BERGERAT, Émile (1845-1923) : La pièce de dix sous : Scène de la vie de trottoir (1919).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (06.VI.2003)
Texte relu par : A. Guézou
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Texte établi sur un exemplaire (coll. part.) des Trente-six contes de toutes les couleurs publiés à Paris en 1919 par E. Fasquelle.
 
La pièce de dix sous
Scène de la vie de trottoir
par
Émile Bergerat

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- La première fois que j’y descendis…

- Où ?

- Sur le trottoir, dit-elle.

Je la regardai, ne comprenant pas. Elle, sur le trottoir, cette belle créature de Dieu, morceau de prince ou de multi-millionnaire, qui n’avait qu’à dégrafer, comme Phryné, sa chemise pour que les plus grands artistes tombassent à ses pieds et dont l’hôtel, avenue du Bois, semblait un palais d’ambassade, elle avait fait sur l’asphalte, d’un réverbère à l’autre, les cent pas de la basse prostitution…

- Alimentaire, oui, mon petit. Et tu sais, ce n’est pas drôle.

Et, ce disant, elle se laissa tomber sur la peau d’ours du divant et, la tête basse, les mains enfoncées dans le buisson d’or de ses cheveux de walkure, elle s’hallucina d’abord, les yeux fixes, sur des choses du passé… qui passaient.

- Il roule, le trottoir roulant, ah ! comme il roule… Mais, que veux-tu, il faut bien débuter !

Et elle se redressa, et s’assit, souriante. Son mot de fataliste à la blague l’égayait elle-même : « Débuter ! » Dans quel art !...

- Ce qu’il y a d’épatant, reprit-elle, c’est que je me les rappelle tous, tous, tous, et les vieux et les jeunes. Je les reconnaîtrais.

- Qui, Geraldine ?

- Les anonymes… du trottoir roulant. Écoute, tu sais si je suis féministe ? Non pas ça, c’est trop bête ! Faites pour aimer, les filles d’Ève, tout le temps ! Oh ! les femmes cochères, comme les portes du même nom ! Crevant à voir ! Mais entre nous, de poète à courtisane, vous nous la faites trop dure tout de même. Les cent pas, le soir, l’estomac vrillé par la faim, les pieds confits à glace, c’est de la retraite de Russie, ce n’est pas de la République. Si le Père Éternel est juste, comme je le crois sur « celle » de ma mère, il n’en refusera pas une au Paradis, et sais-tu pourquoi, iroquois ?

- Je ne m’en doute pas, chère amie.

- Parce que vous les insultez lâchement, avant et après, quelquefois pendant, quand vous ne les volez pas de leurs pauvres cinq balles ; et ça c’est trop, tas de mufles que vous êtes, le Créateur ne veut pas !

- Sois assurée que pour mon compte…

- C’est toi qui le dis, mais tu es de ton temps, la retapeuse te dégoûte. Et non seulement elle te dégoûte, mais tu en rigoles, comme une oie, sans savoir, sans comprendre, sans deviner qu’elle est… une, deux, trois… la plus brave de toutes les femmes.

Et les mains campées aux hanches, le regard haut et droit, elle me lança ce : « qu’il mourût » en plein visage.

- Saperlipopette fis-je.

- Il y a un proverbe turc qui dit : «Aime les hommes à leur misère». C’est un bon roi qui me l’a appris, Tacoman V, du temps que j’étais sa… gouvernante. A présent causons. Si l’Histoire, avec sa grand H, comme les tours de Notre-Dame, n’est pas l’art d’embêter les vivants avec les morts, il y a eu de ces règnes où les princes et les évêques ne parlaient que chapeau tiré aux plus viles hétaïres. On n’en faisait pas moins, tu parles, du cent dix à l’heure au train de la noce, haute ou basse, selon la classe, et les bourgeois d’alors, comme ceux d’aujourd’hui, jusqu’à cette crapulosophie qui est le comble à la fois et la base de l’édifice social. Mais je me suis laissé dire que, levant ou levé, au coin de la borne ou sous l’arcade des portes, aucun Français de France, fût-il saoul comme la Pologne, n’oubliait que nous étions du sexe auquel on doit : 1° sa mère ; 2° ses enfants, et 3° Mme Jeanne d’Arc, d’assez respectable mémoire. Or, ceci se passait cent ans avant la naissance de Cambronne…

- Ah ! Geraldine, que veux-tu dire ?

- Tu le devines. Donc la première fois que j’y descendis, sur le trottoir… Mais il faut encore que tu saches comment j’y étais descendue. C’était à quatre pattes, pour ta gouverne, de degrés en degrés par l’escalier de service. Je ne te la ferai pas à la « fille d’un colonel retraité de l’Empire élevée par un pasteur protestant » du catéchisme de mon culte. Il y avait belle lurette que j’avais perdu le coquillage et que j’étais dans le commerce. Mais jusqu’alors, si je m’étais laissée aller de bras en bras, c’était pour y entendre tictaquer des coeurs dans de beaux torses. Je n’en étais pas à la voiture ambulante de fleurs, ni au bateau, je te le jure. Et puis je n’étais pas laide du tout, ah ! fichtre non que je n’étais pas laide, va !...

« Et voilà qu’un jour je le devins, ou plutôt je crus l’être devenue. Un sale rhume, soigné par le mépris. Pleurésie, hôpital, lâchage du monsieur en titre et des intérimaires, toute la dégoulinade, et pas un sou à la caisse d’épargne. A ma sortie de la maison Dieu, j’étais rentrée dans la mienne. Vite un coup d’oeil au miroir. Plus rien, ni ici, ni là, une figure de déterrée, un corps à tenir dans un fourreau de parapluie. Fichue, la Geraldine ! Tu vaux cent sous, me dis-je. Allons-y.

- Pauvre fille !

- Oui, tu dis ça parce que tu me vois aujourd’hui dans le million et les honneurs et que je suis arrivée !... Mais si tu m’avais rencontrée ce soir-là, rue Saint-Marc, sous les colonnes, tu ne me les aurais même pas offerts, toi, les cinquante centimes !...

- Quels cinquante centimes ?

- Est-ce que je ne te les ai jamais montrés ? Attends-moi un instant.

Elle disparut dans sa chambre et en revint avec un médaillon d’or bruni, en forme de reliquaire, qu’elle me tendit :

- Regarde.

Et j’y vis, en effet, une vieille pièce de dix sous, qui, sous le verre, me parut usée à n’en plus avoir d’effigie.

- J’ai toujours eu l’appétit que tu me connais, et quand je soupe, je soupe… d’abord. J’avais si faim, ce soir-là, que j’en étais verte et que j’en tremblais sous les portiques. Il y a bien un remède, mais il ne se vend pas chez les pharmaciens, il est chinois, c’est le : « fout’-à-l’eau , » et on vous repêche. C’est pour te dire si j’étais amorçante. Aussi tous ceux que j’abordais, comme une chatte, s’escampativaient-ils à la file, les uns brusques, les autres railleurs, tous en palefreniers de la décadence. Ah ! nous y étions bien à cent ans après Cambronne. Et je miaulais dans la rue Saint-Marc.

« Tout à coup, de celle du Cardinal, un prêtre déboucha. C’était un homme de soixante années environ, à longues boucles grises, qui tâtait le trottoir avec son parapluie, comme font les aveugles, et à qui il manquait certainement un chien pour le conduire. Il regardait à droite et à gauche et paraissait comme perdu dans le quartier. C’était visiblement un curé de campagne. On peut ne plus aller à la messe et respecter ceux qui la disent. J’ai fait ma première communion, je la ferais encore !... Qu’est-ce que tu as à rire ?

- Ne te fâche pas, ce n’est que de la situation.

- Idiot ! Ah ! oui, tu en es bien, de ton temps ! Je m’étais dissimulée derrière une colonne… je te la montrerai, elle y est encore… pour laisser passer le saint bonhomme, mais ce fut lui qui vint à moi : « Madame, salua-t-il d’abord, en se découvrant... » Puis il s’arrêta, et, reconnaissant sa méprise : «Mon enfant, suis-je loin de la rue Saint-Honoré et du moins dans la direction ?... – Vous lui tournez le dos, mon père. – Ah ! mon Dieu, que Paris est changé depuis ma jeunesse ! Excusez-moi, mademoiselle, et merci.» Il me salua de nouveau et s’éloigna, en godillant, avec son parapluie.

« Je ne pus me retenir. Il m’avait appelée madame, mon enfant, mademoiselle ; j’en avais jusque dans l’âme. Je lui courus après irrésistiblement. « Monsieur le curé ! la rue Saint-Honoré, c’est la mienne… Vous avez de mauvais yeux. Permettez-moi de vous y conduire ».

« Il se mit à rire : « Et pourquoi pas ? Je suis ministre de Jésus-Christ. Allons, Madeleine, mais c’est moi qui vous mettrai chez vous !... »

« Et nous marchâmes côte à côte, comme un père et sa fille. Je ne pouvais dire un mot, émettre un son ; je n’avais plus de salive, et ma faim même était passée. Arrivés devant la maison où je logeais, en effet, je l’arrêtai. « Est-ce ici ? demanda-t-il avec douceur ? Je suis heureux d’avoir pu vous escorter sans encombre… Mais vous devez avoir des pauvres ? Qui n’en a ? Je suis à Paris pour les miens. Obligez-moi d’accepter ceci pour les vôtres, où je croirai que je ne suis pas un bon cavalier et que je ne sais plus protéger les dames. » Et il me ferma la main sur les dix sous, les mêmes que tu tiens là, dans ce reliquaire. »


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