LABBÉ, Paul (1855-1923) : Le Trousseau (1929).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (15.II.2006)
Texte relu par : A. Guézou
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Texte établi sur l'exemplaire de la médiathèque (Bm Lx : norm 1506) de l'édition des Oeuvres choisies de Paul Labbé, poète et conteur normand (1855-1923) donnée à Paris par Lemerre en 1929.

Le Trousseau
par
Paul Labbé

~*~

ILS s’étaient connus à l’ « assemblée » de Parville, un beau dimanche de juin, lourd de troublants aromes et baigné de lumière dorée.

Pierre Cauchois, habillé de neuf et rasé de frais, était arrivé pendant vêpres avec des camarades, alors que, sur la petite place presque déserte, tenanciers de loterie et camelots désoeuvrés grillaient une cigarette devant leurs boutiques.

On avait musé un peu, en badauds, le long des roulottes et des jeux de quilles. On s’était assis sous les tilleuls, guettant les arrivants tout en mâchonnant un brin d’herbe et tenant de libres propos sur les belles filles. Puis, à la sortie de l’église, on s’était approché pour les reluquer de plus près et déjà s’étaient croisés des coups d’oeil, rapides et prometteurs.

Parmi cette ribambelle de « jeunesses » visiblement gênées dans leurs habits d’apparat et leurs colifichets, tout de suite le joli minois éveillé de la petite Rose Deschamps avait attiré l’attention de Pierre. Entre toutes elle se distinguait par sa grâce mignarde et son instinctive élégance. C’était, à n’en pas douter, le bouquet de la fête.

Le savait-elle ? je n’en jurerais pas. Mais Pierre, lui, le savait et ne quittait pas des yeux la gentille Rose. Et comme, de son côté, il avait belle mine et fine moustache, il semblait que la jeune fille eût à coeur de lui faire comprendre qu’elle n’était point insensible à tant de flatteuses attentions.

Au bras d’une compagne fraîche comme elle mais un peu lourde sous ses affiquets, Rose paraissait d’autant plus avenante et gracieuse. Devant la loterie, riche de cristaux taillés de multicolores pendeloques, les deux jeunes filles se trouvèrent à frôler presque le groupe des amis de Pierre - et celui-ci fit un rapide demi-tour pour se rapprocher d’elles. Tout simplement, la conversation s’engagea, sans embarras. On n’était pas de cent lieues, n’est-ce pas ? et l’on se plaisait déjà.

- Ces demoiselles ne sont pas de Parville, d’apparence ? demanda Pierre, histoire de causer.

- Non, monsieur, fit Rose gentiment, nous sommes venues pour l’assemblée.

- Et ces demoiselles vont consulter la chance à la loterie en choisissant pour mes camarades et pour moi des billets. Ne me refusez pas, dit Pierre Cauchois, interrogeant des yeux la petite charmeuse, ça nous portera bonheur.

En manière de badinage, les jeunes filles consentirent et sans y attacher autrement d’importance, choisirent dans le tas des cartons avec une gravité comique.

La glace était rompue, à la bonne franquette.

Sur ces entrefaites, les Deschamps, qui de loin suivaient le manège, étaient venus rejoindre leur fille. Oh ! sans un mot de reproche. On devisait entre jeunes gens, en tout bien tout honneur.

Le père Deschamps, arrêté devant la grande roue, s’émerveillait d’un timbre électrique précédant la proclamation des numéros gagnants.

- Bon sang, faisait-il entre ses dents, y n’savent pus quoi inventer avec leurs sacrées mécaniques. Y feront bientôt carillonner les cloches avec c’méchant bout d’fil-là.

Grâce à l’intervention de « ces demoiselles » - ou peut-être du seul hasard - le beau Pierre Cauchois gagna coup sur coup trois lots d’importance : un plat vernissé, deux tasses à café et un sucrier à fleurs bleues. Déjà, en tirant le bon numéro, Rose lui aidait à monter son ménage… Il le lui dit et ils s’en amusèrent. N’était-ce pas une indication ?

Le gars visait un numéro d’autre valeur à la grande loterie de la vie… Toujours empressé, toujours galant, il causait sérieusement, posément avec le père et la mère Deschamps et était en train de faire du même coup la conquête des parents et de la fille.

- Voulez-vous, demanda-t-il, m’accorder la première contredanse ?

Tout le monde à la fois dit oui et Rose rougit légèrement en le remerciant d’un sourire.

En attendant l’ouverture du bal, on fit un tour dans le pays. L’air devenait moins étouffant. Le bleu du ciel s’estompait au loin d’une imperceptible brume et par moments un souffle courait à la cime des arbres.

Grimpé dans une charrette, le violoneux essayait de mettre son instrument d’accord avec un piston féroce dont les notes rares et traînantes avaient surtout pour mission de marquer la mesure aux danseurs. Quand le piston demeurait impuissant, le violoneux venait à la rescousse. Et de sa voix suraiguë :

- En avant deux, criait-il. Balancez vos créatures !

Pierre avait quitté les camarades. Un seul, mis dans la confidence, l’accompagnait afin que ses assiduités près de la famille Deschamps ne fussent pas trop remarquées ou que les curiosités à l’éveil pussent au moins s’égarer. Et, tout en baguenaudant, on se renseignait de part et d’autre. Les Deschamps étaient d’Ormes, les Cauchois de Bacquepuis. Des voisins, autant dire. Tous fermiers de culture, mais avec du bien au soleil. Travailleurs vigilants, habiles charretiers, laboureurs émérites, ils étaient là sur un terrain familier et la conversation ne chôma pas. On avait trop de goûts communs pour ne pas s’entendre.

Le père Deschamps, attaché à son village, moins en contact que le jeune homme avec les choses du progrès s’extasiait sur les machines agricoles.

- Qué qu’on n’trouvera pas, j’vous l’demande ?

Et complétant son idée :

- Ah ! on n’est pas au bout d’l’esprit.

Encore haut sur l’horizon, le soleil commençait pourtant à allonger sur l’herbe du pré communal l’ombre des tilleuls centenaires. A cette ombre reposante et douce venaient de minute en minute se former de nouveaux groupes de danseurs et de curieux.

Les musiciens préludaient par de douteux accords. Les guinguettes étaient plus délaissées. Des invitations se faisaient, gauchement, auxquelles les filles répondaient avec bienveillance, mais non sans faire des manières, « comme les dames ». Tout s’arrangeait bientôt au petit bonheur, tant on était aise de se dégourdir les mollets. D’autant que cet enragé violoneux, avec ses appels endiablés, vous donnait des démangeaisons dans les jambes.

Dès le premier quadrille, Pierre Cauchois avait conquis la confiance de Rose. C’était un brillant danseur, prodigue d’entrechats et de passes, mais sûr de lui. Son pied frappant impérieusement le sol ramenait à la mesure les couples égarés en d’invraisemblables cadences - le grand Narcisse Touquet, entre autres, qui s’obstinait à partir à contretemps.

- C’est-y donc vrai que je vous conviens ? demandait, avec une timidité soudaine, le galant cavalier à sa mignonne danseuse.

- Mais oui, monsieur Pierre, avouait tout bas la petite Rose, frissonnante au bras du jeune homme.

- Alors c’est dit, on est des amis ?

- De bons amis.

- Et c’est promis, on s’épouse ?

- Oh ! soupirait la pauvre enfant, semblant mettre dans cette exclamation tout son coeur mais n’osant entrevoir déjà la suite du rêve…

N’importe, ils s’étaient compris et l’étreinte de leurs mains unies avait scellé leur promesse…

Quand, un peu étourdie par ces aveux échangés et ces demi-fiançailles, Rose alla rejoindre ses parents, le bal était encore plein d’entrain et de trémoussante gaieté. Les paysans lourdauds, excités par de hardies familiarités, enlevaient leurs danseuses à la force du poignet à la fin de chaque polka, en signe de virile conquête, et parfois leur prenaient goulûment un baiser en les reconduisant à leurs amies.

Mais Rose, troublée et ravie, renonçait à la fête. Elle avait besoin de se reprendre pour mieux goûter son bonheur.

En regagnant Ormes au petit trot de la jument grise ragaillardie par la fraîcheur du soir, Rose laissa le père et la mère deviser entre eux pour revivre dans le grand silence nocturne les heures enchantées de ce beau jour. Il y avait de la joie dans l’air et le ciel semblait sourire à ses projets en lui montrant là-haut un chemin semé d’étoiles.

Des murmures caressants, des mots divins lui venaient aux oreilles, elle ne savait d’où. Et aussi, comme une obsession, cette exquise strophe naïve de la chanson populaire :

            Enfin, vous voilà donc,
            Ma belle mariée,
            Enfin vous voilà donc
            A votre époux liée
            Avec un long fil d’or
            Qui ne se rompt qu’à la mort.

Et longuement, ingénûment, la petite tête enamourée bâtissait des châteaux qui n’étaient pas en Espagne.

La demande faite, les renseignements pris, il fallut s’occuper de la noce et arrêter le jour des accordailles.

Une seule chose faisait reculer la date du mariage : le trousseau incomplet encore et qu’il fallait terminer en toute hâte. Pourtant, malgré le désir des fiancés de gagner du temps, on dut fixer la grande cérémonie aux alentours de Pâques.

Dans les mariages villageois, le trousseau a une importance considérable. On n’a pas l’habitude de s’adresser pour cela aux magasins des villes « qui ne font que du tire-l’oeil ». On veut de la qualité. On l’achète en détail, morceau par morceau, on y travaille aux moments perdus, on le brode aux veillées et, quand la fille en âge de « s’établir », le trousseau constitué en capital représente souvent la moitié de la dot, sinon plus.

Peu à peu, mordant chaque soir sur la nuit, on compléta la corbeille. Draps, chemises, serviettes, nappes, mouchoirs s’y entassèrent tour à tour et, quand la mère Deschamps eut pris le compte des douzaines et tout vérifié, on convoqua les laveuses pour la grande lessive.

Sur les hauts plateaux normands éloignés de tout cours d’eau, les époques de « lessive » marquent un événement dont le retour n’a lieu qu’une ou deux fois dans l’année. On s’y prépare une semaine d’avance pour ne terminer qu’un mois après. Mais quand la lessive se pare d’un trousseau de mariée, tout le village est en rumeur. Des curiosités s’éveillent, des questions se posent, des commentaires plus ou moins bienveillants alimentent les propos des commères. La corbeille de noce sert de base à l’évaluation de la fortune et les langues se délient. Parfois dédaigneux, souvent jaloux, les voisins mordent ou égratignent.

- En font-y des embarras pour donner « ça » à leur fille !

*
* *

Un beau matin, l’équipe des six laveuses partit donc, à une lieu de là, pour la fontaine et se mit lestement au travail.

Au plus fort de l’ouvrage, un coup de tonnerre éclata.

Dans le ciel clair, de lourds nuages montaient, lisérés d’or du côté du soleil, mais gros de menaces. Malgré la fraîcheur du jour, il soufflait un vent d’orage. Des éclairs se succédaient suivis de grondements rapprochés. Et bientôt commença l’averse.

D’abord on n’y prit pas garde. On en avait vu d’autres, on ne fondrait pas comme un morceau de sucre. Puis, on pouvait tenir cinquante sous l’abri. Aucune inquiétude. Il n’y avait qu’à attendre.

Pourtant la pluie cinglait de tous côtés et commençait à filtrer par les planches disjointes. Le toit craquait sous la rafale. Déjà, trempées jusqu’aux chevilles, les femmes prenaient peur et s’en allaient, une par une, deux par deux, chercher refuge à la guinguette voisine.

On fit à la hâte des paquets de linge sur le bord du lavoir et bientôt tout le monde fila vers le proche débit dont les laveuses faisaient leur habituelle auberge. Là, on reprit ses sens devant le feu de broussailles. Pour se remettre tout à fait d’aplomb, on commanda du café et des petits verres. Après ce fut la tournée de la patronne, le mère Perreux se connaissant à amorcer la pratique. Les tasses de café se suivaient à la ronde, aromatisées à souhait, car dans ce déchaînement d’ondées et de bourrasques on était bien obligé, n’est-ce pas ? pour se rassurer, de forcer un peu sur le « gloria » aux quatre épices.

Les joyeux propos, les farces imprévues, les contes rabelaisiens faisaient oublier le mauvais temps. Les bons mots partaient en fusées. Pourtant, quand venait un coup de tonnerre plus sec, de larges signes de croix pleins d’effroi coupaient soudain le tumulte des voix et des rires - qui reprenaient aussitôt après.

On attaqua les dominos. Des parties s’engagèrent, bruyantes et acharnées, jusqu’au moment où l’une des femmes, ayant mis le nez dehors, déclara :

- Y n’pleut pus.

Ce fut le branle-bas général. On lâcha la partie et le bataillon déguerpit au galop vers la fontaine, animé d’une nouvelle ardeur et prêt à rattraper le temps perdu.

Hélas ! un lamentable spectacle l’attendait au lavoir.

Le petit ruisseau de rien, grossi par l’orage - ce traître orage de février plus violent que ceux de l’été - était devenu un torrent fougueux. Les eaux de la plaine lâchées en écluse dans l’étroit vallon avaient coulé là comme dans un entonnoir, balayant tout sur leur passage. La furie du flot avait fait place nette autour du bassin et les piles de linge entraînées par le courant s’en allaient au loin, à la dérive…

Le beau trousseau, le trousseau de la mariée mis de côté par les laveuses pour être l’objet de soins spéciaux avait particulièrement souffert de la crue et flottait, dispersé, tout le long de la rivière.

Pas loin de la source, les draps, formant barrage, s’étaient accrochés à la première haie… Les serviettes, plus légères, avaient franchi l’obstacle et continué leur folle promenade. Les torchons en débandade traînaient, pendant des centaines de mètres, dans les roseaux. Quant aux chemises de noce, souples et fines, elles avaient suivi au fil de l’eau les méandres de la rivière, s’accrochant aux buissons, se déchirant aux épines, laissant de-ci de-là quelque morceau aux saules de la rive…

C’était un désastre.

Et ce fut, à un kilomètre en aval, une surprise peu banale pour le garde du moulin de trouver ce soir-là deux jolis pantalons brodés claquant au vent, comme des drapeaux blancs, dans les arbres…

Bref, après des recherches sans nombre et des explorations sans fin, on repêcha le long des berges le trousseau vagabond, dont il fut impossible, d’ailleurs, de reconstituer certaines pièces capitales.

Les couturières d’Ormes, dûment informées, se remirent à l’oeuvre, reprisant dur, rajustant ferme, complétant les séries entamées. Mais, au grand dommage des amoureux, las du carême, tout cela demanda plus d’un mois.

Et voilà pourquoi la petite Rose Deschamps, qui devait convoler à Pâques, ne se maria qu’à la Trinité.


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