JANIN, Jules (1804-1874) : Frédérick Lemaître aux Folies-Dramatiques (1835).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (02.IV.2001)
Texte relu par : A. Guézou
Adresse : Bibliothèque municipale, B.P. 27216, 14107 Lisieux cedex
-Tél. : 02.31.48.66.50.- Minitel : 02.31.48.66.55. - Fax : 02.31.48.66.56
Mél : bmlisieux@mail.cpod.fr, [Olivier Bogros] bib_lisieux@compuserve.com
http://www.bmlisieux.com/

Diffusion libre et gratuite (freeware)
Texte établi sur un exemplaire (BmLx : n.i.) de Petite critique, volume 4 des Oeuvres de jeunesse de Jules Janin publiées en 1883 par Albert de la Fizelière à la Librairie des bibliophiles.
 
Frédérick Lemaître aux Folies-Dramatiques
par
Jules Janin

~~~~

 

C'EST toujours le même comédien, il n'a fait que changer de théâtre ; c'est toujours le même acteur incisif, jovial, inspiré, procédant par sauts et par bonds, maître de son public ; c'est toujours le comédien du peuple, l'ami du peuple, adopté et créé par le peuple. Tant pis pour ce qu'on appelle les grands théâtres, s'ils ont refusé d'ouvrir leurs portes à Frédérick. Frédérick leur a fait les plus admirables grimaces qu'il a pu leur faire, et puis il est entré sans façon dans le plus petit, le plus étroit, le plus étouffé, le plus inconnu, et à présent le plus célèbre théâtre des boulevards.

Ah ! Messieurs et Mesdames les comédiens ordinaires du roi des Français, vous rougissez de vous compromettre avec Frédérick ; vous trouvez que c'est déjà bien assez d'avoir ouvert vos rangs à Mme Dorval, cette bourgeoise qui sait si bien pleurer et se tordre ; cette passion en robe de basin et en petit bonnet qui fait tant de honte à vos passions en robes de velours ! Ah ! vous n'avez pas voulu prêter vos manteaux, vos pourpoints brodés, vos manchettes à moitié sales et vos vers alexandrins à Frédérick ! vous lui avez dit : Va-t'en ! et vous êtes rentrés, tout fiers de cet exploit, dans vos transports mesurés et cadencés de chaque jour ! Encore une fois tant pis pour vous ! Frédérick se passe de vous, et de votre théâtre, et de vos passions, et de votre élégance, et de votre titre de comédiens du roi. Il a un bien plus beau titre, ma foi ! il est comédien du peuple, comédien des faubourgs, comédien de toutes les passions aux joues rubicondes, aux bras nerveux, aux reins solides, qui vont le voir, l'admirer et l'applaudir ! Il se rit de vous tous, grands comédiens ! Il ne voudrait endosser à aucun prix votre casaque bariolée ; il méprise vos dentelles fanées, et c'est à peine s'il daignerait faire porter à son chien caniche vos chapeaux ornés de peluche et vos gilets brodés vert et or. Vous ne voulez pas de lui, Messieurs ? mais c'est lui qui ne veut pas de vous ; il a mieux que votre théâtre, il a un théâtre enfumé sur les boulevards ; il a mieux que vos costumes décents, il a de superbes haillons et de magnifiques guenilles ; il a mieux que vos drames, en vers ou en prose, faits par de grands auteurs : il a un drame qu'il s'est fait à lui-même et pour lui tout seul, un drame qu'il a tiré de son génie, un drame magnifique, la Vie et la Résurrection de Robert Macaire, une véritable représentation de la vie des bagnes et des grands chemins, aussi vraie, aussi vraisemblable, aussi admirablement écrite dans son genre que le Mariage de Figaro dans le sien. Quelle annonce vaut celle-là, je vous prie, sur une affiche au coin de la rue : Robert Macaire, paroles de Frédérick-Lemaître, joué par Frédérick-Lemaître au théâtre des Folies-Dramatiques, sur le boulevard ?»

Robert Macaire est en effet pour Frédérick ce que Figaro est pour Beaumarchais : l'enfant de son génie, la création de son esprit, l'être à l'existence duquel il sympathise le plus, qu'il suivra avec acharnement du berceau à la tombe, qu'il a rendu vraisemblable, non seulement pour lui, mais pour les autres. Figaro, Macaire, deux hommes qui ont existé, deux hommes révoltés contre la société chacun à sa manière, l'un avec son esprit, l'autre avec son poignard ; deux escrocs tous les deux, l'un dans le salon, l'autre sur le grand chemin ; deux hommes d'esprit et qui font rire tous les deux. Beaumarchais a-t-il plus fait pour Figaro, son fils, que Frédérick-Lemaître pour Robert Macaire, son héros ? La question est importante et mérite d'être débattue. Je crois cependant qu'avec un peu de réflexion tous les sacrifices sont du côté de Frédérick. Figaro, en effet, a servi de piédestal à son père Beaumarchais ; il l'a porté sur ses épaules au milieu de l'incendie social, comme Énée son père Anchise au milieu de Troie en flammes ; Figaro a été la gloire, la fortune, l'opposition de Beaumarchais ; il a prêté à Beaumarchais son esprit, sa licence, sa verve, sa veine amoureuse, sa gaieté folâtre, son emportement et son audace ! si bien que l'amour de Beaumarchais pour son fils Figaro peut passer à juste titre pour le plus obstiné, le plus habile, le plus acharné et le plus profitable de ses calculs.

Tout au rebours Macaire pour Frédérick. Si Figaro fait la fortune de Beaumarchais, Macaire a causé la ruine de Frédérick, son père et son tuteur. Macaire a forcé Frédérick à s'enfuir de tous les grands théâtres, il l'a arraché à tous les grands drames, il l'a condamné à ne plus hanter que les grands chemins et les tavernes, il l'a contraint à se précipiter la tête la première dans le trou des Folies-Dramatiques. Macaire a forcé son maître à porter les haillons de la misère, à s'enfuir devant les gendarmes, à vivre d'escroqueries et à ne manger en fait de poulet que du fromage de gruyère. Frédérick a tout sacrifié à Macaire, comme un bon père sacrifie toutes choses au plus mauvais sujet de ses enfants. Frédérick a d'abord joué dix ans de sa vie l'Auberge des Adrets pour faire plaisir à Macaire. Puis il a écrit en quatre volumes in-12 la vie de Macaire. Puis, quand il a été bien tué par Bertrand, bien arrêté par les gendarmes, Frédérick, de son propre gré, a ressuscité Macaire ; il s'est mis dans les haillons de son nouveau Macaire, il a inventé pour son éternel ami de nouvelles scélératesses, et de nouvelles perfidies, et de nouveaux bons mots, et enfin un nouveau théâtre.

Macaire est la seule légitimité que reconnaisse Frédérick. Macaire est mort ! vive Macaire ! Il l'embrasse, il l'aime, il le caresse, il le choie. M. Orgon ne faisait pas mieux pour Tartuffe. A l'heure qu'il est, Frédérick vient de se condamner lui-même par un nouveau succès à représenter Robert Macaire trois cent soixante-cinq jours pendant trois ans.

Ceux qui ont voulu faire là-dessus leurs raisonnements dramatiques et littéraires à Frédérick y ont perdu leur temps et leur peine. Raisonne-t-on sur la passion ? Ferez-vous entendre un sourd ? ferez-vous voir un aveugle ? Robert Macaire a rendu sourd et aveugle son ami Frédérick-Lemaître. Parlez-lui de ses anciens rôles d'autrefois, où il était si noble et si beau : de la Tour de Nesle ? Buridan vous répondra : Macaire ! de Lucrèce Borgia ? Gennaro vous répondra : Macaire ! de Richard d'Arlington ? d'Arlington vous répondra : Macaire ! Macaire ! Robert Macaire ! et toujours Robert Macaire ! Il faut le voir quand il arrive dans son fameux pantalon rouge et dans son fabuleux habit vert, se pavanant, faisant le gros dos, joignant ses deux mains en grand seigneur et vous disant de sa voix la plus mélodieuse : Je suis Robert Macaire !

Eh bien ! oui, tu es Robert Macaire ! Tu Marcellus eris ! Tu es le brigand, le voleur, l'assassin, l'escroc, le fripon, le spirituel, le goguenard par excellence ! Tu vois le peuple venir à toi, t'applaudir et te comprendre. Tu lui embellis le bagne, tu lui rends l'échafaud supportable, tu fais aimer même le gendarme ! O mon Robert ! ô grand homme ! oui, tu es Macaire, le bohémien, le bandit, le populaire, le facétieux ! Il vaut mieux porter des guenilles avec toi que des habits de velours avec les autres ; il vaut mieux avec toi porter des menottes que des gants jaunes avec les autres. O Macaire ! Macaire ! l'orgueil de Toulon, la joie de Brest, l'espérance de Rochefort ! le théâtre des Folies-Dramatiques s'incline devant toi !

Ne vous attendez pas à ce que nous fassions, nous autres, une dissertation très en règle et très littéraire à ce sujet. Non ; l'indignation serait aussi déplacée que la pitié. Il n'y a pas d'indignation à avoir, même à l'aspect de ce voleur, de cet assassin de grand chemin, dont la mission est de faire rire aux éclats depuis le commencement jusqu'à la fin de sa vie et quoi qu'il fasse. D'autre part, il n'y a pas à s'apitoyer sur la vie d'un comédien qui, sous le nom du personnage le plus hideux, tout couvert et tout souillé par les haillons de la misère, dans le dernier des théâtres de Paris, abandonné à son propre talent par tous les auteurs dramatiques, tout seul, force pourtant les plus difficiles à l'admirer et à convenir que cet homme, tout dégradé, tout souillé, tout taché qu'il est, est encore, à tout prendre, le premier ou plutôt le seul comédien de notre temps.


retour
table des auteurs et des anonymes