BOREL,  Petrus (1809-1859) : Le gniaffe (1841).

Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (14.II.2007)
Relecture : A. Guézou.
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Texte établi sur un exemplaire (BM Lisieux : 4866 ) du tome 4 des Francais peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle publiée par L. Curmer  de 1840 à 1842 en 422 livraisons et 9 vol. 
 
Le gniaffe
par
Petrus Borel

~ * ~


C’est lui, m’nsieur le commissaire, qui a k’mmencé par
m’appeler gniaffe.
(Préville et Taconnet, ancien vaudeville.)



LE gniaffe arrivé, le gniaffe maître, le gniaffe possédant un établissement est trop généralement répandu, et trop à la portée de tout le monde, pour que nous nous y appesantissions beaucoup. Ce n’est pas de cet enfant du siècle, bon lecteur, que nous avons à t’entretenir ; tu le connais de reste ce débitant vulgaire qui parle à la troisième personne, qui dit : « Monsieur veut-il ses bottes plus carrées ? Que souhaite madame ? Offrirai-je un siége à monsieur ?... » Nature servile et bâtarde, polie par son frottement aux honnêtes gens qu’elle chausse ; épine dorsale flexible et docile ; bouche assouplie, faite au mensonge et professant le mot flatteur !... Non, non, ce n’est pas là l’objet de notre choix ; ce n’est pas là notre héros, ce n’est pas là notre Ulysse… Notre Priam à nous, c’est le gniaffe au coeur noble, à l’âme élevée et ombrageuse, qui, en dépit de toutes les sirènes de la corruption, s’est maintenu dans l’indépendance la plus absolue et la plus primitive !

Celui-ci que désormais nous appellerons, pour le distinguer du gniaffe de commune espèce, gniaffe pur-sang ou angora, a la fierté de l’homme qui a la conscience d’une vie sans peur et d’une intelligence consommée.

Celui-ci, c’est l’homme qui se dit : Je n’ai pas de reproche à me faire.

Sa contenance est froide, sa parole laconique ; sa voix rauque pratiquée dans les cordes les plus basses.

Celui-ci s’en va grave et l’oeil baissé ; et ce maintien modeste, lorsqu’il se rend à la boutique du maître (car, il faut bien le dire, cette grande âme travaille à façon) lui permet de supposer que les jambes qui marchent autour de lui ont des têtes dont le regard est fixé sur la belle ouvrage qu’il rapporte. Aussi dans chaque bourdonnement croit-il reconnaître un amateur étonné qui le poursuit et s’agite pour contempler le chef-d’oeuvre enveloppé si habilement dans son mouchoir, pour contempler toute la splendeur et toute la perfection de sa déforme. - O déforme ! (la déforme, c’est le lustre que le gniaffe ajoute à la besogne lorsqu’elle est terminée) que de mal tu donnes au pauvre ouvrier !... Déforme si belle, si polie, si flatteuse à voir !... semelle que l’art même a cambrée ! talons si robustes et si sveltes ! empeignes au gracieux contour, je vous salue ! Et moi aussi, je suis amant de vos charmes ; et moi aussi je m’attelle à votre char !

Nous ne pousserons pas plus avant nos savantes investigations sur le gniaffe pur-sang, sur ce passereau solitaire, sur cet onagre indompté, sans parler un peu de son costume ; de peur que la France ne suppose qu’à l’instar des gymnosophistes il n’en a pas, qu’il est tout visage, ce qui serait injuste et préjudiciable à son honneur.

Si fait, pardieu, notre homme est mis, parfaitement mis au contraire ! et, pour peu que vous y teniez, j’en puis faire une monographie qui enfoncerait les inventaires de M. Honoré de Balzac ou le testament de l’empereur. - Redingote brune ou vert perroquet, manches démesurées, parements envahissants, collet petit et bas, formant balcon par derrière ; revers fripés et recroquevillés comme un morceau de parchemin jeté au feu ; la dernière boutonnière, gigantesque : c’est la seule dont il se serve, ce qui fait remonter sa redingote de telle façon, qu’elle simule par devant un formidable estomac.

Chapeau en tromblon évasé ou gueule d’espingole, vulgairement dit à ballon.

Col de chemise sciant les oreilles et enveloppant sa tête osseuse comme un cornet de papier enveloppe un bouquet.

Au travail ou en demi-toilette, son pantalon n’est que de cotonnade. Les fonds en sont de peau et des mieux empreints ; les genoux marquent, et le bas qui bat par derrière forme, comme le collet de sa capote, le pied d’éléphant. Puis, pour les grands dimanches et le bal, et dans le coin le plus discret de l’armoire, des bas bleus, des escarpins, opus suum, et un pantalon de nankin des Indes de Rouen ; puis encore quelquefois une véritable cravate brodée au coin : don précieux de son épouse encore timide fiancée. Il la reçut vers 1812, cette cravate adorée, et comme il s’en orne encore vers 1840, hélas ! elle n’est plus d’un tissu très-compacte ni d’une éclatante fraîcheur.

Lors de l’apogée de sa passion, amor, amor, fortis es sicut mors ! il se fit tatouer, par sentiment. Au bras gauche, brille sur son grand extenseur un coeur enflammé avec le chiffre d’Olympe et d’Onésime, deux OO côte à côte. Olympe de son côté a deux mains qui se souhaitent le bonjour, et deux pigeons qu’une trop vive tendresse emporte hors des limites du devoir.

Sur son bras droit ou sa poitrine plane aussi un aigle et le petit chapeau. Mais n’allez pas croire que ce fut au temps des prospérités impériales que le gniaffe se fit buriner ce symbole. Jamais, le gniaffe pur-sang n’a salué le soleil levant ; jamais tyran dans sa pompe n’a trouvé grâce devant lui : c’est au malheur qu’il donna une larme.

Le dimanche encore, j’allais l’oublier, quand sa situation pécuniaire peut le lui permettre, le gniaffe se recouvre assez volontiers les mains afin de compléter sa transformation et de dissimuler son pouce détérioré par le tranchet. Le tranchet, périlleuse et perfide lame ! kriss, kangiar, yatagan du gniaffe, dont il lui faut faire le plus fréquent usage pour diviser et scinder !... arme terrible, instrument fatal toujours de moitié dans ses projets, qu’il s’agisse d’une infidèle à punir, d’une botte à faire ou à porter ; cas bien rare toutefois, car le gniaffe n’a qu’une passion extrême, celle de se regarder comme une intelligence colossale.

Au septième dans les combles, à cinq ou six cents pieds au-dessus du niveau de la mer, ou plutôt de la rue Maubuée, au haut d’un escalier rapide et sombre, dont chaque marche usée par le temps, edax rerum, grand mangeur de choses, est une espèce de casse-cou ; dont chaque repos est marqué par quelque détritus, chaque palier par une gueule sans nom, mais non pas sans odeur, où chaque locataire, comme le dénonciateur dans les gueules de bronze du palais du doge, vient déposer son secret, le plus souvent à côté, tout au fond d’un étroit corridor est situé le sanctuaire, l’aposento du gniaffe. Une lucarne du genre appelé chien-assis éclaire mystérieusement cet asile et plonge à trois pieds de là sur un mur. Le plafond est en appentis ; les solives sont apparentes, les parois peintes à l’ocre, ou couvertes de papier à 10 sous le rouleau, désassorti, déchiré, et laissant voir çà et là les différentes tentures qui se succédèrent, et forment une couche épaisse par alluvion. Ces nombreux vestiges, du reste, ne sont pas sans quelque curiosité esthético-politique : on y suit pas à pas les périodes et les subversions si variées de ces derniers temps. Ici c’est un semé de montgolfières ou de houlettes ornées de ramages roses et de moutons bleus ; là, des faisceaux de licteur surmontés du bonnet phrygien, ou une montagne, emblème de l’autre, avec un marais coassant à ses pieds.

Pour siége, il a des chaises réduites à l’état de tabouret : le dos scié, la paille remplacée par un morceau de cuir, creusé en timbale par la pesanteur spécifique de sa corpulence, épousant étroitement ses formes et luisant comme la cuirasse de Renaud chez Armide. Un lit de bois peint, une commode à ventre, une horloge d’Auvergne, l’hiver, un poêle de tôle où l’on peut faire bouillir l’eau nécessaire au ménage, et cuire les ratats (vulgairement ratatouilles), complètent l’ameublement.

Quant à l’hydrogène qu’on respire en ce réduit, sans être un Gay-Lussac, il est facile de reconnaître un mélange d’oignon, de poix, de cuir, et de plusieurs émanations que je ne saurais nommer, le tout sublimé par un excès de calorique artificiel et humain.

Nous avons vu notre gniaffe épris d’une Olympe ; nous l’avons vu orné d’une épouse, honni soit qui mal y pense !... Olympe était l’épouse prochaine ; l’épouse, c’est Olympe passée. Le gniaffe est sévère sur l’honneur, il a des principes, il tient aux formes, et sait trop ce qu’on doit après un amour éprouvé. Dans le modeste asile dont nous faisions tout à l’heure l’autopsie, c’est là qu’avec Olympe il coule des jours sinon sans nuages, du moins égaux. Olympe était bordeuse ; il la connut en rendant de l’ouvrage, l’aima et la fit passer sous sa loi. La bordeuse, que quelquefois dans le métier et par envie on appelle chamarreuse, n’a d’ordinaire que son art, sa jeunesse et sa fleur, mais pour cela elle n’en est pas moins l’objet des plus tendres recherches. Le gniaffe pur-sang a le coeur trop bon gaulois pour jamais rien devoir à une femme. Une dot à ses yeux est un opprobre ; un mariage d’argent, une lâcheté. Il ne comprend, ce grand coeur, que l’union de la faim avec la soif !

Dans son intimité avec madame son épouse, le gniaffe angora n’a pas les habitudes grossières du gniaffe à échoppe, que nous aurons à peindre un peu plus tard. Il ne bat pas sa femme, et jamais l’étole de saint Crépin (le tire-pied) ne s’est transformée dans ses mains en une odieuse férule. De son côté, Olympe sait garder les distances ; et ce n’est pas elle qui jamais s’oublia jusque-là de l’appeler pouilleux, de la voix ou du geste. Rentre-t-il aviné ; aux réprimandes de sa compagne, il se contente de répondre avec éloquence et d’un air d’Artaban : « Songez à qui vous parlez, madame ! taisez-vous !... L’épouse doit obéissance et soumission à l’homme, car l’homme est son maître comme deux et deux font quatre !... « Ordinairement, au bout de chaque tirade semblable ou équivalente, il fait un carambolage, un faux pas et une chute. Mais bientôt redressé sur une ou plusieurs pattes, plus glorieux et plus interminable que jamais, il reprend et pour longtemps sa période.

 N. B. Le gniaffe angora laisse en défaut le plus saint commandement : il ne croît pas et ne multiplie point ; c’est encore un signe distinctif qui le sépare du vulgaire auquel il abandonne ce triste soin.

Le gniaffe possède d’accoutumance un apprenti ou un semainier, qu’il domine de toute la hauteur de son expérience et de son génie. L’apprenti, personne n’en ignore ; quant au semainier, c’est un jeune ou un vieux garçon, ou plutôt un crétin, qui n’a pas assez d’intelligence pour faire un soulier à lui tout seul, et se met à la semaine pour coudre et faire le moins malin de l’ouvrage. Il y en a ordinairement deux dans la boutique du maître, employés aux basses fonctions, aux raccommodages et à la peinture et décoration de la besogne achevée. Là, le semainier prend la qualification de gorret (corruption dérisoire du mot correct, nom que porte dans plusieurs industries le chef des compagnons chargés des épures),  et se divise en deux classes tranchées, le gorret à la pâte et le gorret coupeur. Le gorret à la pâte, que nous avons choisi pour l’un de nos types et que M. Meissonier, ce jeune peintre du plus bel avenir, a reproduit avec une vérité rare, appartient à une berloque de boueux, c’est-à-dire à une boutique de bottier.

Soit gorret ou apprenti, celui-ci a une vénération et une crédulité sans bornes à l’égard et au service de son maître.

Il écoute.

Il acquiesce.

De son côté le gniaffe ne fera pas une lisse sans la passer à sa galerie. « Regarde-moi ça, » dit-il. Et dans ce regarde-moi ça ! il y a tout un monde de satisfaction et de noble orgueil.

Entouré de tous ses ustensiles, devant sa veilloire, petite table basse et carrée, chargée d’ossements façonnés en outils, d’alènes, de clous, de sébiles ; à sa gauche son compagnon et le baquet de science (baquet plein d’eau pour détremper le gros cuir) ; à droite son marteau, ses tenailles et la corbeille à mettre les soies et le fil, appelée caille-bottin, le soir, éclairé mélancoliquement par un rayon pâle et lunaire, que lui renvoie le globe de cristal interposé entre lui et sa chandelle, et qui s’épanouit sur sa couture comme un baiser de Phoebé sur le front argenté d’Endymion, notre patriarche travaille et chante en battant le cuir en cadence, laissant tomber sa dernière parole avec le dernier coup de marteau, ou quelquefois encore cause gravement du haut de sa philosophie ; tantôt il dit : « Notre religion est absurde et bonne pour le peuple. La religion protestante, à la bonne heure ! en voilà une de religion !... ils adorent un cochon, c’est vrai ! mais c’est plus naturel. »

Et le jeune semainier, à chaque phrase du vieux maître, de tomber en admiration.

Tantôt il parle histoire, car sur toute chose le gniaffe a des notions précises ; et si le hasard veut que la conversation prenne une teinte moyen âge, il dit que Notre-Dame fut autrefois du temps des rois fainéants un temple de druides, bâti par des huguenots sauvages.

Il a des études linguistiques. Il trouve la langue française pauvre, pleine de contre-bon-sens et il en redresse les torts. Lorsqu’on est perclus de la main, il en veut pas qu’on dise, je suis estropié, mais estro-main ; et depuis vingt ans il doit écrire là-dessus à messieurs de l’Académie.

Le semainier lui demande-t-il l’origine et le sens du mot cordonnier, il a sa leçon faite, et répond sur-le-champ : « Le roi étant allé un jour prendre mesure de soulier chez son fournisseur (le gniaffe, lorsqu’il raconte, a toujours à son service grande profusion de rois), il y oublia son cordon : à son retour au palais, le roi s’en aperçut et envoya aussitôt un de ses pages le réclamer. Le cordon fut nié, c’est-à-dire que l’artisan nia l’avoir trouvé ; ce fut, en un mot, un cordon nié. Le roi s’emporta, et, dans sa trop juste colère, ordonna à dessein d’imprimer un sceau de honte indélébile et éternel sur le front de cet homme coupable, faisant payer à tous la faute d’un seul, qu’à l’avenir, en mémoire de ce délit, les confectionneurs de chaussures s’appelleraient cordon-nier. »

Voilà ce que le gniaffe rapporte et croit de tout son coeur. Au fait, ceci vaut bien après tout une étymologie de Voltaire et de Ménage, ce docte imbécile.

Mais souvent, mais le plus souvent la conversation du gniaffe prend une couleur politique.

« Au jour d’aujourd’hui, dit-il, nous sommes trop éclairés pour que les jésuites et la féodalité puissent jamais r’asservir le peuple. La féodalité, monsieur, savez-vous bien ce que c’était ?... Eh bien, monsieur, c’était le droit de cuissage !… » Négrophile comme M. Schoelcher, ou feu monseigneur de Blois (l’abbé Grégoire), il regarde le nègre comme son prochain, noirci par les coups de fouet de son maître. Il veut que la civilisation enfin le savonne, et en pensant à toutes les infortunes de l’esclave africain, il pleure sur la cassonnade qu’il mange, et dans le café qu’il boit. A son sentiment, ce sont les bûchers que l’inquisition a allumés en Espagne, qui en ont à la longue altéré le climat et en ont fait un pays chaud.

Le cordonnier passe pour brave. Mais pourquoi passe-t-il pour brave ? ceci vient tout à coup chatouiller vivement l’honneur de l’apprenti, et le gniaffe raconte alors avec orgueil qu’un jour Henryc-le-Grand (Henri IV), examinant une liste de criminels, demanda qui ils étaient. Il y avait des maçons, des charrons, des couvreurs, des tailleurs, mais des cordonniers point ! ce que voyant, le grand Henryc s’écria : « Les CORDONNIERS SONT DES BRAVES !... » Le mot se répandit donc, comme tout mot royal, et l’épictète de brave depuis lors leur en est restée.

A ce récit, au dernier trait surtout, le semainier se renverse, il est au comble, il étouffe d’admiration !... Comment, se dit-il, tant de savoir peut-il entrer dans la tête d’un homme ! Cependant, s’il y songeait un peu, quel croc-en-jambe cette anecdote ne donne-t-elle pas à l’origine du mot cordon-nier… Mais le semainier, nous l’avons dit, est un crétin ; il n’y regarde pas de si près.

Les expressions du gniaffe sont en général des plus hautes régions de l’empyrée. Les mots ronflants, inintelligibles pour lui et pour le plus grand nombre, ont à ses yeux un attrait indicible, un charme secret ; et parmi ceux-ci, il y en a toujours un, un à toutes mains qu’il affectionne et dont il use sans cesse. Tantôt c’est catastrophe, tantôt vessie-six-tude ; ou bien encore, à tout ce qu’il dira, à tout ce que vous pourrez dire, il ajoutera, c’est clair, c’est un idiome. Vise-t-il au polyglotisme, il s’écrie à tout propos et sans relâche : O tempores, o mora !… car le gniaffe angora, le gniaffe pur-sang, le gniaffe de la bonne roche, se donne obstinément pour avoir une légère teinture de latin. Dans son enfance, comme le roi Robert, il a chanté au lutrin de son village, dans le duché de Bar, et il fredonne quelquefois encore de souvenir, O cru navet espèce unica ! (O crux ave, spes unica). D’ailleurs il a travaillé longtemps pour un collège, ou du moins à la porte.

Hélas ! lui aussi, il a eu à se plaindre des hommes !... lui aussi, jouet de l’ingratitude des peuples, il vit isolé, retiré, loin du tourbillon, comme Marion Delorme, comme Timon le lycanthrope élimant le fer de sa bêche sur le champ aride et pierreux du malheur ! lui aussi, il se renferme dans sa gloire et la triple ceinture de sa conscience ; lui aussi, inébranlable dans sa conviction et dans sa vertu, il regarde silencieusement passer au-dessous de lui les événements humains, comme le colosse de Rhodes regardait passer entre ses jambes les flottes et les navires de haut-bord.

Dans ce dépouillement suprême une seule religion lui reste, celle du journal ; une seule foi lui reste, la foi aux journaux. Il en lit en rendant son ouvrage, il en lit le dimanche, il en lit le lundi. Jamais il ne traverse le Palais-Royal sans en dévorer beaucoup ; mais malheureusement le plus souvent sa pâture ne se peut guère composer que de vieilles gazettes ayant servi d’enveloppes à son marchand de crépin. Aussi, comme la goule du désert, pas de faits surannés, pas de puffs, pas de canards pas de mânes qu’il n’exhume !

Plus les hommes et les choses sont à distance et hors de sa sphère, plus le gniaffe s’efforce de s’y intéresser ; cela, s’imagine-t-il, le grandit aux yeux du vulgaire. La mort de Cuvier, le grand alatomiste, l’affecta vivement ; cependant, tout compte fait, Cuvier n’est à ses yeux qu’un faible imitateur de Buffon.

Sous l’empire, il a eu les plus belles connaissances. Il déteste intimement Marie-Louise, et porte aux nues et dans son coeur Joséphine, dont la répudiation fut la boîte de Pandore pour la France. Il a remis un talon au prince Murat ; mais il s’est refusé à remonter les bottes du vieux Blücher ; et il a vu, de ses propres yeux vu, le roi de Rome et M. Dupuytren.

Il a de plus, qui dit, dit-il, beaucoup appris, beaucoup consigné, et surtout beaucoup lu M. de Vortaire, un grand sec, avec des boucles à ses souliers, Corneille un peu, Racine idem, et il vous en sert des passages qu’il prend à rebrousse-poil et qu’il écorche avec une rare sagacité. Toujours grandiose, toujours solennel, il se lève de sa chaise dépaillée comme Auguste de son trône, et parle à son chien comme Britannicus à Junie. Aussi le peuple, à qui rien n’échappe, l’a-t-il surnommé pontife (impossible de frapper plus juste et de peindre mieux), et n’est-il connu dans le voisinage que sous le nom de père Manlius ou de Bajazet, mais il s’en fait honneur !

Gravissons un instant sur la colline populaire où le peuple souverain vient le dimanche et le lundi déposer sa misère et son sceptre. Bravons un instant l’odeur du vin d’alun et de campêche, le parfum douteux des gibelottes, les grincements des rebecs, et pénétrons sans pâlir dans la cohue des tavernes.  Là nous retrouverons encore, si Dieu nous est en aide, réservé, mystérieux et sublime, notre héros, dont le coeur saigne à la vue de la jeunesse moderne et de sa danse dégénérée. Oh ! si quelquefois encore il se mêle aussi lui-même à un quadrille, croyez-le bien, c’est moins pour faire vis-à-vis à madame son épouse ou se livrer au plaisir, que pour donner une leçon aux petits éventés du jour, et faire une croisade en faveur de la muse Terpsi-shore, comme il dit. On annonce la pastourelle… Oh ! voyez comme il se recueille avant de partir, comme il dessine et creuse profondément chaque pas, comme il sculpte chaque figure !... Que de grâces, que d’érudition ! rien n’est omis : pas de basque, jetées battues, ronds de jambes, balancé, entrechat, ailes de pigeon…. Oh ! tenez, regardez comme il arrondit amoureusement la parabole d’un geste gracieux pour offrir la main à sa danseuse ! On dirait (dirait M. de Pongerville) une nymphe émue se penchant pour cueillir un lis dans un vallon !...

Le bal où le gniaffe sait briller de tant d’éclat, est ordinairement un bal de noces où des relations honorables l’ont appelé ; et le plus souvent il a lieu, comme en ce cas, à la barrière, A LA GARDE MEURE, ou au COQ HARDI.

Après le gniaffe angora, mystérieux fantôme toujours enveloppé d’ombre et de solitude, dont nous avons essayé (peut-être les premiers) de soulever un coin du voile dont il recouvre et sa vie, et son labeur, et sa face morose, vient immédiatement une autre figure, non moins typique, mais plus connue, plus rebattue, plus vulgaire, plus exploitée, plus exploitable. Au lieu d’une vie à l’écart et ténébreuse, c’est le plein soleil que cette autre recherche ; c’est la foule, c’est le passage, c’est le sable mouvant ! Le carreleur (cordonnier rustique et ambulant) qui prend des goûts sédentaires, le semainier sur ses vieux jours ; le gniaffe vulgaire, mais hors d’âge et décrépit, fournissent le plus souvent le sujet en question, j’entends le gniaffe à échoppe, le savetier.

Celui-ci, pareil à l’hirondelle de bon présage, suspend son nid à toutes les murailles ; et il n’est pas de rue, de bord de chemin, d’impasse, de voie, d’arche, d’égout, de redent, de recoin, d’allée, d’entrée de cave, de porte condamnée, où il ne soit.

Mais tandis que Progné ambitionne les hauts toits, les créneaux, la tourelle, l’aigle les pics pour son aire ; que la giroflée inonde le chaperon de ses parfums et de ses fleurs, lui, humble hyssope, timide fumeterre, pauvre vergiss-mein-nicht, il veut le pied du mur ; il habite à l’ombre de la borne et se mire dans le ruisseau. Et quel ruisseau, ô mon dieu ! que n’est-ce au moins celui de la prairie ?

L’échoppe dans laquelle se loge ce porte-balle parvenu ou cette royauté délabrée, se compose communément d’une boîte dont l’un des côtés et le fond sont formés par la localité. Une porte latérale y donne accès ; en hiver, un châssis de serre-chaude, garni de vitres de papier et de quelques carreaux de verre, clôt la devanture. La taille de l’édifice est au-dessous de l’humaine ; le pignon, à hauteur d’estomac ; et si par hasard, accompagnant du geste sa parole, cet homme voulait dire avec feu, j’entends feu M. de Mirabeau ou feu M. Chasse-Boeuf de Volney : « Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux, levons-nous, que sont-ils ? » ou avec le bonhomme Richard : « Un manant sur ses pieds vaut mieux qu’un gentilhomme à genoux, » comme M. Victor Hugo, qui, selon notre ami Théophile Gautier, crève les plafonds de son crâne géant, il se briserait la tête en passant au travers, et prendrait sa maison à son cou, comme dit paillasse.

Là dedans, tantôt chaste Suzanne entre les deux vieillards, le savetier trône solitairement entre deux baquets de science ; tantôt heureux époux, il dit à sa douce compagne : « Madame, sede ad dextris meis… » Quelquefois encore, le commerce, elle est si bonne qu’il ne peut tout faire par ses mains, qu’il devient un grand producteur, qu’il se voit obligé d’exploiter son semblable, la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, de boire la sueur de l’ouvrier, de s’engraisser de la substance du peuple, et alors son auvent se remplit d’hommes à ses gages, de un à trois, rangés à la suite l’un de l’autre, en front de bandière, comme des marguilliers d’honneur sur leur banc.

La légende qui avertit le bon passant de ce qui se consomme dans l’intérieur de cette hutte, ne le cède en rien à l’ambitieux langage du maître du logis. On y lit pompeusement, non pas Courtin ou l’Empeigne, savetier, mais AU SOULIER MINION, A LA BOTTE FLEURIE, Courtin confectionne en vieux et en neuf ; ou bien encore : Lacombe et son épouse est cordonnier.

Sur la surface intime de la porte, se trouvent collés d’ordinaire le juif ferrant et sa romance, d’où vient, dit-on, la phrase proverbiale des vieilles gouvernantes, il est sage comme une image collée à la porte d’un savetier ; car le juif errant, Isaac Laquédem, le vrai, celui qui passa à Bruxelles en Brabant en 1772, avant l’invention des cigares à 4 sous, non pas celui de M. Quinet, est une illustration du corps. Avant d’user des souliers, ce grand criminel en faisait ; et l’on voit aux livres saints que ce fut du fond de son échoppe qu’il dit au fils de l’homme ce qu’un aimable Marseillais répond à qui lui demande sa route.

C’est encore chez le gniaffe à échoppe que se retrouvent, dans toute leur virginité, les plus antiques traditions orales ou autres. C’est lui qui  porte encore imperturbablement la queue en salsifis ; c’est lui qui s’enveloppe encore du tablier de peau de l’artisan gothique s’attachant sur l’os sacrum à l’aide d’une agrafe de cuivre en forme de coeur : ce qui fait dire aux mauvais plaisants, qu’il n’a pas le coeur au ventre. Toujours en manches de chemise et les bras nus, il est chauve ou il grisonne. Son nez procombant sert de monture à des besicles de baleine ; et ce palefroi sans cesse aux prises avec un picotin de tabac, laisse fluer un bistre épais, dont souvent une goutte se suspend comme la goutte d’eau à l’extrémité de la stalactite.

En butte aux plaisanteries générales, la pensée seule de cet homme éveille le sourire ; mais c’est surtout le plastron des gamins. Buffon l’a dit : « Dieu a fait le hanneton et le savetier pour les délices de l’enfance. » Il n’est sorte de mauvaises charges que le polisson ne pratique à son égard. A-t-il des vitres de papier, il passera la tête au travers de l’une pour demander l’heure ; il tournera doucement la clef laissée à la serrure et ira la planter un peu plus loin… ici, ô Delille, ô toi, grand Voltaire, que ne me prêtez-vous quelqu’une de vos admirables circonlocutions !... puis il reviendra, et cognant au châssis, il en préviendra gracieusement le père l’Empeigne. Que sais-je encore, il y en aurait de ces fredaines, de quoi faire un recueil plus gros que le chou colossal ou que les oeuvres de Jouy.

Il n’était pas rare autrefois de trouver une échoppe bâtie sur quatre roulettes. Mais ce genre de construction a été peu à peu tout à fait abandonné. Il prêtait trop à l’espièglerie. Soit donné, par exemple, que le père Courtin eût son échoppe dans la rue Basse : à la faveur des ombres de la nuit, des farceurs s’y attelaient et la traînaient, jusque rue des Singes ou de l’Homme-Armé. Et le lendemain, quand le père Courtin revenait à sa place accoutumée… plus d’établissement, pas plus que sur la main ! et le père Courtin demeurait confondu. - Tel fut, ou du moins tel dut être jadis, ô sanglante catastrophe ! l’étonnement des laitières de la banlieue d’Herculanum, quand, arrivant le matin pour vendre leur lait à la ville, elles ne retrouvèrent plus leurs pratiques et ne virent partout que néant !...

A propos du père Courtin et de ses nombreuses calamités, il n’y a pas bien longtemps encore, c’était, je crois, dans les derniers jours de la monarchie, que dans une petite ville du midi se passa l’excellente aventure suivante, qu’il nous serait bien difficile de ne pas vous redire, comme on nous l’a contée.

Le président***, avait pour vis-à-vis, adossée sur le mur d’en face, une échoppe et son propriétaire inclusivement.

Un jour que madame la présidente préparait un canard, et que M. le président minutait auprès d’elle, dans le silence du cabinet, un arrêt fulminant, que dis-je ? fulgurique ! le savetier, son voisin, de son côté, chantait machinalement et d’un accent méridional une interminable rengaîne, ainsi conçue :


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N’oublions pas que la scène se passe outre-Loire, au beau pays de Gascogne.

Quoique tout entier aux idées vengeresses qui l’occupaient, M. le président ne pouvait défendre à ce chant d’arriver jusqu’à son oreille ; et ce chant le froissait, le traversait ; l’absence de la rime en ard l’obsédait ; chaque fois que le gniaffe en venait à dire pour la seconde fois bûre, il souffrait ; comme un son faux, cela lui déchirait le tympan, et pour mitiger le mal tout en écrivant : « Attendu qu’il est temps enfin que la société obtienne un terrible exemple !... Attendu que de pareilles tentatives qui ne tendent rien moins qu’à renverser et le trône et la pudeur !... » il ajoutait entre ses dents pour rimer avec hasard : « Un petit morceau de lard. » - « C’est bien, mon ami, on en mettra du lard… » reprenait avec douceur madame la présidente. Elle croyait son époux préoccupé du canard qu’elle plumait.

Le savetier allait toujours son train, sans laisser arriver davantage la rime désirée. M. de ***, de plus en plus et à son insu même, s’impatientait : « De lard !... de lard !... » répétait-il avec colère. Enfin irrité à un tel point par cette éternelle scie (c’est ainsi que se nomment encore vulgairement ces sortes de cadences suspendues, voir Hortense de notre ami Alphonse Karr, que Dieu protége), tellement emporté hors de lui-même qu’oubliant tout à coup son caractère, sa besogne si solennelle et si lugubre, il se lève, s’élance sur son fusil de chasse qui se trouvait près de là et, se penchant à la croisée, couche en joue notre inexorable chanteur.

«  De lard ! de lard !... gredin ! le diras-tu ?... lui crie-t-il… » - « Eh ! monsieur, je dis comme je sais ! je ne l’ai jamais entendue autrement, que voulez-vous !... Mais de grâce, je vous en prie, ne me tuez pas ! » Disant cela le pauvre gniaffe, les mains jointes, s’était jeté à deux genoux.

Devant tant de candeur et de bonhomie, M. le président resta désarmé. Depuis il avoua que si cet homme n’avait mis fin à sa cadence, infailliblement il l’eût tué.

Mais retournons à notre objet, et disons vite notre dernier mot.

Quand le gniaffe pur-sang, est devenu vieux, incapable, et trop pauvre, il finit le plus souvent par la loge. Et alors vient-on demander à Olympe l’étage de quelque locataire, il répond par une forêt de phrases majestueuses, ou par une brusquerie tout à fait dans le goût spartiate ; et tandis que l’étranger assommé monte l’escalier en marmottant entre ses dents : « Vieille brute, vieux dindon !... » lui, de son côté, se drape, enchanté de son beau langage, et se dit à part soi : « Certes, voici un monsieur qui emporte de moi, à coup sûr, une grande opinion ; qui doit se dire : Ce suisse n’est pas un homme vulgaire, un concierge-né. C’est une grande intelligence, développée encore par une éducation soignée, subtile, principesque, mais déplacée par le destin et le malheur. »

Puis enfin, un jour il se meurt, mais très-heureux, plein de lui-même, et de ses idées, au fond, tout au fond de son antre ! Il se meurt stoïquement, songeant avec quel regret amer, le lendemain, les maîtres cordonniers de Paris vont se dire : « Hélas ! l’habile cordonnier Onésime Chopinard a cessé de vivre !!! »

Mais il ne songe pas, le pauvre infatué, le pauvre diable, heureux, mille fois heureux pour lui !... que le titi du quatrième dira aussi, car tout panégyrique a son revers : « Ohé !...ohé !… ohé !... le père Chopinard qui a fait sa crevaison ! Enfoncé le père Chopinard ! »

Au moyen âge les cordonniers se partageaient en plusieurs classes distinctes : il y avait les cordouaniers, les bazaniers, les savatiers ou savetoniers, et les sueurs de vieil (nos savetiers proprement dits). De nos jours encore, la profession se divise en diverses et nombreuses catégories ; mais dans l’échelle des gniaffes maîtres ou arrivés, le podophile occupe le premier rang. Le podophile, c’est le cordonnier du progrès, le cordonnier avancé, jeune France, lion, néo-chrétien, artistique, palingénésiaque, annoncé dans les feuilles, célébré par la réclame. Pôle antarctique du cordonnier de faubourg, ce gentilhomme a horreur du cuir et du clou, et c’est à lui que nous devons le soulier ou escarpin retourné à l’usage des gens de la haute (grand monde), la botte sans coutures ou entièrement cousue de soie, et le soulier de bal, du poids de deux onces, fait d’épiderme de sylphide ou de satin étiolé.  Les plus estimées de ces dernières chaussures doivent laisser pied nu leur porteur à la première ou à la seconde contredanse, ou tout au moins dans le plus fort du ballet. - Aux petits commis, aux provinciaux que l’oeil de son ouvrage a attirés chez lui, et qui lui font le reproche que ses bottes, quoique très-chères, ne durent presque rien, le podophile répond : « Vous êtes dans une erreur complète, messieurs ; mes bottes ne vous chaussent-elles pas à ravir ? mais vous voulez aller à pied avec ma marchandise, et dans la rue ! cela, messieurs, ne se peut pas. Si ce sont des souliers pour marcher que vous souhaitez, je vous demande bien pardon, je n’en fais pas. »

Comme nous l’avons vu, le bottier est appelé boueux par ironie ; mais celui-ci, en revanche, traite le cordonnier pour femme de chiffonnier. Le chiffonnier, d’une propreté exemplaire et féminine, est en général d’une constitution médiocre, tandis que le boueux, solide, robuste et sale, pratiquant un métier des plus durs, est au contraire une espèce d’Alcide, armé comme un Titan d’une barre de fer en guise d’astic, et d’un formidable épieu pour forcer le bas de l’embouchoir sur l’avant-pied.

On donne de 6 à 9 fr. de façon à l’ouvrier pour les bottes ordinaires. Pour les souliers de femme, le chiffonnier reçoit la somme de 9 à 55 sous. Malgré l’exiguïté de ce prix, il en est qui arrivent, par une habileté prodigieuse, à se faire encore de fort bonnes journées. Au Conservatoire des arts et métiers, on voit une paire de souliers de maroquin, dont le talon est à couche-point avec piqûre élégante, et à côté de laquelle on lit : « Le nommé André*** est parti de Paris le 6 du mois d’août 1822, à deux heures et demie du matin, pour Saint-Germain-en-Laye, où il a fait une paire de souliers ; de là il est allé à Versailles où il en a fait une deuxième paire ; la troisième a été faite à Sèvres, et en arrivant à Paris, il a fait la quatrième paire au marché Saint-Martin. A huit heures du soir, il est allé jouer la comédie, et de là à la société où il avait habitude de se rendre dans la soirée. En travaillant pendant dix heures, il a confectionné quatre paires de souliers de femme d’une manière élégante, et qui laissent peu de choses à désirer ; on assure que dans une semaine il a pu aller jusqu’à soixante et onze. » Mais il faut avouer qu’on rencontrerait peu d’ouvriers aussi actifs que celui dont il est ici question.

Quant aux souliers vernis, pantoufles et autres chaussures légères, cela se fait à la grande façon ; c’est-à-dire en gros et chez des fabricants livrés absolument à ce genre, et en possession de fournir les débitants. Il y a aussi des cordonniers à la grande façon qui ne travaillent que pour la province et la pacotille. Ceux-ci confectionnent et expédient dans les deux mondes des chaussures dites baraquettes, composées en général d’un peu de cuir et de beaucoup de papier. Il en est du reste de même de toutes les marchandises destinées aux Amériques : c’est toujours assez bon, dit-on, pour des Sauvages ; et l’on envoie à New-York ou à Cuba des copeaux pour du vermicel, ou des manches à balai pour des fusils de munition.

Un monsieur, haut employé, fort connu dans la capitale, et qui mérite de l’être à tous égards, avait, il y a quelque temps, un billet de 5,000 francs à toucher chez un gniaffe du faubourg Saint-Marceau. Il s’y rend, mais ne croyant guère qu’il pût être payé.

Arrivé rue de l’Épée-de-Bois, il cogne à l’huis d’une masure horrible et délabrée. - Le gniaffe se présente. « Que souhaite monsieur ? »

Il hésite, - il regarde autour de lui, - et voyant tant de misère, il n’ose lâcher le mot de sa mission.

Après un long intervalle ; après qu’il eut tourné vingt fois et sa langue et autour du pot, le gniaffe comprenant son embarras, lui dit : « Je vois ce que monsieur désire ; monsieur vient pour toucher le montant d’un petit effet ?

- En effet, monsieur.

- De cinq mille ?

- De cinq mille.

- Bien, monsieur, je vais vous satisfaire. »

Premier étonnement du bourgeois !

Le gniaffe passe dans une pièce voisine, ouvre un bahut, - puis revenant : « Monsieur veut-il être payé en billets de banque, en argent ou en or ?... sauf le change bien entendu. Je suis à sa disposition. »

Deuxième étonnement du bourgeois !

En… en… en… Monsieur, comme il vous plaira… Tenez, si vous voulez, moitié argent et moitié papier.

Et la chose fut faite aussitôt à son gré.

Troisième étonnement du bourgeois !

Lequel dit alors au gniaffe : « Vous m’excuserez, monsieur, si j’ai montré d’abord quelques embarras ; mais soit dit sans vous offenser, je ne pensais pas, monsieur, qu’un homme de votre profession pût être à même de faire l’appoint d’une aussi forte somme.

- Ah ! mon cher monsieur, quelle est votre innocence !... croyez bien que je ne suis en aucune manière blessé ; mais revenez de votre prévention ; il y a, sachez bien, beaucoup de gens de mon état, riches, parfaitement riches. Au métier que je fais, voyez-vous, monsieur, quand il plaît à Dieu, on gagne un argent fou. Nous achetons les vieilles chaussures qu’on jette à la borne, les savates, les lanières, les vieux chapeaux, le vieux papier à sucre ou à chandelle… Tenez, voyez, nous n’en manquons pas !... (Il lui fit visiter alors toute la maison, qui en était comble du haut en bas ; de la cave au grenier ce n’était que chiffons et savates) ; nous dépeçons tout ça ; nous le rapprêtons et en faisons des chaussures de pacotille, qui sont expédiées avec un grand bénéfice dans les colonies, dans les Indes… Voilà, monsieur, le savetier que je suis ! »

En voici bien long sur un sujet bien fade et bien roturier. Dieu veuille que le lecteur lassé ne s’écrie pas, en achevant ce bavardage : « Caligæ Maximini ! » comme on disait autrefois à ceux qui étaient longs à compter des sornettes, faisant allusion au soulier démesuré de cet empereur. - Maximin avait huit pieds de haut.

Nous avons préféré pour le titre de cet article le mot gniaffe à tout autre, parce que c’est le cordonnier gniaffe surtout que nous nous sommes proposé de peindre ; puis aussi parce que le mot gniaffe, comme tout ce qui s’est greffé sur l’argot, nous a semblé plus populaire et plus expressif. L’étymologie d’ailleurs en est brillante ; ainsi que la plus grande partie du jargon des voleurs, ce terme est d’origine hellénique, et vient du mot grec γυαφεύς, cardeur ou peigneur, et dérisoirement racleur ou gniaffe, forme de γυάφω, racler (anglais to gnaw ronger), c’est-à-dire racleur ou ratisseur de vieux cuir.

ENVOI.

Il y a en ce moment à Paris quarante mille ouvriers gniaffes (la plupart Lorrains, Barrois, Alsaciens ou Allemands de nation), six mille maîtres, et à l’usage de tout ce monde, deux bureaux de placement. J’espère que le lecteur voudra bien me savoir quelque gré si, devant une armée aussi formidable, j’ai su conserver ma hardiesse et mon franc parler. Il ne faudrait pourtant pas non plus qu’il s’exagérât trop mon courage ; car le gniaffe, l’avons-nous dit et pensons-nous l’avoir assez bien démontré, est un être peu dangereux de sa nature, plein de déférence pour la pratique, et tout à fait inoffensif à l’endroit de son semblable.

Petrus BOREL.


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