CABOULLET, Jean-Jacques : Dissertation sur le cancer de l'estomac présentée et soutenue à la Faculté de Médecine de Paris, le 3 avril 1817, pour obtenir le grade de Docteur en médecine.- A Paris : de l'imprimerie de Didot jeune, imprimeur de la Faculté de Médecine, 13 rue des Maçons-Sorbonne, 1817.- 27 p. ; 27 cm.- (N°51).
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Dissertation sur le cancer de l'estomac
Présentée et soutenue à la Faculté de Médecine de Paris,
le 3 avril 1817, pour obtenir le grade de Docteur en médecine

par
Jean-Jacques CABOULLET, de Lisieux,
Département du Calvados,
Ex-Chirurgien au cent cinquante-cinquième régiment de Ligne ;
Elève de l'École pratique ; Bachelier ès-lettres.

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In re igitur tam gravi, nempè in instituenda hâc morborum historiâ,
non oportet mentem nostram à rerum nexu, ut poetæ faciunt, solvere,
et quàlibet spatiari, sed ingenium rebus submittere, naturam parendo
vincere, et idonea quæ ipsa loquitur diligenter addiscere
.
BAGLIVI, liv. 2.

 
 
A MA MÈRE.
Faible tribut de reconnaissance et d'amitié à celle
dont les sacrifices m'ont mis dans le cas de lui dédier ce premier Essai.

A
MONSIEUR VAUQUELIN,
Chevalier de la Légion-d'Honneur ;
Professeur de Chimie à la Faculté de Médecine et au Muséum d'Histoire naturelle ;
Membre de l'Institut, de plusieurs Sociétés savantes de France et étrangères,
etc., etc.
A MON COUSIN
MONSIEUR PHILIPPE DE BEAUMONT,
Chevalier de Saint-Louis.
Comme un témoignage de respect, d'attachement
et de reconnaissance
.
J. J. CABOULLLET.
 
 
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INTRODUCTION

Le mot cancer, signifie proprement, en grec comme en latin, un crâbe, une écrevisse, parce que, dans le principe, on donnait ce nom à une tumeur des mamelles, dont l'ulcération hideuse présentait, par l'engorgement des vaisseaux sanguins et lymphatiques voisins, quelque ressemblance avec un crâbe dont les pattes seraient étendues. (M. Nysten, Dictionnaire de Médecine).

Aujourd'hui on appelle cancer un genre particulier d'altération organique, qu'il est, comme l'observait justement Peyrilhe, aussi difficile de définir que de guérir.

Mais cette difficulté provient en grande partie, ce me semble, de ce qu'on a désigné sous le nom générique de cancer, au moins deux sortes de dégénérescences, qu'on regarde comme des variétés, parce que l'une succède le plus ordinairement à l'autre ; je veux parler du squirrhe et de la matière cérébriforme ou encéphaloïde de M. Laennec.

Quelques anatomistes ont aussi désigné cette dernière dégénérescence sous le nom de carcinome, bien que cette dégénération soit presque généralement regardée comme synonyme de l'expression générique cancer. J'observerai cependant qu'il est douteux que toutes les tumeurs, dites carcinomateuses soient de véritables cancers.

Cette thèse a particulièrement pour sujet le cancer de l'estomac ; mais il m'a paru indispensable d'offrir, dans une première section, quelques considérations sur les phénomènes locaux et généraux de la dégénérescence cancéreuse. Dans la seconde section, j'examinerai les causes ordinaires de cette dégénérescence, et en particulier celles qui donnent lieu au cancer de l'estomac. Dans la troisième, j'exposerai les symptômes de cette dernière maladie, son diagnostic et le prognostic qu'on doit en porter ; j'indiquerai aussi le résultat des ouvertures de cadavres. Dans la quatrième section, je m'occuperai du traitement ; enfin je rapporterai deux observations.

 
 
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DISSERTATION SUR LE CANCER DE L'ESTOMAC
 
SECTION PREMIÈRE
Phénomènes locaux de la Dégénérescence cancéreuse,
symptômes de cette affection devenue générale.

LA dégénérescence cancéreuse présente, comme nous l'avons établi précédemment, deux variétés, le squirrhe, et la matière cérébriforme : nous allons examiner successivement chacune de ces altérations.

Le squirrhe, que quelques auteurs ont appelé l'enfance du cancer, parce qu'effectivement c'est par lui que commence le plus souvent l'affection cancéreuse ; le squirrhe, dis-je, lorsqu'on l'examine, offre un tissu dense, d'un blanc bleuâtre ou grisâtre, demi-transparent quand il est divisé en lames minces, d'une consistance qui varie depuis celle du cartilage ou du fibro-cartilage jusqu'à celle du lard, dont il présente l'aspect. Ce tissu n'affecte point une disposition linéaire, mais se présente sous forme de lobules ; il semble composé d'un tissu fibreux et cellulaire pénétré d'albumine. Quelques auteurs ont avancé que le squirrhe ne rétrogradait jamais vers l'organisation primitive ; d'autres ont prétendu qu'il était susceptible de résolution ; mais, quoi qu'il en soit, sa marche n'est point déterminée : tantôt elle est si aiguë, tantôt elle est chronique ; la maladie semble même, dans quelques cas, stationnaire : quelquefois le squirrhe amène la mort, sans passer à d'autres altérations ultérieures, mais le plus souvent il devient le siége d'un travail intérieur qui ramollit son tissu, lequel prend par degrés la consistance d'une gelée pour constituer la deuxième variété ou la matière cérébriforme ; ou bien il tombe en gangrène, et peut, dans certains cas, être expulsé en totalité, ainsi que M. le professeur Richerand en cite un exemple heureux dans sa Monographie chirurgicale.

Le squirrhe, indolent dans son principe, fait éprouver dans la suite des douleurs lancinantes. Tous nos organes peuvent primitivement ou consécutivement en devenir le siége ; il semble pourtant affecter de préférence les parties tout à la fois sensibles et abondamment pourvues de vaisseaux lymphatiques.

L'âge appelé critique, c'est-à-dire, où l'homme comme la femme deviennent impropres à la reproduction, est l'époque de la vie la plus favorable à sa formation. Il survient tantôt spontanément ; tantôt il succède à un engorgement de cause externe, scrophuleux, vénérien, ou autre ; la matière cérébriforme succède le plus souvent à la dégénération squirrheuse, dans certains cas cependant, elle se manifeste à priori. Elle indique ordinairement une altération profonde du système, et survient dans les dernières périodes de l'affection cancéreuse. Cette matière est, dans le plus grand nombre des cas, disposée en lobules et pénétrée d'un grand nombre de vaisseaux dilatés, qui se déchirent facilement. En général, elle ressemble assez, par sa couleur et par sa consistance, au cerveau du nouveau-né, d'où dérive le nom qu'elle porte. Mais tôt ou tard un travail intérieur, une sorte de fermentation convertit cette matière en une bouillie noirâtre, fétide et âcre, laquelle se fait bientôt jour au-dehors, quand le siège du mal n'est pas trop éloigné de la peau, et donne lieu à des ulcérations hideuses, entourées de veines variqueuses, de bords durs, ridés, gonflés, inégaux, renversés ou tournés en dedans, et dont le fond, d'où s'écoule une humeur sanieuse et fétide qui excorie les parties voisines, est fongueux, inégal, de couleur cendrée, livide ou noire.

Ces deux variétés de dégénérations cancéreuses existent rarement isolément ; le plus souvent elles sont réunies pour constituer les tumeurs cancéreuses ; souvent même ces dernières contiennent en outre des corps fibreux, des tubercules, des mélanoses, des transformations cartilagineuses, osseuses, etc.

La dégénérescence cancéreuse s'offre tantôt sous forme de tubercules qui se développent au milieu de nos parties ; d'autres fois, elle envahit nos organes et les affecte en partie ou en totalité ; elle succède dans certains cas à des ulcérations, en apparence bénignes, mais dont la terminaison funeste décèle la nature.

Mais, quoi qu'il en soit, rarement le désordre est local : les phénomènes locaux que nous avons examinés sont le plus ordinairement accompagnés d'un ensemble de symptômes généraux, que MM. Bayle et Cayol ont appelé cachexie cancéreuse, qu'il ne faut point confondre avec la diathèse cancéreuse, ainsi que l'observent les habiles médecins que je viens de citer. Voici le caractère de cette cachexie.

Il se manifeste ordinairement, mais en général fort tard, une fièvre qui manque quelquefois entièrement. Cette pyrexie n'est point continue avec un ou deux paroxysmes chaque jour, comme celle qui a lieu dans la cachexie tuberculeuse ; mais elle revêt le type d'une fièvre intermittente erratique sans frissons ; elle est pour l'ordinaire accompagnée de douleurs vagues dans les membres, et quelquefois de véritables douleurs ostéocopes. Les digestions sont pénibles ; la peau est sèche, et d'un jaune terne qui diffère également du teint blême des phthisiques, et de la couleur jaune pain d'épice qu'on remarque chez les sujets affaiblis par une fièvre ancienne ; on exprime en général cette couleur de la peau en disant qu'elle est jaune plombée : les os acquièrent une friabilité remarquable. Mais quel que soit l'état de marasme où se trouvent réduits les malades, jamais la maigreur et le dessèchement des chairs, si l'on peut s'exprimer de la sorte, ne sont portés aussi loin que dans la cachexie tuberculeuse, à l'exception toutefois des cas où les malades meurent d'inanitions ; ce qui est (soit dit en passant) assez rare, même dans les cancers de l'oesophage ou de l'estomac. Les glandes lymphatiques sont engorgées, les tissus mous, flasques, et tendent à l'oedème plutôt qu'au dessèchement, ce qui fait que l'hydropisie est une suite assez fréquente de la cachexie qui nous occupe. Les malades sont en général en proie à un malaise universel, à des douleurs vagues, aux convulsions et à l'insomnie. La perte de l'odorat, l'ophthalmie chronique et la toux, désignées par la plupart des auteurs comme des symptômes caractéristiques de la cachexie cancéreuse, sont, selon MM. *Bayle* et *Cayol*, des épiphénomènes assez rares.

 
SECTION II.
Causes de la dégénération cancéreuse, et en particulier du Cancer de l'estomac.

Les causes occasionnelles du cancer peuvent être divisées en locales et en générales. Parmi ces dernières se font particulièrement remarquer les affections morales tristes, les chagrins prolongés, l'abus des plaisirs vénériens, le célibat, la stérilité, la suppression de quelque évacuation, soit naturelle, soit accidentelle, ou artificielle, comme les menstrues, les hémorrhoïdes, les cautères, les sétons, etc. Parmi les causes locales, on range les coups, les froissemens, les phlegmasies aiguës ou chroniques, les engorgemens, les ulcères de toute espèce, les affections siphilitiques, dartreuses, scrophuleuses ; une excitation permanente et souvent renouvelée, comme celle qui résulte d'une pression habituelle exercée sur une partie sensible, de l'application intempestive des caustiques. Mais quelle que soit l'influence que ces causes aient sur la production du cancer, elles seraient le plus souvent inefficaces, s'il n'existait chez les sujets soumis à leur action une certaine disposition inconnue dans sa nature, puisqu'elle ne se manifeste par aucun signe extérieur, et qui cependant exerce un tel empire, que l'affection cancéreuse peut, avec cette disposition, se développer spontanément.

On a donné le nom de diathèse cancéreuse à cette singulière disposition. C'est à elle qu'il convient de rapporter la plupart du temps le cancer de l'estomac, dont néanmoins les causes déterminantes les plus communes sont, l'abus des émétiques, des purgatifs, du vin et des boissons spiritueuses, prises à jeun ; une compression forte et long-temps soutenue sur la région épigastrique, les coups, les chutes sur cette partie. Certaines époques de la vie et certaines professions semblent aussi avoir quelque influence sur la production du cancer de l'estomac : c'est ainsi que cette maladie ne se développe jamais avant l'âge de vingt-cinq ans, mais qu'on l'observe le plus ordinairement de quarante à soixante-dix ; et qu'elle attaque le plus souvent les brodeurs, les fabricans de dentelle, les peintres, les tanneurs, les chapeliers, les écrivains publics, les tailleurs, et en général tous ceux qui, pour exercer leur profession, sont obligés de se pencher en avant (1).

 
SECTION III.
Symptômes du Cancer de l'estomac.

Les symptômes du cancer de l'estomac présentent des différences, suivant les divers degrés de cette maladie, ou suivant que son siége exclusif est au cardia, au pylore, ou dans quelque autre partie de l'estomac. Le malade n'éprouve d'abord qu'une sorte de malaise, et quelquefois même un sentiment agréable dans la région épigastrique, qui se fait particulièrement sentir lors de la vacuité de l'estomac. Ces premiers phénomènes font place, au bout d'un temps plus ou moins long, à une douleur sourde, gravative et profonde, qui, devenant de plus en plus vive et continue, semble s'étendre quelquefois comme par une sorte d'irradiation dans la direction de l'oesophage, des hypochondres et de l'abdomen, et se manifeste principalement à jeun, mais surtout après le repas, ou lorsque le malade s'est livré à quelque affection morale ; mais les symptômes se bornent rarement à la partie affectée : car, comme le disait HIPPOCRATE, confusio ventriculi, omnium confusio. C'est pourquoi les malades ressentent une sorte d'anxiété, et quelquefois de véritables douleurs dans la région lombaire et la colonne rachidienne. Il se développe dans l'estomac et dans tout le canal digestif une grande quantité de gaz inodores ou fétides qui occasionnent des rapports, des borborygmes et des coliques plus ou moins vives : il survient des vomissemens de matières glaireuses, mélangées souvent avec les alimens et les boissons qu'a pris le malade. Ces vomissemens se manifestent plus ou moins promptement après le repas, suivant les circonstances, comme nous le dirons plus bas. Il y a ordinairement constipation. En palpant l'abdomen, on découvre assez ordinairement dans la région épigastrique une tumeur dure plus ou moins volumineuse, inégale ou unie, mobile ou adhérente aux parties voisines, indolente ou peu sensible quand on la presse.

Tels sont les symptômes du cancer de l'estomac dans la première période de cette maladie : mais ces phénomènes morbides, qui ne revenaient qu'à des intervalles plus ou moins longs, acquièrent peu à peu plus d'intensité, et deviennent habituels ; la tumeur épigastrique se ramollit et disparaît quelquefois en entier ; les vomissemens, qui ne se manifestaient guère dans le principe qu'après les repas, et par lesquels les malades ne rendaient que les boissons et les alimens qu'ils avaient pris, deviennent fétides et fuligineux, et reviennent sans cause externe manifeste. L'appétit, qui se soutenait entre les vomissemens, se perd entièrement ; le malade supporte avec peine le jus de quelques viandes succulentes qu'il a mâchées ; les forces diminuent ; un hoquet insupportable et une insomnie rebelle le tourmentent ; une couleur jaune de paille se répand sur le visage ; l'amaigrissement ou une espèce de bouffissure surviennent ; il se manifeste un commencement d'oedème autour des malléoles ; la constipation fait place à une diarrhée colliquative ; le pouls, qui, dans la première période n'offrait seulement qu'un peu de rareté et de concentration au moment des douleurs, acquiert de la fréquence ; enfin le malade, réduit au dernier degré de marasme, finit par succomber. Telle est la deuxième période et la terminaison du cancer de l'estomac.

Lorsque le cancer de l'estomac a son siége exclusif au pylore, les vomissemens n'ont lieu qu'un certain temps après le repas ; alors les matières introduites dans l'estomac et celles que secrète l'intérieur de ce viscère s'y accumulent, le distendent quelquefois énormément avant d'occasionner le vomissement ; alors aussi la situation de la tumeur que nous avons mentionnée plus haut est au côté droit de l'épigastre, entre les côtes asternales et l'ombilic.

Si la maladie affecte spécialement ou exclusivement le cardia, point de tumeur perceptible à l'épigastre ; la douleur se fait alors particulièrement sentir à la partie supérieure du creux de l'estomac ; la déglutition est parfois difficile, les vomissemens surviennent immédiatement après le repas, et quelquefois les alimens reviennent par la bouche sans avoir pu pénétrer dans l'estomac. Certains malades rendent de temps à autre des gorgées de mucosités semblables à de la salive.

Si le cancer de l'estomac n'affecte ni le pylore ni le cardia, il est rare alors, si ce n'est dans le principe de la maladie, que les malades vomissent ; ou bien, lorsque le squirrhe a contracté des adhérences avec les parties voisines, mais quand la dégénération occupe la totalité de l'estomac, la douleur est presque continuelle, et se propage de temps à autre dans tout l'abdomen ; les vents et les borborygmes tourmentent sans relâche le malade ; les alimens sont vomis par petites gorgées et sans effort ; ils paraissent sortir par regorgement ; ils sont presque toujours mêlés à un liquide mousseux, blanchâtre, ou grisâtre.

Mais quelque fondées que soient les assertions générales que nous venons d'émettre, nous dirons, en terminant cet exposé des symptômes du cancer de l'estomac, avec MM. Bayle et Cayrol, qu'il y aurait souvent de la témérité de vouloir déterminer le siége positif de l'affection en s'en rapportant aux phénomènes énoncés plus haut.

Diagnostic.

Malgré l'exposition que nous venons de faire des symptômes du cancer de l'estomac, le diagnostic de cette affection est souvent très-difficile à établir ; car outre que, dans certains cas, les symptômes les plus caractéristiques, tels que les vomissemens, la tumeur, la douleur épigastrique, la dyspepsie, ne se manifestent pas, on peut encore confondre cette maladie, lors même de l'existence des symptômes mentionnés, avec un grand nombre d'autres affections, soit que ces dernières simulent le cancer de l'estomac, soit que celui-ci se présente sous l'appareil des symptômes de quelques autres maladies. Ainsi, comme l'observent MM. Bayle et Cayrol, la toux sèche ou accompagnée d'expectoration muqueuse qui se remarque fréquemment dans le squirrhe de l'estomac, peut faire prendre cette maladie pour une phthisie pulmonaire, si surtout, dans ce cas, les symptômes essentiels de l'affection principale manquent. De même, lorsque la tumeur squirrheuse est située au-devant de l'aorte ou du tronc céliaque, soulevée par les battemens de ces artères, elle peut être prise pour un anévrisme : il faut alors bien se rappeler les circonstances commémoratives, et faire une analyse exacte des symptômes qu'éprouve le malade, pour n'être point induit en erreur.

Quant aux maladies qui peuvent simuler le cancer de l'estomac, nous rangerons certaines tumeurs formées par des vents accumulés dans une portion du canal intestinal dilatée : ces tumeurs, qu'on peut reconnaître quand on palpe l'abdomen, sont dures, arrondies, occasionnent des douleurs très-vives, une anxiété inexprimable, de l'agitation, de l'insomnie ; mais ces phénomènes, qui se renouvellent quelquefois très-souvent chez certaines personnes, se dissipent ordinairement au bout de quelques heures par une éruption de vents ; et d'ailleurs, dans cette circonstance, absence des symptômes généraux de la cachexie cancéreuse.

Il se développe quelquefois dans l'abdomen des tumeurs de diverses natures, qui, coïncidant, dans certains cas, avec des vomissemens spasmodiques, peuvent induire le médecin en erreur en lui faisant soupçonner un squirrhe à l'estomac. Le diagnostic, dans cette circonstance, ne laisse pas de présenter de grandes difficultés, et ce n'est que par un examen attentif et souvent renouvelé qu'on peut acquérir quelques données certaines à cet égard.

La tumeur que l'on perçoit à travers les parois de l'abdomen, dans la région du pylore, est quelquefois formée par un calcul biliaire retenu dans la vésicule du fiel, ou dans les canaux excréteurs du foie. Ces calculs ordinairement accompagnés de coliques, de constipation, d'amaigrissement, peuvent simuler le cancer stomachique. Dans cette occurrence cependant, les déjections sont blanchâtres ; les matières du vomissement ne sont presque jamais noirâtres, et la peau prend la couleur jaune propre aux ictériques, bien différente de celle qu'on remarque dans la cachexie cancéreuse. Mais, ainsi que Stoll en cite une observation, le cancer de l'estomac peut exister conjointement avec l'obstruction du canal cholédoque par une concrétion biliaire, ce qui rend le diagnostic bien difficile.

Il est quelquefois impossible de distinguer le squirrhe de l'estomac des phlegmasies chroniques de ce viscère, lorsque surtout ces dernières durent depuis long-temps, qu'elles ont occasionné le marasme, et qu'elles déterminent des vomissemens noirâtres.

On peut, il est vrai, présumer une phlegmasie chronique, I.° si la malade a de la fièvre ; 2.° si les remèdes anti-phlogistiques produisent des effets avantageux ; 3.° si la maladie a débuté tout à coup par des vomissemens, et si ces vomissemens sont tellement rapprochés, que l'estomac semble ne pouvoir supporter la présence des alimens ; 4.° si, malgré l'amaigrissement du malade, on ne sent point de tumeur à l'épigastre ; 5.° si enfin cette couleur jaune-paille, caractère de la cachexie cancéreuse, n'est point répandue sur l'habitude du malade. Mais il faut le dire, tous ces signes ne fournissent que des probabilités : heureusement la méprise n'est pas fâcheuse ; l'une de ces maladies n'est souvent que la cause ou la suite de l'autre, et toutes deux réclament les mêmes soins.

L'estomac est quelquefois le siége de contractions spasmodiques qui déterminent des vomissemens simulant quelquefois ceux que l'on observe dans le cancer de l'estomac, d'autant mieux que ces vomissemens peuvent amener le marasme et la mort. Il faut, dans cette circonstance, pour éviter l'erreur, considérer avec soin les causes qui ont occasionné la maladie, les symptômes qui ont signalé son invasion.

Dans le cancer de l'estomac, la sensibilité de ce viscère, pervertie de mille manières, donne lieu aux phénomènes les plus singuliers : telle substance alimentaire qui avait toujours été digérée avec facilité provoque les nausées et les vomissemens ; tandis qu'un autre aliment, en apparence beaucoup plus indigeste, ne détermine aucun de ces accidens. L'homme qui aimait le vin et l'eau-de-vie éprouve, sur la fin de la maladie, une répugnance invincible pour ces boissons. Un phénomène bien plus inexplicable, c'est le choix que l'estomac paraît faire entre plusieurs substances qu'on y introduit en même-temps, et la faculté qu'il a de rejeter les uns en conservant les autres, malgré l'état de mélange où elles doivent se trouver nécessairement dans sa cavité. On voit quelquefois des malades qui vomissent, peu de temps après le repas, des alimens qu'ils ont pris la veille, et même plusieurs jours auparavant, sans rejeter ceux du dernier repas. Lorsque de pareilles anomalies ont lieu, il faut convenir que le diagnostic est très-difficile ; tout naturellement on soupçonne une affection nerveuse de l'estomac, mais tôt ou tard la mort du sujet et l'ouverture du cadavre, quand elle est possible, font reconnaître la véritable nature de l'affection. On peut cependant, dans cette circonstance, pour assurer son diagnostic, s'aider des symptômes de la cachexie cancéreuse, qui ne manquent guère de survenir.

Prognostic.

D'après tout ce que nous avons dit jusqu'ici sur le cancer de l'estomac, on peut voir que c'est une maladie extrêmement fâcheuse, et que par conséquent le prognostic de cette affection, quand elle est reconnue, ne saurait être favorable dans aucun cas. Il doit cependant un peu varier, suivant certaines circonstances, comme l'âge du malade, son sexe, son tempérament, sa manière de vivre, l'époque de la maladie, les symptômes qu'elle présente ; mais il est inutile d'entrer dans aucun détail à cet égard. Passons à l'autopsie du cadavre.

Autopsie du cadavre.

Nous avons examiné, dans la première section de cette dissertation, quelles sont les dégénérescences qui constituent les masses ou les tumeurs cancéreuses, et cela devait être ainsi ; car il nous semble qu'il est indispensable d'étudier d'abord ces dégénérations séparément et dans leurs diverses périodes, pour mieux les reconnaître dans l'état de mélange où elles se trouvent presque toujours. Il s'agit donc maintenant de considérer d'une manière générale l'état où se trouve l'estomac des personnes qui ont succombé au cancer de cet organe.

L'estomac présente un volume plus ou moins considérable que dans l'état de santé, suivant que le cancer affecte le pylore ou les autres parties de ce viscère. Dans ce premier cas, il est ordinairement fort dilaté ; dans le second, au contraire, sa capacité est plus ou moins diminuée. Cet organe est quelquefois libre ; d'autres fois il est adhérent aux parties voisines. Sa cavité est ordinairement remplie d'un fluide noirâtre uni à une certaine quantité d'alimens plus ou moins altérés ; la surface interne de ce viscère présente un ou plusieurs ulcères couverts de chairs fongueuses, blanchâtres, grisâtres ou noirâtres, et entourés de bords durs, épais et renversés, et de veines dilatées. La portion de l'estomac qui sert de base à ces ulcères est dure, plus ou moins épaisse : quand on l'incise, on reconnaît qu'elle est formée de la matière squirrheuse seule ou mélangée avec une certaine quantité de matière cérébriforme plus ou moins ramollie. L'étendue de la portion dégénérée varie depuis la largeur de l'ongle jusqu'à la totalité des parois de l'estomac ; le plus ordinairement elle égale la largeur de la paume de la main ; son épaisseur est variable depuis quelques lignes jusqu'à deux ou trois travers de doigts ; sa surface interne est plus ou moins saillante, inégale, et anfractueuse, ordinairement recouverte d'ulcères, comme nous le disions tout à l'heure ; mais lors même qu'elle n'est pas ulcérée, on y observe, disent MM. Bayle et Cayol, une dépression tout-à-fait semblable à celle que produit un coup de marteau sur une masse de plomb. Les membranes muqueuse et musculaire, quoique complètement dégénérées, sont ordinairement distinctes, pourvu que le squirrhe ne soit pas trop ramolli. La première est souvent d'un blanc mat et d'un tissu homogène ; la seconde est en général plus épaisse, plus ferme, et d'un blanc azuré. Lorsqu'une seule des deux membranes est dégénérée, c'est ordinairement la musculaire. Il est très-rare que le cancer soit borné à la membrane muqueuse. La membrane séreuse ne participe presque jamais à la dégénérescence ; cependant l'ulcère perce quelquefois de part en part les tuniques de l'estomac ; et si, dans ce cas, la masse squirrheuse a contracté des adhérences avec les parties voisines, ce viscère peut communiquer avec le colon, ou avec différens foyers ayant leur siége dans le foie, les parois abdominales, le tissu cellulaire des environs du pancréas, etc. L'affection de l'estomac se communique aussi fréquemment aux organes voisins avec lesquels ce viscère a contracté des adhérences. Dans certains cas, c'est par les parties adjacentes qu'a commencé l'affection cancéreuse, qui de proche en proche est parvenue jusqu'au ventricule. Nous ne dirons rien des autres parties du corps ; elles offrent en général des phénomènes que nous avons exposés en parlant de la cachexie cancéreuse.

 
SECTION IV.
Traitement du Cancer de l'estomac.

Dans le traitement du cancer de l'estomac, la première chose à laquelle il convient d'abord de procéder, est la recherche exacte des causes occasionnelles qui ont pu donner lieu à la maladie. Ainsi, si le malade est adonné aux liqueurs spiritueuses, il faut lui faire envisager les dangers auxquels l'expose une aussi funeste habitude, afin qu'il se hâte d'y renoncer ; mais on réussit bien rarement. S'il s'agit d'un artisan dont les travaux nécessitent une pression habituelle sur la région épigastrique, il faut lui conseiller de changer de profession. Si le malade était sujet à des hémorrhoïdes, ou à quelques autres hémorrhagies habituelles qui se sont supprimées, ou bien, s'il y a suppression d'exanthêmes chroniques, il faut employer les moyens propres à rappeler ces diverses affections. Si elle a débuté chez une femme à l'époque de la cessation des règles, on peut espérer de ralentir ses progrès par la saignée ou les dérivatifs. Si enfin il paraît raisonnable de l'attribuer à des affections morales tristes, le traitement, dans ce cas, doit être plutôt moral que pharmaceutique. Aussi le médecin qui joint à ses connaissances médicales le talent de la parole est beaucoup plus utile dans cette malheureuse circonstance auprès de son malade que celui qui, quoique fort instruit, ne possède point l'art de persuader. C'est ce qui a fait dire à Baglivi, lib. 1, chap. 14, p. 155 : Medicus namque in sermone potens, et artium suadendi peritissimus tantam vim dicendi facultate medicamentis astruit, et tantam doctrinæ suæ finem in ægro excitat, ut interdùm vel abjectissimis remediis difficiles morbos superaverit ; quod medici doctiores, sed in dicendo languidi, molles, ac penè mortui, nobilioribus pharmacis præstare non potuerunt. Le médecin emploiera donc dans cette occurrence tous les moyens que sa sensibilité pourra lui suggérer pour relever le courage abattu du malade, et dissiper les idées sinistres qui l'assiégent. La musique, cet art enchanteur, qui émeut si diversement l'âme suivant le caractère de l'harmonie, pourrait être utilement mis en usage pour parvenir au même but. On peut rapporter aussi à ce moyen de guérison les douces sensations que font éprouver le récit de nouvelles heureuses, l'enjouement de la conversation, l'agréable tableau d'une nature variée.

A ces différens moyens adaptés chacun aux causes occasionnelles du cancer de l'estomac il faut joindre certains remèdes généraux vantés dans le traitement des maladies cancéreuses. Parmi ces remèdes, on remarque surtout les extraits de jusquiame et de ciguë. Ce dernier a surtout été préconisé par Stork, Tissot, et M. Fouquier, qui assurent en avoir retiré d'excellens effets. MM. Bayle et Cayol ont aussi avancé que les extraits de jusquiame et de ciguë leur ont paru en général les remèdes les plus efficaces, sinon pour guérir, du moins pour pallier le squirrhe de l'estomac. Dans les premiers temps de la maladie, ajoutent ces auteurs, on peut joindre l'usage d'une tisane préparée de la manière suivante : prenez salsepareille et squine, de chaque une demi-once ; faites bouillir dans suffisante quantité d'eau pour obtenir un demi-litre de tisane, après cinq ou six heures d'ébullition. Lorsque les malades se plaignent de douleurs vives, et d'une pesanteur habituelle dans la région épigastrique, on prescrit souvent avec avantage l'eau de fleurs d'oranger, les pilules d'extrait gommeux d'opium, quelques verres d'eau de Seltz dans le courant de la journée, et l'usage de la bière au lieu de vin pendant le repas. Comme tous ces remèdes ne conviennent pas à toutes les constitutions, on les emploie d'abord séparément et à faible dose, pour s'assurer de leurs effets ; puis on augmente la quantité par degrés ; on les combine, on les tempère les uns par les autres. C'est par une suite de tâtonnemens faits avec prudence qu'on peut parvenir à un traitement efficace dans ces cruelles maladies, où les indications sont si souvent obscures. Mais il ne faut tenter aucun remède qui ne soit en rapport avec la nature de la maladie. Selon M. le professeur Pinel, l'usage des substances mucilagineuses ou sucrées, prises en petite quantité et souvent répétées, à titre d'alimens, sont les seuls moyens qui rendent long-temps stationnaires le squirrhe du cardia et du pylore, surtout dans les deux premières périodes. Les médicamens à prendre à l'intérieur se réduisent à de légers calmans et à de doux narcotiques, dont on seconde les effets par l'usage des bains tempérés. Le professeur Peyrilhe ne cessait de répéter dans ses cours que, dans le principe d'un engorgement glandulaire, on pouvait prévenir son ulcération en détruisant, au moyen des narcotiques, la sensibilité de la partie ; et il citait plusieurs observations où l'opium lui avait réussi. C'est aussi, ce nous semble, la seul méthode de traitement qui convienne dans le cancer de l'estomac. On peut rapprocher des opiacés l'infusion de feuilles de belladone, vantée par le professeur Lambergne de Groningue. Mais nous ne dirons rien de l'aconit, du fenouil d'eau, du laurier-cerise, préconisés par quelques auteurs ; et nous ne nommerons que pour les proscrire les préparations saturnines et arsenicales, l'acétate de cuivre, etc., remèdes prônés par quelques médecins contre le cancer, mais évidemment dangereux dans le cancer de l'estomac.

Outre les indications que présentent les causes occasionnelles de la maladie qui nous occupe, et la maladie elle-même, certains symptômes demandent à être combattus par certains remèdes spéciaux ; souvent même on doit se borner à cette méthode purement symptomatique, tant est rapide la marche de cette funeste affection. La douleur et l'anxiété qu'éprouvent les malades dépendent souvent des gaz qui distendent l'estomac et le reste du canal digestif. On recommande dans cette circonstance l'opium, l'extrait de jusquiame, l'éther, l'eau de menthe ; on essaie successivement ces divers remèdes, jusqu'à ce qu'on parvienne à procurer du soulagement. Les fomentations émollientes ou narcotiques sur l'épigastre produisent quelquefois, dans ce cas, de bons effets ; il en est de même des boissons froides, et même de l'application de la glace sur le ventre. Les antispasmodiques sont encore indiqués pour combattre ces vomissemens qui tourmentent si fréquemment les malades, surtout quand ces vomissemens proviennent de la trop grande sensibilité de l'estomac. La potion de Rivière a quelquefois procuré du soulagement. La potion de Rivière a quelquefois procuré du soulagement. On peut en dire autant de quelques toniques amers ; la constipation ne réclame que des lavemens adoucissans, qui sont propres à calmer les douleurs qu'elle occasionne quelquefois par suite de l'obstacle qu'elle oppose à la sortie des vents : ce symptôme ne doit jamais être combattu par de violens purgatifs, qui ne produisent qu'un soulagement momentané, bientôt suivi de nouvelles douleurs, et quelquefois d'une diarrhée rebelle. Ce dernier symptôme, assez rare à la vérité, demande les lavemens astringens, le diascordium, etc.

Le régime des malades ne peut être soumis à aucune règle précise, il doit varier suivant l'idiosyncrasie individuelle, et suivant la sensibilité pervertie de l'estomac.

Le cancer de l'estomac est souvent compliqué de diverses affections dont le traitement doit toujours être modifié d'après l'irritabilité de l'estomac, et d'après la diminution des forces, qui arrive plus ou moins promptement. Suivant MM. Bayle et Cayol, l'hydropisie, et l'oedème qui complique la maladie qui nous occupe, demandent les diurétiques froids de préférence aux autres, et l'on doit être très-réservé sur l'emploi des saignées dans le cas de péritonite et autres complications inflammatoires.

I.re OBSERVATION.
Sur le Cancer de la partie inférieure de l'oesophage et du cardia.

Tinuard (Jean-Baptiste), âgé de soixante-cinq ans, d'un tempérament bilioso-sanguin, d'une forte constitution, profession de corroyeur, faisant un usage immodéré des boissons spiritueuses alcoholiques, buvant souvent un litre d'eau-de-vie dans une journée, avait joui d'une bonne santé jusqu'à l'âge de soixante ans. Le douze janvier 1816, il commença à vomir les alimens qu'il prenait, surtout lorsqu'ils étaient solides et excitans ; tandis que les liquides, les plantes potagères et le poisson, se digéraient assez bien. Les vomissemens étaient précédés de pesanteur et de gêne dans la région épigastrique, puis de rapports amers et nidoreux, d'éructations d'un liquide fade : peu de temps après, soulagement marqué. Deux mois s'écoulèrent : au bout de ce temps, les vomissemens devinrent plus fréquens ; ils n'étaient plus précédés de nausées ni de rapports ; l'ingestion des boissons et des alimens les déterminait spontanément. Alors il se détermina à entrer à l'hôpital de la Charité, le 19 avril, et fut traité par le docteur Chaumel. Il présenta alors les symptômes suivans : décubitus plus facile en supination ; face rouge et couperosée ; état général des forces assez bon. Le malade dit avoir peu maigri ; dyspepsie, constipation habituelle, vomissemens spontanés aussitôt que le malade a pris des boissons ou des alimens ; dans l'intervalle, rapports gazeux, soif, pesanteur à l'estomac.

Les 27 et 28, pas de vomissement. (Infusion de tilleul, une potion antispasmodique).

Les 29 et 30, il eut quatre vomissemens. (Infusion de menthe, de tilleul ; potion antispasmodique, avec une demi-once de sirop diacode).

Le 5 juin, il se manifeste de la fièvre. (Potion gommeuse avec une demi-once d'acétate d'ammoniaque ; infusion de tilleul édulcorée).

Le 6, pyrexie, la face devient d'un jaune-paille ; oedème des extrémités inférieures.

Le 10, augmentation de l'infiltration, qui s'étend jusqu'aux parois abdominales ; fluctuation dans l'abdomen, qui devient plus volumineux. (Eau de Vichi, de chicorée, partie égale ; potion cordiale avec un gros d'extrait de kina).

Le 27, l'infiltration fait des progrès ; elle a gagné les paupières et les extrémités thoraciques ; vomissemens fréquens. (Décoction blanche avec un tiers de vin, même potion).

Le 10 juillet, augmentation des symptômes ci-dessus énoncés ; prostration des forces, face pâle, traits altérés, yeux enfoncés, maigreur, trouble dans les fontions des sens. (Décoction de cachou ; potion cordiale avec addition d'un gros de genièvre).

Le 11, même état, même traitement ; vers les quatre heures du soir le pouls devient insensible ; la respiration rare et laborieuse ; face décomposée ; mort à cinq heures du soir.

Ouverture du cadavre.

L'oesophage, un peu au-dessus du cardia, offrait une ulcération qui avait détruit la membrane muqueuse ; les autres membranes étaient épaissies et squirrheuses, sans qu'il y eût oblitération de ce conduit. L'estomac au-dessus du cardia, dans toute sa circonférence, présentait plusieurs ulcérations cancéreuses : on remarquait surtout, un pouce au-dessous du cardia, une perforation assez considérable qui répondait au lobe gauche du foie, et à sa face concave, qui était extrêmement adhérente à ce viscère. L'ulcération était inégale dans sa circonférence, couverte d'une sanie noirâtre d'odeur infecte ; rien au pylore.

II.e OBSERVATION.

Roussel (Jacques-François) né à Noyers, département de la Seine-Inférieure, garçon âgé de 71 ans, d'un tempérament sanguin, était commis-voyageur d'une maison de commerce de Rouen. Une vie sobre, exempte d'inquiétudes, l'avait fait jouir pendant longtemps d'une parfaite santé, et son travail lui avait fait amasser une petite fortune qui le rendait heureux. Il éprouva une banqueroute dans laquelle il perdit une partie de son bien. Il se rend à Paris pour intenter un procès ; peines inutiles, démarches infructueuses ; il consume le peu d'argent qui lui reste : réduit à la misère, profondément affecté de ses malheurs, ses digestions devinrent pénibles ; il fut obligé de diminuer de ses alimens, autrement les douleurs devenaient plus violentes. Il rapporte cette époque à deux ans. Cependant les aigreurs n'avaient lieu qu'autant qu'il mangeait certains alimens indigestes. Il entra à l'hôpital de la Charité le 19 janvier 1816, et présenta jusqu'au mois de mars les symptômes ci-dessus énoncés. Alors les aigreurs se manifestèrent, quelque alimens que prît le malade ; elles étaient suivies et accompagnées de tension, gonflement, pesanteur à l'épigastre, renvois glaireux, acides, quelquefois avec des portions d'alimens mal digérés. Soulagement marqué après le vomissement, qui avait lieu deux ou trois heures après l'ingestion de boissons ou d'alimens.

Dans l'intervalle des vomissemens, douleurs sourdes et lancinantes dans la région pylorique, augmentant par la pression. Les vomissemens sont devenus plus fréquens ; amaigrissement considérable, peau d'un jaune plombé, anorexie complète, constipation opiniâtre depuis huit jours, peau sèche et chaude ; l'abdomen n'est pas douloureux, excepté dans la région épigastrique ; vomituration continuelle d'un mucus jaunâtre, mousseux, sans aucune gastrodymie ; cette espèce de régurgitation paraît causée par un mouvement spontané de l'estomac. Respiration libre, pouls régulier, un peu plus fréquent que dans l'état naturel ; assoupissement continuel, perte de la mémoire : le malade ne se rappelle plus des différentes époques de sa maladie ; réponses vagues aux questions qu'on lui fait.

10 avril, vomissemens continuels.

11, agonie, délire, embarras dans la respiration ; mort le 12, à sept heures du matin.

Ouverture du Cadavre.

L'estomac était rempli d'un liquide jaunâtre ; l'orifice pylorique formait à l'endroit de la valvule un bourrelet épais, adhérent au pancréas au moyen d'un tissu cellulaire épais, squirrheux : le squirrhe du pylore ulcéré s'étendait vers le corps de l'estomac, et était tapissé d'un enduit pulpeux et facile à enlever. Incisé, il présentait la consistance et l'aspect du lard ; la face interne de la membrane muqueuse ne présentait plus le velouté que l'on remarque dans l'état de santé ; elle était rugueuse, et n'avait aucune ressemblance à un tissu organique.

 
 
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HIPPOCRATIS APHORISMI
(Edente BOSQUILLON).
I.
Quibus occulti cancri fiunt, eos non curare melius est : curati enim citò pereunt ; non curati verò, longius.
Sect. 6, aph. 38.
II.
Impura corpora quò magis nutriveris, eò magis lædes.
Sect. 2, aph. 10.
III.
Paulò deterior et potus et cibus, jucundior autem eligendus potiùs quàm meliores quidem, sed ingratiores.
Ibid., aph. 38.
IV.
In morbo diuturno appetitus prostratus et meracæ dejectiones, malum.
Sect. 7, aph. 6.
V.
Ex morbo diuturno alvi defluxus, malum.
Sect. 8, aph. 5.
 
 
Note : (1) Nous n'examinerons point si le cancer est une affection contagieuse ou héréditaire, la première de ces opinions est résolue par la négative par la plupart des auteurs, et la seconde est encore indécise.
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