MONTAIGU, M. : Mémoire sur la culture des melons dans le département du Calvados, et particulièrement à Honfleur et aux environs de Lisieux.- Caen : F. Poisson, 1828.- in 8, 12 p. (Extrait des Mémoires de la Société royale d'Agriculture et de Commerce de Caen).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (27.06.1997)
Texte relu par : A. Guézou
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Mémoire sur la culture des melons dans le département du Calvados, et particulièrement à Honfleur et aux environs de Lisieux
par
M. Montaigu

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Je me suis occupé pendant long-temps de la culture des melons, pratiquée dans l'est du Calvados, et j'ai pensé que je pouvais présenter à la Société quelques faits peu connus sur cette culture. Je serai court, parce que je ne veux point répéter ce que nos agronomes ont dit de l'histoire des melons, des espèces de cet excellent fruit, et des méthodes que l'on emploie dans tous les endroits où il est cultivé. J'exposerai simplement celle qui est adoptée dans les environs de Lisieux et d'Honfleur, où, malgré le climat, on est parvenu à naturaliser les melons, qui ont fait naître une branche de commerce fort importante, dont le produit augmente chaque année.

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CULTURE DE LISIEUX

On creuse au midi, ou au levant, vers la mi-avril, une fosse de neuf ou dix pouces de profondeur, où l'on place une couche de fumier de cheval bien chaud et bien tassé, qu'on élève de trois pouces environ au-dessus du sol. On la couvre d'un lit de six à sept pouces de terre bien fine, et bordée avec des gazons serrés fortement pour conserver la chaleur. On pose sur cette couche un chassis de papier huilé de deux pieds de hauteur, de quatre de largeur, et communément de six à sept de longueur. Ce chassis est un demi-cylindre dont la carcasse est formée d'un cadre surmonté de demi-cerceaux sur lesquels le papier est appliqué. C'est peut-être à cet instrument très-simple et fabriqué par les jardiniers eux-mêmes, que l'on doit attribuer la grande extension de la culture dont j'ai l'honneur d'entretenir la Société. Le papier peut durer trois ans, en lui donnant chaque année une nouvelle couche d'huile. L'huile de lin est préférable, elle rend le papier plus transparent et laisse passer plus de rayons nécessaires à la végétation.

La meilleure graine est celle qui est toujours pleine, celle qui provient des fruits les plus mûrs, venus au grand air, et qui tenaient aux tranches supérieures. Quoique vieille, elle lève très-bien : on assure même qu'elle est préférable quand elle a 5 ou 6 ans.

Quelques jardiniers sèment la graine sans la préparer, d'autres la font tremper pendant vingt-quatre heures dans du lait doux, dans du vin ou dans de l'eau-de-vie de 14 à 15 degrés, pour la faire germer : on plante deux pépins ensemble sur la couche à un pouce de profondeur, et on laisse un espace de trois pouces et demi entre chaque plantation. Trois ou quatre jours après, on voit poindre les deux plantes, et quand huit jours sont passés, on arrache la plus faible. Dès que celle qu'on a conservée a deux feuilles (non compris les deux premières appelées oreillons), on les châtre, c'est-à-dire qu'on coupe le coeur, en ayant soin de laisser subsister les deux oeilletons d'où doivent sortir deux bras. Il faut couper, aussitôt qu'ils paraissent, les deux autres bras qui partent des oreillons, et prendre garde d'endommager les feuilles. Il importe beaucoup de châtrer avant de repiquer. Il faut rechausser le jeune plant lorsqu'il s'élève trop sous le chassis : on se sert pour cet effet de terre légère et meuble que l'on monte avec la main jusqu'au collet. On repique le plant deux ou trois jours après qu'il a été châtré. Ce repiquage doit se faire avec précaution. On se sert ordinairement d'un emporte-pièce ou lève-melon, afin que les jeunes pieds soient transportés en motte.

Pour planter un pied de melon en pleine terre, on fait dans une planche un peu saillante ou bombée un trou d'un pied environ de profondeur, et de deux pieds de diamètre. On le remplit de fumier aussi chaud et aussi tassé qu'il se peut. Ce fumier doit dépasser le sol de quatre doigts à-peu-près ; on le couvre de six à sept pouces de bonne terre meuble. L'espèce de butte que l'on forme ainsi doit avoir la figure d'un cône tronqué et convexe en-dessus, afin d'empêcher que l'eau ne séjourne autour de la plante. Quelques cultivateurs donnent au trou moins de profondeur pour économiser le fumier ; mais ils ne réussissent que quand le terrain est léger et bien exposé, et que les années sont favorables. Les centres des cônes doivent être à quatre pieds au moins les uns des autres. Lorsqu'on fait le repiquage par un temps sec, on arrose chaque plante avec un verre d'eau ; on la couvre ensuite avec deux feuilles de papier posées sur deux baguettes courbes et en croix, élevées de trois à quatre pouces et fichées en terre par les deux bouts. La première feuille de papier a un pied environ en carré et n'est pas préparée ; celle de dessus, qui doit résister à l'air, est demi-blanc grand-raisin et a reçu une couche d'huile un mois auparavant. Les coins en sont assujettis par des cailloux ou par d'autres corps pesans pour empêcher qu'elle ne soit enlevée par les vents. On ôte la première feuille six ou huit jours après le repiquage ; on conserve l'autre (celle qui est huilée) jusqu'à ce que les branches la dépassent entièrement : ce qui arrive d'ordinaire entre la Saint-Jean et la Saint-Pierre, où la plante est forte et les fruits assurés : on remue la terre avec une truelle autour des melons, à un doigt de profondeur, trois semaines environ après qu'ils ont été plantés, et l'on répète de temps en temps ces petits labours jusqu'à ce que les branches des pieds soient près de se toucher. Lorsqu'on enlève le papier huilé, on rebêche le plant en entier, en ayant la précaution de ne pas toucher aux racines qui s'étendent fort loin. On doit avoir soin d'ôter les feuilles mortes, de sarcler et de détruire les limaçons et les fourmis.

Il faut laisser peu de bras à la plante quand elle est jeune : les pieds faibles doivent en conserver moins que les pieds forts. Il faut aussi supprimer les branches plates et maigres. Les melons cantaloup ne doivent être arrosés que dans les années très-sèches ; les autres variétés demandent quelquefois un peu d'eau. Il faut être avare d'arrosemens quand la plante est en fleur, de crainte de faire couler les fruits qui paraissent. Lorsqu'ils sont bien arrêtés, il faut pincer à deux ou trois noeuds au-dessus. Il poussera des branches en arrière, mais on en supprimera une partie, autrement ces fruits ne grossiraient pas. Ils doivent être posés sur des tuileaux : la terre les endommagerait. On n'en doit laisser que deux ou trois sur chaque pied.

L'année 1823, dans laquelle j'écrivais ces notes, a été peu favorable aux melons ; j'en ai obtenu cependant, au Jardin des plantes de Caen, cent soixante d'excellens et de très-murs pour la plupart, sur soixante pieds que j'avais élevés en pleine terre. Ce succès a prouvé que l'on peut réussir à Caen, comme à Lisieux, sans le secours du vitrage, et augmenter le commerce des melons dans notre département. Le melon dit d'Honfleur, ou gros maraîcher, est celui que l'on cultive de préférence à Lisieux : il y est mieux naturalisé que les autres. Cependant les melons blancs et les gros cantaloups y réussissent aussi très-bien. On cultive annuellement à Lisieux cinquante à soixante mille pieds de melon qui produisent cent à cent vingt mille fruits, qu'on vend cinquante à soixante mille francs. On voit combien cette culture mérite l'intérêt de la Société, et combien elle doit être encouragée, aujourd'hui que nos débouchés dans les pays étrangers sont augmentés et rendus plus faciles. L'époque où l'on a commencé à cultiver le melon en pleine terre autour de Lisieux n'est pas déterminée. On ne le voyait autrefois que dans des gorges et des vallons bien exposés : il est aujourd'hui partout, et il réussit également dans toutes les situations.

CULTURE DE HONFLEUR

On ne peut non plus fixer le temps où le melon a été apporté à Honfleur. Quelques personnes l'élèvent sur une couche ordinaire et le plantent ensuite à demeure en plein-champ sur des buttes dont je vais parler. Mais le plus grand nombre des jardiniers le cultivent de la manière suivante.

On choisit un terrain incliné, exposé, s'il est possible, au midi ou au levant, afin que le soleil puisse l'éclairer et l'échauffer une grande partie de la journée. On y creuse des fosses de 15 à 18 pouces de profondeur, et de 30 à 33 pouces de diamètre, qu'on remplit avec du fumier chaud sortant de l'écurie. Le milieu doit s'élever en cône tronqué. Il faut fouler le fumier avec le pied tout autour de la fosse, afin de le faire descendre au-dessous du sol. Sa surface, d'abord convexe, s'applatit ensuite d'elle-même.

Par cet abaissement, il se trouvera éloigné des racines de la plante, qui périrait bientôt si elles le touchaient. On le couvre ensuite avec trois gazons taillés en triangle, et posés de manière qu'ils forment en-dessus une pointe de diamant, et en dessous une chambre qui doit servir à augmenter la chaleur. Elle forcera en même-temps les racines à se diriger vers les bords de la couche, où elles recevront davantage l'influence du soleil. L'expérience a confirmé les bons résultats de cette disposition ingénieuse, que la plupart des cultivateurs ont adoptée. On achève la couche en y laissant tomber, de dix pouces de hauteur au-dessus, du fumier, du terreau préparé et ameubli. L'épaisseur de cette enveloppe doit être de quatre pouces sur le sommet de la pyramide formée par les gazons ; si on versait le terreau de plus haut, on risquerait d'applatir et d'évaser par trop la butte ; on la couvre aussitôt avec des vitrages ou avec du papier huilé. Il faut y semer la graine dans le jour même ou le lendemain au plus tard. On ne lui fait subir aucune préparation, on ne la trempe dans aucune liqueur, et cependant elle lève en quatre jours. On sème six pepins sur chaque butte ; on ne conserve que les trois plantes les plus robustes ; on arrache même encore la plus faible quand on a préféré de grosses variétés. On ne les transplante pas ; elles restent sur la butte même où elles ont germé, et elles deviennent aussi fortes et aussi belles que si elles avaient été prises sur des couches ordinaires.

La culture des melons s'étend de plus en plus dans les environs d'Honfleur, et donne des bénéfices considérables ; elle est plus dispendieuse qu'à Lisieux, à cause des vitrages, dont on se sert plus communément que de papier huilé. Mais on est bien dédommagé par la saveur et la grosseur des fruits, que les étrangers recherchent beaucoup. On a remarqué, en 1822, dans le jardin de M. Lepetit, d'Honfleur, un melon maraîcher qui pesait trente-trois livres (poids de marc) : on connaît depuis long-temps cette grosseur, mais on l'admire toujours. Les cloches de verre dont on fait usage auprès de cette ville, sont petites et très-simples. Les pieds des melons sont éloignés de sept à huit pieds des murs dans les jardins, et ils ont entr'eux des espacemens plus grands qu'à Lisieux.

L'expérience a montré aux cultivateurs d'Honfleur qui élèvent des melons, qu'ils ne réussiraient bien avec des couvertures de papier huilé que dans les années les plus favorables. Les brouillards froids et fréquens qui viennent de la mer, exigent des abris plus sûrs. M. Decandole a déjà remarqué que les fruits des plantes sensibles au froid ne mûrissent ni promptement ni complètement, s'ils ne sont abrités avec soin le long des côtes. Il a donc fallu préférer des cloches de verre à Honfleur. On estime que, dans ce pays, trois pieds de melon rapportent douze à quinze francs dans les bonnes années. Je viens de faire connaître ou de rectifier les principaux faits qu'on remarque dans la culture dont il s'agit. En donnant des renseignemens aux cultivateurs et aux jardiniers qui veulent la pratiquer, nous pourrons la propager et la rendre plus profitable pour notre pays, et c'est ce motif qui m'a porté à présenter ces observations.

Je terminerai par une remarque importante sur la bouture et sur le berceau ou chassis de papier huilé. Il peut faire pousser en très-peu de temps des racines aux boutures des plantes qui réussissent rarement sous des vitrages ; il modifie donc d'une manière plus avantageuse les effets de la lumière et de la chaleur nécessaires à la végétation. J'ai placé en 1823 sous ce chassis soixante-sept boutures de plantes délicates, et j'en ai obtenu soixante de très-bien enracinées. Cette opération doit se faire vers le commencement de mai, ou même un peu plus tard, suivant que la sève se développe dans les plantes. Il ne faut pas qu'elles soient dans la plus grande végétation ; le temps où la sève est la plus abondante n'est pas toujours le meilleur : c'est l'opinion de plusieurs savans naturalistes. J'ai remarqué que des boutures très-vigoureuses ne reprenaient point aussi bien que celles qui ne l'étaient pas autant. La cause en est sans doute que la sève était moins abondante dans les dernières : ce qui porterait à croire que le temps où il faut couper et planter est celui de la moyenne végétation.

La couche de fumier sur laquelle on plante les boutures doit avoir jeté son feu et être couverte d'un pied environ de bonne terre meuble ; du terreau d'ancienne couche, mêlé avec cette terre, produit de bons effets. Les boutures plantées ne doivent prendre d'air qu'au bout de quelques jours, alors on les arrose un peu si le pied est sec, et on se sert d'un arrosoir dont la grille est fine. On doit recouvrir aussitôt la couche. Lorsqu'on voit les jeunes plantes pousser, il faut les arroser plus souvent et leur donner de l'air peu à peu, en plaçant des morceaux de briques ou tout autre corps sous les bords du chassis. Lorsqu'elles ont pris de bonnes racines, on les lève séparément ; on les plante de même dans des pots de moyenne grandeur, et on les place dans des endroits un peu ombragés.

Les jeunes plantes, venues des boutures, exigent pendant l'hiver les mêmes abris et les mêmes soins que les plantes les plus délicates. C'est en empruntant à la culture des melons un de ses procédés, que je suis parvenu à rendre plus facile une autre partie de l'horticulture, et j'ai dû, en le mettant sous les yeux de la Société, lui faire connaître les résultats que j'ai obtenus.

Extrait des Mémoires de la Société royale d'Agriculture et de Commerce de Caen.

Pour copie conforme,
P. A. LAIR, Secrétaire.



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