DUBOSC, Georges (1854-1927) :  La moisson, les « aoûteux » (1898).
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Première parution dans le Journal de Rouen du 31 juillet 1898. Texte établi sur l'exemplaire de la médiathèque (Bm Lx : norm 1496) de Par-ci, par-là : études d'histoire et de moeurs normandes, 6ème série, publié à Rouen chez  Defontaine en 1929.

La moisson, les « aoûteux »
par
Georges Dubosc

~*~

Chaque été, dans nos campagnes normandes, la moisson bat son plein, et les champs, au matin, se couvrent de travailleurs se hâtant pour profiter du ciel bleu et du soleil d'août. C'est le grand acte de la vie rurale, c'est pour ainsi dire le dernier tableau de tout un drame du travail, qui, depuis des siècles, se joue chaque année.

Elle était bien curieuse, la moisson au moyen-âge, surtout en Normandie, où les baux à ferme s'étant développés dès le IXe siècle, permirent à l'agriculture, en dépit de toutes les guerres, de toutes les exactions, de prendre son essor. Les champs de blé, les blairies, comme on disait, qu'ils appartinssent au seigneur ou aux vilains, étaient entourés de beaucoup de soins et fort bien tenus, quoi qu'on en pense. Après la Saint-Jean, par exemple, commençait le sarclage des blés, fait généralement par les femmes, qui, armées d'une petite fourche, arrachaient les chardons ou, à coups de
faucilles ordinairement fournies par les tenanciers, coupaient les yèbles, une espèce de sureau herbacé qui poussait alors dans les champs. C'est ainsi que le sarclage des blés qui, parfois, commençait à la Pentecôte, nous est représenté dans de nombreuses miniatures, comme celle du psautier de Louterell : c'est une corvée imposée aux vilains et dont on trouve mention dans les cartulaires de Saint-Georges-de-Boscherville et de Préaux.

La plupart du temps, les champs de blé, contrairement à l'usage actuel, étaient entourés, surtout quand ils se trouvaient dans le voisinage des forêts - alors très nombreuses - par une véritable enceinte de rameaux qui servaient à les protéger des incursions des animaux. Ainsi en était-il, par exemple, à Grand-Couronne, dans le voisinage de la forêt de Roumare ou de Brotonne, où les champs de blé étaient ainsi défendus par des haies factices de houx, de ronces ou d'épines.. De là, une sorte de droit de ramage que les ramagers ne se faisaient point faute d'exercer, aux mois de mars et de septembre, pour clore leurs moissons.

Il serait très important d'avoir des documents sur l'époque générale d'ouverture de la moisson ; ils sont bien rares, cependant, et, comme aujourd'hui, suivant les variations de la température, la date du sciage des blés devait souvent varier. Dans le pays de Caux, au IXe siècle, on commençait généralement la récolte des blés le 21 juillet. Bien entendu, en ce bon vieux temps trop vanté, c'était, pour les vassaux du seigneur, une obligation, une corvée qui rentrait, avec bien d'autres, dans la série des droits seigneuriaux. On l'appelait l'aoûtage, - le droit de sciage ou la corvée de faucille d'août, - qu'on trouve souvent mentionnés dans les actes publics, dans les baux à métairie ou à ferme ; il se compliquait de services similaires pour la récolte, l'engrangement, le vannage, le tassage. Quand arrivait l'époque de la moisson, on « criait » cette obligation. A Perriers-sur-Andelle, au XIIIe siècle, au commencement du mois d'août, on annonçait que tous les habitants eussent à se rendre à la « sciée des blés » des moines de Saint-Ouen, qui se contentaient de regarder... le travail des autres. Tous les jours, un veilleur sonnait du cor pour prévenir les moissonneurs improvisés, et gare à celui qui manquait à l'appel ! Il était frappé d'une amende.

Ajoutons que ces prestations n'étaient pas complètement gratuites : les scieurs avaient droit à un salaire, soit en nature, soit en argent. En nature, c'était généralement la neuvième gerbe, parfois la dixième qui leur revenait ; parfois aussi, ils recevaient une somme d'argent... bien modique, il est vrai ! Ils avaient aussi parfois d'autres droits, comme le droit de prendre les gerbes déliées pendant le transport, et ce qu'on appelait les mérils, c'est-à-dire les épis restés dans le champ, sur la place où l'on avait réuni les gerbes.

D'après le Livre des Jurés de Saint-Ouen, espèce de code des droits de la célèbre abbaye rouennaise, ce privilège revenait au bouvier qui conduisait les « charrettes à gerbes », à Bouclou, par exemple, hameau du canton de Boos, près de Quevreville-la-Poterie. Il en était de même à Tourville, mais avec cette réserve bien normande que les gerbes déliées appartenaient aux vilains « quand elles ne peuvent être rencloses dans les liens », ce qui devait être bien rare ! Beaucoup de monde de toute condition faisait alors le mois d'août ; dans un très grand nombre de contrats d'apprentissage, en effet, ou encore dans les contrats de louage des domestiques, on trouve stipulée la réserve de mois d'août, c'est-à-dire le droit d'aller travailler à la récolte des blés. Généralement, dans les contrats, cette mention est ainsi libellée : « Guillaume, Pierre ou Jean : par an, 14 francs, son août et son ardoir », c'est-à-dire le droit de prendre ce qu'il lui faut pour son chauffage. En dépit de tous ces droits, le sort des moissonneurs, obligés et contraints de se soumettre à toutes ces corvées, n'était pas très heureux, et un poète du XIIIe siècle, dans Le Conte des Vilains de Verson, se fait l'écho de leurs plaintes :

Et voici le mois d'août,
Un service qui ne vous faut.
C'est qu'ils doivent la corvée
Ell'ne doit pas être oubliée.
C'est qu'ils doivent, les blés scier,
Aüner et appareiller,
Et tasser au milieu du champ ;
Ainsi firent leurs âncesseurs (ancêtres),
Tel service font au seigneur.

Pour couper les blés, on se servait alors, soit de la faucille, soit de la faux. La faucille ou le faucillon représentés dans de nombreux manuscrits, reproduisait exactement la forme de celle usitée aujourd'hui dans nos campagnes. Souvent elle était fournie par le seigneur ; il est vrai qu'elle ne coûtait pas cher, car dans les comptes de l'abbaye de Montivilliers, on la trouve mentionnée comme valant 2 sous. Dans un missel du XVe siècle de notre Bibliothèque de Rouen, dans le Psautier de Louterell, les scieurs sont ainsi représentés coupant le blé, comme aussi dans les bas-reliefs de l'Hôtel du Bourgtheroulde. A moitié baissés, ils tiennent le blé à couper, à cinquante centimètres au-dessus du sol, serré dans la main gauche, la paume de la main tournée en dehors ; ils devaient manoeuvrer la faucille de la main droite, comme en se servant d'une faux. C'était un peu la façon d'opérer qu'ont gardée les Anglais et les paysans bretons, et qu'ils appellent crételer.

Mais au moyen-âge comme de nos jours, on se servait surtout de la faux qu'on trouve partout représentée dans les psautiers, dans les missels, dans le
Bréviaire d'Amour de Béziers et qui apparaît absolument semblable à celle que nous connaissons. Bien souvent même, Jacques Bonhomme révolté se servit de ces fauchards, au temps des jacqueries, comme d'une arme redoutable qu'il savait admirablement manier. Les faux, fabriquées par les faiseurs d'allumelles ou de couteaux, valaient de 6 à 10 sous.

Quant aux faucheurs, ouvriers alloués, soit pour la moisson entière, soit à la journée, leur salaire, qu'on trouve mentionné soit dans les comptes du manoir de l'Archevêque de Rouen à Déville, soit dans les comptes de l'abbaye de Saint-Amand, varient beaucoup. En voici qui, pour faucher des prairies, du 20 avril à la Saint-Jacques, reçoivent, en 1399, 60 sous et une paire de souliers. En voici d'autres, à Déville qui, payés à la journée, touchent 4 sous pour faucher de l'avoine. Quand ils sont nourris, les faucheurs touchent pour leur journée, 4 sous 10 deniers à Montivilliers ; parfois aussi, soit qu'ils scient les blés à la faucille comme à Déville, ou sur les biens de l'abbaye de Saint-Amand, ou qu'ils fauchent comme à Montivilliers et au Prieuré de Grandmont, ils sont payés à l'acre, à la tâche. A Sierville qui faisait partie des biens du Chapitre de la Cathédrale, ils recevaient en plus la treizième gerbe comme salaire.

D'autres récompenses attendaient aussi les faucheurs « d'août ». Pendant ces rudes travaux, comme on le faisait pour les vignerons, au début ou à la fin de la moisson, on leur distribuait du vin, et maintes fois, dans les comptes de l'Archevêché entr'autres, on trouve cité « le vin des faucheurs, des scieurs et des lieurs ». Une autre redevance était aussi le don d'une paire de gants, offerts principalement aux charretiers, aux valets, aux portiers, à la mi-août, pour les récompenser des derniers travaux de la récolte, de la rentrée des gerbes. Parfois, comme au prieuré de Grandmont, on donnait aux aoûteux des bonnets et des couteaux. C'était, pour ainsi dire, un droit que les ouvriers exigeaient, car on voit en 1456 qu'un paysan d'Ancourt, près d'Envermeu, furieux qu'on ne lui ait pas donné ses « gants » pour son « août », s'appropria et délia six gerbes de la dîme du curé d'Inerville.

Quand le blé était scié ou fauché, restait à réunir les javelles, à les gerber et à les transporter dans la grange. Très souvent, cette opération, comme de nos jours, n'avait pas lieu immédiatement, et pendant ce temps il fallait la garder. C'était l'affaire des messiers, sorte de prévots spéciaux chargés de la surveillance des moissons, armés d'un droit appelé de bedellerie, origine de nos bedeaux d'église ; les vilains étaient appelés à tour de rôle à remplir cet office qui, sur les terres de l'abbaye de Saint-Ouen, par exemple, se poursuivait même la nuit. C'était un peu le même service que celui rempli par les saltuaires dans les colonies agricoles gallo-romaines. Pour cette corvée, les moines de SaintOuen - toujours généreux ! - donnaient un denier par nuit.

La gerbe était, comme aujourd'hui, liée avec des liens de seigle ; mais parfois on la liait avec de la corde, ainsi que cela se faisait encore précédemment dans quelques communes de l'Eure ; mais liée ou pas liée, la gerbe demeurait souvent sur le champ, car la perception de la dîme et surtout du champart mettait de grands obstacles à l'enlèvement rapide des récoltes normandes.

Ah ! le champart, parmi tous les droits exécrés du paysan, était un des plus incommodes et des plus vexatoires ! Il consistait dans les tenures, dites à champart, où le seigneur était pour ainsi dire associé au laboureur, dans un droit pour le premier de prendre une part sur le total des gerbes récoltées. Ici le sixième de la récolte, là le dixième ou le onzième, car le champart se liait pour sa perception avec les dîmes. Avant de rentrer sa récolte, il fallait que le paysan attendît la visite des champarteurs, et ceux-ci étaient parfois en retard. Le blé resté sur terre, exposé aux pluies et aux orages, se détériorait; il n'en fallait pas moins qu'avant de s'occuper de sa propre récolte, le virant se mît tout d'abord à porter à la grange les gerbes du champart.

Son blé resté de l'autre part
Qui est au vent et à la pluie
Au vilain malement ennuie
De son blé qui gist par le champ,

dit encore le poème sur les vilains de Verson. Il était si ennuyeux ce droit de champart, que ceux qui lui étaient soumis, comme certains vassaux de l'Abbaye de Saint-Ouen, préféraient s'en acquitter par une rente appelée l'arrière-champart.

Quand le blé était mis en gerbe, on en faisait quelquefois des mullons, mais la plupart du temps, les paysans étaient tenus à une nouvelle corvée, celle de charrier, d'engranger les récoltes dans ces superbes et vastes granges dîmeresses, vrais monuments en pierre dont il nous reste tant d'exemples, comme à Bonneville, à Quittebeuf et ailleurs. C'était ce qu'on 'appelait la « corvée de tasserie ». Là se terminait la besogne, et, les champs ainsi dépouillés, on pouvait se mettre à glaner, mais le droit de glanage était souvent bien illusoire. On avait, en effet, au moyen-âge, conservé l'habitude romaine de couper les blés en deux fois : la première, on coupait seulement les épis, la seconde, on enlevait le chaume resté sur pied, le conservant par cela même en bon état, ce qui était fort nécessaire à une époque où on couvrait beaucoup en paille.

Cet enlèvement du chaume, c'est ce qu'on nommait le gluage, le glu, la « paille de glu ». Les gluaces de seigle qu'on abandonne encore actuellement comme cadeau, aux aoûteux du pays de Caux, portent encore ce vieux nom français. Le chaume resté sur pied, et que nos paysans normands nomment encore les étaux, s'appelait les éteubles : le seigneur avait seul le droit de les abandonner à qui il voulait. Une des foires de Bayeux, la foire Sainte-Croix, je crois, portait encore avant la Révolution, le nom de Foire aux Etaux, parce qu'à l'époque où elle avait lieu, le 14 septembre, le blé ordinairement était coupé. Quand les grandes « charrettes à gerbe », traînées le plus souvent par des attelages de cinq à six boeufs, étaient rentrées, le brave paysan pouvait regagner sa chaumine, s'il habitait dans les environs.

Si c'était un Breton, comme il en venait beaucoup alors pendant la moisson et comme il en vient encore en Basse-Normandie, il regagnait sa lande fleurie de bruyères et d'ajoncs. A son retour, que lui restait-il ? Pas grand'chose. Il avait vécu assez bien, car seigneurs, abbayes et prieurés ne se montraient pas trop chiches sur le lard, les pois, le hareng, les galons de vin ou de cidre. C'était le meilleur de son lot. Pour le reste, écoutez ce que disait au XVIe siècle La Barre dans son Formulaire des Esleus :

« Si véritablement le laboureur prenoit garde quand il ensemence sa terre pour qui il sème, il ne semeroit pas. De son travail, il jouit le moins ; la première poignée de grain qu'il jette en terre est pour Dieu, ainsi la dévoue-t-il librement; la seconde ne suffit pour les oiseaux ; la tierce pour les cens et rentes du trefoncier ; la quatrième pour la dîme ; la cinquième pour les tailles, impôts et subsides. Et quoy tout cela se prend devant qu'il n'y ait rien pour lui. Et il a à travailler jour et nuit, à veiller sur ses bestiaux et domestiques, se lever le premier, se coucher le dernier, soigner pour tous, en toutes saisons, occupé à faire valoir sa terre, à guéreter, à recouper, à biner, à composter, à cirer, à semer, bercer, sercler, scier, faucher, moissonner, reserrer, mettre en la grange, entasser, battre, moudre et boulanger, avant qu'en goûter. »

Qu'est-il demeuré de toutes ces coutumes et de ces traditions qui accompagnaient la moisson au moyen-âge ? Bien des usages sont restés et demeureront encore particulièrement dans le pays de Caux, véritable pays de la grande culture normande. Aujourd'hui, presque partout, la moisson, la récolte des blés, se fait à forfait par contrat passé entre les fermiers ou les propriétaires et un entrepreneur qui se charge, sous certaines conditions déterminées, de faucher, gerber et engranger la récolte dans un laps de temps déterminé. C'est l'entrepreneux ou le maître alloueux, véritable chef de l'entreprise, qui, généralement, aux premiers jours de l'année, se met en mesure de recruter les aoûteux, les aoûterons, les gens d'août, suivant les vieux termes de l'ancien langage français, qui, hommes et femmes, par couple, se chargeront de faire « l'août ». Le dimanche après la messe, souvent au cabaret, parfois à la halle, on fait l'alloû, on débat les conditions qui comportent généralement une somme d'argent comme salaire, et la nourriture et le logement assurés pour la durée du travail, environ quatre semaines. Si, par suite d'intempéries ou pour toutes autres causes, la moisson se prolonge, tant pis pour l'alloueux et pour ses ouvriers ! C'est un des risques de son contrat.

Bien entendu, les salaires changent avec la condition de l'aoûteux ; les faucheurs gagnent généralement de 80 à 90 francs et sont mieux payés que les ramasseurs, appelés en certains coins de notre département les brocards ou les raccommodeux, qui gagnent de 50 à 60 fr. La nourriture, dans un pays où les grands mâqueux n'ont jamais manqué, joue un grand rôle dans l'affaire et l'ordre et la nature des repas sont déterminés avec une rigueur toute protocolaire : ils sont, du reste, fournis aux frais du maître alloueux.

Le fermier généralement ne fait que prêter gratuitement le « four », maintenant abandonné dans la plupart de nos campagnes, - car on ne cuit plus - et où la « fille d'août », solide gaillarde délurée, qui ne craint pas les galants propos, « affète » les plats et installe sa popotte. Souvent aussi le fermier donne plusieurs sacs de blé, calculés d'après le nombre des travailleurs, et le cidre, - tant de litres par acre, - tous ces pots de « gros beire » qu'entonne la soif inextinguible des moissonneurs. On ne sait pas ce que peut avaler un aoûteux sous le grand soleil de messidor ! Quant au café, bien « consolé », avec sa rainchette, sa surainchette, et son « coup de pied »... final... on n'en donne qu'aux jours de dimanche et de fête !

La nourriture ! mais elle consiste en toute une suite de repas. Le matin, sur le coup de cinq heures, pour « abattre le brouillard », avant le départ pour les champs, c'est un premier déjeuner frugal : une bouchée de pain, un coup de cidre ; vers huit ou dix heures, c'est une collation dans les champs, avec le pain, du fromage, des radis ; à midi, à l'Angelus sonnant, c'est le dîner à la ferme, repas plus copieux et plus solide, que suit parfois un moment de repos et de sommeil, la Méjsienne, la Mérienne, la sieste ou méridienne, d'après un vieux mot qu'on trouverait encore dans les poèmes de Guillaume de Normandie. Vers quatre ou cinq heures, c'est la collation, en campagne, où les dorées de beurre sont dévorées de bon appétit, arrosées de nombreuses accolades au pichet de cidre. Le soir, quand il fait beau, le travail se prolonge, après l'Angelus du soir tintant au clocher, et il est parfois neuf heures quand les « aoûteux » s'attablent à la ferme, pour le souper final, où l'on avale la soupe et quelques plats de légumes.

Le logement ! Il est, la plupart du temps, offert par le fermier. On n'est point difficile, du reste ; les moutons, à cette époque, sont pour la plupart aux champs, et on gîte les aoûteux dans les bergeries vides, où ils installent tant bien que mal la literie qu'ils ont apportée. Et puis une bonne couche de paille fraîche est peut-être le meilleur lit pour les travailleurs harassés S'ils habitent dans le voisinage, les aoûteux du pays, comme dans la chanson de Malborough, s'en retournent chez eux avec leurs femmes. Les autres se logent comme ils peuvent dans le cabastère, ainsi qu'on dit en plein pays de Caux, d'après un vieux terme normand qui, je crois bien, vient du verbe cabasser, entasser, serrer, empaqueter comme dans un « cabas! »

Et, dès l'aube, par la grande plaine où les blés dotés, les blés aorés, se balancent, on se met à la besogne. Le fauqueux a monté sa faux, disposé les « pleyons » ou les « doigts » de son gavelier, cette espèce de ratelier léger disposé le long de la lame et destiné à recevoir les épis pour les coucher sur le sol. Maintenant, voilà qu'il la rebat avec ses battements, son marteau frappant sur son enclumeau. Puis, dans le buhot, la corne de boeuf qui pend à sa ceinture, il saisit la pierre à aiguiser qui trempe dans le cidre et en passe quelques coups pour lui donner du morfil. Un coup de rifle, cette espèce de tape en bois, et voilà la faux affutée pour le travail. N'est pas faucheur qui veut ! Il faut de la vigueur et de l'entrain, de solides poignets, pour balancer « à fleur de bras », comme on dit, la hanse et la faux abattant les javelles ; il faut du coup d'oeil pour couper droit, bien également, les tiges, et la besogne se complique parfois quand le vent incline les blés ou quand ceux-ci sont versés, couchés. Il faut alors ôter le gavelier et couper à faux nue, comme pour les fourrages et les menus grains.

Bien souvent alors le faucheur est obligé, au bout de chaque ondain, d'interrompre le travail pour rebattre la faux ! On ne fait plus maintenant souvent appel aux ouvriers étrangers, aux horzains, venus des Flandres ou de l'Artois, mais le travail de ces sapeurs picards était pourtant bien curieux. Ils se servaient, en effet, d'une sorte de crochet emmanché à un bâton, pour maintenir les tiges à couper, qu'ils tranchaient avec la sape, une espèce de faux à lame un peu recourbée et à manche court.

Derrière les faucheurs, qui, rangés par échelon, attaquent le champ, marchent les ramasseuses, les gaveloteux, qui réunissent les javelles et en forment de petits monceaux, ce qu'on appelle les hauviaux, ou pour parler avec l'accent cauchois, les hoviâs. Presque aussitôt, avec plusieurs gerbes, on formait les demoiselles en ayant soin de faire une capote avec une gerbe coiffant les autres, les épis en bas. C'est ce qu'on nomme aussi les vieillottes ou veuillottes, vieux mot de patois normand, qui n'est qu'une forme diminutive altérée du mot vielle, qui s'est dit pour « meule », et que je trouve dans le Journal du sieur de Gouberville : « Je fys mettre du foin en petite vielle ». Le mot moyette, dont on se sert également, n'est, lui aussi, qu'un diminutif du mot moie, qui veut dire une « meule de paille ».

Au bout de huit à dix jours, on lie le blé ainsi déposé, suivant que les autres travaux de la moisson ont retenu plus ou moins longtemps les moissonneurs, car le blé bien enveillotté par les « valets d'août » peut supporter les intempéries. Dans le pays de Caux, la coutume est venue de lier le blé, à la fin de la journée, aussitôt qu'il est coupé, et de disposer quatre ou cinq gerbes qu'on recouvre avec une autre, l'épi en bas. C'est ce qu'on appelle un cosaque. Suivant la tradition, ce mode serait venu de prisonniers ou de soldats autrichiens ou russes qui, sous l'Empire, auraient introduit dans nos pays normands cette façon de disposer les gerbes. Parfois aussi, on endelize les gerbes, c'est-à-dire qu'on les dispose par dix, en dizeaux, ou bien encore en onzains ou en septias. Une fois liées, les gerbes sont placées sur la grande « voiture à gerbes », non sans mal car il faut de vigoureux gaillards pour enlever les gerbes au bout de la fourquière.

Toute cette besogne se fait rapidement, alertement, mais à la campagne comme ailleurs, il y a toujours des gens qui ne se pressent pas et dont la récolte est en retard. Autrefois, on leur faisait une bonne farce : on disposait dans le champ un bonhomme de paille, faucille ou f aulx en main. C'était l'épleteux, du mot « épleter », qui est resté en anglais to expleit, aller vite, qui fournissait aux retardataires une aide... un peu ironique. Les charrettes chargées, les tasseux se mettent à engranger sans perdre de place, en réservant tout au plus une petite, la battière, quand on battait encore en grange, au fléau. Souvent aussi, quand les granges sont pleines, on dresse dans les champs mêmes, en choisissant bien l'orientation et la situation, de grandes meules de blé circulaires, disposées sur un solage de bourrées ou de raptis de paille de colza, et ce n'est pas une mince besogne que de monter ces gerbes de blé bien d'aplomb de former ensuite le lermier et de coiffer le tout d'un de ces grands toits de chaume qui pointent sur l'horizon de la campagne dénudée.

Bien des fêtes, bien des traditions, non encore perdue, ni oubliées, se rapportent à la moisson dans notre région normande. La messe d'août, qui réunissait tous les moissonneurs, n'existe plus, mais les grandes réunions et les fêtes, prétextes à réjouissances et à plantureux repas, ne chôment pas. La première est l'Entrée d'août. Avec la grande charrette à gerbes de la ferme, prêtée par le fermier, le maître alloueux va chercher dans leur logis tous les aoûteux, dont il transporte la literie ; l'équipage est brillant, conduit par le charretier, monté sur le cheval de timon, et se rend ainsi à la ferme, où un bon repas attend les compagnons. Le dimanche suivant « l'entrée » le commencement de la moisson, devient, particulièrement dans le Pays de Caux, la fête du Plus aisé ! « Le plus aisé! » vous ne comprenez pas ! Eh oui, « le plus aisé », suivant la malice paysanne, le « plus facile » des travaux à entreprendre... c'est de manger et de boire. Et on ne s'en prive pas ; on fait honneur au gigot, à la pièce de veau, aux légumes offerts par le fermier ou « l'alloueux » le tout arrosé de nombreux trous normands, car « on ne peut s'en aller sur une gambe », et l'on mange jusqu'à ce qu'on « rebouque », sans avoir besoin de réforcer les convives ! Et les conversations marchent ! Et les récits se suivent, émaillés du fameux « I m'dit, qui dit, dit-i ! » des Cauchois.

La fin de la moisson est encore célébrée par d'autres fêtes. C'est d'abord la Dernière gerbe, « la gerbe à la maîtresse », la « queville à la maîtresse », la « dernière poignée », car les termes changent un peu, suivant les terroirs. La dernière gerbe est une poignée de blé ornée de fleurs, réservée dans le champ et que la fermière, surtout autrefois, devait couper elle-même avec une faucille enrubannée qu'on lui présentait, au bruit des coups de fusil tirés par les moissonneurs cachés dans les javelles. La dernière gerbe n'était pas toujours facile à couper et chacun disait son mot: « La « faucille ne coupe pas », « le mois d'août ne se ferait pas vite de ce pas-là. » - « Il y a du sorcier ! » La gerbe coupée et liée avec la queville, c'était au fermier à la placer sur le haut de la dernière charrette, et la tâche n'est parfois point commode, car la gerbe à deux liens est lourde. Le même jour également a lieu la dernière fête de la moisson, dont le nom change un peu suivant les régions.

C'est la repassée d'août ou la passée d'août ou plutôt, étymologiquement, la parcie, vieil usage cité dans Ducange, en 1416, - ce n'est pas d'hier, - et dont le nom est formé de par, superlatif, et de recie qui s'est dit pour « goûter ». En d'autres endroits du Pays de Caux, la même fête prend le nom de caudet ou chaudô. D'où vient le mot ? On n'en sait trop rien. On pourrait croire que le véritable nom serait plutôt co-dret ; « le coq droit », car les moissonneurs ont l'habitude de porter au bout d'une perche ou d'une fourche, le coq ou la volaille dont on leur a fait don pour le grand repas du soir.

Il y a, en effet, pendant toute la journée, une véritable promenade des gens d'août, rubans à la casquette, bouquets à la boutonnière, montés sur les grandes charrettes dont les limoniers ont revêtu leurs harnais de fêtes, à sonnailles et à pompons. On va par les chemins et les routes, sonnant du cornet ou de la conque, chantant les vieilles chansons rustiques comme celle-ci qui est populaire :

Voici le mois d'août venu.
Grande réjouissance !...

ou bien encore celle-ci, qui se chante à Villerqueville :

Là-bas, dans la plaine,
Ferdindi, ferdindon !
Faisons la moisson.
Le maître vient dire :
Hardi, compagnons !

On rapporte à la maison les calits et les paillasses, et cette fête, qui rappelle un peu le tableau de Léopold Robert, le Retour des Moissonneurs, se termine par un repas gargantuesque où l'on dévore coqs, poules, oies et canards, et où l'on fête la fin de la moisson.

Maintenant, dans les champs dénudés, les vieilles gens, la troupe des gamins et des fillettes peuvent, sous la conduite du garde champêtre, aller glaner et ramasser les derniers épis ; échappés aux râteleurs, et toute cette grande série de travaux agricoles si vaillamment supportés se termine en faisant un peu de bien aux humbles et aux pauvres !...

GEORGES DUBOSC

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