ORINO, Jeanne Marie Clotilde Briatte Comtesse Pillet-Will, pseud. Charles (1850-1910) : Les oeufs de Pâques par l'"Esprit" d'Émile Zola (1904).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (19.III.2003)
Texte relu par : A. Guézou
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Texte établi sur un exemplaire (coll. part.) des Contes de l'au delà, sous la dictée des esprits publiés à Paris en 1904 par F. Juven.
 
Les oeufs de Pâques
par
l'"Esprit" d'Émile Zola

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De nombreux équipages venaient s'aligner autour de l'église Sainte-Clotilde en ce soir d'avril. Des larbins graves ouvraient les portières des coupés sombres, la plupart d'un goût sobre, pour livrer passage à d'élégantes dévotes de tous les âges. Dans un envolement de dentelles, dans des frou-frous de soie, elles gravissaient les degrés du péristyle, quelques-unes avec cette légèreté et cette grâce qui sont l'apanage de la Parisienne, quelques autres d'une allure plus modérée, obligées sans doute à cette concession de la lenteur vis-à-vis du grand Maître qui s'appelle "le Temps", dont le poids sait si bien se faire sentir toutes les fois que nous sommes tentés d'oublier sa présence.

Plusieurs, avant de franchir le seuil sacré, s'arrêtaient, se reconnaissaient, échangeaient quelques-unes de ces paroles banales qui appellent si facilement le rire sur les lèvres de la femme du monde, rire vite réprimé du reste en ce jour de carême trois fois saint. Comme si elles eussent craint d'en blesser l'harmonie grave, les rieuses dévotes se séparaient en hâte, et soudain, devenues très sérieuses, pénétraient dans la basilique.

Là le spectacle était autre. Toute la vie de l'église, toute son animation, semblaient s'être concentrées dans les nefs latérales, laissant le vide complet dans le vaisseau du milieu. C'est à peine, en effet, si, dans les rangs serrés des chaises et des prie-Dieu, quelques paroissiennes s'y faisaient remarquer. Cette solitude relative ajoutait sa poésie à celle qu'y mettaient les derniers rayons dorés du soleil couchant pénétrant à travers les vitraux, leur empruntant en passant leur coloris aux teintes diverses, mariant pour ainsi dire son éclat doré avec les ors pâles, les bleus plus vifs, les rouges crus, déposant ensuite ses reflets magiques sur le maître-autel pour éclairer en même temps les coins sombres de la basilique sur laquelle flottait à cette heure un vague parfum de violette, plus pénétrant que l'odeur de l'encens.

La vie religieuse et ses manifestations se pressaient auprès des confessionnaux. Une véritable foule serrait ses rangs autour de chacune de ces grandes boîtes en chêne où le prêtre s'érige en justicier infaillible, où le pénitent est persuadé de la vérité de ce pouvoir supra-terrestre.

Des femmes pour la plupart - quelques hommes par exception - se bousculaient pour ne pas laisser passer leur tour, presque rieuses, en dépit de la contrition obligatoire qui de temps à autre, s'imposant à leur esprit, les faisait s'agenouiller brusquement. En même temps elles plongeaient leurs visages dans leurs mains, comme si l'obscurité eût été une condition indispensable pour s'isoler mieux face à face avec leur conscience.

Puis, tout à coup, un léger bruit sec, motivé par la fermeture du vasistas du confessionnal, remettait tout ce monde en mouvement et, s'emparant de la place qui y avait été laissée vide, une pénitente s'y précipitait, très sérieuse cette fois, un peu craintive, mais de cette crainte délicieuse causée par la seule sensation du très doux reproche entrevu, de la perspective d'un aveu sous lequel se cache une certaine volupté. Il est si doux pour certaines femmes cet aveu de fautes plus ou moins graves fait à un homme de qui elles n'ont pas à craindre un manque de respect, et dont la parole autorisée leur est d'un si grand charme !

C'est une mentalité bien particulière que celle des femmes de la société. La plupart aiment et pratiquent la confession, parce qu'elles y trouvent l'excitation de sensations très réelles. Celles qui usent du sacrement avec une entière sincérité forment plutôt l'exception.

Mme Monin appartenait à cette dernière catégorie de pénitentes, et c'est pourquoi elle sortait à cette heure du confessionnal de l'abbé Abel avec un visage absolument rasséréné. Au reste elle aimait trop véritablement son mari pour que l'aveu de ses fautes eût jamais le don d'exciter en elle quelque jouissance cachée. Ce jour-là, comme tous les autres jours du reste, elle s'était confessée avec foi, avec ferveur, avec simplicité aussi, n'entrant pas dans les détails, ne faisant tourner l'acte de pénitence en causerie qu'après l'absolution, lorsque le prêtre lui avait demandé des nouvelles spirituelles de M. Monin.

Hélas ! c'était toujours la même chose. Pas plus cette année que les précédentes, M. Monin ne se disposait à faire ses Pâques. Il n'accompagnait sa femme à la messe, le dimanche, que pour lui être agréable ; mais de religion il n'en avait pas, n'en acceptait pas. Et pourtant quelle digne et belle nature, toujours prêt à secourir tous ceux qui étaient dans la peine, faisant le bien avec la même facilité que certains font et créent le plaisir, adorant sa femme ! Non, elle n'avait rien à lui reprocher, et, sur ces derniers mots, Mme Monin avec un grand soupir quitta le confessionnal et, quelques instants après, la basilique.

Le lendemain matin, de très bonne heure, elle fit ses Pâques avec une grande religiosité, puis, en sortant de l'église, comme le temps était admirable de sérénité, en ce gai matin de fête, et qu'elle savait que son mari, ayant dû sortir lui aussi, ne serait pas de retour avant onze heures, elle se fit conduire au Bois, désireuse de marcher un peu à travers les sentiers buissonneux où la sève commençait à bourgeonner, désireuse aussi de savourer encore dans la paix du matin la présence du Dieu des tabernacles à qui elle avait donné asile.

Arrivée dans une allée assez déserte, elle descendit en recommandant au cocher de la suivre à distance et, d'un pas rapide, elle s'engagea sous la feuillée, humant l'air pur du matin avec joie, ne pensant à rien d'autre qu'à goûter l'heure présente si délicieuse dans sa solitude. Mais, chemin faisant, elle vint à penser que ses idées n'étaient guère religieuses pour une femme qui venait de faire ses Pâques, et elle chercha immédiatement la corrélation existant entre la joie qu'elle ressentait et son auteur. Dans son coeur elle remercia Dieu qui a créé pour le bonheur des humains les arbres aux feuilles naissantes, l'herbe qui cache la violette et l'air délicieux qui grise. Un hymne d'amour, de reconnaissance, lui montait du coeur aux lèvres, car elle était véritablement très heureuse, très favorisée. D'abord elle avait un mari excellent, puis une superbe situation lui permettant de jouir de la vie et de faire beaucoup d'heureux, enfin et surtout (car en bonne chrétienne, elle déclarait que cela devait primer tout), pour comble de grâces elle avait reçu les bienfaits d'une éducation religieuse, tandis que tant d'autres ignoraient jusqu'à l'existence de ces bienfaits. Mais lorsqu'elle arriva à ce dernier point de cette sorte de panégyrique qui lui était personnel, par un de ces revirements dont l'esprit humain est coutumier, elle pensa à son mari. Hélas ! lui n'était nullement religieux, quoique ayant été élevé chez les pères ; cette circonstance n'en était même que plus aggravante, son manque de religion ne pouvant être imputé à l'ignorance, mais bien à ses convictions personnelles, à la volonté absolue de son esprit de n'admettre que le fait tangible, de repousser le dogme comme puéril et enfantin. Il respectait sans doute les convictions de sa femme, ne voulant la contrecarrer en quoi que ce fût, mais il la plaisantait lorsqu'elle lui affirmait qu'elle était bonne parce qu'elle était pieuse, lui répliquant assez spécieusement qu'il était, lui, la preuve du contraire, puisqu'il pouvait être bon sans être religieux, et qu'il en serait bien certainement de même pour elle si un jour ou l'autre elle cessait ses prières liturgiques et ses pratiques sacramentelles.

Et, en ce matin d'avril, c'était le souvenir de ces discussions qui venait assiéger, assaillir le cerveau de Claire. Elle ne pouvait songer, sans être prise de la plus intense des terreurs, à la possibilité d'un veuvage prématuré toujours à craindre. Ainsi donc, au cas où la catastrophe se produirait, il arriverait fatalement, irrémédiablement, que son mari, aux termes du dogme chrétien auquel elle adhérait fermement, serait séparé d'elle à tout jamais et précipité pour l'éternité dans un lieu de tourments indescriptibles, tandis qu'elle, bien confessée, bien administrée, irait jouir, après avoir passé par l'épreuve préalable du Purgatoire, d'un repos et d'une gloire que sa seule vie de piété lui assurait.

Pour la première fois peut-être, une révolte germa en elle à cette idée. Jamais, il faut le dire, les conséquences de leurs vies morales individuelles ne lui étaient apparues avec cette netteté, avec ce rigoureux logisme. Elle restait anéantie, écrasée, sous le poids de cette révélation à laquelle elle n'arrivait pas à trouver d'autre conséquence. C'est en vain que, pour se rassurer un peu, pour faire taire ses appréhensions, elle se remémorait tout bas les paroles vagues d'espérance de son confesseur : "Il ne fallait jamais douter, la bonté de Dieu était infinie, sa puissance au-dessus de tout ce qu'une créature peut imaginer ; il lui suffisait d'un regard pour toucher l'âme de son mari ; les pécheurs les plus endurcis peuvent être subitement convertis par sa grâce, et enfin, suprême et dernier espoir, au moment de la mort, la véritable contrition suffit seule pour nous empêcher d'être damnés…"

Mais Claire avait beau se répéter ces paroles dites et entendues tant de fois, elle n'arrivait pas à se tromper elle-même ; elle savait très bien que son mari ne transigerait jamais avec ses convictions, que, même pour lui être agréable, il n'accomplirait pas un acte qu'il jugeait mesquin et indigne de lui, et que la grâce ne le toucherait nullement, parce qu'il n'était pas vulnérable au point de vue religieux.

Alors quoi ? qu'arriverait-il ? car, enfin, un jour viendrait où ils mourraient tous deux et où, par conséquent, ils seraient séparés. Comment pourrait-elle jouir sans lui des joies du Paradis ? Il faudrait pour cela que l'amour n'existât plus en elle, et cela était aussi impossible qu'il l'était d'espérer voir Raoul embrasser la foi chrétienne.

Ces idées lui avaient mis une telle angoisse au coeur que, sans s'en apercevoir, elle avait suspendu sa marche, comme si l'écrasant fardeau de sa pensée l'eût empêchée d'avancer davantage. Son cerveau était en feu ; il lui semblait que des mains de fer emprisonnaient dans un cercle étroit son front enfiévré et, sous l'action de ces obsédantes préoccupations, elle sentait la sueur lui perler aux tempes.

Son cocher l'avait rejointe, mais, la voyant arrêtée, il n'osait la dépasser. Mme Monin s'aperçut tout à coup de sa présence derrière elle. Alors, ne voulant pas être remarquée, elle reprit sa marche et, pour secouer et faire disparaître le trouble qui l'avait envahie, elle s'efforça de considérer la nature, de concentrer toute son attention sur ce qui l'environnait, d'oublier ses angoisses. Mais la flânerie n'avait plus de charmes pour elle. A l'heure présente, elle était incapable de donner un autre cours à ses idées, et voici qu'une autre pensée, non moins obsédante, la remplissait d'une nouvelle crainte. S'il n'y avait rien après la mort, si le néant seul triomphait ? En réalité, qu'est-ce qui affirmait la vérité, l'existence du royaume de Dieu ? Jésus-Christ, c'est vrai, mais il y avait tant de choses qui semblaient donner à cette affirmation un démenti formel ! Le corps d'abord, cette pâture des vers, dont toute trace disparaît avec les siècles pour s'unifier avec la matière productrice… L'Eglise assurait que ce corps ressusciterait au jour du jugement dernier, mais ce n'était pas possible, car on ne ressuscite que ce qui a existé, et qu'est-ce qui subsisterait, dans des milliards et des milliards de siècles, de l'être humain ? Cette affirmation était contraire à toute la logique, à toutes les données scientifiques ; et du moment où l'Eglise soutenait, certifiait de telles inepties, pouvait-on ajouter foi à son enseignement ?...

Mais Claire s'arrêtait là, épouvantée, car, sous la poussée de ces raisonnements successifs, elle entrevoyait l'ébranlement précurseur de la chute de toutes les idées religieuses qu'elle croyait si inébranlablement ancrées en elle. Se rappelant alors sa communion du matin, elle fut prise soudain de remords, craignit d'avoir offensé Dieu par ces incontestables concessions au démon tentateur, et, sentant que la solitude et le silence se faisaient pour l'instant complices de la voix secrète qui semait le doute en son âme, elle revint vers sa voiture et ordonna au cocher de la ramener à son hôtel.

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Pâques avaient fui, laissant la place à l'été joyeux. M. et Mme Monin s'apprêtaient à quitter Paris pour leur résidence d'été. M. Monin pressait d'autant plus le départ qu'il ne se sentait pas très bien depuis quelques temps ; il souffrait du coeur, et les médecins avaient exigé de lui un repos presque complet, beaucoup d'air, mais pas de marche.

Mme Monin s'inquiétait de cet état de santé, et cette inquiétude se trahissait sur son visage. Au reste, depuis ces dernières Pâques, elle avait beaucoup changé. Malgré ses efforts, sa volonté même, elle n'arrivait plus à se débarrasser des inquiétantes pensées qui l'avaient assaillie en ce jour. Elles restaient dans son cerveau à l'état latent et, à la moindre idée provocatrice de sa part, elles éclataient tumultueuses et volontaires, impitoyables, ne lui laissant pas de répit. C'est en vain qu'elle essayait de les chasser ; elles semblaient avoir obstinément élu domicile dans son cerveau. Parfois, affolée, elle se précipitait à l'église comme à un refuge suprême. A genoux devant le tabernacle, elle suppliait le Christ d'avoir pitié d'elle, de lui épargner ce supplice, cette tentation, disait-elle, ou tout au moins, de lui suggérer une pensée bienfaisante et calmante qui fût en même temps la solution de ses angoissantes perplexités.

Quand elle avait ainsi prié et pleuré longuement, elle se sentait plus calme, plus apaisée, mais ce calme, cet apaisement n'étaient jamais de longue durée.

Ce combat intérieur s'accentua encore pendant les quelques jours qui précédèrent son départ pour la campagne. Ne sachant plus à quoi se résoudre, elle se décida à aller trouver son confesseur, l'abbé Abel, dont la réputation de sainteté très établie ne pourrait laisser subsister encore un doute en elle après l'entretien qu'elle aurait avec lui. Ce n'était pas absolument d'une confession qu'il s'agissait, mais bien de soumettre des doutes au ministre de Dieu, en l'empêchant, au moyen d'une pressante logique, de se réfugier dans d'imprécises consolations spirituelles. Il fallait, en un mot, qu'elle sortît de son entretien l'âme absolument rassérénée, n'ayant plus la moindre hésitation sur les beautés de la foi romaine. Ce fut dans cet espoir et cette confiance qu'elle se rendit chez le prêtre.

Celui-ci habitait dans la rue Saint-Dominique un vaste appartement situé dans un hôtel d'austère apparence, comme il y en a encore quelques-uns dans ce quartier. Rien du reste chez l'abbé ne sentait le clergé romain. Son parloir était sévère comme celui d'un couvent. Un bureau très simple, une bibliothèque en ébène, quelques chaises cannées et un immense crucifix en composaient tout l'ameublement.

Il parut assez surpris de voir arriver Mme Monin, car, depuis qu'il la connaissait, c'était la première fois qu'il la voyait en dehors de son confessionnal.

Très rapidement, du reste, en termes émus mais sincères, elle lui exposait le but de sa visite, les doutes contre la foi qui l'avaient assaillie, le chagrin persistant qui la minait en songeant à son mari dont la santé menacée ajoutait encore à ses inquiétudes présentes… Réellement elle ne se reconnaissait plus, elle si convaincue jadis, si heureuse de sa foi... La religion ne lui donnait plus les satisfactions d'autrefois. Que fallait-il faire ? comment mettre un terme à cette épreuve ? faire taire la voix qui l'incitait au raisonnement ? Elle n'avait plus d'espoir qu'en lui seul qui pouvait d'un mot anéantir ses doutes et faire renaître sa foi en si grand danger à l'heure présente.

Claire attendait la réponse, et intérieurement elle s'étonnait qu'elle ne fût pas plus rapide ; le prêtre, en effet, semblait réfléchir ; enfin, il lui dit, très doux :

"Votre seule faute, ma chère enfant, a été de donner beaucoup trop d'importance à des doutes qui sont fréquents, sachez-le, chez les âmes pieuses. Pour que la voix du tentateur n'ait pas d'action sur une âme, il faut lui fermer résolument l'entrée de cette âme, ne pas même lui laisser soupçonner que vous puissiez lui entre-bâiller cette entrée. Ainsi que le disait saint François de Sales à sainte Chantal, il faut laisser ce grand tapageur mener grand bruit et clabauder autour de votre demeure. Malheureusement, vous n'avez pas suivi ce précepte. Au lieu de vous réfugier toute en Dieu, où vous eussiez certainement trouvé la protection assurée, vous avez commencé à discuter avec l'ennemi, et que vouliez-vous qu'une pauvre petite créature telle que vous, trouve à lui opposer comme arguments ? C'est votre faiblesse qui lui a permis de prendre ainsi possession de votre âme. Toutefois, rassurez-vous, car Dieu, qui ne veut pas la mort du pécheur, mais bien sa conversion, vous tend de nouveau ses bras paternels. Courez-y à présent sans un regard derrière vous, et dites-lui, avec toute la force dont vous êtes capable : "Seigneur, pardonnez-moi parce que je ne suis que faiblesse, et c'est cette faiblesse qui me donne droit à votre protection. Je l'implore donc, et je vous promets désormais de croire aveuglément en votre parole ! Oui ! Seigneur ; il n'est pas une des vérités que votre Eglise enseigne, pour laquelle je ne sois prête à verser mon sang. J'accepte tout aveuglément, je crois à tout sans le contrôle de ma raison, mais par un simple effet de ma foi… pardonnez-moi !"

"Et, mon enfant, continua le prêtre, soyez persuadée que lorsque vous aurez dit ces paroles avec ferveur, avec confiance, vous sentirez renaître en vous la paix de votre âme. Faites cela et vous vivrez !"

Il la congédiait d'un geste, cette exhortation achevée, mais Claire se levait lentement, les yeux pleins de larmes, une amère déception peinte sur son visage. Simplement, elle répliqua :

"Je voudrais pouvoir faire ce que vous me dites. Je voudrais pouvoir croire, mais si je retrouve la foi, je perds l'espérance, car ne comprenez-vous pas que cette foi entraînera plus tard comme conséquence la séparation d'avec l'être que j'aime le plus au monde, mon mari ? Or, je préfère être damnée avec lui que d'être heureuse seule… Oh ! que je souffre !"

Il répondit à son tour :

"Votre manque de foi ne provient que de votre immense orgueil. Dieu, qui peut tout, peut convertir votre mari, et vous n'arriverez à cette conversion que par votre exemple et vos prières. Ce qui n'est pas possible aux créatures est aisé pour Dieu. Rappelez-vous saint Paul frappé d'aveuglement sur le chemin de Damas, et converti subitement au moment où il se disposait à aller persécuter les chrétiens. Je vous le répète, rien n'est impossible au Seigneur ; n'en doutez plus et priez, car c'est par la prière seule que vous vaincrez les attaques de l'ennemi de l'homme."

Sur ces dernières paroles, elle se retira. Consciencieusement, elle essaya de nouveau, ainsi qu'on le lui conseillait, de se réfugier toute en Dieu, mais, malgré ses élans, ses supplications, elle n'arrivait plus à retrouver la foi de jadis. Le doute avait envahi son âme, et, à la longue, fatiguée de cette lutte incessante, elle ne discuta même plus. Pourtant, elle allait encore à l'église, mais, pendant que l'office divin se poursuivait, elle laissait errer sa pensée très loin sur des possibilités qu'elle ne comprenait pas très bien elle-même.

Dans ces heures lentes de la vie à la compagne, un livre lui tomba entre les mains : c'était l'évangile d'Allan Kardec. Claire le commença distraitement, puis en poursuivit la lecture avec plus d'attention et enfin elle le relut avec passion.

Elle avait trouvé un aliment pour son âme. Cependant elle doutait encore, n'osant trop approfondir, lorsque tout à coup, une catastrophe terrible vint briser sa vie de trente ans en lui infligeant la plus cruelle des épreuves.

Depuis leur arrivée au village, l'état de M. Monin était loin de s'être amélioré. Un jour, voulant donner une explication à un de ses jardiniers, et joignant le geste à la parole, il fit un effort des bras pour atteindre la branche d'un arbre fruitier, et fut pris, à la suite de cet effort, d'une syncope qui l'emporta quelques heures plus tard, sans même avoir repris connaissance.

Ce fut un désespoir immense pour Claire, une douleur d'autant plus grande que tout lui faisait défaut en même temps. Sa religion ? Elle n'y croyait plus, du moment où Dieu n'avait pas voulu permettre que son mari pût recouvrer la foi, prendre ainsi son élan vers Lui. Le néant ? Cette pensée seule lui était odieuse. Il ne lui restait aucune consolation, et, d'ailleurs, elle ne voulait pas être consolée.

Une année ou peu s'en faut se passa ainsi pour Mme Monin dans le deuil le plus cruel, dans le désespoir le plus atroce. Elle ne quitta plus la campagne, bornant toutes ses promenades au cimetière où reposait l'être aimé. Un jour, pourtant, elle se souvint de l'évangile d'Allan Kardec, elle le lut, fut frappée de sa beauté, de sa doctrine consolante ; elle fit venir ensuite le livre des Esprits et le livre des Médiums, et, dès qu'elle eut acquis la certitude que les êtres extra-terrestres peuvent nous visiter, elle n'eut plus qu'une idée, revoir son mari. Dès lors, elle s'appliqua chaque jour à l'évoquer. Un soir, à sa grande joie, sa main se mit à marcher sur le papier. C'était l'écriture de son mari qu'elle traçait, et voilà que, de suite, pour lui fournir une preuve, il lui narrait un fait de sa vie de garçon ignoré d'elle, mais facile à vérifier - ce qu'elle fit du reste immédiatement. Huit jours après, elle avait la preuve absolue de l'existence de son cher Raoul. Le jour où elle acquit cette assurance, était justement le dimanche de Pâques. Les cloches de la paroisse sonnaient à toute volée, emplissant vallons et plaines de l'écho de leur carillon argentin. C'était la fête de la Résurrection, et Claire, soudain ravie, heureuse au-delà de tout ce que peuvent exprimer des paroles humaines, le coeur plein d'allégresse, se mit à parcourir, comme elle l'avait fait un an plus tôt, les sentiers déjà verdoyants. Elle éprouvait un immense besoin de clamer sa joie, d'en prendre à témoin l'insecte qui voltige, le ruisseau qui murmure son éternelle chanson, la feuille naissante, et tandis que les gens des hameaux voisins, endimanchés, se pressaient vers le clocher en fête, elle s'en fut très loin dans les prairies et dans les bois. Désormais la solitude ne l'effrayait plus, puisqu'elle avait trouvé dans l'au-delà la réponse à ses incertitudes, à ses doutes, et, comme l'écho des cloches villageoises parvenait encore jusqu'à elle, elle s'arrêta pour les écouter en murmurant naïvement :

"Elles m'ont apporté mes oeufs de Pâques !"


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