JOLIMONT, Théodore de (1787-18..) : Histoire des oeufs. Oeufs de Pâques, etc.- Moulins : imprimerie de Martial Place, 1844.- 32 p. ; 24,5 cm.
    - (Polyanthéa archéologique ou curiosités, raretés, bizarreries et singularités de l'histoire religieuse, civile, industrielle, artistique et littéraire, dans l'antiquité, le moyen-âge et les temps modernes recueillies sur les monuments de tout genre et de tout âge et publiées en différents opuscules ; 3).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (29.II.2002)
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POLYANTHÉA ARCHÉOLOGIQUE,
ou
CURIOSITÉS,
RARETÉS, BIZARRERIES ET SINGULARITÉS
DE L'HISTOIRE
RELIGIEUSE, CIVILE, INDUSTRIELLE, ARTISTIQUE
ET LITTÉRAIRE.
DANS L'ANTIQUITÉ, LE MOYEN-AGE
ET LES TEMPS MODERNES,
Recueillies sur les monuments de tout genre et de tout âge,
ET PUBLIÉES EN DIFFÉRENTS OPUSCULES
par
T. de Jolimont
Ex-ingénieur, membre des Académies de Caen, Dijon, etc. ; de la Société
des antiquaires de Normandie, de celle d'émulation de Rouen, de la
Société des gens de lettres de Paris, auteur de plusieurs
ouvrages sur les moeurs et antiquités du
Moyen-âge, etc.

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HISTOIRE DES OEUFS. OEUFS DE PAQUES, ETC.

LA fête des oeufs, commune à presque toutes les nations, principalement d'Asie et d'Europe, remonte aux temps les plus reculés de l'antiquité : elle tient à tout ce que les religions et la philosophie des sociétés naissantes a de plus respectable et de plus sacré, à la théologie primitive des Égyptiens, des Hébreux, des Chinois, des Perses, des Grecs, des Celtes, et des Latins.

Au nombre des emblêmes ingénieux sous lesquels les hommes commencèrent à se figurer et à concevoir le principe créateur, l'oeuf tient le premier rang.

Selon l'opinion générale, le monde, avant d'avoir été produit, était renfermé dans un oeuf, oeuf immense qui contenait le chaos : l'oeuf était le principe de toutes choses : c'était la divinité qui produit tout par elle-même, qui contient en elle-même le germe de tout ce qui existe.

La philosophie, l'expérience et les sciences modernes, ont en quelque sorte justifié cette opinion ; car, selon nos érudits, et ils paraissent en cela très croyables, tous les êtres animés, les quadrupèdes, les oiseaux, les poissons, les reptiles, les insectes, l'homme enfin lui-même, prennent naissance dans des oeufs que la nature forme et développe suivant les lois propres à chaque espèce.

Les poëtes, qui furent les premiers prophètes et les premiers théologiens, créèrent ce dogme qu'on a nommé orphéique, parce qu'il aurait été d'abord enseigné par Orphée : les sages et les philosophes l'adoptèrent, et cet oeuf, cette fécondation, cette création du monde, ainsi expliquée et figurée, pénétra rapidement dans la pensée des peuples primitifs, et y jeta de profondes racines.

On voit encore dans l'île Éléphantine (Haute-Égypte), quelques restes d'un temple où fut adorée une divinité que les Égyptiens appelaient Keneph ou Emeph, qui veut dire bienfaisant, et dont ils faisaient la cause éternelle de l'univers : elle y était représentée sous la forme humaine, pour marquer son intelligence, androgyne, à cause de son indépendance et de sa nature universelle, un épervier sur la tête, en signe de son activité, enfin avec un oeuf sortant de sa bouche, symbole de la fécondité et de la production.

L'oeuf fut donc de bonne heure et pendant longtemps, honoré d'un culte spécial ; il fut célébré dans les cantiques sacrés, figura en nature dans les cérémonies religieuses, et pour perpétuer le souvenir de ce mythe de la création universelle, on en fit l'objet d'une fête particulière, célébrée chaque année à l'équinoxe du printemps, époque où la nature se reproduit et donne à tous les êtres une nouvelle existence.

Les populations assemblées offrirent alors au génie créateur, des oeufs soigneusement peints en couleur rouge, emblême du feu et de la lumière considérés comme agents conservateurs de l'existence. On se donnait mutuellement de ces oeufs, et on les employait à divers usages pieux.

Cette théologie si naïve et si pure dans son origine, ces images de la création puisées dans les oeuvres même de la nature, furent, plus tard, défigurées par les superstitions, les fanatismes, les préjugés et les passions des hommes ; les peuples, toujours enclins au fatalisme, et leurs chefs religieux ou civils bientôt disposés à les tromper pour usurper ou s'assurer le pouvoir, enfantèrent mille erreurs, créèrent une foule de théogonies mensongères : de ce qui ne devait être que des emblêmes raisonnables de l'être unique, éternel et infini, ils firent autant de puissances et de dieux matériels ; et cette adoration mystique des mystères les plus admirables et les plus incompréhensibles de la création, dégénéra en idolâtrie grossière.

On attacha aux oeufs des qualités favorables ou pernicieuses, des influences bénignes ou funestes, suivant leur forme, leurs qualités, leur nombre : on en fit tantôt l'objet d'un respect exagéré, tantôt l'instrument de pratiques superstitieuses : les uns s'abstenaient rigoureusement d'en manger, par vénération, disaient-ils, leur attribuant une sorte de caractère divin ; tels étaient les Orphéistes et les Pytagoriciens : les autres s'en servaient pour des sacrifices, des conjurations, des cérémonies expiatoires ou propitiatoires, etc. (1). Ainsi que nous en instruit Juvénal, à Rome on faisait chaque année, au temps des équinoxes, une hécatombe de cent oeufs, pour purifier l'air et détourner les tempêtes. Pline assure que, de son temps, les jeunes gens attachaient une grande importance à certains jeux cabalistiques, dans lesquels ils se servaient d'oeufs teints de diverses couleurs. Voulait-on, en voyage, se garantir de mauvaises rencontres ? trois oeufs portés dans la poche vous offraient un préservatif sûr, et voir pondre une poule était du plus heureux augure. Ovide enfin nous peint une vieille, brûlant encore, malgré ses rides, d'une flamme amoureuse qui, d'une main tremblante, fait des lustrations avec du miel et des oeufs, en invoquant la bonne déesse,

« Pour réparer des ans l'irréparable outrage. »

Ovide ne s'explique pas sur l'efficacité de ce moyen et sur le degré de confiance qu'il inspirait aux dames romaines, en cela beaucoup moins favorisées, selon toute apparence, que nos coquettes douairières des temps modernes : pour celles-là, la bienfaisante et philanthropique chimie ne prodiguait point encore les vinaigres réparateurs, les essences virginales, les crèmes de beauté et les bains de Jouvence : les heureux effets de la rouelle de veau et du beurre de concombre n'étaient point encore appréciés (2), admirable progrès toujours croissant de nos sciences et de notre industrie, progrès qui s'applique à tout et s'étend, avec un égal succès, des plus sublimes conceptions, aux frivolités les plus minimes ; des témérités de la vapeur, aux clyso-pompes ; des profondeurs de l'homéopathie, du magnétisme ou de la méthode Broussais au Paragay-Roux, à l'eau de Ninon, à la pommade mélainocome, au Patchouli, etc. Progrès ! Dieu du jour ! Mesdames, vous lui devez un temple, des autels et des offrandes : grâce à lui, il est encore des roses pour votre automne, il n'y a plus de stygmates indiscrets ; et, malgré les hivers, les myrthes parfois pourront refleurir encore.

Si, dans le culte rendu aux oeufs par l'antiquité, l'oeuf de poule, comme on doit le penser, occupait le premier rang, les oeufs des divers autres animaux n'obtenaient pas moins aussi, à différents titres, les sympathies des peuples. Les oeufs des serpents, entre autres, étaient en très grande vénération chez les Druides, qui leur attribuaient surtout la rare vertu de procurer à l'heureux mortel qui en possédait, gain de cause dans toutes espèces de procès ou contestations, et un libre accès auprès des rois et des grands.

Qui de nos jours, grand Dieu ! ne donnerait pas tout au monde pour avoir de ces oeufs, et pourquoi faut-il que de pareils talismans ne se retrouvent plus ? Vain désir, au surplus : car on ferait peut-être un peu moins le coup de poing dans les antichambres de palais et dans les repaires de Thémis, en revanche quelle guerre acharnée surgirait entre nos honorables, pour s'arracher dans les forêts d'aussi grands trésors.

Il ne paraît pas, du reste, qu'il fût très facile, même au temps des Druides, de s'en procurer : il fallait épier l'accouplement des serpents, saisir subtilement l'oeuf qui, dit-on, jaillissait en l'air au moment de la formation, et s'enfuir au plus vite, pour se soustraire à la dangereuse poursuite des reptiles furieux : une fois en possession de l'oeuf, il suffisait de le ceindre d'un léger cercle d'or, et de lui faire subir l'épreuve de l'eau : s'il surnageait, tous les voeux étaient comblés. Des spéculateurs (aujourd'hui on dit floueurs), il y en avait donc aussi dans ce temps-là, se prétendaient souvent possesseurs de ces oeufs, et en faisaient un trafic fort lucratif, trafic auquel, comme depuis, comme aujourd'hui, comme plus tard, hélas ! la bonne foi ne présidait pas toujours ; ou bien la vertu du talisman était sujette à faillir ; témoin certain chevalier romain, mis à mort par l'empereur Claude, pour avoir tenté par ce moyen de surprendre sa justice. Serait-ce donc pour plusieurs actions de ce genre que le nom de Claude est devenu proverbialement synonime de sot. Les gens d'esprit du jour diront oui (3).

II.

Au nombre des fictions plus ou moins curieuses que les anciens adoptèrent successivement sur l'origine des choses, et où l'oeuf jouait un rôle plus ou moins important, celle des Perses, touchant la cause du mélange des biens et des maux, mérite particulièrement d'être ici rappelée à la mémoire : selon les mages donc, ou philosophes persans, deux puissances opposées se sont partagé l'univers : Oromaze et Arimane. Le premier, né de la lumière la plus pure, était le génie du bien ; l'autre, fils des ténèbres, était le génie du mal : entre eux s'établit une lutte perpétuelle et une dispute incessante sur la possession du genre humain. Oromaze, pour affermir sa puissance, créa vingt-quatre divinités bienfaisantes, telles que la justice, la vérité, la paix, la sagesse, la prudence, la joie pure, la santé, etc. Arimane, à l'instant, créa vingt-quatre divinités contraires. Le génie du bien, plus heureux ou plus adroit, parvint à s'emparer de ces dernières et à les enfermer étroitement dans un oeuf : mais hélas ! et le bon Oromaze ne l'avait pas prévu, les démons eurent bientôt percé la trop fragile écaille, et se répandirent dès-lors avec fureur sur toute l'étendue du globe.

De là, toutes les misères qui nous accablent : les épines croissent avec les roses, les chagrins se mêlent aux plaisirs les plus vifs, et l'amertume au miel le plus doux ; de là les noirs soucis blottis sous les lambris dorés, les serpents sur les marches du trône, les couleuvres dans les coupes de vermeil, et les vers rongeurs sous le brocard et les habits brodés ; de là les insomnies des ministres, la perfidie des serments, les inconstances populaires, les déceptions parlementaires, les indiscrétions de la presse, les ennuis académiques, les mécomptes de la Bourse, les sifflets au Théâtre, les chagrins des maris, les faiblesses de la vertu, les distractions de l'honneur, que sais-je enfin ? tous ces poissons d'avril dont j'ai parlé ailleurs (4), toutes ces fatalités, toutes ces taquineries qui, depuis cet oeuf cassé, depuis cette escapade des mauvais génies, surgissent sans cesse autour de moi, autour de vous, nous enveloppent, nous entraînent bon gré malgré, et nous font sauter mutuellement avec plus ou moins de grâce et de souplesse dans ce tourbillon confus, dans cette ronde fantastique qu'on nomme la société.

Ouf ! respirons un peu, complaisant lecteur, et consolons-nous ; bientôt viendra le temps, a dit le sage Zoroastre (il était contemporain d'Abraham), où la puissance du cruel Arimane sera totalement détruite ; les mauvais esprits rentreront pour jamais dans leur oeuf : ils n'en sortiront plus, croyez-le : alors la terre sera le vrai séjour du bonheur, et toutes les merveilles de l'âge d'or se réaliseront. Les chartes seront à jamais des vérités, les ministres toujours bons citoyens, les députés consciencieux et point bavards, et les budjets jamais votés par ceux qui les dévorent ; on verra le prolétaire, en travaillant, manger quelquefois le poulet rôti, progrès de la poule au pot, les épiciers dédaigner de jouer au soldat, et les gens de justice économiser le papier timbré ; on verra les femmes se passer de groom, de plumes et de cachemires sans cesser de plaire, les maris dormir à leur aise sans puces à l'oreille, et tout le monde s'embrasser sans se mordre ; on verra sans danger des agents de police aveugles et sourds, les faiseurs d'affaires ne ronger que leurs ongles, les dévots d'excellents catholiques ; la bonne foi sera de bon ton, et l'innocence chose possible ; la paix et la concorde partout et toujours ; alors enfin plus de poignées de main perfides, plus d'amitiés onéreuses, plus d'amants indiscrets, plus de promesses à double entente, de sourires apocriphes, de fictions politiques, d'hyperboles industrielles ; plus de gravités qui font rire, de bouffonneries qui font pleurer ; plus de morale qui pervertit et de licences qui moralisent ; plus de décorations effrontées, de faveurs qui font rougir, d'étiquettes de parvenus, de politesses de bureaux, de corsets menteurs et de bravos officieux ; plus de sermons d'apparat, plus de séances de l'institut, plus de prodiges en maillots, plus de concerts d'amateurs ; tout ce qui reluit sera de l'or, le pain bis sera de la brioche, le macaroni de l'ambroisie, et tous les vins du nectar. O l'heureux temps où nous jouirons encore de mille et mille autres félicités, de mille autres délices, mille autres perfections, améliorations, réformes, superfluités, sucreries, friandises, délices et autres édulcorations sociales, prévues ou non prévues par le vertueux et confiant Zoroastre, voire même par le perspicace Nostradamus, ou tout au moins par les almanachs prophétiques de notre époque.

Qui en veut du bonheur futur ? qui en veut de la terre promise, du paradis terrestre en perspective ? il ne faut qu'un peu de patience, cela ne peut tarder. N'y a-t-il pas bientôt vingt-cinq ou trente siècles que le monde attend, avec une constance à toute épreuve, les douces promesses du sage Zoroastre ? Eh bien ! attendons toujours, tout va bien, comme on le sait ; tout va vite maintenant, tout va très vite même. Donc nous touchons au but, et bientôt nous verrons alors si les méchants démons du malicieux Arimane, bien et dûment embastillés de nouveau dans un oeuf bien conditionné, feront encore des omelettes ?

III.

Les limites de cet opuscule ne permettent pas d'épuiser ici tout ce que l'histoire des oeufs pourrait offrir encore de détails et de variétés, qui toutefois ne sont, à quelques modifications près, que des nuances du même principe, de la même mythologie. Partout apparaît d'abord, comme il a été déjà dit, l'emblême de la cause première, le memento de la création et la théorie de la reproduction ; bientôt après, l'abus du symbole, l'idolâtrie, les superstitions, les fables dont les lumières du christianisme et le progrès de la raison et de l'expérience n'ont pas encore entièrement affranchi le monde.

Lorsque les apôtres de l'Évangile eurent converti une notable partie des peuples païens à la foi nouvelle, et établi sur la terre le règne du Messie, ils prirent soin de bâtir des églises, presque toujours sur les fondements des temples du paganisme qu'ils avaient renversés, comme pour établir un témoignage plus éclatant de leur victoire, du triomphe de la vérité sur l'erreur, et de l'intronisation du vrai Dieu sur les débris des idoles qu'ils foulaient ainsi aux pieds. Ce fut sans doute par un sentiment en quelque sorte analogue qu'ils adoptèrent aussi un grand nombre des cérémonies païennes, ou du moins jugèrent à propos de les tolérer, en les appliquant aux saints mystères, et en les purifiant par une sorte de lustration morale. C'était en même temps, à ce que l'on peut croire, un moyen efficace de convertir des peuples, moins attachés peut-être à leurs dieux, déjà depuis longtemps discrédités, qu'entichés des pratiques de leur culte, et des usages et des habitudes en rapport avec leurs moeurs et leurs besoins. C'est ainsi, qu'avec beaucoup d'autres, la fête des oeufs a été accueillie par les chrétiens et transmise jusqu'à nous.

Comme chez les anciens, ce fut aussi la fête du printemps, celle du réveil de tous les êtres. En signe de joie et de félicitation, on offrait au Créateur, on distribuait au peuple les prémices, les premières productions de la nature dont on pouvait faire usage, et qui, par leur essence, les qualités et l'influence qu'on leur attribuait, offraient une allégorie sensible. Comme par le passé, on continua donc à bénir et consacrer par la religion des oeufs, toujours symbole de l'heureuse fécondité de la nature en général, et de celles des familles en particulier, regardée alors comme une faveur du ciel. On s'offrait réciproquement en présent, entre amis, entre parents, de ces oeufs bénis, toujours teints en diverses couleurs, mais principalement en rouge, suivant l'ancienne tradition ; souvent ornés de dessins variés et de devises religieuses, morales, satiriques ou galantes, suivant la destination qu'on leur donnait ou le caractère des personnes qui les offraient ou à qui on les offrait. C'était surtout un hommage en quelque sorte dû aux nouveaux mariés, toujours nombreux à cette époque de l'année, époque d'amour et de vivification, époque qui fut long-temps, et en beaucoup d'endroits, particulièrement consacrée à l'union des sexes, ce premier voeu, ce premier besoin de tout être animé, que les sociétés ont régularisé par les lois et sanctifié par l'invocation du ciel. Mais chez les chrétiens, ces offrandes, cette fête des oeufs, qui jusqu'alors avaient lieu aux premiers jours de printemps, qui, à diverses époques, étaient aussi les premiers jours de l'année, furent, par plusieurs motifs, réunies à la grande solennité de la Pâque, fixée aussi au dimanche le plus proche de l'équinoxe du printemps ; et cette circonstance fit donner aux oeufs qui servaient en cette occasion le nom d'OEUFS DE PAQUES, qu'ils ont toujours conservé dans la suite.

IV.

On trouve donc encore dans presque toutes les contrées de l'Europe, et peut-être du monde, des traces de ce long usage, de ce culte des oeufs, si ancien, et qui, jusqu'à présent, a résisté aux efforts de cette philosophie moderne, à ce mépris, à cette indifférence excitée, non sans motif, dans les esprits, contre toutes les anciennes traditions, les moeurs, les croyances, les coutumes des temps passés, en général si naïves, si puissantes d'inspirations et de souvenirs, et si en harmonie avec les impressions et les goûts populaires.

Les descriptions de voyages, les descriptions des historiens font souvent mention de la fête des oeufs, en rapportant quelques variétés et particularités propres à chaque localité.

Ici, les étudiants des écoles, les clercs des églises, les jeunes gens de la ville, réunis dans la place publique, au son de divers instruments, de sonnettes et de tambours, portant des étendards burlesques, des lances et des bâtons enrubannés, se rendaient à grand bruit, soit à l'église, soit seulement sous le porche de l'église, d'où, après avoir chanté des psaumes, ils se répandaient dans toute la ville pour offrir ou recevoir des oeufs. Là, on se livrait à certains jeux qu'on appelait des Roulées, parce qu'on se servait des oeufs comme de boules qu'il fallait diriger adroitement vers un but ; ou bien il fallait, les yeux bandés, sauter ou danser à travers des oeufs placés dans un certain ordre sans les faire rouler, ni les casser ; ou encore, toujours sans y voir, se diriger, d'une certaine distance, et sans dévier, vers un point donné, où était placé un oeuf qu'il fallait adroitement enlever d'un coup de baguette, sans tâtonner ou frapper à côté. Les vainqueurs retournaient dans leurs familles, chargés d'oeufs glorieusement conquis, et ces jeux ont été fort en usage en Italie, en Espagne et en France.

Mais c'est surtout en Russie que la fête des oeufs a conservé de tout temps une grande importance et a lieu avec beaucoup d'appareil. Elle est annoncée au son des cloches mises en branle presque toute la nuit ; le lendemain chacun s'empresse de se visiter, grands et petits, et s'offrent mutuellement des oeufs plus ou moins décorés, et sur lesquels on lit : CHRISTOS WOS CHREST, le Christ est ressuscité, paroles que l'on adresse à ceux qui reçoivent des oeufs, et qui répondent par celles-ci : WOISTINO WOS CHREST, il est vraiment ressuscité. Ces offrandes sont accompagnées d'accolades et d'embrassades, de baisers sur la bouche, suivant le rang des personnes et les usages de l'étiquette ; de compliments, de félicitations et des marques de la joie la plus vive et la plus franche cordialité. On cite qu'à la cour, en cette occasion, l'empereur, après avoir reçu et offert des oeufs et embrassé les membres de sa famille, les grands personnages et les principaux chefs de l'armée, en présence des troupes assemblées sous les armes, ce baiser solennel est transmis hiérarchiquement jusqu'aux soldats qui s'embrassent tous les uns les autres dans les rangs, au bruit des instruments, des vivats et des acclamations. La fête dure quinze jours, pendant lesquels il se fait dans toute l'empire une immense consommation d'oeufs ; les boutiques en regorgent, disposés de la manière la plus pittoresque ; on en porte sur soi, on s'en offre dans les rues, à la promenade, etc. Tout, en cette occasion, semble destiné à la glorification des oeufs, et à en prendre et à en rappeler jusqu'à la forme ; dans les repas, les mets, composés principalement d'oeufs ou de substances déguisées en oeufs, sont servis dans des vases qui en conservent l'apparence, ou sont décorés de groupes et de guirlandes d'oeufs agencés et disposés avec art.

Des coutumes analogues et non moins curieuses s'étaient aussi introduites dans d'autres nations ; et à la cour de France il était encore d'usage, sous le règne de Louis XIV, et même encore sous celui de Louis XV, d'offrir au roi, après la grand'messe du jour de Pâques, des oeufs dorés et disposés en pyramides, qu'il distribuait ensuite aux dames et aux habitués du château.

Tous ces vestiges de la vieille civilisation ont à peu près disparu ; un faux système de perfectibilité, une étrange théorie de nivellement, les enseignements d'une prétendue raison, froide, inflexible et pédante, inculquée aux peuples, il faut le dire, dans un but perfide et mensonger, ont voué ces innocents ébattements, ces traditions de nos pères à l'oubli, au dénigrement. Qu'avons-nous en place ? Un isolement sinistre, une uniformité désespérante, le spleen, le suicide ! En vain quelques esprits mieux inspirés, séduits par le charme de nos vieilles légendes, cherchent peut-être en cela à rappeler le souvenir et le goût de ces naïves institutions. On en pourra faire des parodies, mais la foi et l'inspiration n'y seront plus : l'ange du destin a dit au monde comme au juif Ashawerus : Marche ! Le monde marche, regarde souvent en arrière avec tristesse, mais ne rétrograde pas !...

V.

L'histoire ou la monographie de l'oeuf fournit encore beaucoup d'observations notables sur sa nature, ses qualités, et sur l'usage que l'on en fait. L'opinion accréditée chez les anciens et les modernes, qui considère l'oeuf comme le principe de toutes choses, ou au moins toutes choses comme prenant naissance dans un oeuf, a fait proposer cette question : Lequel a été le premier de l'oeuf ou de la poule ? Question singulière et frivole, qui cependant a exercé l'esprit de divers philologues : Vossius parmi les modernes, et Plutarque dans l'antiquité, en ont longuement traité, et ce dernier, homme universel, l'un des plus sagaces, des plus savants et des plus spirituels discoureurs de son temps, en a fait le sujet d'un piquant chapitre de ses Symposiaques, ou Propos de table (liv. II, quest. III.)

Il y raconte agréablement, qu'en un repas, cette question, surgie de la conversation, fut alternativement débattue par les convives : celui-ci prétendit que l'oeuf étant l'élément primitif, doit être avant la poule qui en procède ; que le contenant est avant le contenu, et l'oeuf avant ce qui en est formé : celui-là, pour corroborer ce sentiment, ajouta que non-seulement la poule, produit de l'oeuf, ne peut pas le précéder, mais que selon Orphée et l'opinion reçue, l'oeuf du monde, l'oeuf universel, contenant en lui-même le principe de toutes choses, la poule, comme toute le reste, en avait fait partie ; que la partie ne pouvait exister avant le tout, et l'objet créé avant le générateur, etc., etc ; qu'ainsi l'oeuf était avant la poule. D'autres, au contraire, soutinrent que l'oeuf, même l'oeuf universel d'Orphée, avait été engendré par une puissance génératrice, antérieure à lui-même ; que si de cet oeuf étaient sortis tous les êtres, ils en étaient sortis tout organisés et portant en eux-mêmes la faculté de se reproduire ; et qu'ainsi, au lieu que la poule fût partie de l'oeuf ou engendrée par l'oeuf, c'était au contraire l'oeuf qui était partie de la poule et produit par elle, etc., et par conséquent la poule était avant l'oeuf, conclusion adoptée par Plutarque.

Pour moi, et plus d'un lecteur sera de mon avis, sinon tous (et pour cause) je ne vois dans ce badinage en abrégé, qu'un exemple de tout ce qu'on peut en toute thèse entasser de sophismes, de vains mots et d'arguments infimes pour essayer de prouver avec une égale facilité le vrai et le faux, le mal et le bien, le pour et le contre, changer le blanc en noir, et souffler le froid et le chaud, comme l'ont fait, le font et le feront toujours nos docteurs, raisonneurs, orateurs, législateurs et hâbleurs d'espèces variées, qui, depuis que les sociétés leur sont dévolues, savent si bien, avec une admirable élasticité de conviction, démontrer, accommoder, transformer tout ce qui leur plaît, selon la nécessité ou l'intérêt du jour.

Ceci n'est pas d'aujourd'hui, et ce que j'en dis est pour qu'on s'en souvienne à l'occasion.

Il faut toujours
En ses discours,
Glisser un peu de morale.

Je ne sais de qui le précepte, mais il est bon.

VI.

Tous les êtres organisés ont la propriété de produire des oeufs et de se reproduire par ces mêmes oeufs : l'expérience et l'observation l'ont en quelque sorte démontré (5), et cela serait vrai même d'un grand nombre de végétaux : seulement chaque catégorie dans des conditions différentes : les êtres qu'on nomme ovipares produisent leurs oeufs à l'extérieur, et ces oeufs ne se développent et ne donnent la vie au germe qu'ils contiennent que par l'effet d'une chaleur naturelle ou factice, soit qu'elle vienne de l'animal lui-même comme par la couvaison, soit qu'elle vienne d'une cause étrangère comme celle du soleil (6), ou d'un four disposé et chauffé à cet effet (7), tandis que les animaux qu'on appelle vivipares, conservent leurs oeufs intérieurement, et les développent par la puissance propre de leur organisation.

On raconte, sur les oeufs, un assez grand nombre de faits étranges et surnaturels à peu près constatés, et qu'en historien exact je ne puis passer sous silence. Ainsi, des savants recommandables, des naturalistes, des médecins dignes de foi, tels que Vormius (8) Bartolin (9) et autres, affirment avoir vu des oeufs véritables et bien conditionnés, produits par des êtres humains des deux sexes, et le vulgaire regardait ces oeufs comme l'oeuvre du démon ; il en était de même des oeufs de coq, signe, disent aussi les gens simples, de malheurs et de malédiction, et dont il ne peut éclore que d'affreux serpents et d'horribles basilics. On a vu des oeufs dépasser de beaucoup, soit par leur prodigieuse grosseur, soit par leur extrême petitesse, les dimensions ordinaires et propres à chaque espèce ; d'autres sans coque ou avec deux coques, sans jaune ou avec deux jaunes et deux germes, etc. ; d'autres encore qui renferment des corps étrangers, comme diverses graines de légumes, des épingles, des insectes et autres objets. Malpighi, savant médecin, né à Bologne et mort à Rome en 1692, raconte dans ses oeuvres (10), les curieuses observations que l'on peut faire à l'aide du microscope, de demi-heure en demi-heure, sur le développement d'un oeuf, pendant tout le temps de l'incubation. Enfin, la fécondité chez certains animaux ovipares est prodigieuse, particulièrement chez le poisson. La tortue surtout, assure-t-on, ne fait pas moins de 1,500 oeufs.

Comme aliment, les oeufs ont toujours été regardés comme le plus sain et le plus substanciel : c'est l'avis d'Hypocrate et de tous les médecins de l'antiquité et des temps modernes ; on leur attribue généralement encore certaines propriétés utiles en ménage (11), et qu'Ovide a préconisées dans ses galants préceptes sur l'art d'aimer (12). Je ne saurais pourtant dire ici si, pour obtenir ces merveilleux résultats, les oeufs doivent être clairs ou durs, si les grains de sel doivent y être mis en nombre pair ou impair, et si on doit les entamer par le gros ou le petit bout. Toute cette physiologie de boudoir nous conduirait rapidement à ce que nos bonnes et naïves grand-mères appelaient le mot pour rire ; et par le temps qui court, Dieu sait, si en auteur qui se respecte, on doit se permettre le mot pour rire. Je serai donc discret.

Les oeufs furent long-temps appréciés comme un mets fort délicat, qui a fait souvent l'ornement des tables les plus somptueuses, celui de tous qui se prête à la plus grande variété de compositions culinaires, et comme le dit un auteur, en langage tant soit peu romantique, dans un traité de gastronomie : « L'oeuf est encore l'aimable conciliateur qui s'interpose entre toutes les parties dans le conflit des assaissonnements, pour opérer les rapprochements difficiles » (13).

Dans le siècle dernier, on n'estimait un bon cuisinier, qu'autant qu'il avait l'art d'apprêter les oeufs au moins de cinquante manières diverses, et il suffit de consulter l'antique et respectable vade mecum de toute bonne ménagère du temps (la Cuisinière bourgeoise) (14) pour y trouver une longue série de dénominations curieuses données à cette inépuisable variété de plats d'oeufs : oeufs en chemises, oeufs au miroir, à la tripe, oeufs pochés, brouillés, oeufs à la huguenote, à la bagnolet, oeufs farcis, filés, à la sole, au gratin, oeufs à la duchesse, à la jardinière ; mais de tout cela les préparations les plus simples et les plus naturelles sont les meilleures : il faut se défier des mélanges, surtout avec le sucre, le lait et les ingrédients. Si l'on en croit Horace et l'école de Salerne, les oeufs, pour être bons, doivent être frais, la coque d'un blanc pur, la forme allongée, et n'être ni trop cuits, ni trop peu.

Longa quibus facies ovis erit, illa memento
Ut succi melioris et ut magis alba rotondis
Ponere
            HORACE.

 
Si sumas ovum, molle sit atque novum.
            ÉCOLE DE SALERNE.
 
VII.

Comme il est difficile de se procurer toute l'année des oeufs, on a tenté avec succès différents moyens de les conserver, soit cuits ou crus. Du temps de Charles VI, selon l'historien Froissard, on avait soin de placer dans les navires destinés à un long cours, au nombre des provisions de bouche, des moyeux d'oeufs battus dont on emplissait des tonneaux, et on peut croire que l'usage de conserver des oeufs cuits remonte à une époque beaucoup plus reculée ; alors ces jaunes d'oeufs étaient presque toujours délayés dans du vinaigre. Mais on est parvenu depuis à conserver des oeufs frais et par conséquent crus. Le procédé consiste principalement à envelopper la coque d'un corps gras ou résineux, ou à les plonger dans un sable ou un liquide quelconque qui empêche le contact de l'air et la transsudation de l'oeuf. Ces moyens ont été très perfectionnés dans les Indes et en Angleterre (15).

De tout temps, comme de nos jours, la consommation des oeufs a été immense et a formé une branche importante de commerce. Un diplôme de Charles-le-Chauve, en faveur de l'abbaye de Saint-Denis, accorde, entre autres choses, à ce monastère, onze cents oeufs annuellement aux trois grandes fêtes de l'année. L'abbaye de Saint-Maur-les-Fossés percevait tous les ans une grande quantité d'oeufs de ses divers domaines pour la pitance de ses moines, et des recherches statistiques, récemment faites, nous révèlent qu'il se consomme en France annuellement environ pour une somme de trente-huit millions sept cent mille francs d'oeufs. Pour Paris seulement, en 1840, la vente des oeufs a produit cinq millions trois cent seize mille neuf cent trente-huit francs. On a calculé qu'en Angleterre on en avait importé de différents pays, pendant une année, cinquante millions six cent quarante mille et quelques douzaines ; la Normandie et la Picardie, provinces de France, en avaient à elles seules expédié plus de quarante-neuf millions de douzaines, et les droits d'entrée, à raison de 1 franc par dix douzaines, avaient produit une recette d'environ 436,000 francs (de notre monnaie). On fait aussi commerce de certains oeufs de poisson, surtout dans l'Inde, où les oeufs de truite sont fort recherchés.

Les oeufs et même tous les volatiles furent long-temps regardés comme aliments maigres, comme tels, permis ou tolérés par l'Église, en certains siècles, les jours de carême et d'abstinence. La discipline ecclésiastique n'a point eu là-dessus de règles uniformes, et les fidèles n'eurent souvent en ce point d'autres motifs de conduite que leur ferveur et leur dévotion ; Saint-Épiphane, Nicéphore, l'évêque Théodulphe et beaucoup d'autres en rendent témoignage. Ce dernier, évêque d'Orléans en 797, dans une instruction aux prêtres de son diocèse sur les aliments permis ou défendus les jours de pénitence, dit seulement : « C'est un homme de grande vertu que celui qui peut s'abstenir d'oeufs. » Et plus tard ces paroles furent adoptées par un concile d'Angleterre qui en fit un canon. Ailleurs, le même prélat ajoute :« Ce qui est défendu, ce n'est ni le lait, ni les oeufs, mais le vin qui enivre, etc. » On lit encore dans le Journal de Paris, sous Charles VI et Charles VII : « Ils mangeoient char en karesme, fromaigge, lait et OEUFS comme en charnaaige (temps où l'on peut manger de la chair).

Mais quand on eut une fois changé d'opinion sur la nature des volatiles, on pensa aussi que les oeufs qui en proviennent, devaient être également prohibés en maigre, et par une réaction ordinaire dans l'esprit humain, on devint aussi rigide sur ce point d'abstinence qu'on avait été facile auparavant ; tellement qu'en 1555, le pape Jules ayant cru pouvoir, par une bulle spéciale, autoriser de nouveau l'usage des oeufs, cette bulle fut brûlée par arrêt du parlement (16), et en 1584 concile de Bourges défendit expressément de manger des oeufs en carême, à moins qu'on ne fût malade. Mais comme il sera toujours avec le ciel certains accommodements, l'autorité épiscopale en fait souvent maintenant une faveur que l'on obtient facilement en échange d'aumônes, de dons pieux ou d'autres pénitences.

La médecine tire encore un assez grand parti des oeufs pour diverses préparations pharmaceutiques, telles que purgatifs, laits de poule, locks, collyres, sirops, pâtes pectorales, etc. Les coquilles desséchées et broyées ont la même propriété que les écailles d'huître, les yeux d'écrevisse, la nacre de perle, etc. Enfin, les arts et la chimie ont mis aussi les oeufs à contribution ; ils servent à la composition des vernis, de luts pour raccommoder les porcelaines, de pâtes pour dégraisser, et une foule d'autres choses sur lesquelles de plus grands détails seraient ici fastidieux.

VIII.

L'emploi fréquent des oeufs dans la vie privée, a fait naître, dans le langage familier, diverses locutions proverbiales ou quolibets sur le mot oeuf, dont l'application morale renferme quelque satire des vices et des ridicules, ou quelque leçon utile.

C'est ainsi qu'en parlant de ces gens adroits, qui, à l'aide de petits présents de peu de valeur, offerts à propos, ont le talent de provoquer en grand la générosité de leurs amis ou protecteurs, on dit qu'ils donnent un oeuf pour avoir un boeuf, et en ce sens on dit aussi par forme de précepte, qu'il FAUT SAVOIR donner un oeuf pour avoir un boeuf, c'est ce que quelques personnes, en ce siècle de spéculation, appellent de l'argent bien placé.

Cite-t-on certain harpagon, de haut ou bas lignage, pour sa lésinerie connue et les raffinements avec lesquels il sait augmenter les recettes et diminuer les dépenses, cet homme, vraiment, s'écrie-t-on, a trouvé l'art de tondre sur un oeuf. Et en fait de budget et d'impôt, n'en faut-il pas convenir, jamais porta-t-on plus loin qu'aujourd'hui la science de tondre sur un oeuf ? science admirable vraiment ! A l'oeuvre sans relâche, Messieurs de la finance directe ou indirecte, râclez, râclez... c'est au mieux, tant qu'il y aura des oeufs.

Pour être bien placé dans l'opinion publique, avoir du crédit et de la considération, il suffisait autrefois d'être homme d'HONNEUR, ce mot renfermait tout ; il faut mieux que cela aujourd'hui, il faut être bien sur ses oeufs (sic itur ad astra).

Voyez cette jeune fille, au teint pâle, au regard timide, cette femme, plébéïenne ou comtesse, aux pas incertains, et dont, à voix basse, on chuchotte avec malice ; qu'ont-elles donc fait ? Dam, disent les commères, elles ont cassé leurs oeufs.

Ris donc, sans coeur, on te frit des oeufs, se dit à un homme sans énergie, qui se prélasse dans son indolence, et à qui la fortune et le bonheur viennent en dormant. Malgré la dureté du temps présent, on assure qu'il y a encore beaucoup de ces sans coeur là.

Un oeuf n'est rien, deux font grand bien, trois c'est assez, quatre c'est trop, cinq c'est la mort. Au moral comme en hygiène, gens sages et prudents, cet avis, fort significatif, n'est point à dédaigner.

Il en est de même de celui-ci : Il ne faut pas mettre tous ses oeufs dans le même panier, ni tout son argent dans la même caisse, ni toutes ses marchandises sur le même navire, ni toute son éloquence dans le même discours, ni, etc., etc.

Le poëte Boursaut, sur ce sujet, a fait ce petit conte :

Un homme avait des oeufs et voulait s'en défaire.
Pour ne pas à la foire arriver des derniers,
Quoiqu'il pût en remplir trois ou quatre paniers,
Il mit tout en un seul, et ne pouvait pis faire,
Sa mule, qui suait sous le poids d'un fardeau
      Fragile comme du verre,
      Pour en décharger sa peau,
A quatre pas de là donnna du nez en terre.
Hélas ! s'écria l'homme, à qui le désespoir
      Inspira de vains préambules,
Que n'ai-je mis mes oeufs sur trois ou quatre mules !
Je mérite un malheur que je devais prévoir.
      Si le ciel veut me perrmettre
      De faire encor le métier,
      Je jure de ne plus mettre
      Tous mes oeufs dans un panier.
 
Ici, bienveillant et ami lecteur, plus rien n'ai à dire,
et sur ce sujet ma faconde est épuisée, car heu-
reux ou maladroit, et en dépit de l'adage
j'ai, pour vous complaire, oui-dà,
mis tous mes oeufs dans le
même panier.
 

Notes :
(1) Ils servaient aux purifications dans les fêtes d'Isis, de Cérès et autres.
(2) Pour tout cosmétique, les dames romaines n'avaient guère qu'une espèce de fard ou terre blanche nommée craie de Chio, dont nous parle Pline. Cependant Ovide, dans son Art d'aimer, entre souvent à ce sujet dans différents détails qui prouvent qu'alors aussi la toilette des dames avait peut-être d'assez nombreuses ressources.
(3) Cette synonimie malheureuse du nom de Claude tenait peut-être à quelque fatalité attachée à son étoile ; car il paraît que sa mère elle-même, quand il était encore jeune, avait coutume de dire, en parlant de quelqu'un de peu d'esprit : Il est aussi sot que mon fils. (Dict. hist., au mot CLAUDE.)
(4) Voir l'opuscule publié par le même auteur sur les poissons d'avril.
(5) Voyez les traités d'Harvic, de Graaf, de Kerckringius, etc.
(6) La plupart des poissons et des insectes déposent leurs oeufs sur le sable, et la chaleur du soleil les fait éclore.
(7) Les Égyptiens et divers autres peuples ont eu l'art de faire éclore des poulets à l'aide de fours, etc. On lit dans le journal le Courrier français du 28 juin 1843, que l'on a construit dans la plaine de Passy, aux portes de la Capitale, une vaste ferme-modèle destinée à l'incubation de deux millions d'oeufs de poules, pintades, cannes, dindes, faisans, etc., et à l'éducation de ces volatiles. Des fours, des réfectoires, des bassins, des poulaillers immenses sont en construction. On a poussé la prévision jusqu'à construire une infirmerie où seront soignés tous les volatiles malades.
Jusqu'à présent le résultat de cette immense entreprise ne paraît pas encore connu.
(8) Museum Wormianum, etc. Elzevir, 1655, in-folio, fig.
(9) De insolitis partûs humani viis, etc. 1664, in-8°.
(10) De formatione pulli in ovo, et appendice de ovo incubato. Lond. 1675 et 1679. Ejusdem omnia opera cond. 1676.
(11) Surtout les oeufs de poule et de perdrix.
(12) Ovaque sumantur, etc. (Ovide, art d'aimer, livre II.)
(13) C'est-à-dire, en bon style de cuisine, que l'oeuf est indispensable pour faire d'excellentes liaisons.
(14) Édition de 1778.
(15) Voir les oeuvres de Réaumur, le Théâtre d'agriculture, par Olivier de Serres, t. II, la Physique de l'abbé Nollet ; l'Encyclopédie, Dict. des origines, etc.
(16) Sauval, Antiq. de Paris.


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