DUMAS, Alexandre (1802-1870) : Le cocher de cabriolet (1831).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (15.II.2003)
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Texte établi sur un exemplaire (BmLx : nc) de Paris ou le livre des cent-et-un, Tome II, publié à Paris : Chez Ladvocat en 1831.
 
Le cocher de cabriolet
par
A. Dumas

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Je ne sais si, parmi les personnes qui liront ces quelques lignes, il en est qui se soient jamais avisées de remarquer la différence qui existe entre le cocher de cabriolet et le cocher de fiacre. Ce dernier grave, immobile et froid, supportant les intempéries de l'air avec l'impassibilité d'un stoïcien ; isolé sur son siège ; au milieu de la société, sans contact avec elle ; se permettant, pour toute distraction, un coup de fouet à son camarade qui passe ; sans amour pour les deux maigres rosses qu'il conduit ; sans aménité pour les infortunés qu'il brouette, et ne daignant échanger avec eux un sourire grimaçant, qu'à ces mots classiques : "Au pas, et toujours tout droit." Du reste, être assez égoïste, fort maussade, portant des cheveux plats, et jurant Dieu.

Tout autre chose est du cocher de cabriolet ; il faut être de bien mauvaise humeur pour ne pas se dérider aux avances qu'il vous fait, à la paille qu'il vous pousse sous les pieds, à la couverture dont il se prive, soit qu'il pleuve, soit qu'il gèle, pour vous garantir de la pluie ou du froid ; il faut être frappé d'un mutisme bien obstiné, pour garder le silence aux mille questions qu'il vous fait, aux exclamations qui lui échappent, aux citations historiques dont il vous pourchasse. C'est que le cocher de cabriolet a vu le monde, il a vécu dans la société ; il a conduit, à l'heure, un candidat académicien faisant ses 39 visites, et le candidat a déteint sur lui, voilà pour la littérature ; il a mené, à la course, un député à la chambre, et le député l'a frotté de politique ; deux étudiants sont montés près de lui, ils ont parlé opérations, et il a pris une teinture de médecine ; bref, superficiel en tout, mais étranger à peu de choses de ce monde, il est caustique, spirituel, causeur, porte une casquette, et a toujours un parent ou un ami qui le fait entrer pour rien au spectacle : nous sommes forcés d'ajouter à regret, que la place qu'il y occupe est marquée au centre du parterre.

Le cocher de fiacre est l'homme des temps primitifs, n'ayant de rapports avec les individus que ceux strictement nécessaires à l'exercice de ses fonctions, assommant, mais honnête homme.

Le cocher de cabriolet est l'homme des sociétés vieillies, la civilisation est venue à lui, il s'est laissé faire par elle : sa moralité est à peu près celle de Bartholo.

En général, les cabaretiers prennent pour enseigne un cocher de fiacre, son chapeau ciré sur la tête, son manteau bleu sur le dos, son fouet d'une main, et une bourse de l'autre, avec cet exergue : "Au Cocher fidèle."

Je n'ai jamais vu d'enseigne représentant un cocher de cabriolet, dans la même situation morale.

N'importe, j'ai une prédilection toute particulière pour les cochers de cabriolets, cela tient peut-être à ce que j'ai rarement une bourse à laisser dans leur voiture.

Quand je ne pense pas à un drame qui me préoccupe, quand je ne vais pas à une répétition qui m'ennuie, quand je ne reviens pas d'un spectacle qui m'a endormi, je cause avec eux, et quelquefois je m'amuse autant en dix minutes que dure la course, que je me suis ennuyé dans les quatre heures qu'a duré la soirée de laquelle ils me ramènent.

J'ai donc un tiroir de mon cerveau consacré uniquement à ces souvenirs à 25 sous.

Parmi ces souvenirs, il y en a un qui a laissé une trace profonde.

Il y a cependant déjà près d'un an que Cantillon m'a raconté l'histoire que je vais vous dire.

Cantillon conduit le numéro 221.

C'est un homme de 40 à 45 ans, brun, aux traits fortement accentués, portant, à l'époque dont je vous parle, Ier Janvier 1831, un chapeau de feutre, avec un reste de galon, une redingote de drap lie de vin, avec un reste de livrée, des bottes avec un reste de revers. Depuis onze mois, tous ces restes-là doivent être disparus. On comprendra tout à l'heure d'où vient, ou plutôt, car je l'ai pas revu depuis l'époque que j'ai dite, d'où venait cette notable différence entre son costume et celui de ses collègues. (1)

C'était, comme je l'ai dit, le Ier Janvier 1831, il était dix heures du matin, j'avais réglé, dans ma tête, cette série de courses qu'il est indispensable de faire soi-même. J'avais établi, par rue, cette liste d'amis, auxquels il est toujours bon d'embrasser les deux joues, et de serrer les deux mains, même un jour de l'an : bref, de ces hommes sympathiques, qu'on est quelquefois six mois sans voir, vers lesquels on s'avance les deux bras ouverts, et chez lesquels on ne met jamais de cartes.

Mon domestique avait été me chercher un cabriolet : il avait choisi Cantillon, et Cantillon avait dû la préférence de ce choix à son reste de galon, à son reste de livrée, et à son reste de retroussis ; Joseph avait flairé un ex-confrère. Son cabriolet en outre était couleur chocolat, au lieu d'être barbouillé de jaune ou de vert, et, chose étrange, des ressorts argentés permettaient d'abaisser au premier degré sa coiffe de cuir : un sourire de satisfaction témoigna à Joseph que j'étais content de son intelligence ; je lui donnai congé pour la journée : je m'établis carrément sur d'excellents coussins ; Cantillon tira sur mes genoux un carrick café au lait, fit entendre un clapement de langue, et le cheval partit, sans l'aide du fouet, qui, pendant toutes nos courses, resta accroché, plutôt comme un ornement obligé, que comme un moyen coercitif.

- Où allez-vous, notre maître ?

Chez Charles Nodier, à l'Arsenal.

Cantillon répondit par un signe qui voulait dire, non-seulement je sais où cela est, mais encore je connais ce nom-là. Pour moi, comme j'étais, dans ce moment, en train de faire Antony, que le cabriolet était très-doux, je me mis à réfléchir à la fin du troisième acte qui ne laissait pas que de m'inquiéter considérablement.

Je ne connais pas pour un poète d'instant de béatitude plus grand que celui où il voit son oeuvre venir à bien : il y a, pour arriver là, tant de jours de travail, tant d'heures de découragement, tant de moments de doute, que lorsqu'il voit, dans cette lutte de l'homme et de l'esprit, l'idée qu'il a pressée par tous ses points, attaquée sur toutes ses faces, plier sous la persévérance, comme sous le genou un ennemi vaincu qui demande grâce, il a un instant de bonheur, proportionné, dans sa faible organisation, à celui que dut éprouver Dieu, quand il dit à la terre, Sois, et que la terre fut : comme Dieu, il peut dire dans son orgueil, j'ai fait quelque chose de rien ; j'ai arraché un monde au néant.

Il est vrai que le monde du poète n'est peuplé que d'une douzaine d'habitants, ne tient d'espace dans le système planétaire que les 34 pieds carrés d'un théâtre, et souvent naît et meurt dans la même soirée.

C'est égal, ma comparaison n'en subsiste pas moins, j'aime mieux l'égalité qui élève que l'égalité qui abaisse.

Je me disais ces choses ou à peu près ; je voyais comme derrière une gaze, mon monde prenant sa place parmi les planètes littéraires, ses habitants parlaient à mon goût, marchaient à ma guise, j'étais content d'eux, j'entendais venir d'une sphère voisine un bruit non équivoque d'applaudissements, qui prouvaient que ceux qui passaient devant mon monde, le trouvaient à leur gré, et j'étais content de moi.

Ce qui ne m'empêchait pas, sans que cela me tirât de ce demi-sommeil d'orgueil, opium des poètes, de voir mon voisin mécontent de mon silence, inquiet de mes yeux fixes, choqué de ma distraction, et faisant tous ses efforts pour m'en tirer, tantôt en me disant : Notre maître, le carrick tombe ; je le tirais sur mes genoux sans répondre ; tantôt en soufflant dans ses doigts, je mettais silencieusement mes mains dans mes poches ; tantôt en sifflant la Parisienne, et je battais machinalement la mesure. Je lui avais dit en montant que nous avions quatre ou cinq heures à rester ensemble, et il était véritablement tourmenté de l'idée que, pendant tout ce temps, je garderais un silence très-préjudiciable à sa bonne volonté de causer. A la fin cependant ces symptômes de malaise redoublèrent à un point qu'ils me firent peine : j'ouvris la bouche pour lui adresser la parole ; sa figure se dérida ; malheureusement pour lui l'idée qui me manquait pour finir mon troisième acte me vint en ce moment, et comme je m'étais tourné à demi de son côté, que j'avais la bouche entr'ouverte pour parler, je repris tranquillement ma place, et je me dis à moi-même. "C'est bon."

Cantillon crut que j'avais perdu la tête.

Puis il fit un soupir.

Puis, après un instant, il arrêta son cheval en me disant : "C'est ici." J'étais à la porte de Nodier.

Je voudrais bien vous parler de Nodier, pour moi d'abord qui le connais et qui l'aime, puis pour vous qui l'aimez mais peut-être ne le connaissez pas. Plus tard.

Cette fois c'est de mon cocher qu'il s'agit. Revenons à lui.

Au bout d'une demi-heure, je redescendis ; il m'abaissa gracieusement le chasse-crotte ; je repris ma place auprès de lui, et après un brrrrrr préalable, et quelques mouvements du torse, je me retrouvai dans l'espèce de fauteuil à bras qui m'avait si bien disposé à la vie contemplative ; et je dis, les paupières à demi fermées :

"Taylor, rue de Bondy."

Cantillon profita de mon instant d'épanchement, pour me dire rapidement :

- M. Charles Nodier n'est-ce pas un monsieur qui fait des livres ?

- Précisément ; comment diable savez-vous cela, vous ?...

- J'ai lu un roman de lui, dans le temps que j'étais chez M. Eugène. (Il poussa un soupir.) Une jeune fille dont on guillotine l'amant.

- Thérèse Aubert ?

- C'est ça même… Ah ! si je le connaissais, ce monsieur-là, je lui donnerais un fameux sujet d'histoire pour un roman.

- Ah !

- Il n'y a pas de ah ! si je maniais la plume aussi bien que le fouet, je ne le donnerais pas à d'autres ; je le ferais moi-même.

- Eh bien, racontez-moi cela.

Il me regarda en clignant les yeux.

- Oh ! vous, ce n'est pas la même chose.

- Pourquoi ?

- Vous ne faites pas de livres, vous ?

- Non, mais je fais des pièces ; et peut-être votre histoire me servirait-elle pour un drame.

Il me regarda une seconde fois.

- Est-ce que c'est vous qui avez fait les Deux Forçats par hasard ?

- Non, mon ami.

- Ou l'Auberge des Adrets ?

- Pas davantage.

Pour où faites-vous des pièces donc ?

- Jusqu'à présent je n'en ai fait que pour le Théâtre-Français et l'Odéon.

Il fit un mouvement de lèvres figurant une moue, qui me donna clairement à entendre que j'avais considérablement perdu dans son esprit ; puis il réfléchit un instant et comme prenant son parti :

- C'est égal, dit-il ; j'ai été dans le temps aux Français, avec M. Eugène ; j'ai vu M. Talma dans Sylla, c'était tout le portrait de l'Empereur ; une belle pièce tout de même ; et puis, dans une petite bamboche après, un intrigant qui avait un habit de valet, et qui faisait des grimaces ; ce mâtin-là était-il drôle… c'est égal, j'aime mieux l'Auberge des Adrets.

Il n'y avait rien à répondre. D'ailleurs, à cette époque, j'avais des discussions littéraires par-dessus la tête.

- Vous faites donc des tragédies, vous, dit-il en me regardant de côté.

- Non, mon ami.

- Qu'est-ce que vous faites donc ?

- Des drames.

- Ah ! vous êtes romantique, vous ; j'ai conduit l'autre jour un académicien à l'académie, qui les arrangeait joliment, les romantiques ; il fait des tragédies, lui ; il m'a dit un morceau de sa dernière ; je ne sais pas son nom, un grand, sec, qui a la croix d'honneur, et le bout du nez rouge. Vous devez connaître ça, vous : je fis un signe de tête correspondant à un oui.

- Et votre histoire ?

- Ah ! voyez-vous, c'est qu'elle est triste ; il y a mort d'homme !

Le ton d'émotion profonde avec laquelle il dit ces quelques mots, augmenta ma curiosité.

- Allez toujours, mon brave.

- Allez toujours ! c'est bien aisé à dire, et si je pleure, je ne pourrai plus aller, moi…

Je le regardai à mon tour. - Voyez-vous, me dit-il, je n'ai pas toujours été cocher de cabriolet, comme vous pouvez le voir à ma livrée (et il me montrait complaisamment ses parements, où il restait quelques fragments d'un liséré rouge.) - Il y a dix ans que j'entrai au service de M. Eugène ; vous ne l'avez pas connu M. Eugène ?

- Eugène qui ?

- Ah ! dame, Eugène qui ?… Je ne l'ai jamais entendu appeler autrement, et je n'ai jamais vu son père ni sa mère ; c'était un grand jeune homme comme vous, de votre âge ; quel âge avez-vous ?

- Vingt-sept ans.

- C'est ça ; pas si brun, tout-à-fait, et puis vous avez les cheveux nègres, et il les avait tout plats, lui ; du reste, joli garçon, si ce n'est qu'il était triste, voyez-vous, comme un bonnet de nuit ; il avait dix mille livres de rente, ça n'y faisait rien ; si bien que j'ai cru long-temps qu'il était malade du pylore. Pour lors, j'entrai donc à son service ; c'est bien. Jamais un mot plus haut que l'autre. "Cantillon, mon chapeau… Cantillon, mets le cheval au cabriolet… Cantillon, si M. Alfred de Linar vient, dis que je n'y suis pas." Faut vous dire qu'il n'aimait pas ce M. de Linard. Le fait est que c'était un roué, celui-là. Oh ! mais, un roué, suffit. Comme il logeait dans le même hôtel que nous, il était toujours sur notre dos, que c'en était fastidieux. Il vient, le même jour, demander M. Eugène ; je lui dis : Il n'y est pas… Paf, voilà l'autre qui tousse ; il l'entend, bon ! Alors il s'en va, en disant : "Ton maître est un impertinent." Je garde ça pour moi ; prenons qu'il n'ait rien dit.

- A propos, notre bourgeois, à quel numéro allez-vous, rue de Bondy ?

- N° 64.

- Haoh !... C'est ici.

Taylor n'y était pas, je ne fis qu'entrer et sortir.

- Après ?

- Après ? Ah ! l'histoire… Où allons-nous d'abord ?

- Rue Saint-Lazare, n° 58.

- Ah ! chez mademoiselle Mars ; c'est encore une fameuse actrice, celle-là. Je disais donc que le même jour nous allions en soirée dans la rue de la Paix : je me mets à la queue, houp. A minuit sonnant, mon maître sort d'une humeur massacrante. Il s'était rencontré avec M. Alfred, ils avaient échangé des mots. Il revenait en disant, C'est un fat, qu'il faudra que je corrige. J'oubliais de vous dire que mon maître tirait le pistolet, oh mais ! et l'épée comme un Saint-George. Nous arrivons sur le pont où il y a des statues, vous savez ; il n'y en avait pas encore à cette époque-là : voilà que nous croisons une femme qui sanglotait si fort, que nous l'entendions, malgré le bruit du cabriolet. Mon maître me dit : Arrête. J'arrête. Le temps de tourner la tête, il était à terre. C'est bien…

"Il faisait une nuit à ne pas voir ni ciel ni terre. La femme allait devant, mon maître derrière. Tout à coup elle s'arrête au milieu du pont, monte dessus, et puis j'entends, Paouf ! Mon maître ne fait ni une ni deux : v'lan, il donne une tête ; faut vous dire qu'il nageait comme un éperlan.

"Moi je me dis : Si je reste dans le cabriolet, ça ne l'aidera pas beaucoup ; d'un autre côté, comme je ne sais pas nager, si je me jette à l'eau, ça sera deux à retirer au lieu d'une. Je dis au cheval, à celui-là, tenez, qui avait quatre ans de moins sur le corps, et deux picotins d'avoine de plus dans le ventre : "Reste là, Coco." On aurait dit qu'il m'entendait ; il reste, c'est bon.

"Je prends mon élan, j'arrive au bord de la rivière ; il y avait une petite barque, je saute dedans : elle tenait par une corde ; je tire, je tire. Je cherche mon couteau, je l'avais oublié ; n'en parlons plus. Pendant ce temps-là, l'autre plongeait comme un cormoran.

"Je tire si fort une secousse, que, crac, la corde casse, encore un peu, je tombais les quatre fers en l'air dans la rivière. Je me trouve sur le dos dans la barque, heureusement que j'étais tombé les reins sur un banc. Je me dis : C'est pas le moment de compter les étoiles : je me relève.

"Du coup, la barque étant lancée, je cherche les deux avirons ; dans ma cabriole, j'en avais jeté un à l'eau. Je rame avec l'autre, je tourne comme un tonton. Je dis : C'est comme si je chantais ; attendons.

"Je me rappellerai ce moment-là toute ma vie, monsieur ; c'était effrayant, on aurait cru que la rivière roulait de l'encre, tant elle était noire. De temps en temps seulement, une petite vague s'élevait, et jetait son écume ; puis, au milieu, on voyait paraître un instant la robe blanche de la jeune fille, ou la tête de mon maître, qui revenait pour souffler ; une seule fois ils reparurent tous deux en même temps. J'entendis M. Eugène dire : "Bon ! je la vois." En deux brassées, il fut à l'endroit où la robe flottait l'instant d'auparavant. Tout à coup, je ne vis plus sortir de l'eau que ses jambes écartées. Il les rapprocha vivement, et il disparut… J'étais à dix pas d'eux, à peu près, descendant la rivière ni plus ni moins vite que le courant, serrant mon aviron entre mes mains, comme si je voulais le broyer, et disant : Dieu de Dieu ! faut-il que je ne sache pas nager !

"Un instant après il reparut. Cette fois-là il la tenait par les cheveux ; elle était sans connaissance ; il était temps ; pour mon maître aussi. Sa poitrine râlait, et il lui restait tout juste assez de force pour se soutenir sur l'eau, vu que, comme elle ne remuait ni bras ni jambes, elle était lourde comme un plomb : il tourna la tête pour voir de quel côté du bord il était le plus près, et il m'aperçut… "Cantillon, dit-il, à moi !" J'étais sur le bord de la barque, lui tendant l'aviron, mais ouiche ! il s'en fallait plus de trois pieds… "A moi !" répéta-t-il… Je faisais un mauvais sang ! "Cantillon !" Une vague lui passa sur la tête. Je restai la bouche ouverte, les yeux fixés sur l'endroit ; il reparut, ça m'enleva une montagne de dessus l'estomac ; j'étendis encore l'aviron ; il s'était un brin rapproché de moi… Du courage, mon maître, du courage, que je lui criais. Il ne pouvait plus répondre. Lâchez-la, que je lui dis, et sauvez-vous. "Non, non, dit-il, je…" L'eau lui entra dans la bouche. Ah ! monsieur, je n'avais pas un cheveu sur la tête qui n'eût sa goutte d'eau. J'étais hors de la barque, tendant l'aviron, je voyais tout tourner autour de moi. Le pont, l'Hôtel des gardes, les Tuileries, tout ça dansait, et pourtant j'avais les regards fixés seulement sur cette tête qui s'enfonçait petit à petit, sur ces yeux à fleur d'eau, qui me regardaient encore et me paraissaient plus grands du double ; puis je ne vis plus que ses cheveux ; les cheveux s'enfoncèrent comme le reste, son bras seul sortait encore de l'eau, avec ses doigts crispés ; je fis un dernier effort, je tendis la rame ; allons donc, han !... Je lui mis l'aviron dans la main. Ah !... Cantillon s'essuya le front ! je respirai, il reprit :

"On a bien raison de dire que quand on se noie, on s'accrocherait à une barre de fer rouge ; il se cramponna à la rame que ses ongles étaient marqués dans le bois ; je l'appuyai sur le bord du bateau, ça fit bascule, et M. Eugène reparut au-dessus de l'eau. Je tremblais si fort que j'avais peur de lâcher mon diable de bâton, j'étais couché dessus, la tête au bord du bateau. Je tirais l'aviron en l'assujettissant avec mon corps. M. Eugène avait la tête renversée en arrière comme quelqu'un qui est évanoui, je tirais toujours la machine, ça le faisait approcher ; enfin, j'étendis le bras, je le pris par le poignet ; bon ! j'étais sûr de mon affaire, je le serrais comme un étau : huit jours après il en avait encore les marques bleues autour du bras.

"Il n'avait pas lâché la petite ; je le tirai dans le bateau, elle le suivit ; ils restèrent au fond tous les deux pas beaucoup plus fringants l'un que l'autre ; j'appelai mon maître, votre serviteur ! J'essayai de lui frapper dans le creux des mains, il les tenait fermées, comme s'il voulait casser des noix. C'était à se manger la rate.

"Je repris ma rame, et je voulus gagner le bord ; quand j'ai deux avirons, je ne suis pas déjà un fameux marinier, avec un seul, c'était toujours la même chanson ; je voulais aller d'un côté, je tournais de l'autre, le courant m'entraînait. Quand je vis que définitivement je m'en allais au Havre, je me dis, ma foi, pas de fausse honte, appelons au secours : là-dessus, je me mis à crier comme un paon.

"Les farceurs qui sont dans la petite baraque où l'on fait revenir les noyés, m'entendirent, ils mirent leur embarcation du diable à l'eau, en deux tours de main ils m'avaient rejoint. Ils accrochèrent mon bateau au leur, cinq minutes après, mon maître et la jeune fille étaient dans du sel, comme des harengs.

"On demanda si j'étais noyé aussi, je répondis que non, mais que c'était égal, que si l'on voulait me donner un verre d'eau-de-vie, ça me remettrait le coeur. J'avais les jambes qui pliaient comme des écheveaux de fil.

Mon maître rouvrit les yeux le premier ; il se jeta à mon cou… Je sanglotais, je riais, je pleurais... Mon Dieu, qu'un homme est bête !...

"M. Eugène se retourna ; il aperçut la jeune fille qu'on médicamentait : "Mille francs pour vous, mes amis, dit-il, si elle ne meurt pas, et toi, Cantillon, mon brave, mon ami, mon sauveur (je pleurais toujours), amène le cabriolet."

"Ah ! que je dis, c'est vrai, et Coco !... Faut pas demander si je pris mes jambes à mon cou. J'arrive à la place, où je l'avais laissé… Pas plus de cabriolet ni de cheval que dessus ma main. Le lendemain, la police nous le retrouva ; c'était un amateur qui s'était reconduit avec.

"Je reviens, et je dis : Bernique. Il me répond : "C'est bien, alors, amène un fiacre." Et la jeune fille ? que je demande. "Elle a remué le bout du "pied," dit-il. Fameux ! J'amène un fiacre, elle était revenue tout-à-fait, seulement elle ne parlait pas encore. Nous la portons dans le berlingot. "Cocher, rue du Bac, n° 31 ; et vivement !"

- Dites donc, notre maître, c'est ici mademoiselle Mars, n° 58.

- Est-ce que ton histoire est finie ?

- Finie, peuh !.... Je ne suis pas au quart ; c'est rien ce que je vous ai dit, vous verrez.

Effectivement, il y avait un certain intérêt dans ce qu'il m'avait raconté ; je n'avais qu'un souhait à faire à notre grande actrice, c'était de la trouver aussi sublime en 1831 qu'en 1830 ; au bout de 10 minutes, j'étais dans le cabriolet.

- Et l'histoire ?

- Où faut-il vous conduire d'abord ?

- Cela m'est égal, allez devant vous. L'histoire ?

- Ah, l'histoire ! nous en étions…. "Cocher, rue du Bac, et vivement." Sur le pont, notre jeune fille perdit connaissance une seconde fois.

Mon maître me fit descendre sur le quai pour lui amener son médecin. Quand je revins avec lui, je trouvai mademoiselle Marie… Est-ce que je vous ai dit qu'on l'appelait Marie ?

- Non.

- Eh bien, c'était son nom de baptême : je trouvai mademoiselle Marie, couchée dans un lit avec une garde auprès d'elle : je ne peux pas vous dire comme elle était jolie, avec sa figure pâle, ses yeux fermés, ses mains en croix sur sa poitrine, elle avait l'air de la Vierge dont elle porte le nom, d'autant plus qu'elle était enceinte.

- Ah ! dis-je, c'est pour cela qu'elle s'était jetée à l'eau.

- Eh bien, vous dites juste ce que mon maître répondit au médecin, quand il lui annonça cette nouvelle ; nous ne nous en étions pas aperçus, nous ; le médecin lui fit respirer un petit flacon, je me le rappellerai celui-là, imaginez-vous, qu'il l'avait posé sur la commode, moi bêtement, voyant que ça l'avait fait revenir, je dis ça doit avoir une fameuse odeur ; je flâne autour de la commode, sans faire semblant de rien, et pendant qu'ils ont le dos tourné je retire les deux bouchons, et je me fourre le goulot dans le nez. Oh, quelle prise ? ça n'aurait pas été pire quand j'aurais eu respiré un cent d'aiguilles… C'est bon, je dis, je te connais toi. Ça m'avait fait pleurer à chaudes larmes, M. Eugène me dit : "Faut te consoler, mon ami, le docteur "en répond." Je dis en moi-même, c'est égal, il peut être fort ce docteur, mais quand je serai malade, ce n'est pas lui que j'irai chercher.

"Pendant ce temps-là mademoiselle Marie était revenue à elle, elle regardait tout autour de la chambre et elle disait : "C'est drôle ; où donc suis-je ? je ne reconnais pas cet appartement." Je lui dis : C'est possible, par la raison que vous n'y êtes jamais venue. Mon maître me fit : "Chut, Cantillon." Puis, comme il s'entendait à parler aux femmes, il lui dit : "Tranquillisez-vous, madame, j'aurai pour vous les soins et le respect d'un frère, et dès que votre état permettra de vous transporter chez vous, je m'empresserai de vous y reconduire." "Je suis donc malade", reprit-elle étonnée ; puis, rassemblant ses idées, elle s'écria tout d'un coup : "Oh ! oui, oui, je me souviens de tout, j'ai voulu !..." Un cri lui échappa. "Et c'est vous, vous monsieur, qui m'avez sauvée sans doute ; oh, si vous saviez quel service funeste vous m'avez rendu ! quel avenir de douleur votre dévouement pour une inconnue a rouvert devant elle !" Moi, j'écoutais tout ça, en me frottant le nez, qui me cuisait toujours, ce qui fait que je n'en ai pas perdu une parole ; et que je vous le raconte comme ça s'est passé ; mon maître la consolait, comme il pouvait ; mais à tout ce qu'il disait, elle répondait : "Ah, si vous saviez !" Il paraît que ça l'ennuya d'entendre toujours la même chose, car il se pencha à son oreille, et il lui dit : "Je sais tout. - Vous ? dit-elle. - Oui ; vous aimez, vous avez été trahie, abandonnée. - Oui, trahie, répondit-elle, lâchement trahie, cruellement abandonnée. - Eh bien, lui dit M. Eugène, confiez-moi tous vos chagrins ; ce n'est point la curiosité, mais le désir de vous être utile qui me guide ; il me semble que je ne dois plus être un étranger pour vous. - Oh ! non, non, dit-elle, car un homme qui expose sa vie comme vous avez fait doit être généreux ; vous, j'en suis sûre, n'avez jamais abandonné une pauvre femme, en ne lui laissant que le choix d'une honte éternelle ou d'une prompte mort. Oui, oui, je vais vous dire tout !" je dis bon, moi, ça doit être intéressant ; ça commence bien, écoutons l'histoire.

"Mais auparavant, ajouta-t-elle, permettez que j'écrive à mon père, à mon père, à qui j'avais laissé une lettre d'adieu, dans laquelle je lui apprenais ma résolution, et qui croit que je l'ai accomplie ; vous permettrez qu'il vienne ici, n'est-ce pas ? Oh ! pourvu que, dans sa douleur, il ne se soit pas porté à quelque acte de désespoir. Permettez que je lui écrive de venir à l'instant ; je sens que ce n'est qu'avec lui que je pourrai pleurer, et pleurer me fera tant de bien !

"Écrivez, écrivez, lui dit mon maître, en lui avançant une plume et de l'encre, eh ! qui oserait retarder d'un instant cette réunion solennelle, d'une fille et d'un père qui se sont crus séparés pour toujours ? Écrivez, c'est moi qui vous en supplie ; ne perdez pas un instant. Oh, votre père, le malheureux, comme il doit souffrir !

"Pendant ce temps-là elle griffonnait une jolie petite écriture en pattes de mouches ; quand elle eut fini, elle demanda l'adresse de la maison : Rue du Bac, n° 31, que je lui dis.

"Rue du Bac, n° 31 !" répéta-t-elle ; et vlan, voilà l'encrier sur les draps. Après un instant, elle ajouta d'un air mélancolique : "C'est peut-être la Providence qui m'a conduite dans cette maison." Je dis, C'est égal, la Providence ou non, il faudra un fameux paquet de sel d'oseille pour enlever cette tache-là.

"Mon maître paraissait tout interloqué. "Je conçois votre étonnement, dit-elle, mais vous allez tout savoir, vous concevrez alors l'effet qu'a dû me faire l'adresse que vient de me donner votre domestique." Et elle lui remit la lettre pour son père.

"- Cantillon, porte cette lettre." Je jette un coup d'oeil dessus ; "rue des Fossés-Saint-Victor." Il y a une trotte, que je dis ; il me répond : "C'est égal, prends un cabriolet, et sois ici dans une demi-heure."

"En deux temps j'étais dans la rue, un cabriolet passait, je saute dedans ; cent sous, l'ami, pour aller à la rue des Fossés-Saint-Victor, et me ramener ici ; je voudrais bien de temps en temps avoir des courses comme ça, moi.

"Nous arrêtons devant une petite maison ; je frappe, je frappe ; la portière vient ouvrir en grognant ; je dis, grogne. M. Dumont ? "Ah, mon dieu ! qu'elle dit, apportez-vous des nouvelles de sa fille ?" Et de fameuses, je réponds. "Au cinquième, au bout de l'escalier." Je monte quatre à quatre ; une porte était entre-bâillée ; je regarde, je voix un vieux militaire qui pleurait sans dire un mot, baisait une lettre, et chargeait des pistolets ; je dis, ça doit être le père, ou je me trompe fort ;

"Je pousse la porte. - Je viens de la part de mademoiselle Marie, que je m'en vas.

"Alors il se retourne, devient pâle comme la mort, et dit : … Ma fille !"

- Oui, mademoiselle Marie, votre fille. - Vous êtes M. Dumont, ancien capitaine sous l'autre. - Il fit un signe de tête. - Eh bien ! voilà ma lettre. - De mademoiselle Maire. - Il la prit. - Je n'exagère pas, monsieur, il avait les cheveux dressés sur la tête, et il lui coulait autant d'eau du front que des yeux.

- Elle est vivante, dit-il. - Et c'est ton maître qui l'a sauvée. - Conduis-moi vers elle à l'instant, à l'instant, tiens, tiens, mon ami !

"Il fouille dans le tiroir d'un petit secrétaire, il prend trois ou quatre pièces de 5 francs, qui couraient l'une après l'autre, et me les met dans la main. Je les prends pour ne pas l'humilier ; je regarde l'appartement ; je dis en moi-même, tu n'es pas cossu, toi. Je fais une pirouette, je glisse les 20 francs derrière un buste de l'autre. Et je dis : Merci, capitaine.

"Es-tu prêt ? - Je vous attends. - Alors il se met à descendre comme s'il glissait le long de la rampe ; je lui dis : Dites donc, dites donc, mon ancien, je n'y vois pas dans votre limaçon d'escalier. - Peuh ! il était déjà en bas.

"Enfin, c'est bon, nous voilà dans le cabriolet. Je lui dis : Sans indiscrétion, capitaine, qu'est-ce que vous vouliez donc faire de ces pistolets que vous chargiez ? - Il me répond en fronçant le sourcil : L'un était pour un misérable à qui Dieu peut pardonner, mais à qui je ne pardonnerai pas.

"Je dis bon ! c'est le père de l'enfant.

- L'autre était pour moi.

- Ah ! bien, il vaut mieux que cela se soit passé comme cela, que je lui réponds.

- Ce n'est pas fini, dit-il. Mais raconte-moi donc comment ton maître, cet excellent jeune homme, a sauvé ma pauvre Marie.

"Alors je lui racontai tout ; il sanglotait comme un enfant… C'était à fendre des pierres de voir un vieux soldat pleurer, si bien que le cocher lui dit : - Monsieur, c'est bête tout ça, je n'y vois plus à conduire mon cheval, et si ce pauvre animal n'avait pas plus d'esprit que nous trois, il nous conduirait tout droit à la Morgue.

- A la Morgue, dit le capitaine en tressaillant, à la Morgue ; quand je pense que je n'avais plus l'espoir de la retrouver que là, que je voyais ma pauvre Marie, l'enfant de mon coeur, étendue sur ce marbre noir et suant. Oh ! le nom, le nom de ton maître, que je le bénisse, que je le place dans mon coeur à côté d'un autre nom.

- Celui de l'autre, n'est-ce pas, dont vous avez le buste ?

- Oh Marie ! Et il n'y a plus de danger, n'est-ce pas, le médecin a répondu d'elle ?

- Ne m'en parlez pas de votre médecin, c'est une fière cruche.

- Comment, il reste donc des craintes pour ma fille ?

- Je dis non, non. - C'est relatif à moi, par rapport à mon nez.

"Nous faisions du chemin pendant ce temps-là, si bien que tout à coup le cocher nous dit : - Nous sommes arrivés.

- Aide-moi, mon ami, me dit le capitaine, les jambes me manquent. Où est-ce ?

- Là, au second, où vous voyez de la lumière, et une ombre derrière le rideau.

- Oh ! viens, viens.

"Pauvre homme ! il était pâle comme un linge, je pris son bras sous le mien, j'entendais battre son coeur. - Si j'allais la trouver morte, me dit-il, en me regardant d'un air égaré.

"Au même instant la porte de l'appartement de M. Eugène s'ouvrit, deux étages au-dessus de nous, et nous entendîmes une voix de femme qui criait : Mon père, mon père !

- C'est elle, c'est sa voix, dit le capitaine ; et le vieillard qui tremblait une seconde auparavant, s'élança comme un jeune homme, entra dans la chambre sans dire bonjour ni bonsoir à personne, et s'élança sur le lit de sa fille en pleurant, et en disant : Marie ! ma chère enfant, ma fille !

"Quand j'arrivai c'était un tableau de les voir, dans les bras l'un de l'autre ; le père frottant la figure de sa fille avec sa face de lion et ses vieilles moustaches, la garde pleurant, M. Eugène pleurant, moi pleurant. Enfin une averse.

"Mon maître dit à la garde et à moi : Il faut les laisser seuls. - Nous sortons tous les trois ; il me prend à part, et me dit : Guette Alfred de Linar quand il rentrera du bal, tu le prieras de venir me parler. - Je me mets en sentinelle sur l'escalier, et je dis, ton compte est bon à toi.

"Au bout d'un quart d'heure j'entends derling, derling. C'était M. Alfred. Il monte l'escalier en chantant. Je lui dis poliment : - Ce n'est pas ça ; mais mon maître veut vous dire deux mots.

- Est-ce que ton maître n'aurait pas pu attendre à demain ? qu'il me répond d'un air goguenard.

- Il paraît que non, puisqu'il vous demande tout de suite.

- C'est bon, où est-il ?

- Me voici, dit M. Eugène, qui m'avait entendu. - Voulez-vous avoir la bonté, monsieur, d'entrer dans cette chambre ; et il montrait celle de mademoiselle Marie ; je n'y comprenais plus rien.

"J'ouvre la porte, le capitaine entrait dans un cabinet, il me fait signe d'attendre qu'il soit caché ; quand c'est fini, je dis : Entrez, messieurs ; mon maître pousse M. Alfred dans la chambre, me tire en dehors, ferme la porte sur nous. J'entends une voix tremblante dire, Alfred ! une voix étonnée répondre : Marie ! Marie ! vous ici. - M. Alfred est le père de l'enfant, que je dis à mon maître ; il me répond : - Oui, reste avec moi ici, et écoutons.

"D'abord, nous n'entendions rien que mademoiselle Marie, qui avait l'air de prier M. Alfred. Ça dura quelque temps. A la fin nous entendîmes la voix de celui-ci, qui disait : - Non, Marie, c'est impossible. Vous êtes folle, je ne suis point maître de me marier, je dépends d'une famille, qui ne le permettrait pas. Mais je suis riche, et si de l'or…

"Par exemple, à ce mot-là, ce fut un bacchanal soigné. Pour ne pas se donner la peine d'ouvrir la porte du cabinet, où il était caché, le capitaine venait de l'enfoncer d'un coup de pied. Mademoiselle Marie jeta un cri ; le capitaine fit un juron à faire lézarder la maison. Mon maître dit :

- Entrons.

"Il était temps.

"Le capitaine Dumont tenait M. Alfred sous son genou, et lui tordait le cou comme à une volaille. Mon maître les sépara.

"M. Alfred se releva, pâle, les yeux fixes, et les dents serrées ; il ne jeta pas un coup d'oeil sur mademoiselle Marie, qui était toujours évanouie. Mais il vint à mon maître, qui l'attendait les bras croisés. - Eugène, lui dit-il, je ne savais pas que votre appartement était un coupe-gorge ; je n'y rentrerai plus qu'un pistolet de chaque main, entendez-vous. - C'est ainsi que j'espère vous revoir, lui dit mon maître, car si vous y rentriez autrement, je vous prierais à l'instant d'en sortir.

- Capitaine, dit M. Alfred en se retournant, vous n'oublierez pas que j'ai une dette aussi avec vous.

- Et vous me la paierez à l'instant, dit le capitaine, car je ne vous quitte pas.

- Soit.

- Le jour commence à paraître, continua M. Dumont. Allez chercher des armes.

- J'ai des épées et des pistolets, dit mon maître.

- Alors, faites-les porter dans une voiture, reprit le capitaine.

- Dans une heure au bois de Boulogne, porte Maillot, dit M. Alfred.

- Dans une heure, répondirent à la fois mon maître et le capitaine. Allez chercher vos témoins.

"Il sortit.

"Le capitaine se pencha alors sur le lit de sa fille. M. Eugène voulait appeler du secours. "Non, non, dit le père, il vaut mieux qu'elle ignore tout. Marie ! chère enfant, adieu. Si je suis tué, M. Eugène, vous me vengerez, n'est-ce pas, et vous n'abandonnerez pas l'orpheline. - Je vous le jure sur elle, répondit mon maître, et il se jeta dans les bras du pauvre père.

- Cantillon, fais avancer un fiacre.

- Oui, monsieur, irai-je avec vous ?

- Tu viendras.

"Le capitaine embrassa encore sa fille, il appela la garde : - Secourez-la maintenant, dit-il, et si elle demande où je suis, dites que je vais revenir. Allons, mon jeune ami, partons.

"Ils entrent dans la chambre de M. Eugène. Quand je revins avec le fiacre, ils m'attendaient déjà en bas, le capitaine avait des pistolets dans ses poches, et M. Eugène des épées sous son manteau.

- Cocher, au bois de Boulogne.

- Si je suis tué, dit le capitaine, mon ami, vous remettrez cette bague à ma pauvre Marie, c'est l'alliance de sa mère ; une digne femme, jeune homme, qui est maintenant près de Dieu, ou il n'y aurait pas plus de justice là-haut qu'il n'y en a dans ce monde. Puis, vous ordonnerez que je sois enterré avec ma croix et mon épée. Je n'ai d'autre ami que vous, d'autre parent que ma fille. Ainsi, vous et ma fille derrière mon cercueil, et c'est tout.

- Pourquoi ces pensées, capitaine ? elles sont bien tristes, pour un vieux militaire.

"Le capitaine sourit tristement : - Tout a mal tourné pour moi depuis 1815, M. Eugène, et puisque vous avez promis de veiller sur ma fille, mieux vaut, pour elle, un protecteur jeune et riche qu'un père vieux et pauvre." Il se tut. M. Eugène n'osa plus lui parler, et le vieillard garda le silence jusqu'au lieu du rendez-vous.

"Un cabriolet nous suivait à quelques pas, M. Alfred en descendit avec ses deux témoins.

"Un des témoins s'approcha de nous : - Quelles sont les armes du capitaine ?

- Le pistolet, répondit celui-ci.

- Reste dans le fiacre, et garde les épées, dit mon maître, et ils s'enfoncèrent tous cinq dans le bois.

"Dix minutes s'étaient à peine écoulées que j'entendis deux coups de pistolet. Je bondis, comme si je ne m'y attendais pas. C'était fini pour un des deux, car dix autres minutes se passèrent sans que ce bruit se renouvelât.

"Je m'étais jeté dans le fond du fiacre, n'osant regarder. La portière s'ouvrit tout à coup. - Cantillon, les épées ? dit mon maître.

"Je les lui présentai. Il étendit la main pour les prendre ; il avait au doigt la bague du capitaine.

- Et… et… le père de mademoiselle Marie, dis-je.

- Mort !

- Ainsi ces épées ?

- Sont pour moi.

- Au nom du ciel, laissez-moi vous suivre.

- Viens, si tu le veux.

"Je sautai à bas du fiacre, j'avais le coeur aussi petit qu'un grain de moutarde, et je tremblais de tous mes membres. Mon maître entra dans le bois ; je le suivis.

"Nous n'avions pas fait dix pas que j'aperçus M. Alfred debout, et riant au milieu de ses témoins. - Prends garde, me dit mon maître, en me poussant de côté. Je fis un saut en arrière, j'avais manqué de marcher sur le corps du capitaine.

"M. Eugène jeta sur le cadavre un seul coup d'oeil, puis il s'avança vers le groupe, laissa tomber les épées à terre, et dit : - Messieurs, voyez si elles sont de même longueur.

- Vous ne voulez donc pas remettre les choses à demain ? dit un des témoins.

- Impossible !

- Eh ! mes amis, soyez donc tranquilles, dit M. Alfred ; le premier combat ne m'a pas fatigué ; seulement je boirais volontiers un verre d'eau.

- Cantillon, va chercher un verre d'eau pour M. Alfred, dit mon maître.

"J'avais envie d'obéir comme d'aller me pendre : M. Eugène me fit un second signe de la main, et je pris le chemin du restaurant qui est à l'entrée du bois ; à peine si nous en étions à cent pas : en deux tours de main je fus revenu. Je lui présentai le verre, en disant en moi-même : Tiens et que ce verre d'eau te serve de poison ! Il le prit, sa main ne tremblait pas ; seulement, quand il me le rendit, je m'aperçus qu'il l'avait tellement serré entre ses dents qu'il en avait ébréché le bord.

"Je me retournai en jetant le verre par-dessus ma tête, et j'aperçus mon maître qui s'était apprêté pendant mon absence. Il n'avait conservé que son pantalon et sa chemise, encore les manches en étaient-elles relevées jusqu'au haut du bras. Je m'approchai de lui : - N'avez-vous rien à m'ordonner ? lui dis-je. - Non, répondit-il, je n'ai ni père ni mère ; si je meurs,… il écrivit quelques mots au crayon… tu remettras ce papier à Marie….

"Il jeta encore un coup d'oeil sur le corps du capitaine, et s'avança vers son adversaire, en disant :

- Allons, messieurs.

- Mais vous n'avez pas de témoins, répondit M. Alfred.

- L'un des vôtres m'en servira.

- Ernest, passez du côté de monsieur.

"Un des deux témoins passa du côté de mon maître. L'autre prit les épées, plaça les deux adversaires à quatre pas l'un de l'autre, leur mit à chacun une poignée d'épée dans la main, croisa les fers, et s'éloigna en disant : - Allez, messieurs.

"A l'instant même chacun d'eux fit un pas en avant, et leurs lames se trouvèrent engagées jusqu'à la garde.

- Reculez, dit mon maître.

- Je n'ai point l'habitude de rompre, répondit M. Alfred.

- C'est bien.

"M. Eugène recula d'un pas, et se remit en garde.

"Il y eut dix minutes effrayantes à passer. Les épées voltigeaient autour l'une de l'autre, comme deux couleuvres qui jouent. M. Alfred seul portait des coups. Mon maître suivait l'épée des yeux, arrivait à la parade, ni plus ni moins tranquillement que dans une salle d'armes. J'étais dans une colère ! si le domestique de l'autre avait été là, je l'aurais étranglé.

"Le combat continuait toujours. M. Alfred riait amèrement ; mon maître était calme et froid.

- Ah ! dit M. Alfred.

Son épée avait touché mon maître au bras, et le sang coulait.

- Ce n'est rien, répondit celui-ci ; continuons.

"Je suais à grosses gouttes.

"Les témoins s'approchèrent : M. Eugène leur fit signe du bras de s'éloigner. Son adversaire profita de ce mouvement, il se fendit ; mon maître arriva trop tard à une parade de seconde, et le sang coula de sa cuisse. Je m'assis sur le gazon ; je ne pouvais plus me tenir debout.

"Cependant M. Eugène était aussi calme et aussi froid ; seulement ses lèvres écartées laissaient apercevoir ses dents serrées. L'eau coulait du front de son adversaire ; il s'affaiblissait.

"Mon maître fit un pas en avant ; M. Alfred rompit.

- Je croyais que vous ne rompiez jamais, dit-il.

"M. Alfred fit une feinte ; l'épée de M. Eugène arriva à la parade avec une telle force que celle de son adversaire s'écarta comme s'il saluait ; un instant sa poitrine se trouva découverte, l'épée de mon maître y disparut jusqu'à la garde.

"M. Alfred étendit le bras, lâcha le fer, et ne resta debout que parce que l'épée le soutenait en le traversant.

"M. Eugène retira son épée, et il tomba.

- Me suis-je conduit en homme d'honneur ? dit-il aux témoins. - Ils firent un geste affirmatif, et s'avancèrent vers M. Alfred.

"Mon maître vint à moi.

- Retourne à Paris, et amène un notaire chez moi ; que je le trouve en rentrant.

- Si c'est pour faire le testament de M. Alfred, que je lui dis, ce n'est pas beaucoup la peine, vu qu'il se tord comme une anguille, et qu'il vomit le sang, ce qui est un mauvais signe.

- Ce n'est pas cela, dit-il.

- Pourquoi était-ce donc ? dis-je à mon tour, en interrompant le cocher.

- Pour épouser la jeune fille, me répondit Cantillon, et reconnaître son enfant.

- Il a fait cela ?

Oui, monsieur, et bravement.

Puis il m'a dit : Cantillon, nous allons voyager ma femme et moi : je voudrais bien te garder ; mais, tu comprends, ça la gênerait de te voir.

Voilà mille francs ; je te donne mon cabriolet et mon cheval, fais ce que tu voudras ; et si tu as besoin de moi, ne t'adresse pas à d'autres."

Comme j'avais le fond de l'établissement, je me suis fait cocher.

Voilà mon histoire, notre bourgeois. Où faut-il vous conduire ?

- Chez moi ; j'achèverai mes courses un autre jour.

Je rentrai, et j'écrivis l'histoire de Cantillon telle qu'il me l'avait racontée.

ALEX. DUMAS


(1) Voir plus haut le costume habituel du cocher de cabriolet.
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