MENDÈS, Catulle (1841-1909) : Naïs et Amymone (1876).
Saisie du texte et relecture : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (09.VI.2006)
Relecture : A. Guézou.
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Texte établi sur un exemplaire (Bm Lx : nc) de La République des lettres - revue mensuelle - livraison du 24 septembre 1876.
 
Naïs et Amymone
par
Catulle Mendès

~*~

I

Vous jugez de leur épouvante. Etre vues ainsi, en plein jour, à travers les branches ! Les feuilles de saule, c’est presque aussi transparent que la batiste. N’avoir eu que cette chemise de verdure ! Cette Clémentine était une folle, vraiment. Les jeunes filles ne se rendent pas compte des choses ; ce n’est pas Jane, une veuve, qui aurait eu cette idée. Pourtant, il faut dire que c’était bien tentant : la chaleur lasse de midi, l’eau si clair et si fraîche, qu’éraille la pointe des ramilles ; la solitude absolue, là-bas un rideau d’arbres, qui aveugle les fenêtres du château ; en outre, des souvenirs d’églogue, Chénier et Banville relus hier soir près de la fenêtre ouverte aux brises d’été ; un peu de colère contre Naïs ou Amymone, qui n’ont pas besoin, les heureuses nymphes, d’attendre l’hiver pour se décolleter, et aussi l’inconscient pressentiment de quelque vague Oaristys, - oh ! sans aucun berger, - tout les avait exhortées à cette blanche folie. D’abord assises au bord de la petite rivière, elles avaient retiré leurs mules mignonnes et leurs bas de soie rosée. On mouillerait ses pieds, rien de plus. C’était déjà une mythologie très-suffisante. Mais quoi ! l’onde caresse avec tant d’invitante douceur, et quel mal y a-t-il, je vous prie, à montrer ses jambes aux petits poissons muets ? Comment les ceintures se dénouèrent, comment les chevelures déroulées remplacèrent des vêtements plus sérieux, et comment la naïade frissonna de plaisir en berçant dans ses bras fluides les deux Parisiennes, c’est ce que personne n’aurait jamais su, si, brusquement, je ne sais d’où, de derrière un arbre ou du sol même de la prairie, n’avait surgi, - j’hésite à l’avouer, - un homme ! Et notez cette aggravation : ce n’était pas un paysan. Petits cris étouffés, effroi qui veut cacher et qui montre, fuite sous l’eau plus transparente que l’air, robes saisies, têtes qui se détournent et veulent voir pourtant, éloignement d’arbre en arbre, derrière les troncs, puis le parti pris de la course à travers champs, le rideau d’arbres là-bas, atteint et dépassé, le rhabillement qui se hâte, et enfin la rentrée au château, la chute à côté l’une de l’autre sur la chaise longue du boudoir, et le « Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! » effaré par lequel se soulagent les âmes surchargées de terreur, - tel fut le résultat de l’affreux événement ; et nous devons rendre à Jane comme à Clémentine cette justice, qu’une bergeronnette partie en même temps qu’elles du buisson sous lequel elles se baignaient les devança vers le château de quelques secondes à peine.

- Quelle aventure ! dit Jane.

- C’est terrible, dit Clémentine.

- Crois-tu qu’ils nous aient vues ?

- Je crois que oui, ma chère. Toi surtout !

- Mais pas du tout, je me rhabillais.

- Fi ! la menteuse. C’est moi qui remettais ma robe.

- Oui, sur le bord, d’où elle était tombée. Après ça, c’est peut-être un aveugle.

- Oh non ! j’ai vu ses yeux.

- S’il n’avait vu que les nôtres ! Mais au moins, toi qui l’as regardé, c’est un vieux ?

- Au contraire, un très-jeune homme.

- Alors, c’est effrayant.

- Pour moi, je suis bien décidée à en mourir de honte.

- C’est évidemment ce que nous avons de mieux à faire.

Et le dialogue continua ainsi, décousu, épars, effaré. Mais, peu à peu, l’épouvante se calma. Les coeurs tremblants se sentirent moins émus sous les corsages ragrafés. On se dit que c’était en somme un passant, un inconnu, quelqu’un qu’on ne reverrait jamais. Clémentine alla même jusqu’à émettre cette hypothèse qu’elles s’étaient trompées, qu’elles avaient pris pour un homme l’ombre de quel saule bossu. D’ailleurs, la certitude de leur beauté parfaite atténuait quelque peu le remords de leur extravagance. La conscience d’un seul défaut les eût rendues inconsolables. La nudité, c’est quelque chose comme une confession physique, et les âmes immaculées se confessent sans difficulté.

Les deux soeurs en étaient là de leurs réflexions. - car Jane était la soeur de Clémentine, - lorsque sonna la cloche du dîner, et comme M. de Seyssel, leur oncle, n’aimait point à attendre, elles se hâtèrent d’entrer dans la salle à manger, décidément remises, riant entre elles de petits rires, et presque heureuses d’avoir à se garder l’une à l’autre un si épouvantable secret.

- Permettez-moi, mes chères nièces, de vous présenter mon jeune ami, le vicomte de Lorsay, qui nous fait l’honneur de venir passer un mois avec nous, dans notre solitude des Ifs.

Il est tout à fait inutile de dire à nos lecteurs que le vicomte de Lorsay était précisément le jeune homme brusquement apparu derrière un saule pendant que Naïs et Amymone se baignaient dans la transparence traîtresse de l’onde.


II

Après le dîner, qui ne fut pas exempt de quelque gêne, il y eut entre les deux soeurs une longue conférence. Elles l’avaient reconnu ! C’était bien lui. Incontestablement.

- As-tu vu comme je rougissais ? dit Jane.

- Moi, dit Clémentine, j’avais tellement peur, que, lorsqu’il me regardait, je tirais instinctivement mes cheveux jusque sur mes yeux.

- Et ce Worth qui justement m’a fait des manches trop courtes ! Je t’assure qu’il me voyait les bras.

- Mais enfin, qu’allons-nous faire ? nous ne pouvons pas garder ici tout un mois ce monsieur qui….

- Oh ! ce serait affreux.

- C’est dommage, pourtant. Il est bien.

- Assez bien. C’est une consolation.

- A dîner, il a été très-convenable. Il n’avait pas l’air du tout de se rappeler…

- Il cachait son jeu, ma chère. Si nous racontions tout à notre oncle ?

- Y penses-tu ? Je n’oserais pas.

- Ni moi, certes.

- Si nous disions que nous sommes malades, pour rester dans nos chambres ?

- C’est une idée, cela.

- Eh bien, c’est convenu, Qu’il demeure tant qu’il voudra, nous disparaîtrons.

- Soit. Mais il est tard, va te coucher, petite soeur.

- Oui, oui, dit Clémentine… C’est le vicomte de Lorsay, qu’il s’appelle ?

- C’est le nom que mon oncle a dit.

- Un joli nom.

- Tu trouves ?

- Oh ! il me semble… Mais tu sais, j’avais déjà ma robe, moi !

- Bon, bon, c’est possible, oublions cela. Et va te mettre au lit.

- Mon Dieu, comme tu as sommeil ce soir ! Si tu savais la drôle d’idée que j’ai eue !

- Tu me la diras demain ; bonsoir Clémentine.

- Bonsoir, Jane : dors bien.

Et toutes deux, l’une dans son lit de jeune fille, l’autre dans son lit de veuve, rêvèrent jusqu’au lendemain qu’Arthèmis chasseresse, surprise au bain, et furieuse, perçait de flèches, non sans soupirs, le beau pâtre Actéon.


III

Quand dix jours se furent écoulés, - et vous pensez bien que ni Clémentine ni Jane n’avaient tenu leur résolution de se cacher à tous les regards, - la situation se détendit un peu. Le vicomte de Lorsay, vraiment, était parfait. Il était beau, de cette beauté qui se montre d’autant plus, qu’elle ne tient pas, dirait-on, à se faire voir ; très-charmant, il n’avait aucun ridicule à l’être. Pas la moindre allusion, d’ailleurs. Pas un regard qui voulût dire : « Ah ! mesdames, vous souvenez-vous ?... » Elles en vinrent à penser que peut-être il ne les avait pas reconnues. La chose, en somme, était possible. Leurs visages ne lui avaient apparu qu’un instant. « Tu comprends, disait Jane, il n’a peut-être pas eu le temps…., quand on regarde tant de choses à la fois… » Elles se tranquillisèrent tout à fait. Elles poussèrent la placidité jusqu’à faire une promenade avec lui, sur le bord de la petite rivière, pour voir la mine qu’il ferait.

- Voilà un joli arbre, dit-il, en passant devant un saule.

Elles rougirent jusqu’au blanc des yeux, mais comme il avait gardé en parlant la figure la plus indifférente du monde, il se pouvait qu’il n’eût parlé ainsi que par hasard, pour dire quelque chose.

D’ailleurs, il était fort empressé auprès d’elles, auprès de Clémentine surtout. Quand elle se tournait de son côté, elle lui voyait des yeux doux, qui implorent. Le soir, ils chantaient au piano, elle et lui, pendant que Jane jouait aux échecs avec son oncle. Chose singulière, bien qu’elle fut très-experte à ce jeu, Jane perdait toutes les parties. Eux, chantaient les duos de Mendelssohn. Quand ils disaient l’Eden au bord du Gange, il avait des intonations qui la troublaient jusqu’au fond du coeur. L’eau qui coule dans la brise, sous les branches, il lui semblait qu’elle la voyait, et le lit de la rivière, à travers la clarté du flot, lui apparaissait délicieux et pur, doux, tendre, presque nuptial. « Ma soeur, disait Jane, voilà trois fois que vous chantez cette mélodie, ne sauriez-vous en choisir quelque autre ? » Clémentine répondait : « C’est celle que mon oncle préfère. » Remarquez que M. de Seyssel poussait tout au plus le dilettantisme jusqu’à ne pas confondre : Ah ! vous dirai-je, maman ! avec le quadrille des Lanciers.

Hors du salon, où on se réunissait les soirs, les deux soeurs, maintenant, ne se voyaient guère. On eût dit qu’elles s’évitaient. Jane se tenait presque tout le jour dans sa chambre. Les préférences, pour sa jeune soeur, du vicomte de Lorsay, l’irritaient-elles un peu ? Jeune, belle, veuve depuis deux ans, avait-elle conçu au fond de soi quelque projet d’union à peine exprimé, et se sentait-elle disposée à renoncer à son indépendance pour l’amour du vicomte ? Se remarier, c’est terrible ! mais enfin, depuis l’aventure du ruisseau, le plus fort était fait.

Quoi qu’il en soit, ce fut avec une mine grave et presque sévère qu’elle accueillit sa jeune soeur, un jour que celle-ci la rencontra au jardin, et lui dit d’un air solennel :

- Vois-tu, Jane, j’ai dix-huit ans, mais je suis très-sérieuse au fond. Depuis vingt jours, j’ai énormément réfléchi, et plus j’y songe, plus je pense que ce qui m’est arrivé dans la rivière est vraiment épouvantable.

- Il me semble, dit Clémentine, que la même chose m’est arrivée à moi.

- Ah ! toi, c’est différent, tu es une veuve.

- Ah ! tu trouves que c’est différent ? Mais où veux-tu en venir, voyons ?

- Mon Dieu, ma soeur, tu n’es pas sans t’être aperçue que le vicomte de Lorsay est avec moi d’une politesse qui ressemble quelquefois à….

- Moi ? je ne me suis aperçue de rien, je te jure.

- Ah ?... Eh bien, puisqu’il faut que je te l’apprenne, le vicomte ne serait pas trop éloigné, si mon oncle y consentait…

- De t’épouser ! dit Jane.

- Oh ! tu sais bien que moi, reprit Clémentine, je ne tiens pas à me marier. Je suis heureuse auprès de toi, auprès de mon oncle. Et puis, le vicomte de Lorsay ne me plaît pas du tout. Mais tu comprends, puisqu’il faut épouser quelqu’un, il vaut peut-être mieux que j’épouse celui qui, déjà…

- Comment donc, mais tu avais eu le temps, disais-tu, de remettre ta robe !

- Oui, dans le premier moment, en effet, il m’avait semblé… mais depuis, je me suis mieux souvenue, et c’est toi, j’en suis bien sûre, qui étais déjà rhabillée !

- Mais point du tout, Mademoiselle. Vous n’avez eu qu’à tendre la main pour prendre votre peignoir, tandis que le vent avait emporté le mien.

- Tu te trompes, je t’assure ! et, d’ailleurs, - il me semble que j’y suis encore, - je me trouvais placée devant toi, et ainsi, il ne t’a pas vue le moins du monde, oh ! mais pas le moins du monde. - Cependant, si tu avais de l’…amitié pour le vicomte de Lorsay, si tu voulais te remarier, - tu n’as pas été très-heureuse la première fois, ma pauvre Jane ! - je me sacrifierais, moi. Mais, sache-le, j’ai quelque souci de mon honneur, et si je ne dois pas être la femme de celui que le hasard a placé sur mes pas dans des circonstances bien… pénibles, je ne serai jamais la femme de personne.

- Voyez-vous la petite sotte qui s’imagine qu’on veut lui prendre son amoureux ? Eh, Mademoiselle, épousez-le, autant de fois qu’il vous plaira ! Pensez-vous que je m’en soucie ? Allez, allez, dites oui, et bénissez le saule et la rivière qui vous ont fait vicomtesse.

Là-dessus Jane courut se renfermer dans sa chambre, et le soir, quand elle parut à table, ce fut avec la plus maussade mine du monde. Cependant, elle s’était décolletée.


IV

Le mariage décidé, le vicomte fut ivre de joie, et n’ayant point de confident sous la main, il répandit son ivresse dans une lettre à son ami Fabrice :

« Ah ! mon vieux camarade, c’est le plus heureux des hommes qui t’écrit ! J’adore et je suis aimé, et par qui ? par un ange. Clémentine est pure comme une fleur des champs avant la rosée du matin ! Et ne t’imagine pas que celle que j’épouse soit une petite pensionnaire, chaste à force de niaiserie, et candide par stupidité. Il y a une déesse païenne dans cet ange immaculé. Pure comme les lys, elle est splendide comme eux. Ah ! sa beauté, mon frère ! j’en ai les yeux éblouis. Semblable perfection n’a jamais été rêvée. Les nymphes faites de neige et de roses auraient l’air de mauricaudes à côté de son corps divin, et à la beauté suprême de son âme il n’y a de comparable que l’exquise beauté de sa forme. Tu ne me comprends pas sans doute. Il faut que je te dise… Toutes les deux, elle et sa soeur, dans la rivière…, mais non, personne ne doit savoir, personne ! et je ferai raser tous les saules de la rive. Adieu ! je suis heureux, embrasse-moi, je t’aime. »

Le mariage eut lieu.

Quelle main blasphématoire soulèverait les voiles des lits hyménéens et porterait un flambeau curieux dans l’obscurité de leurs chastes délices ?

Le lendemain, le vicomte de Lorsay écrivit encore à son ami Fabrice.

Mais cette fois la lettre ne contenait que quelques mots. Les voici :

« Ah ! mon ami, j’en mourrai ! C’était l’autre ! »

Catulle Mendès


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