DURAND-DUQUESNEY, Jean-Victor :  Coup-d'oeil sur la végétation des arrondissemens de Lisieux et de Pont-l'Evêque, suivi d'un catalogue raisonné des plantes vasculaires de cette contrée. Extrait des mémoires de la société d'émulation de Lisieux.- Lisieux : Imprimerie de J. J. Pigeon, 1846.- 127 p.- 1 f. de carte dépl. ; 19 cm.
Saisie du texte : L. Maurel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (31.V.2008)
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Coup-d'oeil sur la végétation des arrondissemens de Lisieux et de Pont-l'Évêque,
 suivi d'un catalogue raisonné des plantes vasculaires de cette contrée,
par
 Durand-Duquesney

~*~

[Coup d'oeil - Catalogue - Index - Carte]

Page de titre

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Coup-d'oeil sur la végétation des arrondissemens de Lisieux et de Pont-l'Évêque
CHAPITRE 1er.

 Aspect du Pays. Distribution des Plantes.

Les arrondissemens de Lisieux et de Pont-l’Evêque, dont la majeure partie repose sur la craie et le surplus sur les couches qui lui sont inférieures, jusqu’au calcaire oolithique inclusivement, n’offrent point, à cause de cette disposition géognostique, de montagnes abruptes ni de grands accidens de terrain. Le sol, quoique inégal et tourmenté, présente en général des pentes douces, des formes arrondies, et la beauté des sites de cette contrée est moins due peut-être à la diversité des cultures et des produits végétaux qu’à l’inégalité de son niveau, qui change à chaque pas et varie sans cesse les aspects aux yeux de l’observateur. Indépendamment de quelques rivières assez considérables qui l’arrosent, un nombre infini de sources, de (...)

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(...) ruisseaux épanchent leurs eaux sur toutes les pentes, circulent dans toutes les directions et donnent à nos arbres ce beau développement, à nos prairies cette vigueur de végétation, cette fraîcheur qui rappellent aux voyageurs les plus jolies vallées de la Suisse.

Sous quelque rapport qu’on l’envisage, cette contrée se prête difficilement  à une division rigoureuse, lorsqu’il s’agit d’en donner une description détaillée. Ayant à la considérer seulement sous le rapport de la végétation, je suivrai l’ordre des niveaux, en procédant de haut en bas, et je jetterai successivement un coup-d’œil sur les bois et bruyères, les plaines, les côteaux et ravins, les marais et le littoral de la mer. Cette division suffit au but que je me suis proposé ; elle concorde, d’ailleurs, en quelque sorte, avec celle des cultures dont l’espèce est assez communément déterminée par la différence de niveau.

1. BOIS ET BRUYÈRES.

Les bois occupent ordinairement les points qui dominent la plaine et où la couche végétale, presque nulle, repose sur un lit considérable de silex qui ne permet pas de les labourer, ainsi que la partie la plus tourmentée et les pentes les plus rapides des côteaux. Les espèces ligneuses que l’on y trouve le plus communément et que j’indique ici dans l’ordre de leurs quantités respectives, sont : le Chêne, le Bouleau, le Tremble, le Noisetier, le Hêtre, le Saule marceau, le Mérisier, la Bourdaine, les Epines blanche et noire, le Néflier, le Houx, le Tilleul, etc. (Quercus Robur, L., ~ sessiliflora, Sm., Betula alba, L., Populus tremula, L., Corylus Avellana, L., Fagus sylvatica, L., Salix capraea, L., Cesarus avium, L., Rhamnus Frangula, L., Cratoegus Oxyacantha, L., Prunus spinosa, L., Mespilus germanica, L., Ilex Aquifolium, L., Tilia microphylla, L.); et, dans les parties claires, des Bruyères, des Ajoncs, le grand Genêt et l’Airelle, (Calluna vulgaris, Salisb., Erica cinerea, L., ~ tetralix, L., Ulex europaeus, L., ~ nanus, (...)

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(...) Smith, Spartium scoparium, L., Vaccinium Myrtillus, L.) L’Alisier (Cratoegus torminalis, L.), qui se trouve assez fréquemment dans les bois et même dans les haies du canton de Saint-Pierre-sur-Dives, ne croît pas dans la partie Est des deux arrondissemens.

Je dirai peu de chose des plantes herbacées : ce sont, pour la plupart, celles qui garnissent tous les bois de nos climats. Je citerai seulement la plus belle, la Digitale pourpre (Digitalis purpurea, L.) qui se trouve dans presque tous et, sur quelque points, en immense quantité.

Les espèces rares de nos bois sont : Actaea spicata, L., Androsoeum officinale, All., Lathyrus sylvestris, L., ~ hirsutus, L., Rubus Idoeus, L., Cineraria campestris, Retz, Serratula tinctoria, L., Campanula patula, L., ~ hederacea, L., Pyrola minor, L., Monotropa Hypopithys, L., Stachys alpina, L.,  Daphne Mezereum, L., Ophrys monorchis, L., Epipactis nidus avis, All., ~ latifolia, All., atrorubens, Hoffm.,  lancifolia, DC.

Les bruyères, heureusement de peu d’étendue dans notre pays, ne se distinguent des bois que par un sol encore plus ingrat, et, les arbres exceptés, présentent à peu près les mêmes espèces. Celles de Glos, près Lisieux, offrent seules quelque intérêt au botaniste et produisent, particulièrement dans les parties tourbeuses, plusieurs plantes que l’on rencontre rarement ailleurs, telle que Gnaphalium dioicum, L., Taraxacum palustre, DC., Epilobium palustre, L., ~ virgatum, Fries, Neottia oestivalis, DC., Scirpus fluitans, L., Cyperus flavescens, L., Schoenus compressus, L., Polystichum Thelypteris, Roth., etc.

2. PLAINES.

Encore bien que les deux arrondissemens n’aient pas de plaines proprement dites, j’appellerai néanmoins de ce nom les agglomérations plus ou moins étendues de terres labourables situées sur un même niveau qui se trouvent entre Lisieux et l’Hôtellerie ; aux (...)

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(...) environs d’Orbec, de Meulles, de Bellou ; entre Honfleur et la forêt de Touques ; entre Pont-l’Evêque et Danétal ; aux environs de Saint-Pierre et de Mézidon.

Ces plaines, à cause de l’uniformité de leur culture, offrent peu de variété sous le rapport des végétaux spontanés ; on y trouve la plupart des plantes qui accompagnent  les céréales dans l’ouest de la France, et qui ont besoin, pour se développer, d’une terre cultivée. Cependant il en est plusieurs qui croissent abondamment dans les plaines calcaires des environs de Caen et de Falaise et qui, à l’exception de quelques communes des cantons de Saint-Pierre et de Mézidon, ne se trouvent chez nous que rarement et sur des points isolés. Tels sont les Coquelicots (Papaver Rhoeas, ~ Argemone), le Pied-d’Alouette (Delphinium Consolida), les Chrysanthemum segetum, Lactuca perennis, Carduus nutans, Thymus Acynos, Cerastium arvense, Adonis autumnalis, etc.

Quoique soumises à la même culture et aux mêmes influences climatériques, ces diverses parties de plaines présentent pourtant quelques différences dans la production des plantes sauvages. Ainsi, le Delphinium Consolida, le Orlaya grandiflora, le Chrysanthemum segetum, le Lolium temulentum sont abondans dans les campagnes d’Orbec, Friardel et Meulles, et assez rares dans les autres ; le Gypsophila muralis est en grande quantité dans la plaine de Bellou et ne se trouve guère que là. Cette même plaine produit en si grande abondance l’Agrostis vulgaris, qu’après la récolte du blé et lorsque le chaume a été arraché, ainsi qu’il est d’usage dans la contrée, la campagne ressemble à une prairie artificielle. Le Lactuca perennis est commun dans les champs de Deauville et de Benerville, et je ne crois pas qu’il se trouve ailleurs dans les limites de la craie ; le Lathyrus Nissolia, dans ceux des environ (...)
 
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(...) de Lisieux et de Saint-Julien-le-Faucon, et fort rare dans les autres contrées.

3. CÔTEAUX ET RAVINS.

Les côteaux sont, sans contredit, la partie la plus intéressante de notre pays sous le rapport de la végétation ; c’est aussi la plus habitée. Les différences si fréquentes d’exposition, de niveau, de culture ; les modifications opérées dans la nature de quelques parties du sol par les engrais, les amendemens et une infinité de travaux tendant, avec plus ou moins de succès, à l’augmentation de ses produits, toutes ces causes concourent à répandre, dans les productions végétales, une certaine variété qui flatte les regards de tout observateur intelligent, mais qui intéresse plus particulièrement le botaniste.

Les côteaux, où l’on ne voit presque pas de terres incultes, se composent de champs, de prés, de pâturages ; quelques bois couvrent leurs pentes les plus escarpées ; de fortes haies, la plupart ornées d’arbres de haute futaie, bordent les chemins ; de belles masses d’arbres vigoureux couvrent de leur ombre épaisse les nombreux ruisseaux et les ravins qui sillonnent la contrée, et y répandent une fraîcheur qui convient à plusieurs espèces végétales que l’on y voit en abondance et dans l’état le plus prospère, telles que Helleborus viridis, Primula elatior, ~ grandiflora et leurs nombreuses variétés ou modifications, Daphne Laureola, ~   Mezereum, Circaea lutetiana, Chrysosplenium oppositifolium, ~ alternifolium, Paris quadrifolia, Asarum europaeum, Adoxa Moschatellina, Carex leptostachys, Ehrh., et plusieurs fougères que l’on y trouve en masses et de la plus grande dimension relative. C’est dans les champs des côteaux que croît l’Orobanche Picridis, Shultz, espèce rare et qui manque totalement sur beaucoup de points de la France.

Les prés et les pâturages, excepté ceux pour lesquels (...)

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(...) les propriétaires font des frais considérables de terrassemens et d’engrais, sont en général d’une médiocre qualité. Indépendamment des ruisseaux, ayant un cours régulier, une multitude de petites sources se font jour à différentes hauteurs, surtout au-dessous du banc de craie, s’épanchent de toutes parts sur la partie inférieure des côteaux et y favorisent le développement de Prêles, de Joncs, de Laiches, (Carex), et autres plantes robustes qui s’emparent du sol, au préjudice des graminées qu’elles étouffent. D’un autre côté, le sol reposant sur une argile très-compacte mêlée de silex (le diluvium de la craie), retient les eaux pluviales dans les endroits ayant peu ou point de pente et l’on y retrouve les plantes que je viens de nommer, et quelques autres espèces aussi redoutées du cultivateur, telle que l’Arrête-bœuf (Ononis spinosa), les Genêts (Genista tinctoria, ~ anglica, ~ sagittalis), la Scabieuse mors du diable (Scabiosa succisa), le Centaurea nigra (1), vulgairement appelé Hannon, et la grande Fougère (Pteris aquilina). Ces diverses espèces, jointes à quelques autres de la famille des Ombellifères, des Composées, et regardées comme plus ou moins mauvaises par les agriculteurs, font, en moyenne, la moitié de la production des prés et des pâturages de nos côteaux et, je ne pense pas être éloigné de (...)

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(...) la vérité, en disant que les Graminées et les Trifoliées, estimées à l’égal de celles-là, composent à peine la moitié de la récolte.

Quant à la partie des côteaux soumise à la culture des céréales, elle n’offre pas, dans les végétaux spontanés, de différence notable avec la plaine. Cependant les agens puissans qui ont creusé les vallées, ayant successivement mis à découvert diverses couches minéralogiques, on remarque çà et là, sur quelques points où la rapidité de la pente n’a pas permis à la couche argilo-silicieuse de se fixer, des plantes, pour ainsi dire étrangères à la localité, des plantes appartenant principalement aux terrains calcaires et qui sont communes dans les arrondissemens de Caen et de Falaise. Ainsi, sur un côteau qui regarde la Touques, au-dessous de la forêt de Moutiers-Hubert, et sur une zône large à peine de cent pas, j’ai recueilli les espèces suivantes dont la majeure partie ne se trouve guère que là, ou si quelques unes d’elles se rencontrent ailleurs dans les deux arrondissemens, qui font l’objet de ces observations, ce n’est que sur des points analogues et soumis aux mêmes conditions.

Aquilegia vulgaris, L.
Actaea spicata, L.
Iberis amara, L.
Reseda lutea, L.
Anthyllis vulneraria, L.
Hippocrepis comosa, L.
Galium tricorne, WITH.
Scabiosa Columbaria, L.
Carduus nutans, L.
Centaurea Cyanus, L.
 ~ Scabiosa, L.
Gentiana germanica, WILLD.
Atropa Belladona, L.
Linaria minor, DESF.
Ajuga Chamaepithys, L.
Thymus Acynos, L.
Orchis militaris, L.
 ~ ustulata, L.
 ~ galeata, LAM.
 ~ hircina, CRANTZ.
Ophrys monorchis, L.
 ~ myodes, JACQ.
 ~ Aranifera, SM.
Epipactis latifolia, ALL.
 ~ nidus avis, ALL.
 ~ lancifolia, D. C.

4. VALLÉES.

Nous ne dirons rien d’un grand nombre de petits vallons arrosés par des ruisseaux plus ou moins considérables ; leur végétation sous le rapport des espèces (...)

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(...) n’offre rien de particulier, seulement elle est plus belle, plus vigoureuse que sur les hauteurs. L’on trouve dans ceux de ces vallons qui ne sont pas trop resserrés, de très-bons pâturages. Les vallées les plus importantes des deux arrondissemens sont celles que baignent la Touques, la Vie et la Dives. Les deux premières n’acquièrent une certaine étendue que vers Lisieux pour l’une, et Saint-Julien-le-Faucon pour l’autre. Plus haut, leur peu de largeur, la pente du lit des rivières, l’escarpement de leurs bords qui ne leur permet pas de s’épancher au dehors, excepté sur quelques points et dans des cas assez rares, ces circonstances réunies font que le sol éprouve peu de modifications, et la belle végétation du bord des eaux, dont les espèces les plus apparentes ne fleurissent qu’en été, fait un contraste remarquable avec celle des côteaux environnans, surtout dans les années sèches. Parmi les plantes à fleurs brillantes qui bordent les cours d’eau dans les hautes vallées, tels que les Malva Alcea, ~ moschata, ~ sylvestris, Epilobium molle, ~ hirsutum, ~ roseum, Lythrum Salicaria, Eupatorium cannabinum, Spiroea Ulmaria, Cirsium oleraceum, Lysimachia vulgaris, Myosotis palustris, Linaria vulgaris, etc., on distingue l’Aconit (Aconitum Napellus, L.) qui élève majestueusement ses longs épis bleus au-dessus des belles fleurs qui l’environnent.

C’est dans la vallée de la Dives et dans celles que je viens de citer, surtout vers leur partie moyenne, que se trouvent ces riches herbages réputés à bon droit les meilleurs de la Normandie. Outre la bonté du sol, composé en grande partie d’alluvions, l’excellente qualité des pâturages est due à la prédominance des Graminées et des Trèfles sur les autres végétaux. Voici une analyse approximative de la composition des grands fonds dans les vallées de la Dives et de la Touques :

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Lolium perenne
20
Poa pratensis
 ~ annua
 ~ trivialis  
30
Cynosurus cristatus  
5
Agrostis vulgaris
 ~ stolonifera  
5
Phleum pratense
5
Alopecurus pratensis 5
Trifolium pratense
 ~ repens
20
Plantes de diverses familles, telles que Plantains,
 Chardons, Renoncules, etc.
10

100

(Nota.) Je n'ai pas tenu compte de quelques Graminées qui s'y trouvent en petite proportion : telles que Avena elatior, ~ mollis, ~ flavescens ; Festuca pratensis, etc.
Je dois faire observer aussi qu'il est peu d'herbages un peu étendus qui ne renferment quelque partie basse où l'eau séjourne, ce qui donne lieu au développement de Joncs et de Cypéracées. C'est une légère tache sur un beau tapis ; l'oeil en est affecté, mais le service en est également bon.

Les portions de la même contrée composées du même sol, et que l’on destine à produire du foin, présentent un plus grand nombre d’espèces végétales. Il est certaines plantes annuelles ou bisannuelles, comme les Bromus, les Trifolium parisiense, ~ filiforme, les Crepis, qui ne peuvent se ressemer sur le tapis serré des  pâturages, et dont la graine d’ailleurs n’y parvient presque jamais à l’état de maturité, et d’autres, telles que les Pimpenella magna, ~ saxifraga, Symphitum  officinale, Heracleum Sphondylium, Pastinaca sylvestris, Rumex, etc. qui, quoique vivaces, ne résistent pas long-temps à l’action continuelle de la dent des bestiaux, et qui se reproduisent dans les prés avec une facilité désolante pour l’agriculteur.

Je ne dois pas omettre, en parlant des prairies de nos vallées, de citer celles des bords de l’Orbiquet, les plus riches du pays, puisqu’elles produisent, année commune, un revenu net de 400 francs par hectare. En 1840, la récolte des prés des environs d’Orbec s’est vendue, sur pied, jusqu’à 550 francs l’hectare ! L’extrême fécondité de ces prés est due, en grande partie, à un système d’irrigation bien entendu et exécuté avec soin. Si la présence presque continuelle de l’eau au pied de l’herbe fait croître quelques mau- (...)

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(...) -vaises plantes fourragères, on en est amplement dédommagé par l’abondance de deux récoltes successives. Voici, à peu près, dans quelle proportion les espèces sont distribuées dans les prés d’Orbec :

Poa trivialis
 ~ pratensis
10
Glyceria aquatica
 ~ fluitans
 ~ airoides   
15
Agrostis stonolifera 10
Lolium perenne 5
Phalaris arundinacea 5
Festuca pratensis 5
Avena mollis
 ~ elatior   
10
Trifolium pratense
 ~ repens
 ~ parisiense
 ~ filiforme
10
Carex paludosa
 ~ riparia
 ~ stricta
 ~ hirta, etc.   
10
Scirpus palustris
 ~ sylvaticus
5
Juncus acutiflorus
 ~ uliginosus, etc.
5
Grosses plantes, telles que Caltha, Crepis, Symphytum,
 Heracleum, Polygonum, Rumex, Iris Pseudo-Acorus, etc.
10

100

5. MARAIS

Indépendamment des prés marécageux et sujets à des inondations passagères, qui environnent les bons fonds, dans les parties inférieures et moyennes des vallées, la contrée qui fait l'objet de cette notice, renferme d'assez vastes marais, dont les plus considérables sont ceux du Breuil, de Percy et de Plainville, dans l'arrondissement de Lisieux, et, dans celui de Pont-l'Evêque, ceux de Deauville, de Touques, à l'embouchure de la rivière de ce nom, et ceux beaucoup plus étendus qui bordent la rive droite de la Dives, depuis Corbon jusqu'à son embouchure, sur les communes de Hottot, Le Ham, Brocottes, Puttot, Goustranville, Basseneville, Saint-Samson, Saint-Clair et Brucourt. Ces marais présentent entre eux des différences notables, sous le rapport de la valeur, comme sous celui des espèces végétales. Les meilleurs, comme revenus, sont ceux qui ont été long-temps, ou qui sont encore maintenant, dépouillés par des bestiaux. Tels sont les marais communaux de Bonneville et Touques, de (...)

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(...) Hottot, de Saint-Clair, de Basseneville et Saint-Samson, où croissent abondamment le Trifolium repens, et quelques graminées robustes, telles que les Glyceria fluitans, ~ airoides, Phalaris arundinacea, Festuca pratensis, Agrostis stolonifera, etc. Là, les Joncs et les Cypéracées sont en petite quantité, et se trouvent, pour ainsi dire, reléguées dans les rigoles et les fossés plein d'eau qui divisent les propriétés. Il n'en est pas de même dans les parties en nature de près, celles surtout dont le niveau est bas et le sol tourbeux. Les Prêles, les Joncs, les Cypéracées y dominent presque exclusivement.

Entre ces diverses portions de marais, la vaste partie appelée Marais-d'Auge (vulgairement le Domaine) est peut-être la plus pauvre en produits, mais elle n'est pas dénuée d'intérêt pour le botaniste, auquel elle offre plusieurs espèces que l'on trouve assez rarement ailleurs, en Normandie, telles que Stellaria glauca, L.,  Lathyrus palustris, L., Potamogeton rufescens, Schrad., Carex filiformis, L., Calamagrostis lanceolata, D C., Polystichum Thelypteris, Roth., etc.

Ce marais, de quatre à cinq kilomètres de longueur, sur une largeur moyenne de deux kilomètres, est submergé pendant quatre à cinq mois de l'année, et il est rare que, pendant les autres mois, il ne reste pas quelques centimètres d'eau sur le sol. Les espèces dominantes sont, dans les fossés et canaux : Ranunculus Lingua, ~ Flammula, Sparganium natans, ~ ramosum, ~ simplex, Butomus umbellatus, Phellandrium aquaticum, Sium latifolium, ~ nodiflorum, ~ angustifolium, Alisma Plantago, ~ ranunculoides, Hydrocharis Morsus-ranoe, Sagittaria sagittaefolia, Nymphaea alba, Nuphar lutea, Potamogeton natans, ~ lucens, ~ crispum, Hippuris vulgaris, Scirpus lacustris, ~ glaucus, Arundo Phragmites, etc., et, sur le sol des prés, Thalictrum flavum, Caltha palustris, Lathyrus palu- (...)

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(...) -stris, Potentilla Comarum, ~ Anserina, Lythrum Salicaria, OEnanthe fistulosa, Hydrocotyle vulgaris, Galium palustre, Senecio aquaticus, Cirsium anglicum, Scorzonera humilis, Mentha aquatica, Menianthes trifoliata, Scutellaria galericulata, Lysimachia vulgaris, Iris Pseudo-Acorus, Juncus acutiflorus, ~ obtusiflorus, ~ lampocarpus, ~ uliginosus, Scirpus palustris, ~ sylvaticus, Carex riparia, ~ paludosa, ~ vesicaria, ~ ampullacea, ~ acuta, ~ cespitosa, ~ stricta, ~ vulpina, ~ intermedia, Arundo Phragmites, Gyceria fluitans, ~ aquatica, Agrostis stonolifera, Phalaris arundinacea, Equisetum palustre, ~ limosum, etc.

Ces plantes sont très-inégalement réparties sur la vaste surface du marais d'Auge. Ici les Laîches (Carex) forment la presque totalité de la récolte en foin ; là elle est mi-partie de Joncs ; ailleurs elle se compose exclusivement de Prêles. Dans certains quartiers, c'est le Glaïeul (Iris Pseudo-Acorus) qui domine ; dans d'autres c'est le Cirsium anglicum. Cette dernière plante, appelée Feuillette par les cultivateurs du pays, donne un fourrage assez estimé. Après les herbes des lisières, parmi lesquelles se trouvent une certaine proportion de graminées d'assez bonne qualité, cette Feuillette et le Phalaris arundinacea, connu sous le nom de Petit-Roseau, sont les espèces que l'on préfère.

Les marais de Percy et de Plainville, qui, sous le rapport de la qualité des récoltes, sont encore inférieurs au marais d'Auge, présentent, dans leur végétation, des différences qu'il faut peut-être attribuer à leur voisinage du calcaire oolithique, dont ils reçoivent les alluvions. Ainsi, l'on y trouve abondamment les Schoenus Mariscus et nigricans, le Scirpus Boeothryon, l'Utricularia minor, les Pinguicula vulgaris et Lusitanica, le Drosera anglica, plusieurs Chara et quelques Hypnum qui ne croissent pas dans les marais d'Auge, lequel produit en revanche le Stellaria glauca, le Lathyrus palustris, le Rumex palustris, le Potamogeton (...)

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(...) rufescens,  le Carex filiformis, et le Calamagrostris lanceolata, qui ne se rencontrent pas dans ceux de Percy et de Plainville. On trouve aussi dans ces derniers le Malaxis Loeselii, en très petite quantité.

6. LITTORAL

Tout le monde sait que l'arrondissement de Lisieux ne touche point à la mer ; mais celui de Pont-l'Evêque a un littoral qui s'étend depuis Honfleur jusqu'à Dives. Dans la plus grande partie de ce littoral, les flots venant se briser contre des falaises qui s'élèvent presque perpendiculairement à une grande hauteur au-dessus du rivage, ne permettent pas aux végétaux de s'y établir. Ce n'est guère que vers l'embouchure de la Dives et de la Touques, et aux environs de Criquebeuf, que la mer peut exercer son influence sur la végétation. Sur ces divers points se trouvent, plus ou moins abondantes, la plupart des plantes maritimes de la Normandie ; il en est cependant plusieurs que l'on trouve sur d'autres points des côtes du Calvados, et particulièrement sur celles de la Manche, et que j'ai vainement cherchées sur la partie du rivage qui limite notre contrée.

Voici la liste des plantes maritimes de notre littoral, ainsi que de quelques espèces terrestres de la même localité, qui ne se trouvent guères que là dans les deux arrondissemens.


Glaucium flavum, CRANTZ.
Fumaria capreolata, L.
Cochlearia anglica, L.
Cakile maritima, L.
Silene conica, L.
Spergula nodosa, L.
Arenaria media, L.
Adenarium peploides, RAF.
Reseda Phyteuma, L.
Linum angustifolium, HUDS.
Ononis repens, L.
Medicago minima, LAM.
Trifolium scabrum, L.
Anthyllis Vulneraria, L.
Tamarix gallica, L.
Apium graveolens, L.
OEnanthe Lachenalii, GMEL.
Buplevrum tenuissimum, L.
~ aristatum, BARTL.
Eryngium maritimum, L.
Galium verum, var. littorale, BR.
Asperula cynanchica, L.
Aster Tripolium, L.
Artemisia maritima, L.
Silybum Marianum, GAERT.
Chondrilla juncea, L.

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Gentiana Amarella, L.
Convolvulus Soldanella, L.
Euphrasia Jaubertiana, BOR.
Teucrium Chamaedrys, L.
Marrubium vulgare, L.
Stachys germanica, L.
Orobanche Galii, DUBY.
Glaux maritima, L.
Statice Limonium, L.
~ Armeria, var. maritima.
Plantago maritima, L.
~ graminea, LAM.
Beta maritima, L.
Atriplex portulacoides, L.
~ alba, SCOP.
~ littoralis, L.
Chenopodium maritimum, L.
Salsola Kali, L.
Salicorna herbacea, L.
Rumex palustris, L.
Hyppophae rhamnoides, L
Thesium humifusum, DC.
Euphorbia Paralias, L.
Triglochin maritimum, L.
Orchis coriophora, L.
Juncus bulbosus, L.
~ maritimus, L.
Luzula maxima, DC.
Allium sphoerocephalum, L.
Carex arenaria, L.
~ extensa, GOOD.
~ divisa, HUDS.
Festuca sabulicola, L.
Kaeleria cristala, var.
Poa procumbens, SMITH.
Glyceria maritima, WAHL.
Calamagrostris arenaria, ROTH.
Phleum arenarium, L.
Alopecurus bulbosus, L.
Rottbolla filiformis, ROTH.
Triticum junceum, L.
Hordeum maritimum, WAHL.

7. PLANTES CRYPTOGAMES.

Si, dans la revue rapide des diverses localités de la contrée qui fait l'objet de ces observations, je n'ai presque rien dit des plantes Cryptogames, c'est que ces végétaux n'influent pas sensiblement sur l'aspect général du pays ; qu'ils sont, pour les habitans, d'une importance très secondaire, et qu'ils n'intéressent guères que le naturaliste, auquel il n'est pas nécessaire d'indiquer leur station. L'habitude des herborisations en rend la recherche facile, et peut tenir lieu des indications les plus minutieuses. N'étant pas d'ailleurs en mesure de dresser la liste des nombreuses espèces appartenant aux diverses familles qui composent cette grande classe, dans notre contrée, je me bornerai à en donner ici, en peu de mots, une idée générale.

CHARACÉES.
Cette famille est représentée par une douzaine d'espèces ou variétés, dont la plupart ne se trouvent que dans les marais de Percy et de Plainville.

EQUISÉTACÉES.
Cinq ou six espèces, dont deux (Equisetum limosum et E. fluviatile) sont extrêmement abondantes ; (...)

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(...) la première dans les marais, la seconde au bord des ruisseaux et des nombreuses sources d'eau vive où elle atteint des dimensions considérables. On la trouve même jusques dans les labours des côteaux argileux, et là, elle présente une particularité bien remarquable, c'est qu'un certain nombre de ses tiges portent en même temps (en été) des verticilles de rameaux et des chatons fructifères.

FOUGÈRES.
Seize à dix-huit espèces, dont les plus rares sont : Botrychium Lunaria, Sw., Ophioglossum vulgatum, L., Ceterach officinarum, DC., Polystichum Thelypteris, Roth., Aspidium fragile, Sw.
Nous n'avons ni le Marsilea, ni le Pilularia, et, de la famille des Lycopodiacées, nous ne possédons que deux espèces, le Lycopodium clavatum et L. Selago, L.

MOUSSES.
A peine cent espèces, dont une trentaine du genre Hypnum. Plusieurs espèces, telles que Trichostomum canescens, Hedw., Dicranum varium, Hedw., Leucodon sciuroides, Schw., ne fructifient jamais. Leur reproduction, au moyen de rejets ou stolons, se conçoit très-bien pour les deux premières espèces, qui rampent toujours à la surface du sol ; il n'en est pas de même pour le Leucodon, qui habite sur l'écorce des arbres. On en voit quelquefois de larges touffes sur un arbre isolé, là où quelques années auparavant il n'en existait pas le moindre fragment. Comment cette plante est-elle arrivée là? Il faut bien qu'il y ait, dans les Mousses, d'autres organes reproducteurs que les Sporules contenues dans les urnes que l'on est convenu d'appeler organes femelles.

HÉPATIQUES.
Cette petite famille n'a, chez nous, qu'une vingtaine d'espèces, dont trois Marchantia et quinze Jungermannia.

LICHÉNÉES.
Notre pays n'ayant pas de roches nues, à l'exception de celles de la craie, qui sont trop friables pour que des plantes s'y attachent, nous sommes privés (...)

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(...) des Lichens croissant ordinairement sur les rochers. Cette famille est donc peu nombreuse relativement à son importance ; je crois qu'elle compte à peine cent cinquante espèces, dont la majeure partie, croissant sur l'écorce des arbres, appartient aux genres Parmelia, Ramalina, Lecanora, Lecidea, Cenomyce, Collema, etc.

CHAMPIGNONS.
N'ayant pas fait une étude suffisante de cette importante famille, je ne puis rien dire de positif sur le nombre des espèces qu'elle fournit, dans les deux arrondissemens dont j'essaie de faire connaître les productions végétales ; je crois cependant qu'il peut être porté à six cents, y compris les deux petites sections des Mucédinées et des Urédinées, dont les auteurs modernes ont fait de nouvelles familles.

Encore bien que l'on en fasse, dans le pays, une assez grande consommation, il n'arrive jamais d'empoisonnement par les Champignons. A la vérité, ils ont quelquefois causé des indispositions assez graves ; mais la médecine a reconnu, dans la plupart des cas, de simples indigestions occasionnées par des Champignons mal cuits, et ingérés en trop grande quantité. L'absence d'accidens funestes est due à la prudente habitude qu'ont les habitans des campagnes, comme ceux des villes, de ne faire usage que de deux espèces : la Morille (Morchella esculenta) et l'Agaric comestible (Agaricus campestris), quoique notre pays produise abondamment plusieurs autres espèces dont on fait grand cas sur plusieurs points de la France, notamment le Boletus edulis, L., et le Cantharellus cibarius, Fries. La crainte de funestes erreurs empêche les habitans de s'écarter de la règle qu'ils se sont tracée, ce dont il faut les féliciter. 

ALGUES.
L'absence de rochers dans l'étendue des rivages qui limitent nos contrées, nous prive des belles espèces marines qui tapissent ceux du littoral de la (...)

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(...) Manche vers Granville et Cherbourg, et du Calvados aux environs d'Arromanches et de Port-en-Bessin. C'est à peine si l'on trouve quelques espèces communes, appartenant aux genres Fucus et Conferva, sur les blocs de craie mêlés de silex, appelés dans le pays Vaches noires, que l'action des vagues, en battant les falaises, a précipités dans la mer au-dessous d'Auberville, d'Hennequeville et de Villerville. Quant aux algues d'eau douce, nous en possédons un grand nombre : les lieux humides, les mares, les fossés aquatiques sont remplis de Nostocs, de Conferves, de Rivulaires, etc., et l'on trouve dans les mêmes lieux, ainsi que dans les rivières, les ruisseaux et les fontaines, les plus jolies espèces microscopiques appartenant aux Desmidiées et aux Diatomées.

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CHAPITRE II.

Influence des Terrains sur la Végétation.
Observations diverses.

1. INFLUENCE DES TERRAINS.

M. de Candolle a dit (Fl. Franç., vol. 2) « On a encore, dans quelques écrits, attribué une grande importance à la nature chimique des terrains dans lesquels les plantes croissent ; mais j'observerai que tous les faits de la botanique générale tendent, ce me semble, à prouver le peu d'influence de cette cause. Je ne nie point que la nature du terreau, et même quelquefois celle de la terre, n'influent sur la vigueur ou les propriétés des plantes ; mais ce que je crois pouvoir affirmer, c'est que cette influence est trop faible pour déterminer l'habitation générale des végétaux ; qu'ainsi telle plante qui prospère davantage dans certains sols, ne laissera pas de se propager dans un sol différent, lorsque celui-ci se trouvera à proximité. »

C'est avec une craintive réserve que je hasarde ici une opinion différente de celle du savant auteur du Prodromas ; mais, puisque telle est ma conviction, je dois dire que M. de Candolle ne me paraît pas avoir fait une assez large part à l'influence des terrains sur les végétaux. Si son opinion était vraie de tous points, il n'y a pas de raison pour que nous ne vissions pas partout les mêmes plantes, au moins sous un même climat. La nature, si prévoyante dans sa merveilleuse fécondité, dispose de tant de moyens divers pour opérer la dissémination des graines, qu'elle répand nécessairement partout des germes de toutes les espèces végétales. S'il en est qui ne se développent pas (...)

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(...) dans certaines contrées tandis qu'elles prospèrent et se perpétuent dans les contrées voisines, soumises aux mêmes influences atmosphériques, il faut bien que l'obstacle soit dans la nature du sol, lequel, comme on sait, participe de celle du terrain sur lequel il repose. Citons, à ce sujet, quelques faits observés dans notre localité.

Le Buplèvre à feuilles rondes (Buplevrum rotundifolium, L.) ne croît pas, au moins que je sache, dans la partie crayeuse des deux arrondissemens dont je m'occupe. En 1838, j'en recueillis de la graine à Ecajeul, au-delà des limites de la craie, et la semai près de Livarot, dans un champ argileux ayant la même exposition, en prenant la précaution de mêler à la terre où je déposai cette graine, de la marne des couches inférieures prise dans une carrière voisine. Mes graines levèrent ; la plante se développa et mûrit ses fruits ; mais elle ne reparut pas l'année d'après ni les suivantes. Un autre essai, tenté en 1841, ayant produit exactement les mêmes résultats, je conclus de ce fait que les graines, abandonnées à elles-mêmes, ne se sont plus trouvées dans les conditions nécessaires à leur germination, conditions où je les avais moi-même placées en mêlant du calcaire à la terre argileuse où je les avais semées.

Le Jasione montana, L. croît abondamment dans l'enceinte d'une ancienne sablière, à Saint-Martin-de-la-Lieue, ainsi que dans les carrières de Glos et de Beuvillers, qui contiennent une masse considérable de sable marin divisée par des couches de calcaire plus ou moins dur. Je ne crois pas que cette plante se trouve ailleurs que dans la contrée, excepté sur quelques monticules sablonneux des bruyères de Glos. Pourquoi, depuis dix ans que je l'observe, n'est-elle pas sortie de l'enceinte de ces carrières pour se répandre dans les champs voisins, où se trouvent çà et là des parties incultes qui sembleraient lui convenir?

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Je ne connais, dans les deux arrondissemens, bien entendu dans la partie marneuse, que deux localités qui produisent l'Iberis amara, L., l'une à Lisores, sur le penchant d'un côteau couronné de bois ; l'autre à la partie supérieure d'un champ très incliné, au-dessous de la forêt de Moutiers-Hubert, vers Courson. Dans l'une comme dans l'autre, les couches inférieures de la craie se trouvent à la surface du sol et ne peuvent être recouvertes par l'argile de la partie supérieure des côteaux, retenue par les arbres des bois qui les dominent. Pourquoi, si comme le dit M. de Candole, « telle plante qui prospère davantage dans certains sols, ne laisse pas pour cela de se propager dans un sol différent, lorsque celui-ci se trouve à sa proximité, » pourquoi dis-je, l'Iberis amara reste-t-il concentré dans une étroite lisière, et ne se propage-t-il pas au moins jusque dans la partie inférieure de ces mêmes champs, soumise aux mêmes conditions d'exposition et de culture? Evidemment, c'est que le sol de cette partie inférieure, composé d'argile et de silex, ne convient pas à cette plante ; car on ne peut raisonnablement supposer que ses graines n'arrivent pas jusques-là.

M. de Candolle dit encore ailleurs qu'après sept années d'herborisations en France, il a fini par trouver à peu près toutes les plantes naissant spontanément dans presque tous les terrains minéralogiques. Je suis loin de douter de cette assertion, mais je soupçonne que, pour beaucoup d'espèces, ce sont seulement des individus isolés que M. de Candolle aura trouvés dans les terrains où ces plantes ne croissent pas habituellement ; et une combinaison chimique à laquelle l'homme a pu prendre part sans le savoir, en transportant à la surface du sol des matières minérales des formations inférieures, a pu faire, par hasard, ce que j'avais fait avec intention pour le Buplevrum, dont j'ai parlé plus haut.

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L'influence des terrains est tellement puissante, qu'elle a vaincu les efforts multipliés de plusieurs agronomes distingués, qui ont été forcés d'abandonner la culture de certaines plantes fourragères ou économiques, qu'ils voyaient prospérer chez leurs voisins. Elle est reconnue par les jardiniers et par les plus simples laboureurs, et si, tout en l'admettant, M. de Candolle, dans l'ouvrage que j'ai cité, ne lui a pas accordé sur la végétation spontanée toute l'importance qu'elle mérite, je dois dire, pour la justification de cet auteur, qu'il y a près de quarante ans que cet ouvrage a été publié. Il est probable que, depuis cette époque, M. de Candolle aura modifié son opinion à cet égard : la vérité, en pareille matière, ne pouvait échapper longtemps à cet esprit supérieur.

On voit, il est vrai, dans notre contrée, qui repose entièrement sur les terrains secondaires, bon nombre des espèces végétales propres aux terrains primordiaux, ce qui semble, au premier coup-d'oeil, justifier l'opinion de M. de Candolle citée plus haut. Ainsi, par exemple, on trouve abondamment, dans nos bois et nos bruyères, le Chêne, le Hêtre, le Bouleau, les Genets, les Ajoncs, la Digitale pourpre, etc., qui semblent appartenir plus particulièrement aux terrains primordiaux ou de transition. Mais, si l'on veut bien remarquer que ces plantes croissent sur des points où le silex est en si grande quantité qu'il est impossible d'y mettre la charrue (bois et bruyères des environs de Lisieux et de Pont-l'Evêque), ou dans le voisinage du grès supérieur à la craie (bois et bruyères des environs d'Orbec), on reconnaîtra, ainsi que l'a déjà fait observer M. de Brébisson, que, loin d'infirmer l'influence des terrains sur la végétation, la présence de ces plantes dans notre pays, précisément sur des points analogues aux terrains de première formation, sert au contraire à la démontrer.

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2. Observations diverses. CHATAIGNIER.

Dans la nomenclature des arbres de nos bois, je n'ai pas cité le Châtaignier (Castanea vulgaris, L.), bien qu'on y rencontre çà et là quelques individus dans un état de végétation qui semble indiquer que notre sol ne convient pas à cet arbre. Cependant la charpente de nos plus vieux édifices, églises, châteaux, etc., et les plus anciennes maisons de Lisieux, construites en bois, sont, dit-on, de châtaignier ; il aurait donc existé autrefois dans nos environs des forêts de châtaigniers, l'état dans lequel devaient être les chemins, avant la création des grandes routes, ne permettant pas de supposer que des bois de construction aient été importés dans le pays. A la vérité, des hommes instruits, des naturalistes (2) pensent que le prétendu bois de châtaignier qui compose ces vieilles charpentes, n'est autre chose qu'une espèce de chêne encore assez commune aujourd'hui dans la contrée, et vulgairement appelée chêne blanc (Quercus sessiliflora, Smith.) dont le bois plus léger, et par conséquent plus poreux que celui du chêne rouvre (Quercus Robur, L.) s'altère plus facilement et résiste moins à l'action destructive du temps. D'un autre côté, des ouvriers accoutumés à travailler le bois et ayant à chaque instant sous les yeux des objets de comparaison, persistent à soutenir que les vieilles charpentes dont il s'agit, sont de bois de châtaignier. Il serait intéressant de vider cette difficulté, dont l'objet est plus important qu'il ne le paraît au premier coup-d'oeil, puisqu'il se rattache à une question de physique du globe. En effet, si nos anciennes constructions, encore si considérables aujourd'hui, sont en bois de châtaignier, il faut donc qu'il ait existé dans la contrée des forêts, ou du moins des plantations importantes de cet arbre ; or, non-seulement il n'en existe pas de traces main- (...)

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(...) -tenant, mais encore les essais que l'on a faits en plantation de ce genre, depuis plus de soixante ans, n'ont pas réussi : témoin les arbres qui bordent la route de Paris au sortir de Lisieux ; il s'est donc opéré quelque changement dans les conditions atmosphériques de notre région.

Dans un rapport inséré au dernier bulletin de la Société d'Horticulture de Caen (juin 1845), M. du Méril, président de cette société, dit « Qu'ayant eu occasion de voir, dans le midi de la France, des poutres de bois de Quercus Cerris, L., il y a acquis la conviction que la charpente de nos vieux édifices, que les ouvriers disent être de châtaignier, est de Quercus Cerris ; que cette espèce de chêne croissait dans le pays même, et qu'on en retrouve encore des tronc à quelques mètres au-dessous du sol dans les tourbières du marais de Carentan. »

Si ce fait pouvait être constaté, le phénomène n'en serait que plus étonnant et plus digne d'attention, puisque le Quercus Cerris ne croît plus spontanément sur aucun point de la Normandie.

3. IF, SAPIN.

Dans nos haies et nos bois se rencontrent assez fréquemment deux autres arbres, que M. de Brébisson, dans sa Flore de la Normandie, n'a mentionnés que pour mémoire, ne les considérant pas comme indigènes au pays dont il a décrit les végétaux : c'est l'If et le Sapin commun, (Taxus baccata, L., Abies pectinata, Dc). Ces deux arbres, en effet, paraissent appartenir plus particulièrement aux pays de montagnes, et le dernier surtout a pu être apporté et cultivé dans nos contrées à raison de son utilité. Aujourd'hui le Sapin se perpétue de lui-même dans les lieux où il se trouve, et je citerai, entre autres localités, les bois du Ménil-Germain et de Bourgeauville, dans lesquels il existe de temps immémorial, et où l'on en voit des individus de tous les âges, sans qu'on s'occupe en aucune façon de leur culture.

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Quant à l'If, si l'on excepte l'arbre funéraire que l'on voit encore dans plusieurs cimetières, et quelques individus que le caprice avait placés dans les jardins à la française, pour leur donner des formes bizarres, il n'est pas probable que cet arbre ait jamais été cultivé dans nos campagnes, où il existe contre lui une prévention qui porte les habitans à le détruire (3). Cependant, il n'y a pas, dans les deux arrondissemens, de bois de quelque étendue où l'on n' en voie plusieurs, de commune où il ne s'en trouve un nombre plus ou moins considérable dans les haies et les ravins, dans un état souvent peu prospère, il est vrai, mutilés qu'ils sont à chaque instant, par les habitans qui leur font la guerre.

Le Sapin et surtout l'If, arbres des montagnes, peuvent aussi bien que l'Aconit, plante des montagnes, si abondante dans nos hautes vallées, être considérés comme indigènes ; en tous cas, leur long séjour dans nos contrées doit leur donner droit de cité, et je demande ici pour eux, à l'auteur de la Flore de Normandie, des lettres de naturalisation.

4. POMMIER.

Il me reste, en terminant ces observations, à dire quelques mots du Pommier, cet arbre essentiellement Normand, qui embellit nos paysages par l'éclat de ses fleurs et la beauté si variée de ses fruits ; qui nous fournit une boisson abondante et saine, et d'excellent bois de chauffage.

La multitude de variétés des fruits du Pommier est due à sa facile reproduction au moyen de semis, et à son aptitude à produire dès sa jeunesse. Lorsque, dans sa pépinière, l'agriculteur aperçoit quelque sujet portant des (...)

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(...) fruits de belle apparence, il le transplante dans le verger, et, sans le greffer, le laisse se développer en pleine liberté ; si son bois est franc et sa tête d'une belle forme, si ses fruits sont abondans et de bonne qualité, il en propage l'espèce en multipliant l'arbre au moyen de la greffe. C'est ainsi qu'on obtient chaque année de nouvelles variétés de fruits qui viennent s'ajouter à celles, déjà si nombreuses, que l'on cultive depuis long-temps.

De même que le Poirier, le Pommier a son type, dans nos bois où il affecte diverses formes qui peuvent, en définitive, être rapportées à deux espèces assez distinctes. L'une a les tiges peu ou point épineuses ; les feuilles elliptiques terminées en pointe, velues-tomenteuses en dessous ; les fleurs mêlées de rose et de blanc ; les fruits ordinairement doux, quelquefois amers, rarement acides (Malus communis, Lam.). L'autre a les tiges et les rameaux épineux ; les feuilles ovales arrondies, brusquement acuminées en pointe oblique, entièrement glabres sur les deux faces ; les fleurs blanches ou presque blanches, et les fruits très-acerbes (Malus acerba, Mérat). C'est cette dernière espèce que M. Mérat regarde comme le type des nombreuses variétés de Pommiers à cidre, sans donner les motifs qui l'ont déterminé  à accorder à cette espèce la préférence sur sa congénère. La vie d'un homme étant insuffisante pour vérifier ce fait, une opinion, sur ce point difficile, ne pourrait avoir de poids qu'autant qu'une série d'individus, livrés à la culture de cet arbre, se seraient successivement transmis leurs observations. Cependant, s'il était permis de se prononcer, en pareil cas, d'après l'analogie seulement, on serait, au moins, aussi fondé à dire que c'est la première espèce qui a produit les Pommiers à cidre, avec lesquels elle a beaucoup plus de rapports que l'autre, par la forme des feuilles, la couleur des fleurs, le volume et la saveur des fruits. Si le Malus acerba, Mer., doit être (...)

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(...) un type, il serait assez naturel de penser qu'il est celui des nombreuses variétés de Pommiers à fruits acerbes, ou plus ou moins acidulés.

Une autre opinion, selon moi, plus raisonnable, pourrait être admise : c'est que le Malus acerba, Mér. serait le type unique du genre, le père commun de tous nos pommiers, et que l'autre espèce (Malus communis, Lam.) que l'on trouve dans les bois, et surtout dans les haies et les ravins boisés, serait l'espèce cultivée, échappée de nos vergers, et en voie de retour vers son état primitif, c'est-à-dire vers le Malus acerba.

Ce ne sont là, il faut en convenir, que des hypothèses plus ou moins vraisemblables ; mais, en histoire naturelle, lorsqu'il s'agit de remonter à l'origine des choses, force nous est souvent de nous contenter de probabilités.


Notes :

(1) Cette espèce, préconisée par quelques agronomes comme une bonne plante fourragère, et regardée par nos cultivateurs comme une mauvaise herbe, abonde dans les prés et les pâturages maigres de nos côteaux, surtout dans ceux que l’on fait dépouiller par des chevaux. Une chose digne de remarque, c’est que cette plante, si abondante dans les vallées de la Touques et de ses affluens, et plus encore sur les côteaux qui les bordent, c’est-à-dire là où le sol repose sur la craie et l’argile d’Honfleur, s’y trouve seule de son genre et qu’on n’y voit nullement sa congénère (le Centaurea nigrescens, Willd. ex Bréb.), tandis que cette dernière domine dans les vallées de la Dives et de ses affluens qui reposent sur l’argile de Dives.

(2) M. de Brébisson, Fl. Norm., page 293.

(3) Outre que les feuilles de l’If rendent malades les bestiaux qui les broutent, beaucoup de paysans croient qu’il fait avorter les vaches qui se reposent sous son ombre.