MENDÈS, Catulle (1841-1909) : Le mangeur de rêve (1883).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (23.XI.2001)
Texte relu par : A. Guézou
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Texte établi sur un exemplaire (coll. part.) des Monstres parisiens (Paris : chez tous les libraires, 1883.– 10 fascicules en 2 tomes in-32, 242 + 232 p.)
 
Le mangeur de rêve
par
Catulle Mendès

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Une exception ? Non pas. Ils sont nombreux déjà, et seront bientôt innombrables si l’histoire que je vais raconter, – que je dois raconter, – ne galvanise pas, par l’épouvante et l’horreur, le ressort de leur vie énervée, ne fait pas se redresser leur volonté gisante.

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Il s’en va par la ville, le menton sur la poitrine, les bras abandonnés. Cinquante ans sans doute. Mais les plus las des quinquagénaires, ceux qu’a le plus exténués, rompus, avilis l’immonde et laborieuse débauche, n’ont pas cette démarche vague, errante, qui chancelle, tâtonne l’air, s’appuie aux murs. Dans ses yeux démesurément ouverts, fixes, dont on ne voit jamais se baisser les paupières, – deux agates jaunes, sans lueur, – il y a l’hébétude nulle des yeux des vieux aveugles. En face de tout ils semblent ne rien voir, morts ; c’est comme la contemplation du néant par le néant. Sa face, d’un jaune lisse, dont la peau très tendue n’a pas un pli vivant, ressemble au visage d’un cadavre que l’on tarde à inhumer, fait songer aussi à une tête de mort, bien vernie. On dirait que médusée, un jour, par quelque épouvantable vision, elle garde éternellement la blême immobilité stupéfaite de la peur. A qui l’interroge, il ne répond jamais ; l’air de ne pas comprendre ; mais il entend, car il tressaille avec le sursaut d’un animal endormi qui reçoit un coup de trique, et il s’éloigne de travers, les mains jointes sous le menton, s’accule dans quelque coin, et s’y resserre, effaré. Sa voix, – car il lui arrive de parler, non pas à d’autres, mais à lui-même, – est quelquefois très frêle, très grêle, presque imperceptible, pareille à une vibration de chanterelle aiguë, comme si elle descendait de très haut, quelquefois épaisse et lourde, comme si elle émanait de quelque rauque profondeur ; mais, toujours, c’est un bruit de quelque chose plutôt qu’une parole humaine. Après chaque mot, sa bouche reste longtemps ouverte, et alors sa langue exsangue pend hors de ses dents noires comme celles d’un nègre qui chique du bétel, et, longue, bat un peu ; la langue d’un chien qui lape. Et on le voit partout ! à toute heure ! Dans les rues remuantes du fracas des roues qui le frôlent, sur les boulevards tumultueux où la foule le roule, il va perpétuellement, vague épave à vau-l’eau. Morne, plein d’un effroi qui effraye, il a l’ai d’un ressuscité qui continuerait, à travers la vie et le jour, la lente promenade commencée dans l’ombre du caveau autour de son cercueil rouvert.

Eh bien ! cet homme n’a pas cinquante ans ! il en a trente à peine ; et naguère il était beau, et naguère la généreuse jeunesse lui battait dans la poitrine, lui mettait des rires au lèvres, des flammes dans le regard, et, sur le front, le rayonnement de vivre ! Quand il sortait dans les rue pleines de soleil, il sentait monter à sa gorge de chaudes bouffées de joie. Car, en même temps que jeune, il était heureux, avec emportement, ayant dans son esprit le rêve et l’amour dans son cœur. Artiste, il poursuivait, il allait atteindre, avec la certitude des premières fougues, son idéal hautain ; amant, il connaissait le suprême délice d’être l’époux de celle qu’on adore, et de la voir sourire, la nuit, endormie, la tête dans ses cheveux. O fiertés ! ô douceurs ! bientôt toute la gloire, déjà toute la tendresse. La joie et l’espérance activaient éperdument son être ; prodigue de lui-même, prêt à toutes les nobles audaces, loyal comme un serment de vierge, brave comme une épée de héros, il était la jeunesse elle-même, épanouie et triomphante !

Mais un jour, – par une curiosité perverse, ou pour griser quelque ennui d’un instant, – il entra, comme Roméo chez l’apothicaire de Mantoue, dans la détestable boutique où l’on vend la pâte verte qui contient la Damnation et la Mort ; et il y est revenu, souvent, très souvent.

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O délicieuse et sinistre drogue ! que tu sois la pâte épaisse, pesante, qui s’agglutine, ou que tu te dérobe, quintessenciée, sous l’argent des pilules, – dawamesk ou haschichine, – tu es terrible, Haschich !

Oui, tu es adorable ; oui, tu donnes la langueur exquise ou la joie effrénée, la paix, comme Dieu, l’orgueil, comme Satan ; oui, par toi, l’on oublie ! Hors des médiocrités de la vie réelle, loin de la sottise rampante et des devoirs étroits, l’homme par toi s’élève, avec les ailes de la délivrance, dans les chimères et dans les victoires. Tu es la fausse clé du paradis ! Si tu ne crées pas, tu transformes. Tu élargis les horizons ; tu fais d’une rose une forêt de roses, d’une masure un palais, un soleil d’une lanterne. Celui qui t’appartiens baise la bouche de Béatrix sur les lèvres d’une fille, retrouve, centuplée, dans de sales accouplements, la pure extase du premier amour. Tu dis, toi aussi : « Vous serez comme des dieux ! » et tu tiens ta promesse ; celui qui convoite l’or entend s’écrouler autour de lui des niagaras somptueux de monnaies ; celui qui aspire à la gloire des Dante et des Shakespeare, voit se précipiter sur son passage l’enthousiasme éperdu des foules ; et pour celui que tente le triomphe des chefs militaires, tu sonnes dans les clairons héroïques et flottes dans les victorieuses bannières.

Mais tu vends cher tes ivresses, Haschich ! Ton ciel se retourne en enfer. Un enfer spécial où vous attend cet unique et abominable supplice, le plus insupportable de tous : la désolation immense, éternelle, l’infini écœurement. Si tu te bornais, ô redoutable Seigneur, à éteindre les regards, à éteindre le sourire, à mettre sur les fronts la pâleur des cadavres, à courber les épaules, à faire de la virilité quelque chose qui ressemble à une loque qui tombe, tes esclaves te remercieraient encore, à cause du souvenir de tes dons ineffables ! Souffrir dans son corps, qu’est-ce donc pour ceux à qui furent accordées toutes les extases de l’âme divinisée ? Hélas ! tu es un bourreau subtil. A force d’exaspérer les forces vives des cœurs et des esprits, tu les brises, ces cœurs, tu les tues, ces esprits. Rien de ce qui doit être aimé ne semble plus digne de l’être, rien de ce qui peut être rêvé ne paraît plus digne d’une pensée. A quoi bon vivre ? Est-ce que le ciel vaut un regard ? Quelle femme vaut un baiser ? Une morne indifférence lasse, on ne sait quel énorme dégoût, passif. Le sentiment du devoir à jamais aboli. On a sous ses pieds le respect de soi-même, ainsi qu’une chose sur quoi l’on peut marcher. La conscience, longtemps surchargée de délices coupables, cède enfin, défaille comme un estomac d’ivrogne, n’a pas même de remords, s’abandonne dans un opaque et mol ennui, comme dans un vomissement.

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L’autre jour, sur le boulevard, le misérable dont je dis l’histoire a été souffleté par un passant qu’il avait coudoyé : il a fui comme un enfant qu’on bat, retournant parfois la tête, craignant d’être poursuivi ! Il ne sait même plus ce que signifient ces mots augustes : l’art, la gloire, la beauté. Est-il encore un homme ? Non, quelqu’un qui mange, boit, dort, et, réveillé, va droit devant lui, sans but, sans pensée. La femme élue, l’épouse infiniment adorée, dont il baisait les genoux comme un dévot baise l’autel, elle est pour lui comme si elle n’était pas. Il ne voit plus les rayons qu’elle a dans les yeux, la rose qu’elle a sur la bouche. Lasse de ce compagnon morose et lâche, elle a pris un amant ; il le sait, il ne peut pas l’ignorer : l’amant est là toujours, donnant des ordres aux domestiques, commandant le dîner, tutoyant sa maîtresse devant tout le monde, disant, le soir : « Il est tard, viens te coucher. » Mais lui, il ne s’irrite pas, ne s’étonne même pas. Ce qui est, il l’accepte. Jamais de révolte. Comme il a pour lit un canapé du salon, il entend des baisers et des rires dans la chambre voisine, et s’endort. Non seulement imbécile, – mais infâme. Ne travaillant plus, il est pauvre ; l’appartement où il loge, les habits qu’il porte, le pain qu’il mange, le tabac qu’il fume, c’est l’amant qui les paye. Soit ! il ne dit pas non, il veut bien, ou il ne songe pas à cela. Abject, n’importe. Il s’affaisse de plus en plus dans l’irrémédiable inertie de l’ennui. Et il vivra ainsi, – non vivant, – jusqu’à l’heure où, passant par un beau soir, sur un pont, et voyant se mirer dans l’eau bleue les réverbères et les étoiles, – pâles souvenirs des premières visions splendides du haschich, – il se laissera tomber dans le fleuve, sans désespoir, à cause de l’occasion, comme il eût continué sa route. En fouillant le noyé, on trouvera dans sa poche un peu de la pâte verte, mêlée de tabac, puante.


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