ORINO, Jeanne Marie Clotilde Briatte Comtesse Pillet-Will, pseud. Charles d'(1850-1910) : Une Union dans l’au-delà par l’« Esprit » de Théophile Gautier (1904).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (03.VII.2003)
Texte relu par : A. Guézou
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Texte établi sur un exemplaire (coll. part.) des Contes de l'au delà, sous la dictée des esprits publiés à Paris en 1904 par F. Juven.
 
Une Union dans l’au-delà
par
l’« Esprit » de Théophile Gautier

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Nous la voyions passer toujours rapide au milieu de nous cette délicieuse Paule au visage si expressif, aux yeux noirs profonds. Quelquefois, cependant, sur nos instances, elle suspendait sa course, s’arrêtant alors complaisamment pour écouter les questions pressées que nous lui adressions et dont nous étions avides d’entendre la réponse.

Que faisait-elle ? Pourquoi s’écoulait-il parfois un laps de temps considérable sans qu’il nous fût donné d’entrevoir sa silhouette gracieuse et onduleuse ? Et pourquoi, surtout, son visage aux lignes si pures, à l’expression presque angélique, reflétait-il en certains instants la joie intense, et, en d’autres moments, l’inquiétude légère voisine presque de l’anxiété… ?

Mais, le plus souvent, Paule se dérobait aux multiples questions, alléguant pour son excuse des devoirs nombreux et sérieux à remplir sur terre souvent, dans l’au-delà quelquefois, et elle s’enfuyait, rapide, nous laissant simplement d’elle son émanation fluidique dont la bienfaisante action stimulait les courages, quelquefois somnolents, de plusieurs d’entre nous.

Un jour, pourtant, Paule, tout à fait bien disposée, voulut bien s’arrêter plus longtemps, suspendre à notre gré sa course errante pour répondre à toutes les questions que nous lui posions, et voici ce qu’elle nous dit :

Il y avait environ quarante ans de votre planète qu’elle avait quitté la terre où elle avait vécu durement éprouvée, mais pas assez cependant pour qu’elle n’y eût connu les joies suaves, les seules qui soient réelles, de l’amour. Aimer et être aimée avait été pour elle la consolation suprême de douleurs intenses morales et physiques, et, souverainement reconnaissante au destin – à la Providence, si vous aimez mieux – d’avoir connu si complètement les joies de l’amour, elle s’était appliquée de toutes les forces de son être à lui en témoigner sa gratitude par une vie de devoirs, de travail, d’abnégation, et surtout d’admirable résignation aux douleurs qui semblaient fondre sur elle pour anéantir dans leur tourmente de tempête l’amour qui la soutenait, et dont elle ressentait encore plus vivement le prix qu’elle ne ressentait le poids de ses épreuves.

L’être aimé à qui elle avait associé sa vie, donné son coeur sans réserve, avait moins souffert qu’elle, et surtout moins lutté contre les défauts inhérents à la nature humaine. Ce n’est pas qu’il fût mauvais, mais il avait la tare commune à beaucoup d’hommes, c’est-à-dire un égoïsme un peu au-dessus de la moyenne, et c’était cet égoïsme qui avait paralysé ses meilleurs mouvements, l’empêchant ainsi de rester au niveau moral de Paule. Lorsque la mort vint clore leur vie terrestre et qu’ils se retrouvèrent dans l’au-delà, Paule très avancée, très évoluée, voulut entraîner son compagnon vers les sphères élevées auxquelles son passé de souffrance et de progrès lui donnait droit. Son ami consentit sans peine à la suivre, mais ils ignoraient tous deux que ces sphères bienheureuses, si elles sont un lieu de repos et de jouissances pour ceux qui les ont méritées, sont également des régions sans saveur, dépourvues complètement de charme pour les âmes qui n’ont pas appris à se dégager de leurs instincts sensuels, de leurs besoins immodérés et déréglés de bien-être matériel. Aussi bien, pour jouir dignement du bonheur attribué à ces mondes fortunés, il faut savoir vivre de la vie spirituelle et tout y rapporter. C’est ce que l’ami de Paule comprit vite. Désorienté, déplacé, attristé même, il y connut de suite l’ennui, puis l’ennui engendra le regret d’avoir mal employé la vie terrestre si précieuse que pas une de ses minutes ne devrait en être perdue ; et du regret naquit à son tour le besoin impérieux de revenir à cette terre pour y réparer le passé toujours réparable dans l’éternité des siècles où l’âme doit vivre. Paule ne le retint pas, car elle comprenait, peut-être mieux que lui encore, la nécessité de ce retour ; mais en âme toujours forte et supérieurement charitable, elle lui déclara qu’elle ne saurait jouir d’un bonheur sans nom, tandis que lui affronterait les feux du combat terrestre. Elle reviendrait dans son ambiance, le suivrait presque sans cesse, l’inspirerait de ses conseils, le fortifierait de sa présence invisible.

Il accepta, infiniment reconnaissant de l’aide qui lui était promise, puis, très courageux, très déterminé, il s’en fut pour une période qui devait durer de trente à trente-cinq années de la vie terrestre.

Maintenant le terme de l’épreuve touchait à sa fin, et Paule, heureuse au-delà de tout ce que peuvent exprimer des paroles humaines, avait pu constater de ses yeux avec quelle admirable énergie son ami bien cher avait supporté les phases d’une existence difficile et tourmentée. Il était complètement digne d’elle ; dorénavant il pourrait supporter et aimer la vie spirituelle d’un monde élevé. La réunion était proche, très proche, et, suffoquée de joie par cette pensée du retour, elle avait arrêté là son récit… Mais notre curiosité n’était pas encore entièrement satisfaite, et nous lui demandâmes alors si, durant la vie terrestre de son ami, elle ne l’avait jamais quitté d’une seconde.

Elle nous répondit qu’elle l’avait quitté maintes et maintes fois depuis quelques années, parce qu’elle avait compris qu’il était suffisamment fort pour affronter les tentations multiples et variées du mal, et voulant ainsi lui laisser le mérite d’avoir usé pleinement de son libre arbitre. Mais quand elle quittait ainsi son ami, elle ne restait pas oisive pour cela. Comme l’abeille active qui butine sur les fleurs pour y faire sa récolte, elle s’empressait alors de courir à travers les espaces pour aider, ici au désincarné nouvellement arrivé à se dégager, ailleurs pour tendre une main à l’incarné malheureux et tourmenté par ses passions. C’est ainsi que nous la voyions passer si rapide et si fugitive parmi nous, nous intriguant toujours par son allure et son aspect qui tenaient à la fois de l’ange gardien, et, à certains jours, lorsqu’elle était drapée sans prétention dans ses rayons blancs, de l’infirmière bienfaisante.

Quelque temps après qu’elle nous eût fait ce récit, nous la vîmes revenir radieuse parmi nous, et elle nous dit alors :

« Dans quelques instants, mon ami fera partie de notre monde. Ce moment sera tout à la fois une réunion et une séparation, car nous nous quitterons pour nous acheminer plus haut.

Voulez-vous fêter cette réunion, escorter ce départ ? J’ai en moi une joie intense, et peut-être me comprendriez-vous si je vous disais que cette joie due à l’amour, il me serait plus doux de la manifester à celui que j’aime, seule à seule avec lui. Mais je sais que vous nous aimez et qu’il vous sera doux de participer à ces agapes ; donc, je vous convie tous, vous entendez, tous ! A l’exemple du Maître Jésus, je prie les boiteux, les aveugles, les malheureux de toutes les catégories de se joindre au cortège que vous voudrez bien nous faire ; car lorsqu’on fait suite au bonheur, à la joie qui passe, il est bien rare qu’on ne ramasse pas quelques miettes de ce bonheur, et je compte bien, avec votre aide, en semer un peu… Voulez-vous tous… dites ? »

Elle ouvrait largement ses bras d’un geste qui semblait vouloir accueillir tous les êtres de l’univers. Enveloppée dans des rayons lumineux qui s’échappaient de son corps fluidique, la figure transfigurée, elle était si admirablement, si merveilleusement belle, que nous en étions éblouis. Sa voix au timbre musical remplissait les espaces, couvrant presque le bruit sourd de la gravitation des mondes, et, à cette voix, tous accouraient autour d’elle, Esprits lumineux qui lui souriaient, Esprits plus ternes qui la remerciaient, puis enfin, ainsi qu’elle les y avait conviés, Esprits souffreteux, malheureux, errants. Ces derniers approchaient plus lentement, ayant quelque peine à mouvoir leurs lourds corps périspriteux dans cette ambiance supérieure à la leur ; ils arrivaient, les uns, confus, les autres, sournois, laids pour la plupart, gênés tous. Mais, bienveillante jusqu’au bout, Paule fendait les groupes des Esprits supérieurs, s’approchait de cette multitude souffrante et, digne émule du Christ dont elle savait si bien interpréter l’Evangile, d’un mouvement enveloppant elle les entourait de rayons aux nuances diverses que sa main fine détachait des couches fluidiques ; puis elle imposait ses mains sur la tête des uns, frôlait de son coude le corps fluidique d’un autre ; sous son contact, ils se transformaient à vue d’oeil ; leurs enveloppes, leurs draperies, prenaient un éclat relatif, et ceux qui étaient confus osèrent lever les yeux, ceux qui étaient sournois sentirent s’évanouir leurs rancoeurs. En un mot, fidèle à sa promesse, Paule distribuait le bonheur à pleine main, un bonheur éphémère, hélas ! puisque le seul durable ne peut être autre que celui que nous conquérons nous-mêmes, mais, enfin, c’était tout de même un bonheur !

Quand elle eut achevé sa tâche de charité, elle leur dit de l’attendre un peu. Bientôt elle serait de nouveau parmi eux… Enveloppant une dernière fois dans une caresse fluidique les groupes uniformément heureux en ce moment, elle partit, mais pour revenir bientôt accompagnée cette fois de l’aimé, de celui à qui elle voulait faire fête en lui préparant un cortège triomphal digne du courage de leurs deux vies.

Lui, suprêmement heureux, déjà dégagé, absolument compréhensif, s’appuyait sur la chère âme, et tandis que sur terre, sous une pluie battante, le morne enterrement du corps éprouvé passait au milieu des indifférents, escorté seulement de quelques amis, dans l’au-delà splendide, défilait un cortège admirable en une marche triomphale des époux réunis à jamais, éblouissants de bonheur au milieu des lueurs et des phosphorescences suscitées par le mouvement même de ces milliers d’êtres aux radiations diverses !

Ils marchaient lentement, car Paule voulait leur laisser longuement savourer la joie qu’ils goûtaient. Cependant il vint un moment où l’arrière-garde des boiteux, des aveugles, ainsi qu’elle les avait appelés, s’arrêta : ils ne pouvaient plus suivre, malgré leurs efforts. Les sommets qu’ils gravissaient devenaient trop abrupts pour eux, et ils s’attristaient déjà à voir les autres poursuivre la marche ascendante, en les laissant loin derrière eux !

Alors, Paule se retourna. De ses deux mains elle leur envoyait, ils ne savaient quoi. Ils ne devinaient pas ce qu’elle leur envoyait, mais ils se sentaient subitement ragaillardis et, ravis, ils pouvaient poursuivre encore la course – pourtant pour peu de durée, car ils s’essoufflaient de nouveau. Alors, cette fois, Paule s’adressant à ceux qui la suivaient immédiatement leur dit :

« Amis, bientôt nous aurons atteint la sphère où nous devons vivre mon ami et moi. Vous pourriez, avec quelque effort, nous suivre jusqu’à la frontière, mais laisserez-vous ces pauvres gens revenir seuls d’où ils sont partis ? »

Nous lui répondîmes : non ! et quelques secondes plus tard, on put voir cet étrange spectacle à travers les espaces : des Esprits déjà supérieurs redescendant vers les basses couches en guidant le pas des aveugles, les boiteux donnant la main à ceux qui marchaient droit, Victor Hugo remorquant Quasimodo, Lamartine tendant la main à Nana, et ainsi aidés, consolés presque, les sournois, les honteux, les malheureux, rapportaient intactes en leurs mains ces miettes de bonheur que Paule leur avait prodiguées.


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