle légende.

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La seconde partie de cette étude est un peu hésitante ; en voici le motif : Mme de la Galaisière est un « roman de poète ». L'auteur n'a pas voulu le traiter autrement. Paul Harel m'a expliqué les origines de son ouvrage. Les nefs gothiques qu'il a peintes, nous les avons parcourues : elles encadrent comme les cloîtres d'un monastère immense le château d'Echauffour. Ce sont les allées de hêtres courbés en nervures de voûtes. Ayant décomposé le livre, nous pouvons le diviser aisément. Il y un repas normand et une description des chasses qui entreront dans deux autres études que nous intitulerons : « Les Fanfares de Paul Harel » et les « rimeurs de la table ».
 
L'on a, en lisant le second chapitre, l'impression que la généralité des gens se tient horriblement devant une table. Il y a une façon normande de célébrer l'agréable cérémonie des repas D'autre part, toute une série d'épisodes nous reporte à la vie d'un grand veneur ; l'ensemble est riche et coloré, parfois splendide comme un décor du dix-huitième siècle, toujours vivant, comme une scène de la comédie humaine, car Paul Harel donne à l'action une allure rapide, très proche de l'action dramatique. Les personnages parlent sans répit. Ils s'interrogent eux-mêmes comme les infants du grand théâtre ; ils ne méditent jamais froidement. Voici un simple exemple : Mme de la Galaisière est accusée par son mari d'un flirt avec le baron de Forbin, elle se sauve dans sa chambre. Par une coïncidence étrange, le baron sonne la curée dans la nuit ; elle ferme précipitamment la fenêtre, elle s'enfonce dans une bergère et se bouche les oreilles, afin de prouver à l'univers entier que sa volonté n'est pas complice de son admiration pour le beau sonneur de cor. « Malgré sa bonne volonté, dans ses conques roses, où pénétraient ses doigts, les sons vibraient encore, la fanfare vivait...» Simone de la Galaisière, toute neuve devant les surprises de l'amour, a beau se faire héroïque, suppliciée, quelque chose de subtil lui rendait le souvenir sympathique. Elle s'en aperçoit, bondit de son siège et se demande : « Qu'est-ce que j'ai ? »
 
Un simple récit ne comporte pas nécessairement une telle agitation, n'est-il pas vrai ? L'ouvrage est construit sur ce modèle. Que ce soient les épisodes modestes de la foire de Laigle, amusants et pris sur le vif, ou les rapports diplomatiques d'un cousin Tirstol qui arrive vers la quarantaine à toucher le cœur de sa belle-sœur, la fidèle Mme Adolphe.
 
Il n'y a que deux passages qui suspendent cette action. D'abord, c'est le récit historiographique des origines de la famille des de Thiville, celle de Simone de la Galaisière où l'on reconnaît la couleur et la netteté, la vigueur d'une page de Walter Scott :

« D'après un historien, les Thiville vinrent d'Ecosse en Normandie au temps des Valois ; les Thiville étaient alors de grands marchands de bœufs et d'incomparables dresseurs de chevaux. Ils furent anoblis vers 1570, embrassèrent la réforme et, par des alliances, revinrent assez vite au catholicisme. Leur domaine du Castel fut érigé sous Louis XVII en baronie. »
 
Plus loin (chap. X) : « Entre le manoir du Castel, ce château des Corneilles, si longtemps caché, le voisinage semblait immédiat. Le castel avec son toit aigu ; ses fenêtrés à petits carreaux, ses balcons de fer forgé, ses volets verts, avait une autre figure que le château prétentieux et banal qu'aucun massif ne protégeait. Au-dessus de l'immense prairie qui confinait à son aile droite, il apparaissait nu, sans caractère et sans style, mais les bœufs couchés en rond, en haut de l'herbage, se détachaient pittoresques sous la lune, non loin d'une haie feuillue, qui s'allongeait du nord au sud comme un trait noir. »
 
Enfin, le roman se termine brusquement: Mme de la Galaisière est prise d'un mal étrange du jour où son mari et un « nemrod titré » se partagent son cœur. Mais le poète l'a voulu ainsi et c'est son droit. Pourquoi l'en blâmer ? Car, à part ces quelques remarques, le livre n'est pas plus banal. Il est composé par un écrivain de métier. Plus maître de sa langue et de son plan que son jeune confrère de Rouen, qui a du reste d'autres mérites, Harel s'est proposé de vanter la Normandie et la joie qu'on a d'y vivre, et d'étaler à mis yeux la magnificence des hôtes de la vénerie au pays d'Ouche ; pour donner plus de relief à cet ensemble, il a mêlé à la vie de sa province les premiers élans d'un cœur inhabile de jeune femme..., d'une biche, eût dit un Parisien facétieux.
 
Il n'en fallait pas davantage pour démontrer que les qualités essentielles du roman notées dans John le Conquérant, se retrouvent dans Mme de la Galaisière. Les études qui paraîtront par la suite donneront raison à la brièveté de ce chapitre.
   
Que me reste-t-il à dire, sinon ce par quoi j'aurais pu commencer ? Simone de Thiville a été élevée par une tante de province jusqu'au jour où Lucien Tristel de la Galaisière la distingua et lui apporta une belle aisance, une orientation nouvelle de son existence ; Simone devint maîtresse de ferme. Néanmoins, elle ne perdit pas ses habitudes mondaines, des cousins providentiels veillant sur la maison. Les loisirs devaient lui être funestes. Libérée de la tutelle d'une parente « très ancien genre », elle se promet des distractions inconnues. Lucien de la Galaisière a l'infortune d'habiter dans le voisinage du baron Le Forbin ; un bellâtre qu'on dit irrésistible, dans les milieux mondains. En outre, c'est un chasseur émérite et un excellent écuyer. Mobile et coquette, Mme de la Galaisière est remplie d'admiration pour son élégant voisin qui la poursuit de ses assiduités. Dès lors, un combat se livre dans le cœur de Simone ; elle essaie de partager sa sensibilité entre l'amour qu'elle aura jusqu'à la mort pour son mari, et l'admiration qu'elle professe pour le  baron. Comment le pourrait-elle, puisque chacun la désire sans partage ?
 
Incapable de lutter plus longtemps, elle s'enferme, par crainte de l'un et de l'autre, dans un isolement dangereux. L'amour lui semble un dieu mystérieux et trompeur, elle n'attend plus rien de lui et s'éteint dans une crise de langueur.
 
C'est un lys qu'on a planté sans abri dans la vallée. Un orage survient et le couche. Le temps a passé, les deux époux dorment leur dernier sommeil. Dans le champ des morts, on peut encore entendre les fanfares dont le vent apporte les accords funèbres et lire le nom de ceux « qui partaient jadis ardents et beaux pour la chasse, pour l'aventure qui devait finir là douloureusement sous une croix ».
 
De larges idées et des problèmes mystérieux de l'art, un culte modéré des lois, tels sont les principes qui m'ont permis de fixer ce genre dans le cadre alerte, deux idylles, disputées l'une et l'autre aux voluptés du cœur et à la mort, autant dire à la vie , « puisque aimer et mourir est la loi de ce monde ».

Paul KOENIG.

(1) John le Conquérant, roman, par Paul VAUTIER, Société française d'Imprimerie et de Librairie, 15, rue de Cluny, Paris.

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LE GUI
PLANTE RITUELLE ET PORTE-BONHEUR
 
Les Gaulois, nos glorieux ancêtres, pères de nos valeureux poilus d'aujourd'hui, qui ne redoutaient rien autre que la chute du ciel sur leurs têtes, commémoraient avec solennité la fête du Gui sacré.
 
En fin d'année, au premier jour du mois lunaire, les Druides, escortés des vierges gauloises, les Velledas, couronnés de verveine, vêtus de robes d'une blancheur éclatante, une faucille d'or à la main, partaient à la découverte de la plante rituelle, dont les touffes au feuillage vert sombre, semé de baies d'argent, semblables à des perles rares, s'implantaient sur les vieux chênes.

Cette recherche était laborieuse, car le gui pousse très rarement sur ces arbres à l'écorce rugueuse et dure, préférant celle du pommier ou du peuplier, plus tendre et plus propice à son épanouissement et à sa floraison.
 
Les diverses cérémonies, accompagnées de chants, de danses, d'instruments de musique, d'incantations et aussi de sacrifices humains, se déroulaient au plus profond des forêts mystérieuses de l'Armor ou du pays des Celtes, à l'ombre des chênes séculaires, au pied desquels se dressait le menhir dédié aux divinités à implorer, non loin d'un ruisseau aux ondes paisibles, où venaient boire les oiseaux et les animaux sauvages.
 
Les rites accomplis, les prêtres distribuaient à la foule des fidèles des fragments de la plante vénérée comme les adeptes de la religion catholique se partagent le buis béni, au dimanche des Rameaux.
 
Ces fêtes, empreintes d'une étrange et réelle grandeur, symbolisaient le culte des arbres et des végétaux en honneur chez tous les peuples de l'antiquité.

L'homme reconnaissant remerciait la nature qui lui fournissait des matériaux pour édifier ses habitations rustiques, faites à cette époque reculée de branchages, de mousse et de feuillages, des textiles pour se vêtir, des graines et des fruits pour se nourrir, des fougères pour reposer ses membres fatigués, des herbes pour conjurer le mauvais sort, des plantes pour guérir ses maladies et des fleurs pour charmer ses yeux. Quand le druidisme disparut pour laisser sa place au catholicisme, cette coutume persista longtemps encore.

Au moyen âge, les escholiers et les enfants s'égaillaient dans les rues, les places et les carrefours, une touffe de gui à la main, réclamant à gorge déployée des étrennes au cri de :

À gui l'an neuf !

De nos jours, les Parisiens qui sont de grands enfants, le considèrent comme un talisman, un porte-bonheur, « l'égal du muguet, de la bruyère, de l'edelweiss ou du trèfle à quatre feuilles ».
 
Ce ne sont plus les druides à la barbe majestueuse, ni les blondes velledas, aux yeux bleus frangés de longs cils, qui les distribuent ; ses dispensateurs appartiennent maintenant à la pitoyable armée des claque-patins, surgis de partout à la Noël et au premier de l'an.
 
Rien d'aussi lamentable, que la vue de ces pauvres hères faméliques, à la tignasse hirsute, à la tête recouverte d'une casquette où d'un chapeau graisseux, aux pieds endoloris, chaussés de mauvaises espadrilles, ou de godasses avides d'eau, giclant le jus de grenouille sur leur passage, le corps insuffisamment protégé contre la pluie ou le gel par des houppelandes en guenilles, trop amples pour leur maigre carcasse.
 
Debout, longtemps avant l'aube brumeuse de décembre, ils s'en vont d'un pas mal assuré, tout au loin à travers les bois, à la recherche du gui porte-bonheur (épithète d'une sanglante ironie, si on l'applique à ces malchanceux) qui, là-bas, se balance au gré des vents, tout en haut des grands peupliers, dont l'escalade est fort dangereuse.
 
C'est au risque, vingt fois renouvelé, de se casser les reins et de se rompre les os, que ces Conquistadores d'un nouveau genre arrivent à s'emparer du merveilleux talisman convoité, serti de baies d'argent, qu'ils recueillent, non plus avec la faucille d'or des druidesses, mais à l'aide d'un eustache de quelques sous.
 
Leur moisson terminée, ils l'assujettissent sur de longues gaules, en équilibre sur les épaules, déambulant à travers les rues de Paris, offrant aux midinettes leur gracieuse marchandise, dont la vente est certaine, sinon lucrative.
 
Ceci vous explique pourquoi les petits enfants qui aiment beaucoup leurs grands-pères et leurs grand'mères ne manquent jamais, lorsque revient la Noël, de leur offrir, avec leurs souhaits de longue vie, une touffe de gui, achetée à un pauvre diable, grelottant sous ses guenilles, le visage violacé, par le froid, les mains crevassées par le gel, qui d'une voix chevrotante et éraillée leur donne, en échange d'une piécette blanche, du bonheur pour une année.

Manuel MARQUEZ.

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La Leçon de Catéchisme

A mon cher grand ami, E. Poudroux,
le meilleur des camarades.


Si le hasard des voyages vous conduit dans notre Suisse normande, à quelques lieues d'Harcourt, au petit village de Blondel, arrêtez-vous, un soir, à « l'hôtel du Bras d'Or », sur la grand'place. Là, à coup sûr, tout au fond de la pièce, près de la grande cheminée, vous verrez un homme, non : un colosse de six pieds, au teint rouge, aux cheveux crépus, à l’œil vif, à la moustache fièrement relevée ; et si vous savez vous y prendre, si vous savez piquer au vif son orgueil de conteur normand, je suis sûr qu'il vous dira une de ses bonnes histoires, semblables à celle qu'il m'a narrée par une nuit froide de décembre, devant un bon feu de sarments, avec de grands gestes et des éclats de voix que sait, seul, donner ce bon cidre doré qui monte vite à la tête et qui fait chanter.
 
Le curé d'Etavias était un brave homme, bon comme, du pain, franc comme de l'or, prêtre excellent et dévoué, et qui, par-dessus tout, détestait les platitudes, les réceptions et les « salamalecs ». Elevé à la campagne, parmi les paysans, il était resté à l'abbé Russec, malgré son séjour au grand séminaire de Bayeux, une liberté de langage et d'allures qui, si elle le rendait populaire parmi ses paroissiens, le faisait détester bien franchement de la vieille comtesse de Hauteroche, propriétaire du château d'Etavias. Vous pensez bien, n'est-ce pas, qu'un abbé qui ne va pas présenter, régulièrement deux fois par semaine, ses hommages à Mme la comtesse, qui, délibérément, quand il y va, allume sa pipe au salon (oui, Monsieur, sa pipe), se promène près de la vieille douairière le chapeau sur l'oreille, les deux mains dans les poches de sa soutane, sifflotant entre ses dents, ne pouvait être bien vu. Aussi, au bout de peu de temps, le prêtre et la comtesse étaient-ils devenus, non pas deux ennemis, mais deux êtres profondément antipathiques : la comtesse ne savait quelle méchanceté faire à l'abbé et, comme le curé d'Etavias ne manquait pas d'esprit, il trouvait toujours le moyen de rendre à la vieille comtesse, très largement, selon sa coutume, la monnaie de sa pièce. Bref, les « histoires » de Mme d'Hauteroche et de l'abbé Russec étaient connues vingt lieues à la ronde, et il n'était pas une chaumière, une maison, un château, qui ne se divertît aux dépens de la « vieille d'Hauteroche ». La douairière enrageait et ne dormait plus ! Tout le jour, toute la nuit, arpentant les grandes salles du manoir où résonnaient ses pas, l'esprit à la torture, la douairière cherchait un moyen pour prendre l'abbé Russec en défaut, et le faire changer de paroisse. Un soir, elle crut avoir enfin trouvé.
 
Le curé d'Etavias, très indépendant, détestait faire son catéchisme dans l'église où baillaient les enfants ; il avait pris pour habitude d'emmener pendant les beaux jours ses auditeurs en pleine campagne, au milieu d'un bois, et là, assis sur l'herbe, de conter avec enjouement paraboles et histoires. On respirait mieux, on dormait moins, et au fond, le bon Dieu comme les hommes, chacun y gagnait !

— Pensez-vous, très chère, disait la comtesse à une baronne de ses amies, que nos enfants apprennent ainsi quelque chose ?
 
— Absolument rien, ma bonne, absolument rien, mais là, rien ! Et si Monseigneur savait.... !
 
Si Monseigneur savait.... Ces trois mots s'étaient gravés dans l'esprit de la douairière.... Oui, oui, si Monseigneur savait... Eh bien ! Monseigneur saurait ! Et, de sa plus belle plume, la comtesse écrivit à l'évêque que « le Curé d'Etavias faisait son catéchisme d'une manière bien bizarre... D'ailleurs, si Monseigneur voulait juger par lui-même..., un jeudi... »
 
Trois jours après, de grand matin, les Bayeusains, très étonnés, voyaient s'en aller à travers les rues silencieuses de leur petite ville l'antique patache de l'évêché, emmenant loin de la vieille cathédrale Monseigneur et son grand vicaire.
 
Au midi, nos voyageurs arrivèrent à Etavias, passablement éreintés par les cahots de la bonne voiture, qui en cela ne le cédait en rien à sa dernière sœur survivante, vous savez bien, la diligence d'Evrecy...? A la porte du presbytère enguirlandée de chèvrefeuille, une vieille bonne, toute cassée, apprit à Monseigneur que M. le Curé était au catéchisme « du côté » de Maltot, et que... A ces mots, Monseigneur fronça les sourcils....
 
Comment ! l'abbé fait son catéchisme en dehors du village...? Quelle idée.. ! Mais enfin, comment..? Au fait, allons voir.., et, remontant brusquement dans la voiture qui gémit horriblement, Monseigneur, au grand trot de ses deux chevaux, partit dans la direction indiquée.... Dans la petite tourelle du vieux château tout blanc, derrière le rideau de la fenêtre ogivale, la vieille d'Hauteroche riait, riait....
 
Au fond d'un vallon, tout taché de pâquerettes, l'abbé Russec avait ce jour-là expliqué la parabole du « Bon Samaritain » et, les yeux bien grands ouverts, les enfants avaient écouté, très intéressés, « l'histoire » de M. le Curé. Ah ! je vous réponds que si le jour de l'examen on interrogeait là-dessus..., on en saurait long... Mais tout lasse...., même une histoire, et un peu avant l'heure fixée, l'abbé Russec, s'apercevant que les yeux des uns « picotaient », que ceux des autres étaient attirés par la découverte d'une bienheureuse fourmilière et que de petits cris se faisaient entendre, là-bas, sur la gauche du côté des filles, on laissa là la parabole, et sur un geste du curé d'Etavias, en une folle débandade, les enfants s'éparpillèrent dans la campagne. L'abbé Russec sourit, se leva, passa sa soutane, au pli de sa ceinture, bourra sa pipe, rejeta son chapeau en arrière, et tirant de sa poche une liasse de papiers qui avaient dû être autrefois un bréviaire (oh ! il y avait très longtemps), il gagna la route. Le soleil était de plomb. Pas un être aux champs. Pas un bruit. La campagne semblait dormir. Seuls, dans les avoines grises qui tremblaient sous l'air embrasé, les « cris-cris » à longs intervalles faisaient retentir leur chanson... Là-bas, tout là-bas, bien près du brasier, des fins clochers de Saint-Etienne de Caen, s'en venait, un peu assourdie, la grosse voix des cloches, et à l'ombre très tiède des ormeaux, le curé d'Etavias regardait avec bonheur toute cette nature si belle, maintenant toute sa vie. Soudain, il fut tiré de sa rêverie par un plaisant bruit de ferraille ; mettant sa main sur le visage en abat-jour, pour mieux voir, l'abbé Russec regarda attentivement sur la route, qui dans un long ruban se déroulait devant lui. Rien... Ah ! si pourtant !... au loin, un gros point noir qui allait grossissant de minute en minute venait d'apparaître dans un immense nuage de poussière... Qu'est-ce que cela pouvait bien être ?... et le curé d'Etavias de mettre ses besicles... Non... mais... une voiture... une patache !... Prelotte... ! mais oui... parfaitement.... c'est la « guimbarde » de l’Evêché ! Que diable vient-elle... Nom de nom deux chevaux... Alors, ça y est, Monseigneur est dedans    et pressentant un tour de la comtesse,    Russec, rapidement, remplaça par deux ou trois épingles les boutons de sa soutane manquant à l'appel, brossa son chapeau en un tour de main, et, tout souriant, s'en vint saluer Monseigneur qui descendait de voiture, cramoisi, s'épongeant le front...

— Monseigneur, j'ai bien l'honneur...
 
— Ah ! enfin ! vous voilà, l'abbé ! Eh bien, vous savez, ce n'est pas trop tôt ! Je commençais à en avoir assez, moi ! Que diable faites-vous donc ici, par un temps pareil ? Vous seriez cent fois mieux dans votre jardin, mon pauvre-ami, sous une tonnelle. Enfin ! voyons ? Et Monseigneur de se tourner vers le grand vicaire qui s'inclina en souriant d'un air approbatif.

— Ce serait, en effet, Monseigneur, avec le plus grand plaisir que je serais dans mon jardin, mais, le devoir passe avant toute chose, et, mon catéchisme ?...

L'évêque sursauta.

— Hein ? quoi ? Votre catéchisme... Mais, vous ne le faites pas ici, je présume ?

— Pardon, Monseigneur.

— Allons, voyons, vous voulez rire... D'ailleurs, où sont les enfants ?...

— Ils viennent de partir, Monseigneur.... Oh ! ils s'endormaient ! et j'ai pensé, n'est-ce pas !....
 
— Oui, oui, parfaitement... Cela ne fait rien, je regrette d'arriver si tard... J'aurais aimé assister à votre leçon... Au fait, l'abbé, pourquoi ne nous prendriez-vous pas comme auditeurs..., pour une fois ?... Cela me rappellerait le temps déjà bien lointain où le père Odo me faisait réciter des « répons » que je trouvais bien longs... Allons, c'est dit !
 
— Monseigneur veut rire, je ne suis qu'un pauvre prêtre de campagne, et il ne m'appartient pas...

— Mais si, mais si !

— Et puis, Monseigneur, j'ai l'habitude de parler aux enfants, moi ; et il pourrait m'arriver de laisser échapper certains mots... un peu vifs... Je serais désolé de traiter Monseigneur ou Monsieur le Vicaire-Général d'imbécile ou d'andouille !...

— Cela ne fait rien ! j'y tiens, moi ! Asseyez-vous là, mon cher vicaire, sur ce talus... Faites attention aux orties ! faites attention aux orties ! Et vous, l'abbé, commencez...

Très calme, très maître de lui en apparence, le curé d'Etavias ouvrit un petit livre, le feuilleta, souffla entre les pages et brusquement, s'adressant à l'évêque :
 
— Dis donc, toi, là, le gros joufflu, tiens-toi un peu plus droit, d'abord, veux-tu ? et dis-moi ce que fait le bon Dieu dans le ciel.

Un peu suffoqué, l'évêque ne répondit pas.
 
— Ah ! nom d'une bombe ! Qu'est-ce qui m'a fichu un élève comme ça ! Mais réponds... réponds donc..., où je te flanque au pain sec jusqu'à la fin de tes jours !

Pas un mot.
 
— Triple buse, va ! je le dirai à ta mère ! Et toi, là, le petit maigre ! Qu'est-ce que fait le bon Dieu dans le ciel ?

Le grand vicaire se troubla... balbutia.

— Ah ! mais, là, s'agit pas de me conter des balivernes... Des faits précis... Tu ne sais pas.... Tu ne sais pas... mais, où as-tu donc couru au lieu de venir au catéchisme ? Tu ne feras pas ta première communion... Tu ne la feras pas... Entends-tu...? Tu ne la feras pas... et pas un mot, hein !
 
Silence consterné. Seul, sur le siège de la patache, le cocher riait d'un air béat. Furibond, l'abbé Russec se tourna vers lui :
 
— Ah ! tu ris, toi, le rouquin ! Tu es donc plus savant que les autres ? On va bien voir ! Eh bien ! réponds, et gare à toi, si tu te trompes ! Je t'apprendrai à rire de tes camarades !
 
Et, de sur la lourde voiture une voix rauque, traînante, nasillarde, s'éleva :
 
— Y fait c'qui veut, s'pé, ch'est-t'y pas l'maît' !

— Très bien, mon ami, passe le premier on ne fera jamais rien de ces deux ânes-là !


Olivier ADELINE.

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Les Cloches de l'Armistice

Dans le matin joyeux, sonnez, cloches de France !
Cloches dont l'âme en deuil sanglota le tocsin,
Sonnez longtemps l'Alleluia de délivrance,
Proclamez le triomphe saint !

Carillonnez bien fort en vos clochers de pierre
Qui ne sont pas tombés sous un immonde affront ;
Chantez à perdre haleine, ô clochers de l'arrière,
Chantez pour vos frères du front.

A l'instant où se tait la voix mâle et profonde
Du canon qui hurlait depuis de si longs mois,
Pour consacrer la paix, il faut que sur le monde
Plane maintenant votre voix.

A force de sonner, si vous êtes brisées,
C'est l'airain des canons qui vous remplacera,
Cloches, pour saluer les jeunes épousées
Et pour gémir le « Libera ».

Dans les beffrois, dans le plus humble monastère,
Chantez, carillonnez, et redoublez d'efforts,
Afin que de leur tombe, au plus loin sous la terre,
Puissent vous entendre nos morts.

Marguerite GENDRIN.


En maniant un Revolver

Je désire la mort et la tiens dans ma main,
De ce tube d'acier une balle lancée
Pourrait, comme la foudre, arrêter ma pensée ;
Et j'aurais de ma vie abrégé le chemin.

Oui ! Je peux terminer mon douloureux calvaire,
Je suis las de gémir, mon cœur a trop souffert !
Puisque de déserter un moyen m'est offert,
Je cesse d'hésiter, je vais me satisfaire.

Est-ce bien déserter que m'en aller là-bas ?
Ne puis-je, sans danger, pour libérer mon âme
Provoquer cette fin que souvent je réclame,
Voir ce monde inconnu d'où l'on ne revient pas ?

Eh bien, non ! Sans faiblir, j'achèverai ma tâche ;
Jusqu'au dernier moment je subirai mon sort,
Car je doute et ne sais si se donner la mort
C'est être courageux, ou si c'est être lâche !

Mais ne me blâmez plus quand je suis triste, amis,
Sachant qu'au désespoir ma vie est condamnée,
Je peux — vous le voyez — briser ma destinée
Je peux m'anéantir. Et cependant, je vis !

Janvier 1919.    V.-Louis MARTIN.



Au Château des Pénitents

Ceci n'est pas un conte, et pour que le lecteur
Ne cherche pas longtemps où se passe la scène,
Je dirai qu'à Vernon, dans un site enchanteur,
Se trouvait un couvent sis non loin de la Seine.
La pioche aidant le temps à renverser les murs
Vétustes et branlants, une haute toiture
Surgit dans les taillis, abris discrets et sûrs
Des anciens Pénitents (1). Or, voici l'aventure :
Le castel était neuf : l'ouvrier en sortait
Chargé de ses outils. Les ors et la peinture
Brillaient d'un vif éclat et le maître comptait
A ses amis bientôt en faire l'ouverture.
Mais le tocsin, soudain, éteignit du plaisir
Les appels séducteurs, et tandis que la France
S'armait, le châtelain n'eut plus qu'un seul désir :
« Ce toit, dit-il, abritera de la souffrance.
« Ce toit n'est plus le mien, il appartient à tous
« Désormais, riche et gueux, chef et troupier, n'importe,
« Pourvu qu'ils soient soldats ! » Et d'un geste très doux
Il remit parc, manoir, jusqu'aux clefs de la porte !

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La Croix-Rouge y plaça son emblême sacré. (2)
Dames et Présidente avaient tout préparé
Pendant plus de vingt ans, faisant de telle sorte
Que malades, blessés, en foulant les pavés,
Trouvèrent les lits prêts et, de linge parés.

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Sublimes femmes, aux longs vêtements de toile,
Qui semblez à nos yeux madones d'autrefois,
Prêtes à consoler dans leur marche à l'étoile,
Les héros défaillants, tombés au coin d'un bois,
Magiciennes, dont le regard est si tendre
Qu'il suffit, pour guérir, presque autant que vos doigts,
Si bien que les blessés, quand il leur faut reprendre
Le chemin du dépôt, sanglotent quelquefois
En vous serrant les mains, — ô vous, soyez bénies !

Bien souvent nos grands gars, à leur réveil fiévreux,
Oublient en vous voyant leurs chaumines fleuries,
Où pourtant il ferait si bon vivre, chez eux
Quelques autres ici, pour de brèves semaines,
Retrouvent le foyer de la Flandre et du Nord,
Le toit familial avec ses joies sereines,
Le repos avant un rude et nouvel effort !
Les souvenirs du front, assauts, meurtres, carnage,
S'éloignent quand paraît la fée en tablier.
La douleur n'est qu'un mot devant son doux visage,
Devant elle la mort doit même se plier.
Dispensatrices de tendresses infinies,
Ah ! que vous ayez les cheveux blancs, blonds ou noirs,
Vous que l'on voit debout, matins, midis et soirs,
Sans vous lasser jamais, — ô vous, soyez bénies ! (3)

*
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Un jour luira pourtant où la Paix attendue
Enfin déposera son rameau d'olivier.
Dans la chaude maison aux possesseurs rendue
Les fées ne viendront plus en ces lieux épier
Les plaintes, les douleurs des héros de la guerre.
Mais qui sait si leur ombre, à certains jours d'été,
N'apparaîtra légère ici, comme naguère ?
— Généreux châtelain, digne d'être chanté,
Vous connaîtrez encore des heures d'allégresse
A revoir leurs cheveux d'argent, d'ébène ou d'or,
Car elles vous crieront : « Merci », pour la jeunesse
Qu'elles ont pu, par vous, arracher à la mort !

Ed. SPALIKOWSKI.

(1) Le château moderne des Pénitents se trouve à Vernonnet (Eure), faubourg de Vernon, sur l'emplacement de l'ancien couvent des Pères réformés du Tiers-Ordre de Saint-François, portant le nom de Pénitents. Ceux-ci établis dès le treizième siècle, non loin d'Heurgival, obtinrent, par lettres patentes de Louis XIII, le droit d'édifier à Vernonnet un prieuré. Ils le firent en 1618. La communauté réduite à dix religieux en 1723, manquant de revenus en 1790, dut fermer ses portes à la Révolution. Devenu maison particulière le couvent fut abattu par le dernier propriétaire, M. Choque, qui fit élever l'édifice actuel. Les jardins ont été transformés en un parc splendide, plein de fleurs et de verdure, d'où l'on découvre à mi-côte un panorama des plus grandioses.
(2) L'hôpital auxiliaire 204 du Comité des Dames Françaises, dont la présidente est Mme E. Steiner, y installa cinquante lits en août 1914, grâce à l'insistance touchante de M. et Mme Choque qui offrirent leur domaine, tandis que leurs gracieuses jeunes filles, revêtant le costume d'infirmière, apportaient par la suite leur part de dévouement et de travail, la douceur de leur sourire. L'hôpital n'en est plus à compter les preuves renouvelées de l'inépuisable bonté de cette famille si patriote et si généreuse.
(3) Voici, à titre documentaire, les noms de ces femmes, aussi modestes que zélées, en activité de service au 31 décembre 1915. — Présidente : Mme Emile Steiner ; Lingerie : Mmes Hérot et Ruy ; Services de Médecine et de Chirurgie : Mmes I. Aumont, Binet-Gallot, Bertaux, J. Bourgault, Marie-Louise Choque, L. Duboc, Henriette Lefebvre, Marthe Lemaître ; Pharmacie : Mlle Suzanne Choque.


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AURORE

A M. et Mme Leroux.

Aux portes du Levant, ceinte de chastes voiles,
La virginale aurore exalte sa beauté ;
Elle hésite, sourit, et d'un geste argenté
Cueille au céleste parc les mourantes étoiles.

Tout est paisible encore. En de rustiques toiles,
Le laboureur repose avec tranquillité.
Le sommeil, familier aux simples, a dompté
La fécondante ardeur qui bouillonne en ses moelles.

Alors, par la campagne, aux plus lointains échos,
Une brusque fanfare éclate, car les coqs,
Cabrés dans l'or subtil d'un rayon qui les noie,

Ont vu, se déployant à l'horizon vermeil,
Irradier parmi l'espace qui flamboie
L'épanouissement splendide du soleil.


Théophile DEFESCAN.


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Institutions Régionalistes
 
L'esprit régionaliste normand vient de se manifester par deux initiatives qui auront des résultats du plus grand intérêt : Le Comité Normand-Alsacien d'Union scolaire, d'origine universitaire, qui se propose des échanges d'enseignements, de méthodes et d'élèves entre les établissements mulhousiens et rouennais ; et la Société Concordia, dont le but est de développer en Normandie l'étude des langues vivantes, particulièrement de l'anglais ; par sa situation géographique notre région devant être le trait d'union naturel entre l'Angleterre et le centre de la France. Ces deux entreprises montrent le double champ d'expansion du régionalisme français, qui tend d'une part à faire coopérer entre elles les forces vives des diverses régions françaises, et de l’autre à créer et consolider des liens entre notre pays et l'étranger, ouvrant la voie à la
Société des Nations.    M. A.

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Il est une autre institution régionale normande dont il a été peu parlé jusqu'ici et qui, cependant, méritait d'être signalée.
 
C'est le Comité Franco-Serbe de Rouen, dû à l'initiative de Mme Nibelle, et que préside avec un inlassable dévouement le docteur Lucien Danzel.
 
Fondé seulement en juillet 1918 par les Amis de la Nation Serbe pour provoquer et grouper dans la région normande toutes les sympathies en faveur de la nation serbe, le Comité Franco-Serbe de Rouen a bien vite dépassé le nombre de cent membres avec une souscription voisine de 16.000 francs.
 
Sans compter les envois faits précédemment et séparément par ses membres, le Comité a, dans les deux derniers mois précédant l'armistice, fait parvenir un millier de colis individuels aux soldats serbes prisonniers en Autriche. Depuis l'armistice, il a envoyé déjà 250 colis aux Serbes rapatriés par la légation royale de Serbie et remis 1.000 francs pour l'Œuvre des Enfants serbes présidée par Mme Vesnitch.
 
En outre, il accueille les prisonniers serbes rentrant par mer ou par le nord de la France et s'intéresse toujours aux soldats serbes mutilés de l’Ecole de rééducation Gouraud.
 
Son œuvre ne fait d'ailleurs que commencer, car le but des fondateurs est de travailler à créer, pour l'après-guerre, toutes mesures qui fortifieront les rapports intellectuels, développeront les relations économiques et, sur la base de l'estime mutuelle, assureront l'amitié la plus cordiale et la plus durable entre les deux nations.
 
Voilà donc une institution qui, destinée d'abord à soulager les infortunes, puis à consolider les liens entre notre pays et l'héroïque et infortunée Serbie, ouvre, comme celles dont parle plus haut notre collaborateur, la voie à la Société des Nations.
 
L'accès du Comité Franco-Serbe de Rouen est ouvert à toutes les bonnes volontés et il est à souhaiter que des ressources de plus en plus importantes soient mises à sa disposition pour lui permettre la réalisation de son idéal.
 
Le Comité Franco-Serbe de Rouen, placé sous le patronage de MM. Vesnitch, ministre de Serbie en France, et Maurice Nibelle, député de Rouen, a son siège à Rouen, 9, rue des Arsins.
 
Son bureau comprend : Mme M. Nibelle et M. Ernest Deshayes, présidents d'honneur. MM. Lucien Danzel, président ; Fontaine, vice-président ; Mme Bérenger, secrétaire général ; MM. Vlaikowitch, secrétaire serbe ; Levasseur, trésorier ; Voislav Bogitch, trésorier adjoint
 
Son conseil est composé de : Mmes Beaujard, Walter, Lepauvre, Sylvester, Poitier ; MM. Schull, Leitz, lieutenant Michitch, Nebout, Djonich, Weil.

A. MACHÉ.

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ÉCHOS ET NOUVELLES


« LE CHEMIN DÉLAISSÉ »
(Ecrit en guise de Préface à un livre qui s'en passe bien.)
 
Pardonne-moi, lecteur, si je ne laisse à personne le soin de te présenter mon dernier ouvrage. Mais il n'est ni dans les salles de rédaction, ni sur la table des critiques en vogue. Des cinquante exemplaires qui en existent la plupart sont aux mains de mes amis. Ils les ont payés à peu près leur poids d'argent ; et il en reste à peine assez, dans un coin de ma bibliothèque, pour satisfaire mes amis à venir. C'est un petit livre de quatre-vingts pages, enjolivé de figurines par mon vieil ami Léon Moignet, imprimé avec soin par un honnête breton de Vannes. Le papier en est solide, les images nettes, le texte lisible. C'est presque aussi bien qu'un livre anglais. Les poèmes y sont d'une page, et les alexandrins n'y brillent que par leur absence. Des amis ont loué ce livre ; et je les crois sincères : qui a payé en beaux écus sonnants ne doit point monnaie de flatterie. En tous cas, rimeur, artiste, typographes, ont fait de leur mieux, et ne sont point trop mécontents d'eux-mêmes.

Quant à ce qui est de la matière du texte, c'est autre chose. Pauvreté d'idées, pauvreté de sentiments, pauvreté d'art. Ainsi parle un poète en la conscience de qui j'ai foi. Et vraiment, je ne pouvais espérer meilleur jugement. Car le « Chemin délaissé », c'est mon enfance de paysan pauvre, au foyer de ma grand'mère illettrée. Là, le cœur est grand et la tendresse infinie. Tout le reste est en harmonie avec les images d'Epinal qui ornent les murs délabrés. Croyances, confiances, résignations, joies, douleurs, pensées, sentiments, tout est simple, naïf, brutal, ou rudimentaire. Or, il m'a plu, naïf aussi, de raconter cela, et de le faire fidèlement, pauvrement, sans prétention. En faut-il plus long qu'un rondel pour dire un sourire d'enfant, une malice de femme, une toquade de vieux ? Et faut-il faire parler en quatrains majestueux et délirants ceux qui ne surent qu'en balbutiements extérioriser leur vie intérieure ? Je ne l'ai pas cru. Et Moignet aussi s'est contenté, pour créer l'atmosphère du livre, de quelques visages de paysans, de croquis d'églises, de silhouettes de ruines. L'imprimeur a donné à l'ensemble un aspect sobre et rustique, comme il convenait... Et le livre n'avait pas besoin de nom d'auteur sur la couverture, mais d'une image ; il n'a rien à faire aux vitrines des libraires ni chez MM. les Critiques ; et à la rigueur, si le métier de copiste existait encore, j'aurais pu me dispenser de cette impression...

Gaston LE RÉVÉREND.

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— A propos de notre dernier filet, au sujet d'une coquille malencontreuse qui déparait le bel article de Mme Andrée-M. Forny sur Émile Alder, dans Lutetia, la spirituelle directrice du Tourbillon nous écrit : « ... La coquille signalée est à remplacer par des « nus » ; vers pour nus c'était au moins imprévu, mais j'écris si mal !... » Dont acte... « Et c'est encore une belle coquille à notre chapeau de pèlerin! », ajouterait Léon Lafage.

— En notre dernier article sur L'Effort des Revues à Rouen, nous avons noté l'effort de La Revue Normande, à Rouen et autour de la métropole normande. Il va sans dire, — et le lecteur l'a compris, — qu'une belle partie de cet effort revient à Pierre Préteux, pionnier infatigable. Donnons-lui ici le laurier qui lui revient. Et associons aussi à notre hommage la mémoire du doux et charmant Aristide Frétigny, dont la perte nous est si cruelle. Mon excellent ami Alexandre Etienne ne m'écrivait-il pas, ces jours-ci : « J'ai été peiné en apprenant la mort de Frétigny. Ce pauvre ami avait été à demi épargné par la tourmente on pouvait espérer qu'il nous resterait.: » Hélas !


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Il est beaucoup parlé de la Caisse nationale littéraire (Le Million des Lettres) et une très grande partie de la presse y a apporté son appui. On lira avec finit sur ce sujet la plaquette éditée par la Renaissance du Livre, qui contient le Programme de Gaston Vidal, l'Enquête de M.-C. Poinsot et l'Etude du projet de Loi.... A notre époque, il est juste que l'on s'occupe de l'écrivain, et à notre époque d'organisation, c'est possible. On songe à tels écrivains morts dans la pauvreté, épuisés, des noms nous viennent sous la plume qu'il est inutile que nous écrivions parce qu'on ne les connaît que trop... Qu'on nous permette d'extraire de Rouen, Rouennais, Rouenneries, ce bouquin curieux et pittoresque d'Eugène Noël — cette anecdote... L'auteur parle du sublime bric-à-brac de Rouen et il écrit : « ...C'est l'anarchie de la curiosité, mais quelle riche et triomphante anarchie c'était il y a cinquante ou soixante-ans, au temps, par exemple, où je voyais Hyacinthe Langlois accoudé en extase devant quelque étalage en plein vent ! Il marchandait, on demandait dix sous : il ne les avait pas... »
 
Et quand on songe à ce que la Normandie et tous les archéologues doivent aux travaux de Langlois, cette simple anecdote ne fait pas sourire.

G.-U.- L.

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Le grand artiste Albers, de l'Opéra-Comique, créera en janvier, à Paris, à l'Université des Annales, la magnifique partition inédite que le compositeur italien, Alf. Amadei a écrite sur la poésie bien connue de notre collaborateur Georges Normandy : Quand ils reviendront... Les lecteurs des Annales auront la primeur de cette vigoureuse partition.

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En souscription chez Crès, éditeur, 116, boulevard Saint-Germain : Dans la poussière des Vieux murs, poèmes de Pierre Varenne, préface de Gustave Geffroy, douze bibliographies originales et dessins, dans le texte, de coins pittoresques, par Jean.-Ch. Contel. Tirage limité à 250 exemplaires sur normandy-vélum. Prix; 30 fr. et 100 fr. Adresser les demandes à M. Jean-Ch. Contel, 19, boulevard Sainte-Anne, à Lisieux (Calvados).

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A la vitrine de M. Legrip, à Rouen, M. G. Poulain, connu par ses travaux décoratifs de sculpture, expose un coffret de bois sculpté, décoré d'arcatures ogivales et portant les armoiries des principales villes normandes. Finement et nettement ciselé, ce coffret s'accompagne d'un médaillon religieux, un profil de Christ taillé en plein bois et d'un crucifix, d'une riche ornementation très fouillée.

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Dans La Revue des Indépendants, M. Linelle consacre une petite étude à un poète normand mort il g a vingt-cinq ans et auquel. Le Havre, sa ville natale, a élevé un monument dans un de ses squares. « Il est mort, et un monde d'harmonies est mort avec lui » a dit de lui Anatole France. Dans sa substantielle étude, M. Linelle reproduit La Chauve-Souris, que le poète aimait tout particulièrement et qu'il se faisait relire quelques jours avant sa mort.

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LES ETINCELLES DE L'ENCLUME

Sous ce titre pittoresque, le distingué poète rouennais Pierre Préteux vient de publier (Perche, éditeur à Paris), un nouveau florilège dans lequel s'affirment son habileté prosodique et sa vigueur d'expression. L'auteur des Etincelles de l'Enclume, qui est en outre le directeur de la Revue Normande, occupe une honorable place au premier rang des régionalistes français.

CONCOURS DE POÉSIE

PRIX LUCIEN FOUCHÉ. — Conformément aux conditions du legs fait par M. Lucien Fouché, la Société libre d'Agriculture, Sciences, Arts et Belles-Lettres du département de l'Eure décernera, en 1919, un prix de 600 francs au meilleur poème écrit à la gloire du Soldat-paysan de la grande guerre. La Société serait, en outre, disposée à donner, s'il y avait lieu, une récompense au poème qui serait jugé le second en mérite. Les auteurs ont toute liberté pour le choix du genre et le nombre des vers. Les œuvres présentées doivent être inédites et n'avoir jamais figuré à aucun concours. Le poème récompensé restera la propriété de la Société, qui se réserve d'être la première à en faire la publication, et les autres seront rendus aux auteurs, sur leur demande. Dans le cas où la Société ne jugerait aucun travail digne d'être couronné, le prix ne serait pas décerné. Les manuscrits devront être adressés, franco de port, à M. Albert Doucerain, secrétaire perpétuel de la Société, à Evreux, 12, rue de la Banque, avant le ter mai 1919, Ils porteront une épigraphe ou devise répétée sur une enveloppe cachetée qui contiendra l'indication du nom de l'auteur. Les concurrents qui se feraient connaître seraient exclus du concours.

A SAINT-LO
 
En cette bonne ville de Saint-Lô, on ne songe guère à tirer vanité des beautés du pays. Serait-ce qu'on les ignore, ou plutôt qu'on se contente de les goûter égoïstement, sans vouloir en faire part, dans la crainte que le horsain n'entende et s'approche ? Vous ne verrez pas les devantures de nos libraires, comme en certaines petites villes de ma connaissance, remplies d'histoires locales, signées par des célébrités locales. Nous n'étalons pas volontiers notre passé, nos coutumes, nos talents. Chacun cultive en secret son jardin ; les manifestations extérieures intellectuelles où artistiques sont rares. Aussi, est-ce une bonne fortune pour ceux dont l'amour envers la petite patrie souffre de ne pas pouvoir se traduire tout haut, lorsqu'un fervent du pays vient leur dire :

— Regardez votre cité ! Admirez-la ! Moi qui l'aime et qui la connais bien pour en avoir étudié toutes les pierres, tous les aspects, toutes les légendes, je veux vous la faire connaître et mieux aimer !
 
Cette bonne fortune, nous l'avons eue le 8 décembre dernier. Un curé de campagne, l'abbé Adde, un vrai Normand de chez nous, celui-là, qui aime notre Cotentin d'une âme de paysan et qui l'étudie en fin lettré, nous a fait un historique poétique et documenté de Nostre-Dame dans le Cotentin. Il avait prêché le dernier Carême, en ces heures douloureuses de la guerre durant lesquelles sa parole confiante et vigoureuse de patriote a préservé certains défaillants « du péché de désespérance ». Ce Normand fervent sait prendre les cœurs où palpite l'amour du terroir. Notre revue régionaliste est heureuse de lui rendre hommage.

M. G.

AU MONT SAINT-MICHEL

Après des travaux qui ont duré de longues années et qu'avait rendus nécessaires, et même urgents, l'état lamentable du monument, la restauration de la célèbre abbaye est enfin terminée, et la Merveille apparaît dans toute sa splendeur de sa beauté première.

Les visiteurs y furent toujours nombreux, même pendand la guerre : on y vit, notamment, une foule d'officiers et de soldats des armées alliées, désireux d'admirer un des plus purs chefs-d’œuvre de l'architecture française. Mais la plupart des visiteurs, même ceux appartenant à des confessions différentes ou n'appartenant à aucune confession, exprimaient le regret que le culte ne fût pas célébré dans l'église, qui semble, dans son état actuel, un corps sans âme, — car elle est absolument nue, sans un autel, sans une statue, sans même un prie-Dieu.
 
Il est à remarquer que l'église de l'abbaye du Mont-Saint-Michel n'a jamais été désaffectée : le culte y fut simplement suspendu par suite des travaux entrepris par l'administration des beaux-arts et qui n'auraient pas permis la célébration régulière des offices. Mais maintenant que les travaux sont finis et que la guerre est terminée, les voyages vont reprendre, et les visiteurs viendront de plus en plus nombreux au Mont. Et l'évêque de Coutances et Avranches, jugeant que la petite chapelle qui sert provisoirement d'église paroissiale est devenue absolument insuffisante pour les besoins du culte, surtout pendant la belle saison, vient d'émettre le vœu que la magnifique église, dédiée à l'un des patrons de la France, soit rendue au culte et que le Te Deum de la victoire y puisse être chanté comme dans toutes les églises et temples de France. Le gouvernement tiendra certainement à donner satisfaction à ce vœu qu'appuient tous les amis, tous les admirateurs du Mont-Saint-Michel.

 Jacques EVRARD. (La Liberté.)

LE HAVRE

Il vient de se fonder en notre grand port normand une nouvelle Société appelée à rendre les plus grands services au point de vue des études Océanographiques. Sous les auspices de l'Université de Caen avait été créé dernièrement au Havre un Institut océanographique. La nouvelle société, qui s'intitule Société des Amis de l'Institut océanographique, a pour but, sans s'immiscer dans le programme d'études de l'Institut, de procurer à ce dernier les ressources nécessaires au développement de ses laboratoires et à l'achat des appareils spéciaux très coûteux que les crédits affectés ne permettent pas toujours d'acquérir. Au point de vue pratique immédiat, cette société rendra d'appréciables services aux études nécessitées pour les perfectionnements à apporter aux bateaux et aux engins de pêche, cette industrie s'étant développée d'une façon toute particulière depuis quelques mois au Havre, grâce à l'impulsion du syndicat, nouvellement créé, des armateurs à la pêche. Et nous avons vu, avec le plus grand plaisir, figurer parmi les membres du bureau de la nouvelle société, en qualité de vice-président, l'homme qui, sans préparation particulière, et en pleine période des hostilités, a eu le courage de créer une flottille de pêche, et de réunir en un syndicat agissant toutes les énergies éparses. Nous nous réservons d'ailleurs de faire figurer dans notre galerie des figures normandes cette figure havraise qui a bien mérité des estomacs de ses concitoyens.

PORT DE HONFLEUR

Le Syndicat Transatlantique de Honfleur, d'accord avec la municipalité et la Chambre de Commerce de cette ville, se propose de créer, à côté du port actuel, un nouveau port susceptible d'abriter des navires de 5.000 tonnes et aménagé principalement, pour les besoins et le développement des industries agricoles. On débutera par l'installation immédiate d'abattoirs et de frigorifiques, de greniers coopératifs, élévateurs et machines pour le nettoyage et la sélection des grains, etc., etc. Une partie-du nouveau port sera faite de darses réservées aux industries agricoles, avec outillage approprié à chacune d'elles.

AMÉLIORATION DE LA SEINE

L'Etat vient de voter un crédit de 1.400.000 fr. affecté, suivant évaluation de l'administration, pour sa part contributive dans les frais des études à faire pour l'établissement de l'avant-projet de la seconde branche des travaux destinés à assurer l'amélioration complète de la Seine au double point de vue des inondations et de la navigation, entre Port-à-l’Anglais et Rouen.

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Le Gérant : MIOLLAIS.
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IMPRIMERIE HERPIN, Alençon. Vve A. LAVERDURE, Successeur.


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