MENDÈS, Catulle (1841-1909) : D'une Dame d'Avignon laquelle par son mari qui était sourd fut tenue pour innocente encore que coupable et plus tard pour coupable encore qu'innocente. (1893).
Saisie du texte et relecture: O. Bogros pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (05.III.2003)
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Texte établi sur un exemplaire (coll. part.) de la 3ème édition des Nouveaux contes de jadis donnée par Paul Ollendorff à Paris en 1893.
 
D'une Dame d'Avignon
laquelle par son mari qui était sourd fut tenue pour innocente
encore que coupable et plus tard pour coupable encore qu'innocente
par
Catulle Mendès

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Vers ce temps-là, dans la ville d'Avignon (on ne saurait choisir de lieu plus propice où faire se dérouler les aventures d'un plaisant conte d'amour, vu que, en cette cité plus qu'en aucune autre, les femmes sont enclines à faire leurs maris cocus et les maris obstinés à ne point l'être, ce qui engendre de fort nombreux et forts divertissants débats), beaucoup de personnes s'étonnaient que la demoiselle Étiennette de Val-les-Lys, jeune comme les plus fraîches fleurs et jolie autant qu'on le peut être, se fût donnée en mariage au vieux sire de Roc-Huant, bossu, bancal, obèse, partout fluant en lourde graisse, laid en une parole comme les sept péchés capitaux - non point comme les sept, comme six seulement, car il y en a un, vous savez bien lequel, qui n'a rien de vilain. Et notez que le vieil homme, pour comble de disgrâce, ne voyait que d'un oeil et n'entendait d'aucune oreille. Mais Étiennette ne paraissait point importunée d'un tel compagnon de lit ; elle folâtrait du matin au soir, riait à tout propos, n'avait pas plus de soucis qu'il ne fleurit de pâles fleurs d'automne à un rosier de mai ; et lorsqu'on lui demandait la cause de cette belle humeur : « Eh! bonnes gens, répliquait-elle, si je suis aise, c'est parce que mon mari est sourd ! » Naturellement on croyait que, parlant de la sorte, elle se voulait moquer. En quoi on se trompait grandement. C'était bien à la surdité du vieux sire qu'elle devait ses plus douces joies. Eh! comment cela pouvait-il être? vous ne tarderez point à le savoir.

A vrai dire, dans tout le pays avignonais, où cependant ne sont point rares les féminines bouches qui ne s'épouvantent point d'une lèvre amoureuse si proche qu'elle soit, vous n'auriez point rencontré de personne plus dispose qu'Étiennette de Val-les-Lys à se laisser caresser par un amant bien fait ; elle ne pouvait voir un jeune homme de bonne mine, ou seigneur, ou manant, sans ressentir en tous les points de soi, mais en un point surtout, des mouvements qui ne lui conseillaient pas de fuir, bien au contraire ; et, à ces naturelles impulsions, elle ne résistait que si, par circonstance, il lui lui était impossible d'y obéir ; de mari aussi fréquemment trompé que le sire de Roc-Huant, je ne pense pas qu'il en fut jamais. Mais, d'autre part, Étiennette portait un coeur si sincère, que, pour rien au monde, elle n'eût consenti à proférer un mensonge. Infidèle, oui ; déloyale, point du tout. Même dans l'honnête but de bafouer un jaloux il lui aurait été impossible de recourir à ces ruses, à ces sournoiseries dont les dames usent très volontiers; tout ce qu'elle avait fait, tout ce qu'elle voulait faire, tout ce qu'elle pensait même, il fallait qu'elle le dît, à haute voix, sans restriction. Le moyen, si elle avait épousé quelque homme à l'ouie un peu fine, d'obéir à la fois, comme elle y était obligée, à son tendre tempérament et à son franc naturel ? Un mari sourd au point de dire lorsque l'orage tonne : « N'a-t-on point frappé à la porte ? » lui était donc échu à propos pour lui épargner d'étranges embarras. Et ils avaient souvent, la jeune dame et le vieux sire, des causeries telles, ou quasi telles :

- Bon vêpre, m'ami », disait Étiennette au retour de la promenade.

- Bon vêpre à vous aussi, m'amour, répliquait le sire de Roc-Huant qui, comme l'ont accoutumé la plupart des gens durs d'oreille, feignait volontiers d'entendre et se piquait de répondre à propos.

- Il faut que je vous apprenne ce qui m'advint par la ville tandis que vous étiez au logis.

- Eh! hé!

- Comme je passais devant la maison de ma tante Eudoxe de Puy-Vert, je vis, non loin de là, à une fenêtre, un jeune homme si joli, si gracieux, que jamais encore je n'en avais vu d'aussi gracieux ni d'aussi joli.

- Vous avez fort bien fait, reprenait le bon sourd, de rendre visite à votre tante Eudoxe de Puy-Vert.

- Sans doute je plus à cet inconnu tout autant qu'il me plaisait ; car, après quelques regards échangés et sans une seule parole, il m'invita, d'un geste très galant, - c'était une grande audace, mais je ne lui en sus point mauvais gré ! - à le venir joindre en sa chambre. Fallait-il lui laisser le temps d'un autre geste qui m'aurait pu diffamer dans l'opinion des passants ? je ne le crus pas, étant une personne soigneuse de son honnête renom ; et, dès que je fus entrée, il ferma très vite la porte.

- Puisqu'elle était venue jusqu'à notre porte, vous auriez dû prier votre tante à souper avec nous. C'est une excellente femme et que j'estime fort.

- Pour ce qui est de vous dire ce qui advint dès que l'huis fut clos, je pense que cela est superflu ! vous le devinez de reste ; comme aussi bien vous m'attendiez et que vous n'aimez point manger la soupe froide, il m'avait semblé peu opportun de m'attarder en des résistances dont j'use à peine lorsque je suis de loisir. Ce jeune homme m'a paru aussi aimable qu'on le peut désirer ! et, bien qu'il m'ait tenu peu de discours, je suis portée à croire que c'est un étranger, car j'ai trouvé en sa compagnie des amusements que ne m'avaient point fait connaître vos parents et vos amis, ni aucun des habitants de cette ville.

- Ah ! si elle avait prié elle-même des parents et des amis, je conçois qu'elle n'ait pu souper avec nous ; ce sera pour une autre fois, et nous lui ferons bonne chère.

Que c'était donc à Étiennette une grande satisfaction, - après de plus doux plaisirs, - de ne point mentir à son mari ! Rien n'est plus aimable que d'avoir, avec le coeur content, la conscience tranquille.

Certaine nuit, -c'était vers la mi-juillet ; quand sont si chaudes les insomnies, - elle s'agitait fort entre les draps, et tout à coup elle saisit aux deux épaules le sire de Roc-Huant.

- Quoi ? quoi ? qu'arrive-t-il, m'amour ? dit-il tout en émoi.

- Hélas! m'ami, je ne saurais dormir, tant j'ai l'esprit occupé de ce nouveau valet que vous avez fait venir des champs.

- Certainement, il n'est pas aisé de dormir durant ces brûlantes nuitées.

- Fermant les yeux, je le vois, si jeune, si robuste, en son sarreau dont les manches relevées découvrent ses bras nus, et rien n'égale le trouble où me met la pensée qu'il est couché, là, si près de moi, au fond du verger, dans le grenier où l'on met les raisins et les figues à sécher pour l'hiver.

- Mon Dieu, m'amour, si vous l'avez pour agréable, je vous permets sans chagrin d'aller prendre le frais dans le verger, et, des fruits qui sont sur la paille du grenier, vous en pouvez user à votre faim, pour vous rafraîchir le sang.

Elle ne manqua point de mettre à profit le bon vouloir de son mari ! et, quand elle revint dans la chambre conjugale :

- Eh ! ça, m'amour, dit-il, vous sentez-vous bien à présent ?

- Ah ! mieux qu'aucune parole ne le saurait exprimer ! j'éprouve un calme et une aise extraordinaires. Votre nouveau valet est un homme admirable, m'ami, et je pensais être au paradis, tandis qu'il me serrait contre sa poitrine qui sent le thym des lisières d'avril et l'herbe au temps des fenaisons.

- Vous exagérez un peu, dit le sire en riant, notre verger est un joli jardin, mais ce n'est point un paradis.

- Par trois fois, il m'a charmée d'une étreinte si ardente, sur la paille du grenier, que j'ai cru rendre l'âme, avec délices, trois fois, et non, je vous le jure, sans valables raisons !

- Eh ! m'amour, si vous aviez grand'faim et grand'soif, trois grappes de raisin c'était peu de chose ; il ne fallait vous faire faute de rien, puisqu'il n'y a rien dans la maison qui ne vous appartienne.

De sorte que, grâce à la surdité de son mari, la demoiselle du Val-les-Lys était bien la plus fortunée amoureuse qui fut, vers ce temps-là, dans Avignon, dans Apt ou dans Vaucluse.

Mais qui donc sait se satisfaire des bonheurs qui sont faciles et prochains ?

Étiennette eut la fantaisie de faire quelque voyage où elle rencontrerait des amants jusqu'à ce jour inconnus, et, un beau matin, elle déclara au sire de Roc-Huant qu'elle voulait aller en pèlerinage à Notre-Dame-des-Alpines.

Vous pensez bien, lui dit-elle, que ce n'est point pour prier dévotement, au fond de la grotte que ferme une broussaille, la petite image en bois doré, ni pour rapporter quelque sainte relique ; mais par les routes je ne manquerai pas de lier amitié -avec d'aimables pèlerins qui me tiendront ; le jour, de tendres propos, et, la nuit, m'enchanteront par de tendres caresses.

Le sourd ne put qu'approuver les pieux desseins de sa femme ; il loua surtout le penser qu'elle avait de rapporter de saintes reliques ; et, dès le lendemain, elle partit. Mais elle eut grand tort de s'éloigner !

Dès qu'elle fut hors de la maison, de méchantes gens révélèrent au vieux sire, non par des discours qu'il n'eût pas entendus, mais en des paroles écrites, les tours que lui avait joués sa femme et même l'adroit moyen, - plusieurs l'avaient surpris,- dont elle usait pour le bafouer de toute manière sans mentir en aucune façon. La colère du mari, encore qu'il fût bonhomme, fut très grande, comme on pense ! Il choisit dans le verger et décortiqua une forte branche de cornouiller dont, au retour de l'infidèle, il lui caresserait bellement les épaules et l'échine.

Or, pendant qu'il nourrissait ces méchants projets, que faisait Étiennette de Val-les-Lys ? Sans doute elle se divertissait, du regard et des lèvres, avec les jeunes voyageurs des chemins ? Point du tout. Un grand changement s'était fait en elle. Dès un Ave â la première chapelle de la route, une lumière intérieure, par la grâce de la bonne Vierge, lui avait permis de voir toute la vilenie de ses concupiscences. Elle comprit qu'elle avait eu grand tort de berner un homme de haut rang et de bon coeur, comme était le sire de Roc-Huant ; elle eut horreur de ses fautes passées, jura que jamais elle ne retomberait dans le péché où le Malin l'avait poussée. Si elle ne retourna point sur l'heure au logis conjugal, ce fut qu'elle voulait expier ses crimes par les fatigues et les jeunes d'un long pèlerinage ; et quand elle revint dans la ville d'Avignon, elle était certes la plus honnête et la plus sincère repentie qui eût jamais mérité l'absolution.

« M'ami, m'ami ! s'écria-t-elle en se jetant aux pieds de son mari, je ne suis plus celle que j'étais. Accueillez-moi ! pardonnez-moi ! Il y avait, parmi les pèlerins, de beaux jeunes hommes qui soupiraient en me regardant, qui m'auraient voulu prendre par la main pour me conduire dans l'obscurité du bois, qui m'eussent prouvé leur tendresse, sans doute à plusieurs reprises, sur la mousse des orées, aussi moelleuse que les meilleurs lits. Mais j'ai résisté à leurs désirs ! j'ai racheté mes antiques erreurs par le jeûne et la prière ! si bien que, maintenant, digne de vous, aussi chaste que je fus impure...

Il ne la laissa pas achever, et, levant la grosse branche décortiquée :

- Ah ! je sais ce que tu vaux, fausse créature ! ce que tu dis, je l'entends bien. Tu t'es laissé prendre par la main, de jeunes pèlerins t'ont conduite dans les bois, et ils t'ont caressée sur la mousse, et sans avoir prié ni jeûné, tu reviens, indigne de moi, impure comme devant !

En même temps, il la rouait de coups, du mieux que pouvaient ses vieilles mains peu vigoureuses. La pauvre Étiennette de Val-les-Lys, en même temps que très marrie, se sentait au dernier point surprise. Quoi ! on la battait à cause d'un si honnête discours, tandis que naguère on ne la châtiait point de tant d'impudents propos ? Eh ! oui, précisément ; et ce qui lui semblait étrange était fort équitable au contraire ; car il convenait que, par un juste retour, la surdité maritale qu'elle mit à profit pour ne point révéler ses péchés tout en les avouant, l'empêchât à présent de faire connaître, bien qu'elle la criât, son inutile innocence.

Au surplus, elle eut moins de mal que de peur, la branche de cornouiller, par la douceur de la bonne Vierge, qui eut pitié de sa pénitente, s'étant rompue avant d'avoir causé de graves dommages aux belles épaules d'Étiennette, si grasses et si blanches, où transparaissait sous les coups, çà et là, quelque rougeur, comme une églantine rose qui viendrait à fleur de neige.


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