LEMAÎTRE, Charles Ernest (1854-1928) :  Le Chapelet (1917).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (23.V.2006)
Relecture : Anne Guézou.
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Texte établi sur l'exemplaire de la médiathèque (Bm Lx : Norm 299) des Joyeux Bocains : contes drolatiques en patois bas-normand par Ch. Lemaître, le Chansonnier du Bocage avec préface d'Arthur Marye et illustrations de Levavasseur et R. Thurin. publié à Caen chez Bonnaventure et Jouan en 1917.

Le Chapelet
par
Charles Lemaître


~ * ~

A Monsieur Fernand Lavarde.


Prosper Anthim’ Cornet, du hameau d’ la Bût’rie,
Etait v’nu quasiment jusqu’à sé chinquante ans,
Sans s’aperchi d’ l’églis, ni d’ sé saints sacrements.
Et jamais y n’allait à pièch’s cérémonies.
Cha n’tait pas comm’ sa femm’, c’te paur’ bouenn’ vieull’ Fanchon,
Qu’ était, comm’ c’est qu’ no dit, confite en dévotion.

Porqui qu’ no r’vient terjous à la r’ligion divine ?
        Prosper Anthim’ Cornet,
        Un jou, attrapit fraid
Et r’vint cheux li d’avec eun’ défluxion d’ poitrine.

Quand Fanchon vit que s’n homm’ était en dangi d’ mort,
Vite o print s’n’ afflubas, qu’o mint par sû sa cotte,
Et fut trouver l’ t’churé por qu’i l’i graiss’ sé bottes ;
La blâm’ qui qui voudra, mé je n’ l’i donn’ pas tort.

Quand l’ saint homme arrivit, y prêchit not’ malade
    Et l’y fit tell’ment poue d’ l’enfer,
    Que çu paur’ malheureux Prosper
S’ véyait déjà dans l’ feu, réduit en carbonade ;
Aussi l’ t’churé, véyant sa bouenn’ disposition,
L’y administrit bi vit’ la sainte Extrême-Onction.

    Mais lé Bocains ont la vie dure,
    Prosper Cornet n’en mouérut pas.
    Et comme il ’tait d’eun’ bouenn’ nature,
    La santé l’y r’vint à grands pas.
Seul’ment depus c’ temps-là, il allait à la messe
Et à tout’s lé grand’s fêt’s no l’ véyait à confesse.
        Y s’était converti
        Par la poue d’êtr’ rôti.

Por bi périer l’ bon Dieu, faut saver sa périère
Du matin et du soir, et l’ paur’ Prosper Cornet
Avait d’ qué faire avant d’lé saver tout entières.
Véyant cha, la Fanchon l’y’ach’tit un biau chap’let.
    Et sa confiance était si grande
    A c’t’ objet-là, qu’ bi dévot’ment
    Olle y fit mettre, en bel argent,
    Eun’ médaill’ de La Délivrande.
        Quand l’ bouenhomme en avait
        Récité quiqu’s dizaines,
        La Fanchon l’y chantait
        Terjous la même antienne :
    « - Surtout, por t’écapper d’ l’enfer,
    Bais’ la médaill’, man bon Prosper. »

    A quiqu’ temps d ’là, v’là qu’un orage
        Surprint no gens au lit,
        Au biau mitan d’ la nuit ;
    A chaque éclair, comm’ c’est l’usage
    Tchu nous où qu’ tout l’ monde a la fouai,
    Y faisaient vite un sign’ de crouaix ;
    L’orage augmentait sa furie,
    Nos airait dit d’un incendie :
    « - Si no récitait, qu’ dit Fanchon,
    L’ chap’let por not’ préservation. »

« - Mais tu sais bi qu’il est en bas, dans notre ormouère,
        Et je n’ vas pas m’ risqui
        A m’en aller l’ trachi,
Qu’ répondit l’ paur’ bouenhomm’, j’ai trop poue du tonnerre ;
Mais, qu’y dit, ma Fanchon, lé gens fins n’ sont pas sots,
    J’ai eune idée qu’en vaut eune autre,
Et j’ pens’ que lé gros nœuds qu’ t’as l’ long d’ la raie du dos
    Pourraient bi no servi d’ pât’nôtres. »
Bi vite l’ dos en l’air, s’ mint la dévot’ Fanchon,
Pendant que l’ bon Prosper récitait l’oraison.

L’ daigt posé sû chaqu’ nœud, tout l’ long d’ l’épin’ dorsale,
Il arrivit bitôt preux d’ l’ouvertur’ rectale,
    Quand, tout d’un coup, v’là qu’un éclair
        Fit flamber la muraille.
    « - Ah ! qu’ dit Fanchon, man paur’ Prosper,
        Bais’ bi vit’ la médaille ! »


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