MARGUERITTE, Paul (1860-1918) : Marcel Lami (1909).
Saisie du texte et relecture : O. Bogros pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (04.X.2014)
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Texte établi sur l'exemplaire de la Médiathèque (Bm Lx : n.c.) de Vers et prose, revue trimestrielle de littérature, éditée à Paris par l'Imprimerie H. Jouve (Tome XVIII, Juillet-Août-Septembre 1909).

MARCEL LAMI
par
Paul Margueritte

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Celui qui portait, comme un masque de verre, ce nom plein de douceur, avait eu le cœur et le visage ravagés par le plus tragique destin. Ceux qui, en ces dernières années, ont rencontré Henri Chambige, avec son haut front réfugié vers les cimes du rêve, ses yeux douloureux, son sourire meurtri ; avec ce beau masque pétri de souffrance et de fierté, ce masque aride où luisait un admirable reflet de soleil d'âme ; ceux-là ne l'oublieront plus.

Henri Chambige : il fallait la bassesse du journalisme actuel, son goût d'apache pour l'information brutale, son scandaleux éventrement des vivants et des morts, pour rappeler, à ceux qui l'avaient oublié, qu'un sort cruel avait fait de cet homme, à l'heure où il n'était presque qu'un enfant, une victime et un paria d'élection. Quelques lignes sèches et dédaigneuses tombèrent sur sa tombe, en glas de terre sèche. Où donc eut-on pris le temps de se renseigner, de témoigner à sa longue et courageuse expiation le respect et la pitié qu'elle méritait ? Une oraison funèbre qui semblait un procès-verbal de chiourme, voilà ce que la Presse moderne a trouvé, dans sa hâte incongrue, pour saluer un être que son malheur autant que son talent désignaient à d'autres funérailles.

Si encore ceux qui exécutèrent une seconde fois ce pauvre et noble Henri Chambige, avaient servi les passions anciennes, les fureurs de la petite ville où s'était déroulé le drame judiciaire ; s'ils s'étaient faits l'écho des calomnies sottes, des haines religieuses, des rivalités de caste, des intérêts particuliers ; s'ils avaient voulu faire œuvre de parti, on comprendrait !... Mais non, ils ont bâclé, comme des scribes sans conscience, leur besogne, laissant à ceux qui ont connu et aimé Marcel Lami dans Henri Chambige, le devoir et l'honneur de proclamer les qualités de cet écrivain mal connu, de ce penseur d'élite, dont l'œuvre posthume — quatre ou cinq livres encore — révéleront, aux lettrés et aux amis de l'art sincère, un très riche et savoureux tempérament.

Et qu'on ne vienne pas dire : « Marcel Lami, soit ! avait le don littéraire, le sens du style, la vigueur de la pensée, l'exaltation du rêve, une sensibilité rare. Mais Henri Chambige fut un criminel. »

Non, pharisiens ! non, honnêtes gens ! Henri Chambige n'était plus un criminel par la raison très simple qu'il avait payé sa dette, si lourde fût-elle, à la société implacable. Il l'avait payée au delà même de ses torts qui furent grands, qui furent déplorables, mais qu'expliquent la jeunesse et sa fièvre morbide, l'aberration d'une crise passionnelle, une conception romantique néfaste de l'amour, de la vie et de la mort. La Némésis aux yeux bandés, la Justice des hommes, de ses mains lourdes, fit pencher la balance du côté châtiment, alors qu'elle aurait pu la faire pencher du côté pitié. Ce sont là hasards de sa fonction. Acquitté, Henri Chambige aurait porté un poids moral écrasant ; condamné à vivre sept ans dans la maison des morts, il fut rayé du nombre des êtres, marqué comme une brebis galeuse du troupeau sombre. Toute sa vie, il expia l'acte fou de l'enfant qu'il avait été.

Il l'expia avec un courage stoïque, avec une dignité hautaine, dans l'ombre qu'il recherchait. Nous pouvons en porter le témoignage. Quand Marcel Lami voulut vivre de sa plume, — c'était son droit, — nous tentâmes, mon frère et moi, de forcer certaines portes de journaux.

On nous répondit : — « Mais oui, qu'il raconte donc son histoire ! » On lui permettait de gagner son pain en cabotinant avec son cœur brisé. Que voilà qui va bien avec les mœurs hideuses du jour! On spéculait sur le scandale. Marcel Lami ne s'y prêta jamais. Pas une ligne, pas un mot n'ont échappé à sa plume qui puissent trahir la malsaine envie d’une publicité déloyale. Ecrivain, il fut pur. Sa dignité d'homme l'atteste.

Il se laissa calomnier dans le plus diffamant et le plus injuste roman qu'ait écrit, sans le vouloir et sans le savoir peut-être, M. Paul Bourget : Le Disciple.

II eut la douleur d'y voir figurer, parodie de lui-même, gnome sadique, casuiste de l'analyse perverse, ce misérable Robert Greslou, et il ne répondit rien. Mais ce qu'il dut souffrir!...

Si encore l'action et son vaste refuge hasardeux, se fût ouverte à lui, qui aimait le large, l'aventure, la découverte, l'au delà des horizons? Aller, homme sans nom, mais force robuste, valeur morale, bras alerte, pied sûr, dans les sentiers âpres du danger, vers les terres inconnues où la colonisation passe à travers les épines de la brousse, la dent des bêtes, l'affût des hommes. Connaître l'ivresse des paysages nouveaux, les haltes au cœur des paradis verts, l'oubli des cités, des lois, des hommes et de soi-même !

L'action lui fut interdite comme le reste. Je l'ai écrit ailleurs, je le répète ici : « Il ne pouvait plus vivre parmi les hommes. Leur pharisaïsme odieux lui fermait les voies tracées, le rejetait du grand chemin, lui ôtait sa place au soleil. Il ne lui restait, à défaut de l'action, que le rêve. Il s'y jeta avec la fougue d'un merveilleux tempérament d'écrivain. Nous savons ce que nous a donné Marcel Lami, nous ne saurons jamais ce que nous eût donné, sans son malheur, Henri Chambige.

Jules Tellier a dit dans un vers mélancolique :

« Et qui se donne au rêve est perdu pour la vie. »

Par bonheur, l'art bénéficie souvent de ces faillites-là. Condamné à écrire, réduit à ne pouvoir manier que cet outil si frêle et si fort, ce brin de bois à bec de fer : une plume, Marcel Lami s'en servit en homme libre et en véritable écrivain. Quelles visions, quelle sensibilité, quelle analyse aiguë il sut mettre dans ses impressions de voyage, ses contes parus au  Figaro ou à l’Illustration, au Journal où l' « Intraversable nuit » obtint le premier prix à un concours littéraire.

Mais le livre qui devait le mieux le faire connaître à cette époque est la Débandade, le récit de sa participation à la guerre Gréco-Turque. Il y était allé comme volontaire, avec l'espoir byronien, peut-être, d'une fin héroïque et obscure. Là encore la réalité devait tromper le rêve. Il ne connut que les heures mornes du combat et de la retraite, l'humiliation des vaincus.

Dans ce récit, écrivais-je récemment, « frémissent la chaleur du sang, une âme exaltée de sacrifice, la curiosité passionnée du poète ; ce livre sent la poudre, la fièvre, l'odeur des troupeaux d'hommes et des bêtes fourbues ; il y a là des pages noires et superbes sur l'attente du combat, l'angoisse des balles qui sifflent, la faim, la soif, l'ivresse de dormir, l'eau fraîche qu'on boit à pleins naseaux lorsqu'on atteint, à bout d'é-puisement, une rivière aux berges saccagées par les roues, les sabots, les pieds d'une armée.

« Marcel Lami allait publier un second livre quand une lente mort l'a enlevé à l'épouse dévouée, aux enfants qui donnaient à son foyer constitué sur le tard, une tiédeur de repos, un charme de douceur, ce livre s'appelle Terres d'Aventures. C'est le premier d'une œuvre double ; il est consacré à des impressions sur le Portugal ; le suivant contiendra des impressions d'Espagne.

« Terres d'Aventures ! Ce nom sonne bien, et ce livre est exactement celui que pouvait écrire Marcel Lami lorsqu'il s'abandonnait à sa causerie vivante, si riche de souvenirs, d'impressions, d'intuitions, toute pénétrée de rêves, toute frémissante de nerfs, toute lumineuse de visions, où se reflète la beauté du monde et la splendeur de cette terre qui fut pour lui un Paradis perdu. »

J'ose prédire à ceux qui liront Terres d'Aventures une surprise variée, complexe, nuancée comme ces beaux fruits des Tropiques dont l'écorce, la pulpe, les grains et le jus fondent dans la bouche leurs diverses saveurs en un goût unique et prestigieux. Il y a là des pages qu'on n'oublie pas : tableaux brossés avec fougue, délicates peintures, mosaïques fraîches, méditations larges, solennels thèmes de l'histoire et de l'aventure ; des phrases qui ont la houle et la poussée et le déferlement des vagues, des cinglements d'ailes de caravelles vers la haute mer, les envolées d'une âme assoiffée de passion, de douleur et de joie. Je n'exagère rien en disant que certains chapitres comme ceux du Promuntorium magnum font penser à l'ardeur électrique d'un Carlyle ou d'un Michelet.

Marcel Lami a laissé encore d'autres manuscrits que les soins pieux de sa femme publieront : des nouvelles ; un livre d'impressions de jeunesse appelé Grand Paul, où le meilleur de lui se raconte ; une traduction de La Vie du Capitaine d'aventures Alonse de Contreras, écrite, celle-là, en collaboration avec Léo Rouanet, le délicat lettré à qui nous devons, entres autres beaux livres, Les Chansons populaires de l'Espagne.

Et voilà le haut symbole qui clôt cette vie tourmentée et cette fin cruelle : une œuvre. Ce qui restera d'Henri Chambige et de Marcel Lami, ce qui constituera les traits essentiels de cette originale figure d'écrivain, c'est ce qu'il aura laissé de vivant, de frémissant : sa pensée pétrie, sculptée en lignes durables. Là se réconcilieront le frère et la sœur ennemis, le Rêve et la Vie. L'un et l'autre veilleront son long sommeil, l'une avec sa face ardente, l'autre avec ses yeux graves ; et ceux qui passeront devant ces formes blanches et cette pierre nue, songeront qu'un noble poète repose là, entre les roses folles et les cyprès noirs.

PAUL MARGUERITTE

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