MENDÈS, Catulle (1841-1909) : La Femme de Tabarin (1876).
Saisie du texte et relecture : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (31.V.2006)
Relecture : A. Guézou.
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Texte établi sur un exemplaire (Bm Lx : nc) de La République des lettres - revue mensuelle - livraison du 30 juillet 1876.
 
 La Femme de Tabarin
Parade
par
Catulle Mendès

~*~


La place Dauphine, en 1629.

C’est alors que florissait le poète Clidamant, qui, mal nourri par les Muses, s’était mis aux gages d’un arracheur de dents ; le dentiste arrachait, chaque jour une, les dents du poète, et le poète proclamait devant les badauds extasiés que l’opération n’avait pas laissé d’avoir quelque chose d’agréable : le trente-troisième jour, n’ayant plus de dents, il se pendit.

Aux volets des maisons sont accrochés des tableaux que des amateurs observent avec minutie. Origine de nos Salons annuels.

Mais la singularité principale de la place Dauphine, c’est la baraque de Tabarin. Pour les besoins du drame qui va être représenté devant vous, elle est disposée comme suit : le tréteau sur lequel l’illustre farceur débite les drogues au profit du sieur Mondor se prolonge de biais, à sept ou huit coudées du pavé de la place. Un éclatant rideau, rouge et vert, agrémenté de figures tabariniques, sert de toile de fond à ce théâtre en plein vent ; à droite, plus bas, au niveau du sol, l’intérieur même de la baraque est visible. Des loques multicolores pendent du plafond, le long de la porte basse, recouverte d’une toile peinte, qui est comme l’entrée des artistes. Des pots de fard et des brosses sur la planchette d’un dressoir, garni de vaisselles ébréchées. Le lieu ressemble à la fois à une cuisine et à une loge de comédien. Un escalier en bois vermoulu, de quelques marches, conduit de cette coulisse au tréteau extérieur. Il y a sur un fourneau une marmite pleine de soupe, dont la fumée monte comme un encens vers un chapeau de feutre accroché au mur : c’est le chapeau de Fortunatus. Au dehors, devant le tréteau, des bancs sont disposés pour les élégants de la cour. Car grand Tabarin, que Molière, selon Boileau, n’a pas dédaigné d’allier à Térence ; et, dès le matin, les fenêtres sont chèrement louées.

Les machinistes sont priés d’imiter, par tous les moyens dont ils disposent, la fraîcheur lumineuse d’une jeune journée de printemps.


SCÈNE Ire

FRANCISQUINEaux gros cheveux roux, les bras nus, près du fourneau.
TABARINsaoûl. - Tabarin entre par la petite porte basse. Il est évident qu’il vient du cabaret.

TABARINchantant.

Comme j’étais au banquet,
Bon birolet,
Et qu’on dansait à ma noce,
La mère au cousin Jacquet,
Bon birolet,
Me dit : Votre femme est…

FRANCISQUINE
.

Grosse bête ! sac à vin ! pendard ! brute immonde ! D’où sors-tu ?

TABARIN.

Holà ! hé ! hi !  oh ! ma petite femme ! C’est au cabaret que je suis allé, en compagnie du bon M. Piphagne, qui m’avait dit : « Tabarin, me charo, mi te voglio pregar d’una difficultaë. » Nous avons bu quelques bouteilles en ton honneur, ma petite Francisquine, ma petite Francis, mon joli petit quine, gagné à la loterie de la destinée. Ne me mords point, ne me pince point, car tu sais bien quanto io t’amo !

FRANCISQUINE.

Bon ! Tu me contes des fagots pour des cotterets. Va, va, double jennin, de par le diable ! Va-t’en quérir du vin ; cependant je me disposerai à manger mon potage.

TABARIN.

Point, mignonne de miel ! Je  prends des torticolis sous tes petits pieds mal chaussés, comme ce grand cornard d’Herculès, aux pieds de la princesse qui avait une tête de lion empaillé pour cornette de nuit, et je becquète tes ongles fripons, ne plus ne moins que les moineaux becquetaient les raisins de Zeuxis, peintre d’Héraclée.

FRANCISQUINE.

Tu as appris tous ces beaux discours dans la compagnie du seigneur Mondor, et pour moi, je n’y entends goutte.

TABARINun peu dégrisé.

Tu veux que je te parle autrement ? Ecoute-moi, chérie. Le bouffon, l’ivrogne, n’est plus ; regarde l’homme, et sois bonne pour lui. Je t’aime ardemment, j’ai cette folie. Je t’ai rencontrée un jour, endormie la tête près du trottoir, avec tes grands cheveux roux défaits ; il m’a semblé que le soleil était tombé dans le ruisseau. Je t’aime. Tu fais de moi ce que tu veux. Comme je suis célèbre, il y a des femmes, peut-être, et des plus riches, qui auraient bien voulu de moi. Mais je t’aime. Tes grands yeux ronds, ton nez qui se retrousse et qui a l’air d’un oiseau posé sur ton visage la queue en l’air, ta bouche qui s’ouvre toute grande et qui baise mes lèvres comme on avale une cuillerée de soupe, tout cela, et, tiens, tes bras nus, trop gras, me charme. Je suis un paysan, au fond. Ma souquenille, vois-tu, c’est une blouse. La parade, le fard, le chapeau de Fortunatus, c’est pour les autres que ma bêtise fait rire ; pour toi, je suis un niais, sans le faire exprès. Ote ma perruque, caresse mes cheveux. Veux-tu des pendants d’oreilles en or ? Je t’en donnerai, et un collier de perles aussi. Quand nous aurons gagné beaucoup d’argent, nous partirons. J’achèterai une terre, comme un honnête homme. Nous aurons des voisins qui seront jaloux. Quand tu passeras, ils diront : « Voilà la femme de M. Tabarini ! » Car j’aurai quitté le nom de Tabarin. Je n’aurai plus d’or aux galons de mon haut-de-chausses, mais tu en auras dans ta poche. Parce que je t’aime. Laisse-moi t’embrasser le cou. Tu n’as pas reprisé ta chemise, là, devant ; tu as bien fait, c’est plus joli. Mais toi, tu ne m’aimes pas. Sais-tu bien que souvent, lorsque nous jouons la farce où Tabarin, qui revient de la campagne, trouve un galant auprès de sa femme, sais-tu bien que souvent je crois que ce malheur pourrait m’arriver un jour, en effet ? Il y a un garde de monseigneur le cardinal qui rôde quelquefois par ici. Il me semble que je l’ai vu l’autre soir entrer par cette petite porte. Mais non, j’avais bu, j’avais été au cabaret, avec Piphagne. Tu as un bon coeur, tu ne voudrais pas me rendre malheureux. Ta chemise, comme cela, c’est très-joli ; tu as engraissé, chérie !

FRANCISQUINE.

Dis que je suis une nourrice, tout de suite ! Allons, mange ta soupe.

TABARIN.

Oui, si tu veux.
(Il la baise sur les lèvres, pendant qu’elle mange elle-même.)
Oh ! la bonne soupe ! la bonne soupe ! C’est comme du sucre brûlé.


SCÈNE II

(Sur la place.)

TELAMIREse retournant et repoussant du talon sa jupe.

Mais voyez donc quelle équipée ! Et n’est-ce point un grand fou que ce Polyandre qui nous conduit parmi les petites gens, pour entendre les Questions d’il signor Tabarini ?

LA PRINCESSE PHILOXÈNE
.

Il est tout à fait certain, que si je n’avais point sur le visage ce touret qui me dérobe aux curiosités du populaire, je ne manquerais pas de rougir étrangement…

THÉODAMAS.

De sorte que le jardin de votre visage se fleurirait, Philoxène, de quelques roses de plus.

POLYANDRE.

Vous moquez-vous, mesdames ?  Les plus honnêtes gens ne dédaignent point de s’encanailler quelquefois, et les déesses peuvent avoir le caprice de descendre sur la terre.

AMALTHÉE.

Eh ! vous ne voyez pas ce petit homme qui porte un singe sur son dos ? Ne vous paraît-il pas que le singe ressemble à monseigneur le cardinal ?

THÉODAMAS.

De tout point. Mais si nous ne nous hâtons de prendre place, les badauds auront bientôt envahi les bancs et chaises que voilà.

TÉLAMIRE
.

Est-il vrai que quelquefois le seigneur Tabarin offense l’honnêteté dans ses propos burlesques, et que nous puissions avoir lieu de nous plaindre de la témérité de ses folâteries ?

LA PRINCESSE PHILOXÈNE
.

Il ne serait que prudent peut-être de le faire prévenir qu’il aura affaire à des personnes de qualité, afin qu’il ne dépasse point, devant nous, les bornes de la bienséance. Pour moi, il est des syllabes dont je ne saurais endurer l’incongruité.

ARTABAN
.

Par mon épée ! Il ferait beau voir que ce vilain s’émancipât outre mesure, et se hasardât, moi présent, à user de discours grossiers et propres à étonner, mesdames, la pudicité de vos oreilles. Mais voici que le rideau s’entr’ouvre, et il signor Tabarini lui-même se montre à vos yeux, coiffé de son illustre chapeau.

(Les précieux et les précieuses sont assis. Une grande foule de populaire, bourgeois, filles, tire-laine, parmi lesquels des gardes et des mousquetaires, occupe tous les coins de la place. Des cris se font entendre : « Tabarin ! Tabarin ! » Le baladin salue, la parade va commencer.)


SCÈNE III

LES MÊMES, TABARIN sur le tréteau, FRANCISQUINE dans la baraque.

TABARINà part.

Oh ! oh ! voilà, ce me semble, des personnes que je n’ai point coutume de voir, et de qui les poches ne sont point aussi vides que les miennes, à en juger par la richesse de leurs habits ; je vendrai aujourd’hui plus de drogues que je n’en vends d’ordinaire en deux ans.

(Haut.) Nobles dames, nobles seigneurs, coquettes et cornards ! Et vous, assemblée illustre d’imbéciles, de niais et de filous, ducs de la Samaritaine, courtisans du Roi de Bronze, ce n’est point vous que j’amuserai par les métamorphoses de mon incomparable chapeau, par des questions saugrenues, et telles autres facéties. Paulo majora canamus, comme dit mon maître Mondor.

La vérité est que je suis féru d’amour, et ce, pour ma femme Francisquine. O vive l’amour ! Vive le phénix des amants ! Le petit Cupidon est entré si avant dans ma poitrine, que je ne puis plus vivre sans donner quelques allégements à mes flammes ; et le feu me transporte de telle façon, que je ne sais plus que cracher poésie.

Mais Francisquine est une petite friquette, et il se pourrait bien qu’elle m’en eût donné pendant que j’étais aux champs. Ah ! cavalières ! mousquetaderès ! bombardas ! canonès ! morions ! corseletès ! Si quelque veillaco s’était avisé de lui déranger la jupe, me donne au diable si je ne lui relance le limosin comme il faut !

(Dès le commencement de la parade, un soldat, un garde du Cardinal, est entré par la petite porte dans l’intérieur de la baraque. Francisquine lui a sauté au cou ; il s’est assis, d’abord, auprès d’elle, puis il l’a prise sur ses genoux, et maintenant il joue avec la chemisette que la femme de Tabarin a oublié de raccommoder.)

Holà ! Francisquine, holà ! Serait-ce que tu es morte, ma petite poularde, puisque tu ne réponds pas à ton petit mari ? M’est avis qu’elle est peut-être dans la chambre d’à côté, et avec votre permission, nobles seigneurs, je soulèverai ce rideau, afin qu’elle m’entende plus aisément.

(Tabarin, continuant la parade, soulève, en effet, le rideau, et tout à coup pousse un grand cri, car le pauvre homme vient de voir sa femme assise, et riant, sur les genoux du garde. L’amant brusquement s’enfuit. Tabarin laisse retomber la tenture et demeure sur le tréteau, immobile et blême.)

Miséricorde ! Ce n’est plus un jeu ! Francisquine ! Je l’ai vue ! Là, chez moi, sur la chaise….,  et cet homme qui l’embrassait… Ah ! mes bonnes dames ! mes bons messieurs ? Il n’y a plus de farce, il n’y a plus de Tabarin ! Je suis un pauvre homme… Je l’aimais tant… Ah ! ma femme ! ah ! la gueuse ! ah ! mon Dieu, ma Francisquine !

(Tabarin se laisse tomber sur le bord du tréteau, et pleure à chaudes larmes.)

TÉLAMIREsur la place.

A vrai dire, les facéties de ce bouffon ne sont point aussi grossières qu’il était permis de le redouter ; et il a eu, surtout dans la dernière partie de son monologue, des sanglots qui ne laisseraient point que de faire honneur au plus industrieux comédien de l’Hôtel de Bourgogne.

THÉODAMAS.

Je ne serais point éloigner d’imaginer que, surexcité par la présence d’un public nouveau pour lui, il a voulu s’en rendre digne par des efforts jusqu’alors inaccoutumés, et se hausser de l’état de bouffon jusqu’à celui de véritable acteur.

LA PRINCESSE PHILOXÈNE
.

Il y a quelque apparence de vrai dans le soupçon qui vous est venu. Mais prêtons l’oreille, s’il vous plaît, à la parade, car voici que le seigneur Tabarin a relevé la tête.

(Pendant ce temps, dans la baraque, dont les spectateurs ne peuvent voir l’intérieur, Francisquine se tient, terrifiée, près du fourneau, car elle a entendu le cri terrible de son mari.)

TABARINarpentant le tréteau à grands pas.

Mais cette femme, pour moi, c’était tout ! Savez-vous pour qui je vendais des drogues, pour qui je recevais des coups de pied au derrière ? C’était pour elle, pour elle seule. Pour qu’elle fût une femme heureuse, j’avais presque cessé d’être un homme : et, tout à l’heure encore, je le lui disais. Ah ! l’infâme ! Maintenant, pendant que je suis là, histrion stupide, elle embrasse cet homme et se fait embrasser. Oh ! je les tuerai tous deux, je les tuerai. A vous, quand on vous prend votre femme, il vous reste tant de choses ! A moi, sans elle, que me reste-t-il ? Rien. Ah ! le paysan, l’homme du peuple, la brute, si l’on veut, sort du baladin ! Je veux les tuer, vous dis-je, et après je leur mangerai le corps.

TÉLAMIRE.

Bien que cette douleur s’exprime en termes un peu grossiers, on ne saurait dissimuler qu’elle a quelque chose d’émouvant et qu’elle serait de nature à plaire aux plus gens de goût, si elle était traduite en strophes tragiques, ornées de pointes concordantes.

TABARINtoujours sur le tréteau, les yeux hors de la tête, effrayant.

Mais une épée, une arme quelconque, est-ce que j’en ai ? On n’assassine pas avec une batte d’arlequin, et il faut que je tue, pourtant. Si j’avais un pistolet, il serait de paille, comme dans la chanson. Miséricorde du ciel ! Est-ce qu’il faudra que je les tue avec les ongles et les dents ?

ARTABANsur place

Il y a quelque chose de superbe dans son air, et le drôle, après quelques leçons, figurerait à miracle un héros de tragédie.

TABARIN.

Vous qui parlez, oui, vous ! là-bas, donnez-moi votre épée, Mordieu ! donnez-la moi, où je m’en vas la prendre.

TÉLAMIRE.

Vous ne nous aviez point prévenus, Polyandre, qu’il nous serait donné un rôle dans la parade. Mais, puisqu’il le faut, allons, Artaban, prêtez à ce farceur votre glaive invaincu. Sa comédie, à ne vous rien céder, commence à me divertir singulièrement.

(Artaban se lève, s’approche du tréteau, tire son épée et la remet à Tabarin.)

TABARIN.

Ah ! vous, monsieur, merci.

(D’un geste, il écarte le rideau, et bondit dans l’intérieur de la baraque, se précipite sur sa femme, qui veut fuir et qui crie, lui enfonce l’épée dans la gorge, la retire sanglante, remonte épouvanté, à reculons, l’escalier qui conduit au tréteau, et reparaît devant le public, levant au ciel l’épée d’où tombent des gouttes de sang, et si pâle, si terrifié et si terrifiant, qu’un cri d’admiration s’échappe à la fois de toutes les bouches, et que précieux et précieuses, bourgeois, clercs, filles et tire-laine, toute la foule, éclatent en un tonnerre d’applaudissements. Puis Tabarin laisse choir ses bras, et tombe à genoux, hébêté, pendant qu’on applaudit de plus en plus.)

TABARINbégayant.

Ah ! misérable ! Tu l’as tuée ! Francisquine ? Ta petite Francis ! Ton petit quine ! Ah ! misérable ! (Il regarde l’épée, et la prend à deux mains.) Ah ! lame de malheur !

(Il la brise contre son ventre.)

TÉLAMIREà Artaban.

N’ayez point d’inquiétude au sujet de votre épée, monsieur. Les bateleurs ont coutume de changer les objets qu’on leur confie, lorsqu’ils seraient dans la nécessité de les gâter de quelque façon que ce soit.

(Cependant, dans l’intérieur de la baraque, Francisquine n’est point morte. Saignante, la main sur la plaie, elle se traîne vers le petit escalier, le monte péniblement, et se trouve enfin sur le tréteau, devant toute la foule, pareille à un animal blessé, haineuse et hagarde. Tabarin, abîmé dans l’horreur, ne l’a ni vue ni entendue venir. Elle s’imbibe la main de sang dans sa blessure et, brusquement, elle en barbouille les lèvres de son mari. La foule respire à peine. L’admiration est telle que l’on oublie d’applaudir.)

TABARIN.

Ah ! toi ! toi ! toi ! Oui, ton sang, je veux le boire ! Donne, encore ! Je l’aime ! Je suis affreux, je t’ai fait du mal. Ne meurs pas ! Pardon ! Tu comprends, je t’avais vue… avec l’autre… mais ce n’est rien, j’ai eu bien tort…. Ne va pas mourir ! Ah ! ma petite colombe, baise-moi… ne t’en vas point ! Dire que tu souffres, et que j’en suis la cause ! Ce n’est pas grave peut-être, je n’ai pas osé appuyer. Un médecin ! Allez chercher un médecin ! Mais, tas de misérables ! vous ne voyez donc pas que c’est vrai, et qu’elle meurt ? Tu me regardes avec des yeux terribles. Veux-tu que j’aille chercher le garde, dis ? Pourvu que tu ne sois plus fâchée, qu’importe à qui tu souries ? Veux-tu me tuer, toi aussi ? Il reste encore des morceaux de l’épée ; tiens, prends ! Mais, tiens, petite chatte, tiens, vois, c’est très pointu, prends donc ! Ah ! chérie !

(Toutes les bouches sont béantes. Quelques yeux pleurent. « Voilà une fort agréable comédienne, dit Télamire : et ne dirait-on pas que le sang est du sang véritable ? » Cependant Francisquine, claquant des dents et râlant, a saisi le tronçon d’épée que lui tendait Tabarin ; elle rampe, les yeux hors de la tête, hideusement pâle, vers son mari, toujours agenouillé, qui déchire sa souquenille et offre sa poitrine nue. Mais, au moment où la main va frapper, la face se contracte dans une convulsion suprême, et Francisquine retombe à plat ventre, la tête sur les genoux de l’homme. Elle le mord à la cuisse, puis tout son corps se tend.)

FRANCISQUINE.

Canaille ! (Elle a rendu l’âme. Des bravos, des cris, des trépignements retentissent de toute part. Les gens de cour eux-mêmes sont émus et debout ; et toute la gloire tumultueuse qu’un comédien peut envier environne le misérable histrion.)

ARTABAN.

Ah ! par les dieux immortels ! On ne saurait rien voir de plus parfaitement joué. Daignez agréer, chère Télamire, que j’offre votre bouquet de roses, moins fraîches, je le confesse, que celles de votre teint, à cette admirable comédienne.

(Artaban s’approche, le bouquet à la main. Mais, de près, il voit le sang qui coule en effet, comprend tout, recule, plein d’une brusque horreur, et son effroi, en un instant, se communique à toute la foule.)

TABARINdebout, avec une voix de tonnerre.

Les exempts ! les exempts ! J’ai tué ma femme ! Qu’on me pende !

(Le rideau baisse.)



Catulle Mendès


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