Méric, Victor (1876-1933) : Henry Chéron (1910).
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Texte établi sur un exemplaire (BmLx : nc) du n°105 du samedi 23 janvier 1910 de l'hebdomadaire Les Hommes du Jour.
 
Henry Chéron
par
Victor Méric

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Nous voici revenus aux politiciens. Il y a pas de temps déjà que nous n'avions pas eu l'occasion de nous occuper des gestes de ces messieurs. Puisque, d'autre part Almereyda s'amuse, cette semaine, à dépioter le sympathique juge d'instruction Joliot, profitons-en pour présenter très succinctement à nos lecteurs la « bonne fée barbue ».

Tête ronde, la barbe épaisse et auvergnate, les yeux bébêtes et étonnamment rapprochés, presque collés de chaque côté du nez épais, notre éminent sous-secrétaire d'Etat donne assez l'impression d'un veau qui aurait reçu de l'éducation. Député depuis quatre années à peine, il a cependant grâce aux coups de pieds de vache qu'il a lancés à droite et à gauche, réussi promptement à grimper jusqu'au ministère. Et là, il a su, avec la même promptitude, s'imposer à l'attention publique. Un moment même, il a manqué devenir aussi populaire que Dujardin-Beaumetz. Ses visites extraordinaires accomplies nuitamment et subrepticement dans les casernes, lui ont assuré, en un clin d'oeil, une célébrité enviable. Avec ça, cet étonnant parlementaire luttait férocement contre l'influence des bureaux et contre les fonctionnaires de son ministère ; il prétendait carrément tout changer, tout reconstituer, tout chambarder. Ce qui faisait dire à Clemenceau :

- C'est un jeune veau lâché dans un magasin de porcelaine.

Bref, il fit si bien, qu'en quelques mois sa notoriété s'étendait dans toute la France et traversait même les frontières. Cela par des moyens très simples, mais qu'il fallait trouver. Nulle réclame aussi savamment organisée qu'on put la supposer n'aurait servi autant notre Chéron. Malheureusement il eut l'idée malencontreuse d'entrer à la marine. Et dès lors il partagea le sort des cuirassés ; il fut coulé. On ne prêta plus qu'une attention relative à ses incartades. Depuis, notre infortuné sous-secrétaire d'Etat s'est enfoncé de plus en plus dans l'oubli, tel un vulgaire sous-marin dans les flots.

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L'air est pur, la route est large
Le Chéron sonne la charge.

Attention au commandement. L'arme au pied. Fixe ! C'est M. Chéron, sous-secrétaire d'Etat à la guerre. C'est le général barbu qui fait son entrée, incognito, dans la caserne, après avoir averti tout le monde, pour être plus sûr de ne surprendre personne. Et le voilà parti dans la cour, suivi de l'adjudant, du chef de poste et de soldats de garde, munis d'une lanterne. Il traverse les cours, passe dans les chambres où il renifle complaisamment l'odeur des pieds et des haleines confondues. De là, il redescend aux latrines et inspecte les lieux. C'est que Chéron est un rude homme de guerre. il sait qu'un général doit avoir l'oeil à tout, doit veiller sur tout. Aussi s'acquitte-t-il de son devoir avec une satisfaction qui éclaire largement sa face. Il est réjoui, heureux du bon tour qu'il vient de jouer à l'adjudant. Il fait des mots, sème l'esprit. Un jour, rencontrant deux hommes de corvée en train d'arracher l'herbe des pavés de la cour, il s'exclame :

- Vous devriez garder toute cette herbe. C'est ça qui ferait de l'excellente salade.

Un autre jour, il s'en va à la cuisine pour y goûter la soupe. Seulement comme il est délicat, dame ! il se fait accompagner de son secrétaire, lequel est chargé de déguster la dite soupe et de donner son avis. Et de méchantes langues assurent que Chéron change de secrétaire tous les mois. Les malheureux ne peuvent pas résister davantage.

Dommage que Chéron n'ait pas pu s'occuper du fameux drapeau, vous savez le drapeau qu'on avait jeté dans la m..... Il se serait bien débrouillé pour le retrouver, lui, et en cinq sec, s'il vous plaît.

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Ne chérons pas trop sur le Chéron. Il paraît que c'est un honnête homme, plein de bonne volonté et de désirs réformateurs. Nous ne demandons pas mieux que de lui rendre cette justice. Mais il est très curieux d'observer que lorsqu'un polichinelle se mêle d'être honnête, il s'arrange toujours pour être grotesque. Ou coquins ou ridicules. Tel est leur lot.

Celui-ci est né à Lisieux (Calvados). La catastrophe date du 11 mai 1867. Placé au lycée de sa ville natale par des parents qui avaient formé les plus chimériques espoirs, le jeune Chéron se sentit de bonne heure des dispositions pour devenir ministre. Il se demandait simplement quel était le portefeuille pour lequel il était le mieux désigné. Et, en place de jouer aux billes avec ses jeunes camarades, l'élève Chéron étudiait tour à tour les différentes branches où se spécialisent les connaissances nécessaires aux apprentis-ministres, c'est-à-dire qu'il ne faisait absolument rien, l'ignorance étant le premier devoir des détenteurs de portefeuilles. Quand il eut ainsi travaillé pendant des années, le plus souvent dans le silence des cabinets, le jeune Chéron abandonna le lycée et se jeta résolument dans la politique.

Il ne devait pas réussir du premier coup, cependant. Il tâta longtemps le terrain, s'occupa de politique locale et départementale. Mais sa vocation était irrésistible. Il était désigné par les destins pour figurer parmi nos plus audacieux réformateurs. quand cette vérité fut établie aux yeux des électeurs du Calvados, ceux-ci n'hésitèrent plus. Chéron approchait déjà de la quarantaine. Il n'était que temps. Par 7.629 voix sur 14.278 votants, ils l'expédièrent, port dû, au Palais-Bourbon.

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Là, Chéron fit son chemin avec une rapidité foudroyante. Son étoile le guidait. Plus vivement qu'Aristide lui-même et sans avoir connu les vicissitudes et les aléas d'une carrière laborieuse de militant, il décrocha le portefeuille tant désiré. On le colla au sous-secrétariat de la guerre, le 26 octobre 1906, c'est-à-dire quelques mois après son élection à la Chambre. Nul exemple d'aussi déconcertante fortune politique ne pourra être fourni.

Il faut considérer que Chéron n'avait absolument rien pour obtenir aussi facilement le poste qu'on lui accordait. Il bénéficia des circonstances politiques. Avant que d'être ministre, en effet, il n'avait guère signalé sa haute compétence qu'en s'occupant du budget de 1907 et qu'en entrant dans la commission d'assurance et de prévoyance sociales. Cela fut jugé suffisant.

Une fois ministre, il lui fallait sans tarder montrer au monde l'homme extraordinaire qu'il était. Alors commencèrent ces visites et ces perquisitions dont la presse a tant parlé... On a bien insinué, il est vrai, que Chéron s'entendait surtout à assurer la plus large publicité autour de ses moindres actes. Mais nous voulons croire qu'il n'était pas responsable de ce vaste réclamisme. Il assurait la défense nationale en goûtant la gamelle et en inspectant les lieux d'aisance. sachant par les exemples de l'histoire qu'un vrai et grand général doit être un père de famille pour ses soldats, il se faisait familier, tapait sur le ventre des caporaux, passait son bras autour de la taille des sergents enorgueillis. Ces divers procédés finirent par lui constituer, dans l'élément militaire, une énorme popularité.

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Nous ne raconterons pas par le menu les divers incidents dont fourmille la carrière chéronique. Les hebdomadaires satiriques ont recueilli jadis par douzaines les mots, les boutades et les incartades de notre guerrier en Chambre. Aussi bien avons-nous résolu de ne consacrer à Chéron qu'une prose parcimonieuse.

Qui pourra d'ailleurs dénombrer les circulaires perpétrées par ce sous-secrétaire d'Etat, au sujet des fournisseurs de viandes avariées et de conserves alimentaires empoisonnées. en sa qualité d'indigène du Calvados, Chéron travaillait au bénéfice des tripes à la mode de Caen.

Il eut quelquefois de pénibles aventures. C'est ainsi qu'un jour, croyant goûter la soupe, à la cuisine militaire, il trempa tout simplement son doigt dans l'eau de vaisselle. Mais n'insistons pas sur ces incidents malencontreux.

D'autres fois, Chéron fait montre d'un ingéniosité d'esprit qui subjugue. C'est ainsi que depuis qu'il est au gouvernement, il a pu parvenir à dompter les fonctionnaires récalcitrants. Son procédé est bien simple. Se trouvant en présence des différents services de la Marine qui - comme on sait - rivalisent et bataillent constamment pour obtenir, chacun de leur côté, mains avantages pécuniaires, Chéron les convia à venir discuter dans son cabinet. A peine étaient-ils entrés dans le sanctuaire que le sous-ministre se leva et se dirigeant vers la porte, leur tint ce petit discours :

- Messieurs, je vous ai fait venir pour essayer de vous mettre d'accord. Je vais vous laisser dans mon bureau jusqu'au moment où vous aurez pu vous entendre. en attendant, vous serez enfermés et vous n'aurez à manger et à boire tant que l'harmonie ne règnera pas parmi vous.

Après quoi Chéron les enferma à double tour et, très satisfait de lui, s'en fut tranquillement se promener.

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Concluons et résumons. Ce politicien grotesque, qu'on a mis tour à tour à la Guerre et à la Marine, sans qu'il ait jamais rien fait pour mériter ces portefeuilles, est l'exemples vivant de l'imbécillité du régime. Avec le parlementarisme, il faut s'attendre à de pareilles surprises. Les plus bavards, les plus incapables, les plus réclamistes ont, seuls, des chances de réussir. Depuis quarante ans, le pays est gouverné par une série d'avocats, de médecins, ignorant tout des services qu'ils sont chargés d'étudier et de surveiller et de la fonction qu'ils occupent. Suffrage universel et parlementarisme ! Doux régime ! Heureux encore quand on n'a pas affaire à des canailles sans scrupules et qu'on peut se divertir au dépens de ce Chéron qu"un collègue facétieux surnommait le « Gambetta de Normandie ».

 

Henri Chéron par A. Delannoy (dessin de couverture)

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