MAIZEROY, René-Jean Toussaint, pseud. René (1856-1918) : Mire lon la (1882).
Saisiedu texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (03.V2012)
Relecture : A. Guezou.
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Orthographe et graphie conservées.
Texte établi sur unexemplaire (coll. part.) de l'édition donnée à Paris en 1882 par Edouard Rouveyre avec des illustrations de Jeanniot dans la collection Contes gaillards et nouvelles parisiennes.

 Mire lon la  (1882)

Mire lon la
par
René Maizeroy

~*~

A MON AMI JEANNIOT

Au subtil Artiste qui note si délicatement la
Folle Chanson de Paris,

CE LIVRE EST DÉDIÉ.

                            RENÉ MAIZEROY.




.... Que vous paraissiez lasse et ennuyée – ce jour-là – Madame ; lasse à en mourir, ennuyée comme si votre miroir ne vous eût pas répété pour la centième fois que vous étiez la plus blonde des blondes et la plus jolie des Parisiennes de Paris, avec vos larges yeux dont les prunelles semblent des gouttelettes de café figé, votre nez fripon qui se moque de tout, et vos lèvres rouges, sans cesse entr’ouvertes à l’essor des rires querelleurs.

Vous étiez étendue sur le canapé noir, brodé de dessins Japonais, où se prélasse votre paresse savante. Vos mains toutes petites, si petites qu’on dirait des mains de baby, creusées de fossettes roses, retombaient inertes, n’ayant même pas la force de tenir un écran. C’était l’heure assoupissante où l’on n’apporte pas encore les lampes, où il fait de la nuit vague dans le jour vague, où des silences troublants interrompent par instants le murmure des causeries, où l’on serait heureux de savourer un peu d’amour, – de l’amour mieux que tendre, de l’amour où s’endort un rêve – dans la mort lente et douce de la lumière...

Et vous me dites alors, en baîllant désespérément :

- Quand écrirez-vous donc un livre pour mes heures d’ennui ?

Un livre joyeux, un livre pour rire quand même ! Que ne me demandiez-vous plutôt de décrocher la lune, – cette vieille lanterne démodée ou d’aller dérober le Kohinnor pour l’épingler dans vos cheveux qui sentent la poudre d’iris ? Mais comme je vous adorais déjà à en perdre les quatre sous de cervelle dont le ciel avare m’a doté, comme j’obéissais avec bonheur à vos moindres fantaisies, je notais ce douzain d’histoires légères et tirelirantes.

Histoires d’amour d’hier et d’aujourd’hui, turlutaines troussées à la mode de demain, contes de Paris et de Pontoise si frêles, si petits qu’ils voleront, voleront vers vous comme ces carrés de crêpe que les jongleurs de Yokohama chassent à coups rythmiques d’éventail et qui dans l’air où ils tourbillonnent, ressemblent aux papillons blancs, aux premiers papillons d’avril qui frôlent les amandiers refleuris....

Il leur fallait un titre. Je me suis souvenu du refrain de cette chanson rustique que vous me fredonnez par fois au piano et qui finit ainsi :

Heureux qui m’aimera
Mire lon la !

Mire lon la ! Le joli titre, n’est-ce pas, pour baptiser des scènes d’amour ; le joli titre railleur et sonore, dernière roulade de chanson, éclat de rire des Margots qui fuient leurs galants en les rappelant de leurs lèvres tendues.

Et si le livre vous guérit à jamais du triste mal d’ennui, pensez un peu à celui qui vous aime passionnément, follement comme on dit en effeuillant les marguerites...

Saint-Raphaël. Mai 1882.

~*~


L’ÉPREUVE

.... Cette petite comtesse Micheline eût été la plus désirable maîtresse qui se pût rêver avec sa tête mignarde de soubrette blonde, ses yeux d’une douceur voilée, et dont la teinte étrange faisait songer aux gouttes tièdes de café qui se figent au fond d’une tasse, son corps délicat, sans lignes, toujours enveloppé de fantaisistes étoffes et son bagout de gamine parisienne transplantée à regret par le sacrement dans une bonne vieille ville de province. Mais, ne sachant comment tuer les heures longues, elle avait lu, elle lisait encore tant de romans absurdes que sa cervelle de linotte en était comme fêlée.

La vie ne lui semblait qu’un prétexte à aventures impossibles. Son esprit vagabondait perpétuellement en des pays fabuleux. Elle se passionnait pour d’idéales amours. Elle souhaitait d’être une reine adorée vers laquelle les hommes se traîneraient agenouillés ; une idole dont on baignerait les pieds paresseux sous des ruissellements de pierreries. Pour elle, pour attendrir le froid sourire de ses lèvres muettes, les coups d’épée tragiques flamboieraient chaque soir, les poètes chanteraient sur des airs langoureux de sérénade leurs sonnets extasiés, on irait au bout du  monde chercher les roses bleues et la pierre philosophale, on tenterait d’invraisemblables choses, des folies téméraires comme celles que racontent naïvement les anciennes légendes de paladins.

Le mari qui était chauve, pratique et membre du cercle des Pommes-de-Terre, qui cherchait depuis dix ans pour ses terres le moyen de remplacer le guano par un engrais plus économique, avait, de guerre lasse, abandonné la partie. Il laissait la comtesse toute seule poursuivre à sa guise les chimères familières, et s’enterrait paisiblement à la campagne, trois saisons sur quatre, souvent même pendant les douze mois de l’année.

 Aussi, les galants lieutenants de la garnison se disputaient-ils le cœur de la pauvre petite femme délaissée dans son grand hôtel sombre. La rue sommeillante, déserte, herbeuse comme un chemin qui longe les champs, était réveillée par les piaffements des chevaux qui s’ébrouaient, par un bruit de sabres traînant sur les pavés. Peines perdues, car la comtesse Micheline avait fait son choix sans prévenir personne. Hector de Montescourt – le grand Totor – pouvait en tenir le pari contre n’importe lequel de ses camarades.

Pas si drôle que cela d’ailleurs, cette maraude au pays du Tendre, dans les jupons d’une toquée qui vous cassait ses éventails sur les doigts et vous tenait la dragée haute de désespérante façon.

La comtesse éprouvait des jouissances délicieuses en se sentant adorée, désirée vainement. Elle s’offrait tout entière sans se donner jamais. Elle enveloppait son amoureux comme d’une chaîne aux anneaux implacablement rivés. Elle en faisait son joujou. Il lui obéissait.

Elle consentait à être coupable, à jeter son bonnet par-dessus les moulins, mais dans un emportement fougueux de passion, vaincue, heureuse, tout entière à celui qu’elle avait choisi et certaine, après plusieurs épreuves, qu’elle était idolâtrée comme jamais aucune créature n’avait encore été aimée. Alors, ils se sauveraient ensemble. Elle se moquait du monde, de la famille, des préjugés, de toute la boue que la ville jetterait derrière elle à pelletées. Ils vivraient l’un pour l’autre, oubliant le passé et cachant à tous leur béatitude divine.

Jusque-là, le grand Totor devait se languir de sa belle – comme on dit en Provence – et la contempler pieusement, ainsi qu’une madone sainte qu’il est défendu d’effleurer.

Les autres auraient-ils assez gouaillé s’ils avaient su cela ?


Cependant, Montescourt commençait à entrevoir la terre promise.

Il avait victorieusement gagné sa récompense. Les fantaisies romanesques de la petite comtesse semblaient épuisées. Elle devenait moins farouche. La statue s’animait enfin et Totor, ravi, en perdait la raison, négligeait son service, débitait des vers sur le champ de manœuvres, croyant commander l’école de peloton et arrivait généralement au dessert, à la pension.

Or, un soir qu’il répétait pour la centième fois à Micheline la même phrase d’amour, celle-ci l’interrompit nerveusement :

- Vous m’aimez, vous m’aimez ! s’écria-t-elle, les lèvres serrées par un rire ironique. Toujours la même antienne. Mais qui me prouve que vous ne mentez pas, que dans un mois, dans huit jours, demain peut-être, si je vous écoutais, vous n’iriez pas conter une histoire pareille à quelque jolie voisine !

- Oh ! pouvez-vous croire... ?

- Je crois ce que je veux, mon cher. Ah ! qu’autrefois les femmes étaient heureuses ! Savez-vous comment on les aimait en ce temps-là ?

Elle lui tendit un livre frangé aux marges comme après un feuillettement fiévreux.

- Lisez ce chapitre. Il y est question d’un beau gentilhomme de la cour qui suppliait, comme vous me suppliez, une « grande et honneste » dame. La dame résistait altièrement aux prières du galant seigneur. Et, un après-midi d’avril, la cour étant allée voir des bêtes fauves envoyées au roi par le sultan, l’insensible belle se pencha sur la balustrade de pierre, et, comme par mégarde, jeta son mouchoir de dentelles dans la fosse où rugissaient les animaux. Qu’eussiez-vous fait alors ?

Totor comprit qu’il jouait sa dernière carte et il n’hésita pas.

- Ce que fit probablement votre beau monsieur, répondit-il d’un ton distrait. Il sauta au milieu des fauves et rapporta le mouchoir. N’est-ce pas ?

- Vous feriez cela pour moi, Hector ? cria la comtesse, haletante.

- Vous en doutez, comtesse ? Eh bien, il y a maintenant  une ménagerie sur le foirail et demain, si vous le désirez, j’entrerai devant tout le public dans la cage des lions.

La comtesse ne prononça pas une syllabe et, s’approchant de Montescourt, le frôlant de tout son corps, le caressant de ses étoffes soyeuses d’où s’exhalait une odeur de violettes fanées sur la chair, elle lui montra la fin du chapitre comme si elle eût murmuré une promesse sacrée.

Et le chapitre finissait ainsi :

- De ce jour, elle fut à lui pour la vie.

... Montescourt avait obtenu à prix d’or la permission du dompteur, et au moment de la parade habituelle, la foule ébahie le vit entrer en uniforme et la cravache à la main au milieu des lions. Il était superbe, un peu pâle, mais les yeux allumés d’une telle flamme que les animaux grondaient rageusement dans les coins d’ombre de la cage et n’osaient pas bondir. Et il restait là, les bras croisés, le torse cambré, éclairé par le coup de lumière des quinquets fumeux. Les assistants ne comprenaient rien à cette scène que les pitres n’avaient pas tambourinée tout à l’heure sur les tréteaux et que l’affiche n’annonçait pas. Ils applaudissaient, empoignés par le tranquille courage du grand Totor.

Les lions impatientés se redressaient flairant ce dompteur inconnu, rugissant plus fort d’instant en instant. Et soudain, un cri aigu retentit sous la vaste toile de la ménagerie. Epouvantée, éperdument anxieuse, la petite comtesse sanglotait, clamait follement, ne pensant pas à toute cette foule qui l’entourait.

- Va-t’en, Hector, va-t’en ! Je t’en supplie, va-t’en !

Et elle s’évanouit aussitôt. Le dompteur avait ouvert la porte de la cage à Montescourt. L’évanouissement fut de courte durée et Totor n’eut pas à regretter ensuite son imprudente équipée. Comme dans le roman : De ce soir, elle fut à lui ! On ne raconte pas ces dénoûments, on les envie !

Malheureusement, les méchantes langues de la ville jasèrent si malencontreusement de l’aventure, et les jaloux griffonnèrent tant de lettres anonymes que le mari revint de ses terres. Il reçut – faut-il le dire – un magistral coup d’épée de Montescourt, et le bras en écharpe, ne se sentant aucun goût pour jouer une seconde fois les Cassandre, il emmena sa femme à la campagne. Et la pauvre petite comtesse Micheline, désabusée des romans, regrette amèrement dans son exil le beau temps qu’elle a perdu à désespérer son bien-aimé Totor !

~*~



ALL IS WELL, THAT ENDS WELL
 
.… Que ce soit à vingt ans, que ce soit à soixante, interrompit Champdoré, en lampant les dernières gouttes de son verre de kummel, tout le monde y passe, comme dit la chanson. Chacun possède au fond d’un vieux tiroir les souvenirs fanés d’un roman d’amour, dont vibrent encore les inquiètes joies, ainsi qu’une très lointaine musique qui se traîne d’échos en échos. Et ne fût-ce qu’une fois, les plus sceptiques ont, humblement, courbé leurs fronts railleurs sous l’autorité subtile de la femme. Cela se conjugue : J’ai aimé, tu as aimé, nous avons aimé, vous avez aimé, ils sont aimé. A quoi bon se défendre de cette bêtise divine, qui est, après tout, le meilleur lot de notre banale vie ? Et en vérité, puisque l’amour est sur le tapis, je peux bien vous conter une galante histoire d’hier, telle que me l’a papotée indiscrètement - entre les deux ballets de Michel Strogoff - cette moqueuse Margot Pompette. Que ceux qui préfèrent discuter la question du divorce lèvent la main !


Vous connaissez tous le peintre Jean-Luc Chastereix, le spirituel blasé qu’on rencontre partout, sauf dans son atelier, et qui ressemble avec sa barbe frisottante taillée en pointe, son profil affiné, ses lèvres minces et ses yeux glauques, à quelque portrait d’Henri III se détachant, sur une ancienne tapisserie de Flandre. C’est lui qui accrocha, le printemps dernier, à la curieuse exposition des indépendants, cette toile si lumineusement éclairée et d’une couleur qui vivait. Un coin de Seine à Bougival, un des paysages de banlieue aux adorables teintes fausses où le frissonnement de l’eau se mêle au frissonnement des feuillages, et aux premiers plans, dans une barque amarrée parmi les hautes herbes de la berge, des femmes coiffées à la diable, toutes roses d’avoir trop ri, qui gaudriolaient sur les genoux des canotiers. Puis, autour d’eux, un ciel étonnant, une gaze flottante aux gris décroissants que des paquets de bleu trouaient par échappées.

C’est lui qui fait un peu de tout de bric et de broc, aussi bien des comédies en vers que des mots de la fin, et qui prêcha, un soir de folie au Café Anglais, pendant deux heures et demie, sur l’inutilité de la femme dans les sociétés futures, Dieu sait avec quels fantaisistes arguments et quels cabriolants paradoxes. La femme devait avoir sa revanche.

Jean-Luc Chastereix était allé, comme tous les artistes, à la première des Bonbons de Satan, pour lorgner les féeriques décors de Chaperon et de Robecchi, et admirer, aussi platoniquement qu’on admire les nudités blondes du Giorgione, les belles filles que le directeur Castelnave avait triées sur le volet pour les étaler en des tableaux sensuellement plastiques. Cela valait d’ailleurs la peine d’endosser son habit noir et d’épingler un gardenia à sa boutonnière, et l’on serait venu du Monomotapa pour contempler la Valse des Gouttes d’eau, le Ballet des Lucioles, et l’apothéose finale, le Triomphe de l’amour.

Mais, dans cet éblouissement changeant de splendeurs fantastiques, dans cette mêlée de feux de Bengale, de lumière Jablochkoff, dans ce fouillis de corps féminins adorablement moulés, Chastereix ne vit qu’une chose, la petite Rhina Dolci qui jouait un rôle d’Isabelle amoureuse poursuivie par une ribambelle grotesque de prétendants. Elle n’avait pour tout costume qu’un floconnement de gaze pailletée d’or, qui la déshabillait à miracle et la servait au public presque nue sous son maillot de soie rose. Et sa fine tête rieuse se dégageait de cet emmitouflement léger, le front balayé d’une bande d’ombre par une indocile frange de cheveux noirs, un peigne de diamants posé de travers dans le chignon, les yeux profonds et larges luisant comme dans un abandon voluptueux, et la bouche, trop rouge, piquée au bord d’un signe bleuâtre qui semblait un insecte endormi. Ainsi, on eût dit une de ces brunes gitanas qui rôdent dans l’Albaysin à Grenade, et auxquelles les arrieros chantent, par les claires soirées d’avril :

- Tes yeux sont des brigands – qui volent et qui ravissent. – Tes cils sont la forêt – sous laquelle ils s’abritent.

- Tes lèvres sont deux rideaux – de velours cramoisi ; – entre rideau et rideau – j’attends le oui.

- Est-ce que je deviendrais amoureux par hasard ? monologua le peintre.

Et il ajouta, sans en penser un mot :

- Ce serait trop absurde !

La maladie avait fait des progrès rapides depuis cette représentation, quand, malheureusement pour lui, une semaine après, jour pour jour, Chastereix rencontra l’Isabelle dans un dîner joyeux que les rédacteurs du Vibrion littéraire donnaient en l’honneur de leur cent quatorzième abonné. On le présenta. Il s’assit à côté d’elle, et du potage au dessert ne cessa de lui débiter les cent mille faderies qui peuvent passer par une cervelle détraquée de désir. Le contact de la belle fille, son rire perpétuel qui soulignait d’une charmante musique des bêtises à dormir debout, ses hésitations gamines, ses demi-aveux, achevèrent l’allumement de Jean-Luc, qui n’avait aucune parenté avec les petits bâtons souffrés que vend la Régie. Rhina Dolci était plus jolie encore que dans son fabuleux costume de féerie. Un poète parnassien l’avait baptisée galamment la Symphonie en Rose majeur. Elle chantait en effet l’attirante extase du rose sous sa robe teintée des nuances pâles de la fleur du pêcher, avec sa traîne ramagée de rythmiques broderies, son semis de perles qui l’éclaboussaient comme de gouttes de rosées, ses bras nus à peine duvetés et ses seins de bacchante dont les pointes aiguës s’échappaient victorieusement du corsage très ouvert.

Elle prit un malin plaisir à berner le pauvre Chastereix toute la soirée, à promettre sans marchander tout ce qu’il lui demandait d’une voix haletante, et, en partant, elle lui jeta du bout des lèvres :

- M’accompagnez-vous, cher !

Ce qui ne l’empêcha pas de refermer impitoyablement la porte de son coupé au nez de Jean-Luc, en ponctuant cette mauvaise farce d’une amère plaisanterie.

- Allez donc continuer votre conférence sur l’inutilité de la femme, Monsieur Chastereix ! dit-elle, et elle l’abandonna aux pénibles réflexions que les bons auteurs classiques mettent généralement sur le compte du nommé Tantale.

Le lendemain, Rhina Dolci trouva le poulet suivant dans sa correspondance habituelle :

J’ai songé bien souvent aux pieds blancs des marquises
Plus légers qu’un parfum et plus frais qu’une fleur,
A ces pieds que rythmaient les gavottes exquises
Et qui semblaient remplis d’un charme querelleur.

Et j’allais évoquant les folles inhumaines,
Les pastels de Latour et les vers de Parny,
Le doux règne où, volant de fredaines en fredaines,
L’Amour, ainsi qu’un dieu, de tous était béni.

Mais ces chers souvenirs dans mon âme oppressée
S’éteignent tristement comme un refrain perdu
Depuis qu’un soir d’hiver où vous étiez lassée,
J’ai su le charme amer du beau fruit défendu.

Depuis qu’un soir d’hiver, quand vos lèvre mi-closes
Disaient très bas : Jamais ! J’ai murmuré : Toujours !
Et j’ai rêvé d’aimer devant deux mules roses
Où vos pieds de baby moulaient leurs fins contours.

Rhina bâilla à pleines lèvres, jeta les vers au feu et ne répondit pas à l’artiste.

- Essayons d’un sonnet japonais, l’infante aimera peut-être mieux cela ! se dit Jean-Luc, et sur un ravissant cartel de papier de riz, tout parfumé d’odeurs troublantes, tout couvert d’imageries symboliques, il griffonna de sa main nerveuse :

Je ne sais pas au ciel d’aurore plus sereine
Que ses grands yeux de jahde en leur folle clarté,
Jamais il ne fleurit de plus rose beauté
Dans Naniva la sainte et dans Lédo la reine.

Ni les fleurs d’amandier, ni les feuilles de thé
N’exhalent de parfums plus frais que son haleine ;
Et le chant des oiseaux, par les bois et la plaine,
Ne fut jamais plus doux que son rire argenté.

Ses petits pieds mignards que l’étoffe caresse
Semblent des papillons engourdis de paresse
Sur les nympheas blancs et les tentations
De furtives lueurs emplissent ses prunelles
Cependant que, pareille aux déesses cruelles,
Elle blesse les cœurs et dompte les lions.


Cette fois, elle répondit :

- Monsieur, j’ignore si vous avez l’intention de m’envoyer morceau par morceau vos « œuvres complètes ». Vous perdriez votre temps, précieux pour l’art, car je n’ai aucun goût pour la poésie et l’élevage des lapins en chambre. Qu’on se le dise !


Jean-Luc ne se désespéra pas pour si peu. Il monta une douzaine de fois les deux étages de Rhina Dolci. Madame n’y était jamais. Une vraie Benoîton, quoi. Tantôt c’était la répétition, tantôt la leçon de chant, tantôt « le prince, » tantôt ceci, tantôt cela.

De guerre lasse, le peintre lui écrivit encore, lui proposant de faire son portrait dès qu’elle voudrait bien lui faire signe. Elle le remercia banalement et ajouta, en post-scriptum :

- Je n’aime pas la peinture impressionniste !

Pour le coup, Chastereix allait abandonner la partie, battu et pas content, lorsqu’une idée lumineusement cocasse germa dans sa cervelle désolée. Il courut exposer ses projets à son ami Pampremol, un musicien raté qui pochait des caricatures politiques dans les journaux à deux sous.

Et, un matin, un personnage vêtu d’une longue redingote râpée, d’un pantalon trop court, grisonnant, aux cheveux emmêlés, au nez teinté de fibrilles violâtres soutenant une paire de bésicles bleues, et suivi d’une façon de plumitif lamentable qui portait un énorme paquet de dossiers, carillonna et recarillonna à la porte de l’actrice. On fut très long à ouvrir, comme vous pensez. Il était à peine huit heures et demie.

- Est-ce ici le domicile légal de Mlle Dolci (Rhina), artiste au théâtre des Féeries-Parisiennes ? demanda l’homme noir d’une voix chevrottante à la soubrette ébahie.

- Oui, Monsieur.

- Veuillez, dans ce cas, prévenir la susdite que nous, Mourmelon, huissier, et notre premier clerc Pampremol, nous venons, sur l’ordre et à la requête du sieur Marignac, tapissier, procéder au récolement de son mobilier.

Et, ayant terminé cette longue phrase, ils entrèrent sans frapper dans le petit salon, dont les volets étaient à demi clos encore, puis, Pampremol commença à noircir son papier timbré. Il fut interrompu dans sa besogne par des piaillements effarés. Rhina Dolci, brusquement réveillée, avait sauté de son lit, et les cheveux épars, dépoitraillée dans sa chemise de surah garnie de dentelles, elle invectivait l’huissier impassible.

- Me direz-vous enfin, répétait-elle, ce que vous faites chez-moi, à cette heure ?

- Mademoiselle le sait bien, nous récolons son mobilier !

- Et de quel droit, s’il vous plaît ?

- A la requête du sieur Marignac, tapissier.

- Ce n’est pas mon tapissier ?

- Ces détails ne nous regardent pas. C’est toujours la même histoire ! Laissez-nous accomplir notre ministère !

- Jamais de la vie !

- Voyez les autres chambres, Pampremol. Force doit rester à la loi !

Pampremol disparut. Aussitôt, comme dans les pièces à trucs, la scène changea.

Perruque, bésicles, redingote et le reste glissèrent sur le parquet. Et Jean-Luc Chastereix, s’étant agenouillé devant son adorée, lui murmura humblement :

- Est-ce que vous ne me pardonnez pas ? Je n’avais que ce moyen pour forcer votre vilaine porte et je vous aimais tant, tant, vous le savez !

Rhina hésita un instant, ne sachant s’il fallait pardonner ou se fâcher et, soudain elle éclata de rire, d’un rire interminable et fou qui secouait les glaces des fenêtres de vibrations joyeuses.

- Elle est bien bonne ! dit-elle. Et vraiment, j’aime mieux cela que vos vers. Si vous me reconduisiez, mon cher huissier, il est si tôt pour se lever !

- Bien trop tôt ! affirma Chastereix, et ils verrouillèrent derrière eux la porte de la chambre à coucher...

All is well, that ends well !

~*~



FIN DE BAL

I

Vous souvenez-vous encore de la piquante invitation illustrée par Jeanniot à spirituels coups de plume que nous avions reçue, en avril, pour le dernier bal de Mme Stockford, cette adorable américaine, qui, depuis la saison passée, croque un à un de ses quenottes gourmandes les quarante millions de l’agence Stockford and Compagny de San Francisco ?

Elle était ainsi rédigée :

Mme Stockford restera chez elle, le jeudi 25 avril. Un costume pittoresque est de rigueur.
                                    On dansera.

Jacques Lorris ne se le fit pas répéter deux fois. Ce fantaisiste endiablé, qui drape ses Parisiennes en de lumineuses étoffes japonaises et rime – en fumant du tabac turc – de merveilleux sonnets d’amour, rêva aussitôt d’invraisemblables accoutrements.

Les loques paysannières puaient l’opéra-comique. La bosse de Polichinelle était vieille comme le monde. Pierrot ne dépassait plus l’Elysée-Montmartre.

Et ne sachant qu’inventer, – de guerre lasse, – le peintre s’en alla flâner à la barrière du Trône. Les pitres commençaient leurs boniments devant les baraques éclairées de lampions fumeux. Les coups de grosse caisse répondaient aux hoquets stridents des trombones. Les badauds grouillaient pêle-mêle, enveloppés d’une impalpable buée de poussière. Et les lutteurs énormes qui braillaient et soulevaient des haltères sur les tréteaux balayés d’un coup de lumière aveuglante semblaient nimbés d’une auréole argentée.

Il y en avait un surtout dont le buste puissant se modelait avec des contours de statue dans un maillot rose déteint et piqueté de reprises maladroites. Les savates éculées, garnies de peau de lapin, craquaient à ses larges pieds. Des bracelets de caoutchouc comprimaient les muscles de ses bras. Et la façon de pourpoint serré à ses hanches, moucheté de taches noires comme une fourrure de fauve s’effiloquait lamentablement, se couturait de plaques chauves. On ne pouvait rien rêver de plus effrontément canaille...

Jacques Lorris sursauta comme s’il avait découvert un Eldorado fabuleux et, séance tenante, il acheta pour quinze francs la défroque usée de l’hercule.

II

La nuit suivante, on valsait éperdument dans la coquette bonbonnière de Mme Stockford. Tous les familiers du logis avaient rempli les conditions du programme. C’était un fouillis de déguisements carnavalesques, une kermesse drôlatique, où les scaramouches coudoyaient les amiraux suisses, où Colombine se promenait cavalièrement au bras d’un Alphonse à rouflaquettes démesurées.

La petite Fancy Sames était déshabillée en phylloxera et Mme Stockford en papillon de nuit. Et ces deux insectes resplendissants de fraîche beauté, attiraient autour d’eux toute une cohue de masques énamourés...

L’orchestre attaquait les premières mesures du Beau Danube, lorsque les portes s’ouvrirent avec un grand tumulte et, repoussant d’une vigoureuse bourrade les laquais qui tentaient de le retenir, un affreux saltimbanque de carrefour se précipita au milieu du salon, portant sous son bras un tapis rapiécé et des poids d’une formidable taille. On se regarda ébahi. Il suait la dèche et le vice, avec son nez retroussé qui lui mettait dans la face une flamboyante tache de cinabre, sa tignasse rouge de clown qui se dressait sur son front et son sourire gouailleur. Tranquillement, il étendit sur le parquet son tapis maculé de taches graisseuses et il commença d’une voix éraillée une bouffonnerie sans queue ni tête :

- Mesdames et m’ssieu, clamait-il, ce que je vais avoir l’honneur d’exécuter parmi vous a fait déjà le bonheur de plusieurs têtes couronnées. La reine Pomaré a même daigné m’accorder les cordons de son ordre que voilà ? Pourquoi Jacob n’a-t-il pas tombé l’ange, c’est qu’il n’avait pas travaillé les haltères ! Tel que vous me voyez, je soulève trois canons et dix artilleurs à bras tendus. Voici les certificats, et si quelqu’un de l’honorable « socilliété » désirait en prendre connaissance, la maison n’est pas au coin du quai : 22, les deux cocottes, rue de la Chine, à Ménilmuche. Jean-Marie Farinol – ne confondons pas avec Farina – Farinol, dit le terrible Crustacé de l’Auvergne. En avant la musique !

Et cambrant son torse robuste d’un geste superbe, il jonglait avec les poids comme avec des boules de liège.
    

Mme Stockford, stupéfiée par cet intermède imprévu, fronçait les sourcils et allait donner à ses gens l’ordre de jeter dehors ce pitre importun, mais Jacques Lorris – car c’était ce berneur à outrance – ne lui en laissa pas le temps. Comme en un changement à vue de féerie, il enleva son faux-nez et son toupet rouge, et s’inclinant cérémonieusement, il s’écria :

- Madame, j’ai bien l’honneur de vous présenter mes hommages !


Chacun s’esclaffa, et la belle Mme Stockford montra toutes ses dents blanches dans un joyeux éclat de rire. Les valses interrompues reprirent de plus belle.

Cependant la petite Fancy regardait derrière son éventail le peintre que tout le monde entourait, et ses prunelles glauques s’allumaient d’étranges phosphorescences. Son cœur battait à coups précipités, comme si elle eût été maladivement tentée par la narquoise figure de Jacques Lorris et par ses membres nerveux d’une élégance affinée que le tricot déteint moulait indiscrètement..

De folles fantaisies tourbillonnaient dans sa cervelle. Et, féline, caressante, elle s’approcha de Jacques Lorris.

- M’offrirez-vous votre bras, Monsieur, pour aller souper ? murmura-t-elle avec son accent étranger.

Jacques Lorris, étonné, répondit par une galanterie précieuse.

Et ils s’assirent tout près l’un de l’autre à l’une des petites tables perdues dans un coin d’ombre de la vaste salle à manger...

III

Ce qu’ils se contèrent alors d’ardentes bêtises, ce qu’ils sablèrent de coupes emplies de champagne, vous le devinez. Jacques Lorris tira un vrai feu d’artifice. Fancy coqueta délicieusement. On flirta des mains et des lèvres. On se jura un amour éternel. Et l’aube venue, Fancy Sames dit tout bas au peintre :

- Voulez-vous venir prendre une tasse de thé – chez moi ?

- Comment donc, chère ! accepta Jacques Lorris que cette aventure inespérée emportait au cinquième ciel.


Et au milieu d’une figure de cotillon, ils se sauvèrent sans prévenir personne. Ce fut une équipée charmante. Rien n’était plus drôle que de les voir blottis ainsi, comme des écoliers en maraude dans le coupé bouton-d’or de Fancy. Le jour qui s’épandait par les vitres ternies faisait paraître encore plus minable le costume de Jacques Lorris, et l’on eût dit d’une scène bouffonne et de quelque folie absurde de jolie femme blasée voulant mordre aux fruits défendus. Jacques Lorris s’amusait prodigieusement et il prenait en pitié Don Juan, le séducteur des milles et trois. Puis n’était-ce pas là de l’inédit – un chapitre bizarre que personne à coup sûr n’avait lu avant lui ?


A l’hôtel, les valets crurent rêver en voyant leur maîtresse au bras d’un saltimbanque, d’autant que Jacques Lorris avait remis son faux-nez et sa tignasse de clown. Ils chuchotaient, clignaient des yeux et se mordaient les lèvres pour ne pas sourire. Fancy Sames était ravie de son exploit.


Le thé se prolongea fort tard, mais les mauvaises langues affirment que Jacques Lorris revint à son atelier Gros-Jean comme devant et convaincu pour la vie que les belles Yankees sont des poupées mécaniques sachant dire fort bien et d’une voix troublante : I love you, et qu’on perd son temps à leur demander autre chose...


Le plus drôle de cette véridique histoire c’est que Fancy reçut, – le soir, – la visite de son maître d’hôtel. Il s’inclina gravement devant elle, funèbre et empesé dans son habit noir comme un croque-mort.

- Je suis désolé de ce que je dois dire à Madame, bougonna-t-il, mais il est de ma dignité de ne plus servir dans une maison où l’on reçoit des saltimbanques. Je pouvais tolérer les gens de notre monde, mais je ne saurais approuver Madame quand elle va choisir ses amitiés à la foire au pain d’épice !

Fancy lui donna son congé, et je vous laisse à penser si l’extravagante enfant a ri à pleines lèvres de ce quiproquo plaisant.

~*~


LA REVANCHE DE PÉGRIMARD

I

Les garçons du café National gardaient soigneusement la place du commandant Friquotte, comme ces allées solitaires des parcs seigneuriaux où les infantes peuvent seules promener leurs mélancoliques tristesses. C’était au fond de la petite salle où les joueurs de dominos recommencent chaque jour la même interminable partie ; une banquette de velours fané accotée à la devanture vitrée. On voyait de là tout ce qui traversait la place, et les bataillons qui revenaient du champ de manœuvre.

Le commandant y passait sa vie. Il arrivait invariablement sur le coup de midi, sanglé dans sa redingote noire que la rosette rouge éclaboussait d’une tache sanglante, marchant les pieds écartés et la tête haute, et coiffé de travers d’un chapeau méticuleusement brossé. Et après avoir salué, avec une galanterie précieuse de vieux beau, la grosse demoiselle qui trônait au comptoir parmi les cuillères de ruolz et les flacons de liqueurs, il allait s’asseoir dans son coin familier, crachant, soufflant, trouvant tout mauvais et maugréant sans trêve. Depuis quinze ans, il buvait les mêmes consommations, lisait les mêmes journaux et fumait le même nombre de pipes. Il avait son verre, sa cuillère et son râtelier auquel pendaient des « Gambier » à deux sous merveilleusement culottées.

On le consultait dans les cas difficiles, lorsqu’il s’agissait d’un carambolage douteux ou d’un coup de cartes contesté. Il décidait gravement de la chose comme un président à mortier.

Et ce fut lui qui présida le jury d’honneur quand le capitaine Morcelle et le major Thomas firent leur fameux pari sur la meilleure façon de mélanger une absinthe. Le capitaine soutenait obstinément qu’il fallait verser l’eau goutte à goutte avec trois pauses de cinq minutes. Le major approuvait l’autre méthode – ce qu’il appelait bain instantané. Les adversaires se querellaient. On voulait soumettre le cas aux feuilles publiques. Mais Friquotte, après des expériences très approfondies et des dégustations prolongées, annula le pari et approuva les deux systèmes. Cette date mémorable compta dans sa vie.

II

Vous vous imaginez quelle fut la stupéfaction du commandant le soir où il trouva sa place habituelle occupée par un malencontreux quidam. Et par qui, je vous le demande, par un « pékin » vulgaire – l’huissier Pégrimard, une façon d’Harpagon maigre qui venait au café tous les quarante du mois. Il s’était assis sur la banquette réservée sans écouter les supplications pressantes des garçons effarés et de la demoiselle du comptoir et tranquillement il sirotait son verre de café.

Friquotte crut avoir la berlue. Il se frotta les yeux. Son visage tanné se teinta de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Il tapa du pied sur le plancher sale, fronça les sourcils et bougonna de furieuses insultes. Dans le café, tout le monde le regardait anxieusement. On frissonnait comme au cinquième acte d’un drame. Qu’allait faire le commandant ? Il était capable de jeter l’huissier par la fenêtre ainsi qu’une balle de coton.

Pégrimard continuait à siroter son mazagran.

Enfin, le commandant se précipita vers lui à grandes enjambées. La demoiselle du comptoir se cacha la figure dans ses mains pour ne pas voir le tragique dénoûment de l’aventure. Chacun haletait. Mais on fut bien étonné en entendant Friquotte s’écrier de sa voix rude :

- Sacrebleu ! Monsieur Pégrimard, comment pouvez-vous prendre aussi philosophiquement votre demi-tasse, personne ne vous a donc prévenu... ?

- De quoi, commandant ? demanda l’huissier doucereusement en allongeant son museau de fouine.

- Eh bien, pardine ! votre maison de la rue Cardinale brûle depuis une demi-heure, et l’on vous chercher partout.

- Ma maison ! piailla Pégrimard, et désolé, fou, il se sauva du café en courant, oubliant même de payer sa modeste consommation !

- Bon voyage ! lui criait de loin le commandant.

Et il reprit triomphalement sa banquette, au milieu des rires sonores de tous les assistants.

III

Pégrimard devait prendre bientôt sa revanche.

La vie du commandant était réglée comme du papier à musique. De ses longues années de régiment, il avait gardé des habitudes automatiques, et son « tableau de service » ne variait pas. Lever à sept, promenade sur le Mail, déjeuner, café, partie de jacquet, promenade, dîner, et coucher à dix. Toujours la même antienne. Cependant, à chaque trimestre nouveau, Friquotte condamnait sa porte une journée entière et n’apparaissait pas au café. Quand on lui demandait la cause, il répondait gravement :

- Raisons d’hygiène !

Au printemps, il parlait de purge ; en été, de sangsues. Malheureusement, les habitudes du café National savaient à quoi s’en tenir sur ces « raisons d’hygiène. » Un secret de Polichinelle qui avait couru la ville et les faubourgs. Ces jours-là, le commandant faisait secrètement la fête en compagnie d’une vieille amie retirée des affaires, et qui semblait au dehors prude entre les prudes.

L’huissier découvrit le pot-aux-roses. Il n’avait pas encore pardonné au commandant le méchant tour de l’incendie. Il attendit son tour et se paya une drolatique revanche.

Un jour de purge, M. et Mme Friquotte furent réveillés par des carillonnades prolongées. La sonnette n’interrompait pas sa musique. On eût dit qu’un chat avait été pendu au cordon par quelque mauvais plaisant. Le commandant se tint coi, mais le tapage redoubla tellement qu’il perdit patience et ouvrit la porte. Toutes les sages-femmes de la ville étaient rassemblées sur le palier, piaillant à tue-tête et se déhanchant en des gestes exaspérés.

Une vraie scène de sabbat.

- Fichez-moi le camp, mille tonnerres ! vociféra Friquotte. Vous vous trompez de porte. Il n’y a pas de marmaille chez moi.

Alors elles lui montrèrent la lettre qu’un commissionnaire leur avait apportée mystérieusement. Toutes brandissaient le même papier. Et voici ce que lut le commandant :

« Madame, veuillez venir aussitôt chez moi. Une femme que j’aime et dont l’accouchement doit rester ignoré réclame votre ministère.
                            « Ct FRIQUOTTE. »

Il leur jeta la porte au nez pour toute réponse. Les sages-femmes plaidèrent. Le commandant gagna le procès ; mais les commères de la ville sont encore persuadées qu’il possède toute une nichée d’héritiers anonymes.

S’il apprend jamais que l’huissier Pégrimard...

~*~


TROP TARD

I

Il y avait quatre mois que le lieutenant Ludovic de Thassilly faisait la cour la plus assidue à la belle baronne Marguerite de Villejésus, mais le siège traînait en longueur. Et souvent dans sa chambre garnie, en fumant des cigarettes, Thassilly pensait à l’interminable épure de l’Attaque des places, sur laquelle il avait passé tant d’heures lourdes à Saint-Cyr et qu’il avait recommencée une demi-douzaine de fois sans en comprendre une seule ligne. N’en était-il pas ainsi de la blonde Margot qu’il adorait à deux genoux, et déchiffrerait-il jamais l’énigme troublante qui lui faisait oublier le reste du monde et l’enfiévrait depuis si longtemps ?

Il ne se désespérait pas, cependant, car il ne croyait pas aux fruits défendus que l’on ne peut cueillir, aux murs que l’on ne peut franchir. Les cheveux blonds, les larges yeux à peine teintés de bleu, le profil mignard de la baronne et ce roman dont il n’avait pas lu encore le second chapitre, étaient les seules raisons qui l’empêchaient de jeter son épaulette par-dessus les moulins, dans le méchant trou de province où il apprenait à devenir vertueux.

C’était – à la campagne – qu’il avait été présenté à Mme de Villejésus, durant une de ces sauteries joyeuses que, dans les soirées tièdes des derniers jours d’été, on improvise après dîner, tandis que, par les fenêtres du salon ouvertes au large, la senteur des plates-bandes mouillées s’épand comme un encensement, que les phalènes attirées par la jaune clarté des lampes effleurent les abat-jour de leurs ailes rousses et que n’importe qui, s’asseyant complaisamment au piano, tapote sur les touches jaunies les cinq ou six premières mesures des Mille et une Nuits et de La Vague. On avait bavardé dans un coin, derrière une jardinière pleine de palmiers. La baronne, à demi étendue au fond ‘une bergère Louis XVI, écoutait avec un sourire joli toutes les bêtises qu’il contait, la chronique pimentée qu’il potinait d’une voix mordante. le tourbillonnement fou des valses l’avait décoiffée, et des mèches indociles glissaient sur ses paupières mi-closes ainsi qu’une voilette tissée de fils de soie. Et sa poitrine se soulevait d’un mouvement rythmique sous les malines de son corsage entr’ouvert « en jour de souffrance » selon son expression piquante. Thassilly était assez spirituel pour n’être pas beau garçon. Mais il n’avait pas abusé de la permission. Elle ressemblait à quelque biscuit de Saxe enlevé soigneusement d’une étagère. Ils flirtèrent à cervelle perdue. Et il devint aussi amoureux d’elle qu’un rhétoricien de seize ans qui frôle une femme pour la première fois.

Il le lui avoua. Elle en rit comme d’une plaisanterie bizarre. Et ils parlèrent d’autre chose, de la pluie et du beau temps. Ensuite, on se revit très souvent. Il allait partout où il avait quelque chance de la rencontrer. Il s’inscrivait sur son carnet de bal quinze jours à l’avance. Il marchait dans son ombre. Elle s’abandonnait insoucieusement à l’orgueil d’être idolâtrée. Elle aimait autant Thassilly que le caniche noir qui trottinait toujours dans ses jupes froufroutantes avec un bracelet d’argent à la patte. Mais rien de plus. Des sourires, des galantises, des shake hand tant qu’on le désirait, et puis, bonsoir la compagnie. Madame vous fermait la porte au nez sans la moindre pitié.

Enfin, soit qu’elle fût apitoyée par la constance de Ludovic, soit qu’un caprice nouveau lui chantât sa musique voluptueuse aux oreilles, la baronne Marguerite sembla vouloir être moins inclémente dans les dernières semaines de l’année qui se mourait. Elle ne souriait plus moqueusement lorsqu’il lui parlait d’amour. Elle ne retirait plus ses mains fines lorsqu’il les serrait dans les siennes. Et ses yeux avivés d’une cernure bleuâtre avaient parfois une lueur fantasquement étrange lorsqu’en valsant elle sentait la poitrine robuste du lieutenant frissonner nerveusement contre la sienne.

Et le soir de Noël, dans un grand bal qui fut donné chez la douairière de Cantalouve pour l’œuvre pieuse des petits sapins de Jéricho, elle fit jaser toutes les mauvaises langues en s’affichant insoucieusement au bras de son amoureux. On eût dit qu’elle s’était métamorphosée brusquement sous la baguette magique d’une fée. La froide statue aux cheveux d’or palpitait, vibrait. Elle semblait avoir bu une liqueur trop forte qui l’avait grisée...

Le lendemain, au retour de l’exercice, Thassilly trouva sur sa table une lettre soigneusement cachetée d’où s’évaporait un vague parfum de violettes. Le papier était timbré de la franche devise de la baronne de Villejésus : Rien à demy !

« Cher écrivait-elle, j’espère que vous viendrez vous faire gronder le premier janvier. Ce sont les seules étrennes qu’un mauvais sujet comme vous ait méritées. Faites toc toc, entre quatre et cinq et la chevillette cherra.

Monsieur de Villejésus fera ses visites à cette heure-là, à moins que vous ne teniez à le rencontrer.

A samedi, n’est-ce pas ?
                        « MARGUERITE. »               

- Bataille gagnée ! cria Ludovic en couvrant de baisers la chère écriture de la comtesse, et comme il était aussi bon philosophe que M. Caro, il ajouta gaiement : – Serait-ce le moment psychologique dont parlent les meilleurs auteurs ?

II

Le premier jour de l’an arriva, jour d’ennuis, de colères sourdes et de bâillements pour tous ceux qui portent un pantalon rouge ou un uniforme quelconque, jour de béatitudes infinies pour l’heureux Thassilly. Il s’habilla dès le matin, prit sa plus belle tunique, son linge le plus fin et ses bottines les plus pointues. Il passa une heure chez son coiffeur, et, sanglé, frisé, parfumé, il attendit le moment des visites officielles. Le rapport en avait trois pages pleines. Visites chez le préfet, visites chez les généraux, visites chez le premier président, visites chez l’évêque. Et toute la garnison devait défiler méthodiquement chez tous ces personnages. Les armes spéciales, d’abord, le génie, l’artillerie, puis la cavalerie et, enfin, la pauvre infanterie qui, piteusement, passe toujours la dernière partout. Cette petite fête de famille commençait à midi pour le quart, comme on dit sur les billets de répétitions.

A midi pour le quart, tous les officiers du 145e étaient groupés sur la place de la préfecture, causant bruyamment, discutant les dernières nominations parues dans le Moniteur de l’armée. A une heure pour le quart, ils y étaient encore. Enfin, ils furent introduits dans un grand salon banal où, durant une demi-heure, Monsieur le préfet, cravaté de blanc, l’épée au côté, discourut avec des gestes véhéments sur les avantages du gouvernement et des libres institutions que la France s’est données, sur la prospérité croissante du pays, la confiance qu’on a dans l’armée, la « reine des batailles », et patati et patata. Le colonel, qui attendait ses étoiles, se crut obligé de répondre. Cela n’en finissait plus.

Chez les généraux, la comédie recommença de plus belle. Il fallut écouter de filandreuses dissertations sur la portée nouvelle des armes à feu, sur les réformes nécessaires, sur les études obligatoires, puis les souhaits solennels, les compliments réciproques, etc., etc.

Ludovic commençait à s’inquiéter. Il consultait sa montre à chaque minute. Il eût voulu arrêter la marche invariable des aiguilles noires. Il serrait dans sa poche le billet de la baronne et songeait tristement à l’heure du rendez-vous promis. De quatre à cinq. Mais les réceptions seraient-elles terminées à cette heure-là. Il chercha maladroitement à se sauver. Le colonel l’arrêta.

- Encore trois, Monsieur de Thassilly, ne l’oublions pas !

Et l’on s’éternisa chez le premier président qui s’embrouillait dans ses phrases, qui citait des axiomes latins, qui débitait des tirades sur le rôle de la justice dans la civilisation.

Mon Dieu ! quelle manie de parlotter quand même avaient tous ces diseurs de bonne aventure ! Ludovic enrageait. Il eût signé séance tenante une pétition d’Hubertine Auclert ou de Louise Michel réclamant la suppression des armées permanentes, de la magistrature et du clergé.

Et il était quatre heures lorsqu’on monta les escaliers de l’évêché. Monseigneur, superbe dans sa chasuble violette, avec son améthyste au doigt et sa croix de la Légion d’honneur sur son aumusse noire, dégoisa un vrai sermon en trois points sur un texte emprunté à l’histoire de Josué. Il rappela les batailles de l’année terrible. Il évoqua les joies du paradis, le bonheur des élus. Il raconta le combat de Constantin et de Maxence, la croix flamboyant entre les nuages, l’épopée de Jeanne d’Arc. Il déclama deux pages de Bossuet sans perdre haleine.

Le colonel se mouchait bruyamment. Les vieux officiers hochaient la tête d’un air convaincu. Et le capitaine Roquillard dit à son voisin :

- Nom de Dieu, quelle platine a ce vieux-là !

La montre de Ludovic marquait cinq heures moins dix au moment où l’évêque bredouilla enfin :

C’est la grâce que je vous souhaite !

III

Les visites officielles étaient terminées. Ludovic courut comme un fou jusqu’à l’hôtel de la baronne, bousculant les passants, heurtant les éventaires, poursuivi par les chiens. Hélas ! ce fut peine perdue. Le baron était rentré. La baronne tendit à Ludovic le bout de ses doigts d’un geste ennuyé.

- Que vous venez tard, cher ! dit-elle avec une suprême indifférence et lentement, lui montrant les tisons qui ne flambaient plus. Trop tard ! Voyez donc, le feu s’est éteint !

Un mois après, Ludovic de Thassilly, ayant vainement tenté de ranimer la fugitive flamme, signa sa démission de son plus beau paraphe, et l’on dit que la belle baronne Marguerite ne peut se consoler maintenant du départ de son amoureux.


Toujours la même chanson !

~*~


LES PARENTS DE ROSE

Rose Péché s’éveillait à peine, bien qu’il fût très tard et que la messe des paresseuses fût finie depuis longtemps dans toutes les églises. Elle avait languissamment entr’-ouvert ses paupières encore lourde de sommeil et avivées comme d’un trait de pinceau par de maladives cernures. Elle s’étirait sur les oreillers ravinés, tranquille, heureuse, ne pensant à rien, sentant une mollesse profonde envahir tous ses membres. Le grand jour d’après-midi s’épandait indiscrètement dans la chambre close, accrochant des reflets à la peluche rose des tentures, à la toison de bête allongée devant le lit, au paquet de jupons fripés, jetés en désordre sur les meubles, aux bijoux épars, à cette jolie petite tête de femme décoiffée qui s’enfonçait comme en un cadre de dentelles.

- Madame a sonné ? demanda Mariette d’une voix discrète en entrant sur la pointe des pieds.

Et, ayant relevé les rideaux, la soubrette tendit à sa maîtresse une lettre timbrée de nombreux cachets et dont l’enveloppe commune était marquée de taches graisseuses.

- Le facteur a apporté cela chez Madame, dit-elle, mais l’adresse est si drôlement écrite qu’il n’est pas sûr que la lettre...

- Donnez ! interrompit Rose.

Elle déchiffra les jambages irréguliers de l’écriture et aussitôt, ennuyée, les lèvres froncées par une moue boudeuse, elle s’écria :

- Une lettre des vieux ! Qu’est-ce qu’ils peuvent me vouloir aujourd’hui ? Lisez-moi le poulet, Mariette.

Lentement, prise d’une folle envie de rire à chaque phrase, Mariette commença :

« Not’ fille, la présente est pour te faire savoir que nous jouissons d’une bonne santé, la vache et son petit dernier aussi, même qu’il sera bon à vendre avant quelques couples de jours. Les colzas promettent, mais les pommiers pour dire sont en souffrance, rapport aux gelées de la lune mauvaise. Tu sauras par la même que nous prenons le train de plaisir de Pâques pour venir voir ton Paris, rapport aux curiosités dont jabote tout l’an l’adjoint de chez nous. Préviens ta bourgeoise que nous lui portons un fromage et deux poulets et que nous lui demandons un billet de logement, comme dit l’adjoint qui a fait ses cinq ans.

Tes père et mère qui ne t’oublient pas :

        « Tormouillet (Jean-Marie).. »


- Eh bien ! me voilà dans de beaux draps ! gémit Rose Péché.

Et se désolant, elle débita un long chapelet de jérémiades. Les vieux la croyaient toujours en bonnet blanc et en robe d’alpaga, comme au début, lorsqu’elle était arrivée dans la grande ville avec un panier au bras et sa couronne de rosière et qu’elle courait les bureaux de placement. Pour eux, pour tout le village, elle s’appelait Jeannette Tormouillet et était femme de chambre chez la comtesse de Saint-Péché, une jeune veuve qui menait grand train. Ils n’avaient jamais douté de la chose et elle ne cherchait pas à démolir leurs illusions, certaine de les avoir perpétuellement dans ses jupes, de les entendre geindre et mendier les trois cent soixante-cinq jours de l’année, s’ils découvraient le pot-aux-roses et la fortune inespérée de leur héritière. Mais, maintenant, comment leur cacherait-elle le changement de décor, comment sortirait-elle de cette impasse ?

- Que le diable emporte les trains de plaisir ! conclut-elle en éparpillant ses couvertures d’un fougueux coup de pied.

- Si Madame voulait m’écouter ? proposa Mariette. Je sais un moyen qui sauverait la situation ; seulement, Madame ne consentira pas, peut-être ?

- Quel moyen ? dis vite. Nous n’avons pas le temps de bavarder. Le train arrive à trois heures à Saint-Lazare.

- Madame le permet ?

- Je le veux !

- Pourquoi Madame ne reprendrait-elle pas, pendant quelques jours, son bonnet blanc et son tablier d’alpaga d’autrefois ?

- Et qui se chargerait du rôle de la jeune veuve ?

- Moi, Madame.

Et brusquement, s’enveloppant dans le peignoir japonais de Rose, jetant son bonnet au loin d’un geste joyeux, dérangeant sa coiffure, rabattant ses cheveux dans les yeux, la soubrette se campa en une pose effrontée devant l’armoire à glace. Elle était jolie comme une statuette de vieux Saxe, les joues fraîches, les prunelles allumées et montrant ses dents blanches dans un éclat de rire moqueur. Le peignoir semblait avoir été drapé sur ses épaules grasses, et l’on s’expliquait les stations prolongées que les amoureux de Rose Péché faisaient parfois dans l’antichambre.

- Qu’en pense Madame ? fit-elle.

- Passe-moi le tablier ! répondit Rose. Et elle ajouta, enchantée de jouer cette comédie :

- Ah ! ma chère, que ce sera farce !

Rose avait prévenu tous les amis, Lichegomme, le gros Nyl et les autres qu’elle partait à la campagne. Porte close à tous. Le vicomte Gontran fut seul convié à monter par l’escalier de service et à jouer son rôle dans ce vaudeville de mardi-gras. Rose avait insisté. On rigolerait tant ! Il accepta et, s’étant fait une tête irréprochable de larbin, il entra le lendemain au service de Mme de Saint-Péché.

La famille Tormouillet s’était installée au logis comme en pays conquis. Rose leur ouvrait toutes les armoires. Elle faisait danser l’anse du panier comme au bon temps. Et gavés, mangeant, buvant du matin au soir, volant tout ce qu’ils pouvaient voler, les Tormouillet chantaient sans trêve les louanges de leur fille et de sa maîtresse.

- Excellente maison, excellente maison ! répétaient-ils. Est-elle heureuse, cette gaillarde, d’avoir déniché un coin pareil !

Ils se montrèrent très aimables pour Gontran. Son grand air de valet sérieux leur imposait. Tormouillet n’osait pas le tutoyer. Le vicomte gagnait consciencieusement ses gages, d’autant que Rose le récompensait par des tendresses absolument inédites. Et ils se tenaient les côtes tous les deux, tandis que, la brosse au pied, Gontran cirait de bric et de broc le salon et les chambres.

Et les ripailles à l’office, les coups de genoux sous la table, aux bêtises énormes dont les vieux émaillaient leurs cocasses impressions sur Paris, les baisers échangés tandis qu’ils s’affalaient au fond de leurs chaises, n’en pouvant plus, crevant d’indigestions continuelles...

Gontran s’amusait bienheureusement.

Des fois, Rose débinait la maison. Alors Tormouillet se fâchait, s’attendrissait et buvait à la santé de Mme de Saint-Péché. Sa pareille n’existait pas, criait-il. Il l’irait dire à Rome s’il le fallait. Puis un joli brin de femme, une jeunesse, sans mentir, dont les amours ne devaient pas chômer.

Un soir, après le dîner, ayant entendu comme un claquement de baisers, Tormouillet s’approcha de Gontran et, avec des finasseries hésitantes, il lui parla de Rose. Elle valait son pesant d’or, la petite, et madrée, sachant tirer son épingle du jeu, pardine, comme personne. Celui qui l’épouserait ferait une rude affaire. Ce qu’il en disait, c’était uniquement pour dire. Au train dont elle roulait sa pelote, la pelote serait grosse avant que bien de l’eau coulât sous les ponts. Et pour sûr, elle aurait du bien plus tard, trois champs de colzas, un enclos de pommiers et une baraque qui rapportaient des écus bon an, mal an. Encore donc, ce qu’il en disait, c’était uniquement pour dire. Mais, aussi vrai que les bœufs sont bœufs, le compère qui l’épouserait ferait une riche affaire.

Gontran affecta de ne pas comprendre. La mère Tormouillet, de son côté, avait endoctriné sa fille sur le même thème.

- A quand notre noce, mon gros chat ? demanda Rose en riant, lorsqu’ils furent seuls enfin dans leur chambre verrouillée.

- Je demande le temps de réfléchir ! dit Gontran.

Et il l’embrassa sans attendre la signature improbable du contrat.


Les Tormouillet ne songeaient pas à retourner au village. Ils trouvaient la table bonne et le lit moelleux. Puis, Mariette, ravie de ne pas travailler, d’être cocotte, ayant déjà ébauché une façon de roman dont les premiers chapitres lui promettaient du nouveau, encourageait le ménage à tenir garnison chez elle, à éterniser sa visite paternelle.

Gontran se lassait de cirer les planches et d’écouter les propositions matrimoniales de Tormouillet. Rose Péché avait hâte de jeter son bonnet d’emprunt par la fenêtre et de recommencer les cascades anciennes. La comédie tournait en longueur. Elle devenait d’une monotonie désespérante. Les deux amoureux ne riaient plus. Ils bâillaient ensemble.

Mais, à tous les pressants appels de leur fille, les Tormouillet répliquaient invariablement :

- Nous partirons lorsque le mariage sera décidé !

Rose Péché ne savait plus à quel saint se vouer, lorsque Gontran eut une idée lumineuse. Un matin, d’un ton indifférent, il s’approcha de Tormouillet, qui trempait goulûment des biscuits dans un verre de Bordeaux :

- Bonjour, Monsieur Tormouillet ; la santé se maintient ? – Comme vous voyez, et vous ? – Moi, parfaitement. Ce n’est pas comme ces pauvres vaches... – Les vaches ? – Oui, il paraît qu’elles ont toutes la maladie, et quand on ne les soigne pas, elles crèvent comme des mouches ! Mais, j’y pense, est-ce que vous n’êtes pas de Métivy-les-Châtels ? – Comme vous dites ! – Canton de Sornet ? – De Sornet. Eh bien ? – Eh bien, mon pauvre Tormouillet, c’est justement dans ce canton que la maladie sévit le plus cruellement. – Mille tonnerres de nom de nom, vous en êtes sûr ? – Dame ! tous les journaux l’affirment.

Tormouillet courait déjà, désespéré, voyant sa vache et son veau sur la litière. Et le ménage se sauva de Paris par le premier train.

Mariette n’a pas repris son tablier.

~*~


LE SAPEUR MALGRÉ LUI

Dans l’immense cour de la caserne où les arbrisseaux défeuillés grelottaient lamentablement, flagellés par le vent d’automne, les recrues arrivées pêle-mêle par tous les trains du matin étaient depuis une heure rangées sur deux rangs. Au milieu de la brume blanchâtre qui voilait encore les fonds, cette grouillante traînée d’hommes pressés les uns contre les autres en des poses avachies, vêtus de bourgerons déteints, de tricots râpés, coiffés d’invraisemblables chapeaux, avait je ne sais quoi de grotesquement comique. Ils ne se parlaient pas, inquiets, le cou tendu, les bras ballants et contemplant d’un regard atone cette grande façade plâtreuse, trouée d’innombrables fenêtres qui, pendant tant de mois, allait être le décor invariable de leur vie. On eût dit d’un troupeau de bêtes vendues au marché et qui, désorientées, farouches, cherchent à droite et à gauche le porche large de l’étable familière, les prairies barrées d’ombres par les peupliers où les hautes herbes piquetées de fleurs ondulaient  comme la nappe verte d’un étang...

C’était la plus précieuse collection de marionnettes caricaturales qu’il fût possible d’imaginer. Figures niaisement épanouies, nez interminables, bouches fendues jusqu’aux oreilles, et les pieds massifs, monstrueux, qui crevaient le cuir douloureusement tourmenté des souliers. Feu Darwin eût pu démontrer là, in anima vili, l’origine simiesque de la pauvre humanité.

Cependant, au premier rang, dominant les rachitiques voisins de sa haute taille, se dressait un gaillard superbe, robuste d’épaules, emmitouflé dans un très vieil ulster. Le poing campé sur la hanche comme un spadassin gouailleur qui attend quelque belle amoureuse, la jambe gauche tendue en avant, il monologuait tout seul à mi-voix des paroles inintelligibles. Un ennui prodigieux assombrissait sa face blême. De longs cheveux tout graisseux de pommade débordaient sous les ailes de son feutre. Et l’on devinait aussitôt son métier famélique de cabotin bohème à voir ses paupières rougies par le perpétuel papillotement des quinquets de la rampe, son menton enluminé de tons violâtres et ses joues flétries par les maquillages mal essuyés...

Suivi de toute la ribambelle des officiers, du major chargé de gros registres, du chef de musique et du lieutenant-colonel, le colonel Guilhaméry passait un par un l’inspection de ses nouveaux soldats. Il les interrogeait d’un ton brusque, se déhanchait en des gestes extravagants, faisait des mots et riait, de-ci de-là, d’un gros rire saccadé.

- Pas mal, le numéro 20 ! s’exclama-t-il en s’arrêtant devant le cabot. Je suis certain que c’est un clerc de notaire...

- Un ancien séminariste, plutôt, hasarda le major timidement.

- Allons donc, Motebart, vous voyez des curés partout !

Il s’approcha du conscrit.

- Votre nom ? demanda-t-il.

- Epiménide Coquengniac, Monsieur !

- Appelez-moi donc « mon colonel »... Ces gens-là n’ont pas pour deux sous d’éducation... Votre état ?

- Artiste dramatique, des grands premiers rôles, premier sujet des théâtres des Bouffes-de-l’Ouest et des Délassements de Perpignan, du théâtre Caton de Tarbes, des Variétés de Saint-Omer et des meilleures scènes de la province et de l’étranger... A créé le rôle de Papélidos dans « la Nièce du Palikare, » drame à spectacle, représenté pour la première fois, le 30 janvier 1879, au théâtre français de Mascara ; jouait en dernier lieu le répertoire la...

- Suffit, interrompit le colonel stupéfié par cette litanie de titres que le nommé Coquengniac avait débitée sans reprendre haleine... Crebleu, ajouta-t-il, quelle platine ! ça fera un bien beau sapeur !

- Moi, sapeur ! gémit le cabotin. Laisser pousser ma barbe ! Et s’il faut jouer les Néron, les Marceau, s’il faut... Impossible, Monsieur !

- Quatre jours de salle de police, pour vous apprendre à dire « mon colonel, » conclut le supérieur.

Et il continua sa revue, tandis que le major griffonnait au crayon, sur son calepin, dans la colonne des élèves-sapeurs, le nom ronflant d’Epiménide Coquengniac.


Dès lors, commença une réédition burlesque de la philosophique fable de La Fontaine : « Le pot de fer et le pot de terre. » Le sapeur malgré lui résistait. Le colonel s’entêtait et, durant deux mois, la lutte fut digne d’être chantée en un poème héroï-comique.

Un jour, Coquengniac entre à l’infirmerie pour une maladie imaginaire et en profita pour obtenir du médecin une ordonnance de tondaison hygiénique. Une autre fois, il se brûla accidentellement la moitié de la barbe. Il inventait stratagèmes sur stratagèmes pour garder intacte de tout poil la virginité de son menton.

Le colonel de décolérait pas.

- Je tiens depuis quatre ans le régiment dans ma main, ne cessait-il de répéter, et je n’arriverais jamais à me faire obéir de ce cabotin !

Aussi, les jours de salle de police, les jours de consigne et le reste pleuvaient-ils comme giboulées en mars sur le dos d’Epiménide Coquengniac. Il couchait plus souvent sur la planche que sur sa paillasse de chambrée. Et son livret avait déjà deux pages noircies de punitions quand il se décida tardivement à garder sa barbe.

- Dissimulons ! murmura-t-il très bas et, entremêlant à la fois les plus sinistres passages de son répertoire, il déclama en se drapant dans sa capote comme en un peplum de tragédie :

- A nous deux, maintenant, Monsieur Guilhaméry, « ma vengeance qui veille, avec moi toujours marche et me parle à l’oreille ! »

Il attendit longtemps. Le colonel avait oublié ses rancunes passées. Coquengniac était perpétuellement de planton chez lui. On le choisissait surtout, les jours de réceptions de la colonelle. La cuisinière l’adorait. Il lui récitait des vers entre deux bols de bouillon. On eût dit qu’il faisait partie du mobilier de la maison.


Et, sur ces entrefaites, le temps de l’inspection générale arriva. Le colonel, qui espérait voir tomber des étoiles au fond de son assiette, comme cela se passe dans les féeries, invita son inspecteur et ses principaux officiers à dîner. L’inspecteur avait une réputation incontestée de gourmet et tenait merveilleusement sa place à table. Le colonel ne l’ignorait pas et son dîner devait être un chef-d’œuvre culinaire. Les convives se présentèrent à l’heure militaire. On causa quelques instants – bêtement – comme l’on cause toujours à jeun. L’heure sonna, puis le quart, puis la demie. Le colonel n’y comprenait rien. L’inspecteur se renfrognait dans sa barbiche blanche. Les conversations se mouraient. Chacun se regardait inquiètement. Enfin, n’y tenant plus, Mme Guilhaméry courut à la cuisine. Les fourneaux étaient éteints, les plats brûlés, le dîner abandonné.

La cuisinière éperdue d’amour avait jeté son tablier par-dessus les casseroles et s’était sauvée vers quelque guinguette en compagnie du galant Coquengniac. L’inspecteur dut se retirer à jeun comme devant et il nota déplorablement le colonel Guilhaméry.

Epiménide Coquengniac s’était vengé !

~*~


L’INTERDIT

I

... Le dîner était commencé et le président de la table racontait de sa voix éraillée – au milieu des rires bruyants – une grasse histoire d’Afrique, lorsqu’un grand valet en livrée, cravaté de blanc et irréprochablement glabre, apporta au capitaine Léoville une petite lettre scellée d’un cachet armorié.

Léoville déchira l’enveloppe d’un geste impatient, parcourut les quatre pages, pâlissant à chaque ligne et le front plissé de rides douloureuses. Et, la lecture finie, il heurta la nappe d’un coup de poing exaspéré qui secoua les bouteilles à demi vidées.

- Sacrebleu ! cria-t-il. L’affreuse pécore et les stupides gens !

Les officiers se regardaient sans comprendre la cause de cette exclamation violente. On le questionna discrètement et il continua à phrases lentes et hachées par la colère :

- Vous savez ou vous ne savez pas que cette excellente douairière de Sainte-Poulaine, la plus incomparable marieuse en ce monde et dans l’autre et qui enrégimenterait le diable lui-même dans la grande confrérie, s’était imaginé – un soir de carême, entre deux tasses de thé – de vouloir me pendre la corde au cou comme au commun de ses amis. Un roman s’ébaucha très vite de sauteries en rallye-papers, de dîners en joyeuses parties sur l’herbe. Et le premier chapitre en fut si doux que la douairière demandait avant-hier au nom de son ami  miraculeusement converti la main de Mlle Jacqueline d’Orchères...

C’est ici que Perrette casse son pot au lait ! Et parbleu, pourquoi ne vous lirais-je pas la lettre de la douairière ? L’affront grossier que j’ai reçu vous atteint tous, Messieurs !

- Lisez, lisez ! interrompit-on d’un bout à l’autre de la table.

Les conversations se taisaient. Les fourchettes ne remuaient plus. Un silence lourd s’élargissait à travers la salle empuantée du Mess. Et les camarades intrigués par les paroles du capitaine attendaient avec une curiosité nerveuse l’explication de l’énigme.

- Voici ce que m’écrit Mme de Sainte-Poulaine :

« Mon cher baron, vous vous êtes trop souvent moqué de la bêtise humaine pour ne pas rire encore de l’inattendu dénoûment qui renverse nos beaux châteaux en Espagne.

Tout est à recommencer, mon pauvre ami. Ces d’Orchères sont des sots qui n’ont jamais mis le nez à leur fenêtre, qui se cloîtrent au fond de leur hôtel sombre et qui regrettent le bon vieux temps où l’on ne voyageait qu’en diligence et où la province comptait pour quelque chose.

- Notre fille n’épousera de sa vie un officier ! m’a sèchement répondu la comtesse sans bonjour ni bonsoir.

- Cependant aucun parti.....

- Vous plaidez une cause jugée, chère Madame. Tous les parents savent à quoi s’en tenir sur ces beaux messieurs. Pas d’éducation. Les trois quarts, sortis de rien. Pas la moindre religion et tous les vices...

- N’oubliez-vous rien, comtesse ? ai-je demandé malicieusement.

- Vous souriez, Madame. Allez dans tous les salons de la ville, interrogez les Pimprenèle, les Noircastel, les La Vraye-Croix et les autres, tout le monde vous chantera la même antienne.

C’est qu’en effet, baron, les hussards sont bien mal notés à Saint-Martéjoux !

On vous reçoit, on vous invite, on vous salue. Mais, que ne pouvez-vous écouter les méchants propos, les moqueries ironiques, les potins scandés de sous-entendus qui se croisent derrière vous ? Je vous jure que vos plus franches illusions s’en envoleraient à tire-d’aile pour ne jamais revenir.

Quant à moi, je renonce décidément à Satan, à ses pompes, à ses œuvres – et à vous marier. Vous ne m’en voudrez pas, de grâce, et vous viendrez encore de-ci, de-là, boire une tasse de thé chez votre vieille amie. »

- Eh bien ? conclut Léoville. Que dites-vous de cela ?

- C’est infect ! fit le sous-lieutenant Motebart.

- Sales colons ! grogna le président.

- Messieurs, dit le capitaine Monsoleil en se levant, je vous propose une chose.

- Laquelle ?

- Que chacun de nous, dès demain, commence une enquête sérieuse et absolument secrète pour prouver la véracité des faits avancés par Mme de Sainte-Poulaine. Dissimulons une semaine. Servons-nous des soubrettes, de nos valseuses habituelles et de nos maîtresses. Et le jour où il sera impossible de douter, on se réunira chez le colonel pour arrêter une ligne de conduite quelconque.

- Approuvé ! approuvé ! répétèrent tumultueusement les officiers.

Et l’on courut au café.

II

La semaine suivante, le 40e hussards savait tout ce qu’il avait voulu savoir. Les soubrettes avaient bavardé. Les valseuses avaient rougi. Les maîtresses avaient pleuré. Et après une interminable réunion dans la salle des écoles – au quartier – on avait adopté à l’unanimité, article par article, un règlement qui était ainsi rédigé :

Considérant que la société de Saint-Martéjoux a calomnié et calomnie encore le corps d’officiers du 40e régiment de hussards, MM. les officiers supérieurs, capitaines, lieutenants et sous-lieutenants ont décidé :

Article Ier. – A partir de ce jour, aucun officier ne fera de visites, n’acceptera d’invitations, ne saluera des personnes étrangères au régiment.

Article 2. – Aucune officier n’aura de relations amoureuses, platoniques ou autres, avec les dames, les demoiselles, etc., etc., de la ville.

Article 3. – Les officiers s’engagent sur l’honneur à exécuter les deux premiers articles dudit règlement.

III

De ce jour, l’interdit pesa sur la ville de Saint-Martéjoux. Les officiers du 40e hussards, fraternellement unis, observaient avec un soin jaloux les articles du règlement. On ne dansait plus dans les antiques hôtels de la rue des Nobles et de la place Sainte-Opportune. Les jeunes filles ne rêvaient plus le soir en regardant leur carnet de bal des beaux cavaliers qui les avaient enlacées d’une sensuelle étreinte dans le tourbillon fou des valses. Les alcôves ne s’éveillaient plus aux claquements bienheureux des baisers échangés. Et, le matin, quand le régiment traversait le quartier haut, la fanfare jouait, sur un rythme sauteur de pas redoublé, la mélancolique complainte :

                Nous n’irons plus au bois,
                Les lauriers sont coupés !

Pendant ce temps, les officiers dansaient chez le colonel, organisaient des comédies, montaient des pique-nique sous bois, faisaient des visites aux femmes des camarades. Le régiment, toujours le régiment, et rien que le régiment.

Les douairières ne décoléraient pas. Les jeunes filles se lamentaient éperdûment, tourmentaient leurs parents. Les maris perdaient la tête à écouter les jérémiades de leurs femmes. L’ennui tombait, étendant sur toutes les maisons son suaire gris. Et l’ont eût dit de cette ville orientale des Mille et une Nuits que les Djinns ont endormie sous leurs ailes malsaines.

Enfin, la douairière de Sainte-Poulaine négocia la paix, habilement. La comtesse d’Orchères accorda la main de sa fille à Léoville. Le règlement fut aboli. Les jeunes filles retrouvèrent leurs valseurs ; les jolies infidèles, leurs amoureux. Tout le monde se réconcilia au mariage de Léoville. Le curé prononça un superbe sermon sur les Macchabées et sur le rôle de l’armée dans la civilisation. Les hussards pardonnèrent. Et l’on cotillonna à corps perdu, toute la nuit.

Aujourd’hui tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais on se souviendra longtemps des trois fameux articles qui excommunièrent la société de Sainte-Martéjoux. Du second article surtout !

~*~


HISTOIRE INTERROMPUE

..... Bien que les étoiles fussent déjà allumées dans le ciel voilé d’une buée rougeâtre, la chaleur s’épandait lourde et morose. L’air était imprégné d’impalpables poussières. Les feuilles brûlées des platanes retombaient comme mortes dans la papillotante lueur du gaz. Les terrasses des cafés débordaient sur le trottoir comme des corbeilles trop pleines. Les garçons ne savaient à qui répondre et couraient de table en table, pareils à des pantins épileptiques. Toute la bande habituelle – Montescourt, Jacques Lorris, Saint-Emilien, Sargemens et le grand Toto – s’était attablée, sans savoir pourquoi, chez Tortoni et se renvoyait comme des volants de raquette des sottises à dormir debout.

- Sommes-nous bêtes, ce soir ! fit Jacques Lorris, en buvant son cinquième verre de Kummel.

- La vie n’est pas drôle, s’écria un autre.

- Qu’on serait bien au diable vauvert, à cinq cents lieues de Paris ! murmura le grand Toto.

- Tu trouves ! dit Sargemens, qui ne dépassait jamais la Madeleine.

Toto sembla ne pas l’avoir entendu et il continua, comme s’il eût récité un monologue :

- Oh ! se sauver n’importe où, au bord de la mer, aller retremper ses muscles rouillés, sa cervelle malade dans l’air robuste et salubre qui vient du large, ne plus barbouiller de copie stupide, ne plus entendre vos calembredaines qui ne valent pas deux sous la ligne, boire du cidre nouveau sur une table goudronnée d’auberge, et se coucher chaque soir avec les poules dans un grand lit de paysans. Quel rêve ! Cela vous faire rire !

Il s’animait peu à peu, fouetté par les gouailleuses moqueries des camarades.

- Etes-vous donc assez anémiques, assez vidés pour préférer encore à tout cela notre existence monotone de chaque jour, nos fausses saouleries, nos joies bêtes et banales et cette course fiévreuse aux gros sous qui vous flanque un matin les quatre fers en l’air dans un lit de la maison Dubois ?

- Bravo ! cria Montescourt. Toto parle d’or et, pour ma part, je ne sais rien de plus attirant qu’une lente et paresseuse flânerie le long des grèves, surtout certains jours ? – Les après-midi mornes où les voiles n’éclaboussent pas de taches blanches l’horizon, où les goëlands effarés tourbillonnent autour des falaises, où les lames grises comme une coulée de plomb crachent des paquets d’écume salée qui vous fouettent en plein visage ? Parole d’honneur, on se sent moins stupide dans un tel décor ! On y oublie la comédie humaine, les Marneffe et les barons Hulot. On éprouve je ne sais quelles jouissances brèves d’apothéose comme si l’on écoutait du Shakespeare. Et il semble qu’on soit délivré des angoisses anciennes, qu’on ait jeté par-dessus bord le lourd boulet que nous sommes condamnés à traîner – monocle à l’œil – dans la sale galère parisienne...

N’est-ce pas, Toto ?


Toto rêvassait silencieusement et suivait la fumée bleue de son cigare.

- Et parbleu, reprit Montescourt, cela me rappelle une bizarre aventure qui m’advint l’an passé. C’était en juillet, à Saint-Léoville. Il pleuvait, comme il pleut parfois sur la côte normande. Mer démontée. Ciel louche qu’éclairait à peine de-ci, de-là une rapide et pâle échappée de soleil. J’allais commencer ma promenade accoutumée sur la jetée, malgré les averses, lorsqu’au milieu, parmi l’humide vapeur des embruns, j’aperçus – devinez qui ? – cette mignarde Jane Lange, la Colombine adorable que Jacquet peignit dans le Menuet. Que diable cherchait-elle là, frileusement emmitouflée dans un fourreau anglais ? Un capuchon doublé de satin rouge flottait sur ses épaules. Ses cheveux lui couvraient les yeux d’une frange d’or. D’une main, elle serrait son parapluie détraqué ; de l’autre elle retenait ses jupes qui claquaient comme des drapeaux. On cherche souvent bien loin des sujets de tableau sans en dénicher de pareils, car elle était gentille à croquer dans cette pose embarrassée avec ses joues fardées de rose par le vent et ses petits pieds finement chaussés qui trempaient dans les flaques d’eau...

- Bonjour, Madame ! m’écriai-je de loin en la saluant cérémonieusement.

Elle me regarda un instant, hésita, puis éclata de rire.

- Tiens ! c’est vous ? Je vous croyais en Chine, répondit-elle. Vous venez peut-être opérer mon sauvetage ?

- Si vous le permettez !

- Je crois bien que je le permets. Votre bras et sauvons-nous bien vite chez moi. Je grelotte aussi lamentablement qu’à notre fameuse partie de campagne, vous vous souvenez bien ?

- Si je me souviens, hélas !


Si je m’en souvenais, de cette partie absurde qui nous avait désenlacés brutalement, qui avait interrompu à la première page une histoire d’amour, exquise, parfumée ; une de ces histoires qui ne courent pas les rues, je vous jure !


Nous nous étions parlé pour la première fois à ce fameux bal naturaliste de l’Assommoir où l’on s’amusa tant. Vous voyez que cela ne date pas d’hier. Elle était venue en curieuse pour voir Zola et peut-être aussi pour surveiller le gros Machin, qu’elle adorait alors. Machin eut-il des torts ? Le champagne me brûla-t-il les lèvres de ces phrases délirantes qui détraquent les femmes mieux qu’un baiser ? Saura-t-on jamais comment la petite bête s’éveille au cœur de nos bien-aimées et pourquoi elles s’abandonnent extasiées entre nos bras.

Cherchez le mot de l’énigme si cela vous délecte.

Mais, que ce fût pour ceci ou pour cela, Jane Lange ne revint pas de l’Elysée Montmartre dans le coupé de Machin, et ce fut divin, après ces cancans échevelés, ce tumulte de foule grisée de folie, de se trouver deux, d’être seuls devant un feu clair qui attiédissait l’atmosphère, de respirer les odeurs musquées des roses-thé qui se fanaient sur la cheminée, au lieu des puanteurs fades de bal public, de champagne répandu dont mon habit était encore imprégné !

Quelle fin de nuit charmante ! Très tard – était-il neuf heures ou midi ? je ne saurais le dire – Jane se traîna vers la fenêtre et entr’ouvrit ses rideaux de peluche rose. Le ciel d’un bleu attendri rayonnait. Les premières hirondelles rasaient les cheminées d’un essor joyeux. Les marronniers apparaissaient piquetés de bourgeons verts. Et le soleil flambait si gaiement au travers des vitres qu’on eût dit d’une clarté de cierges allumés pour fêter la Saint-Printemps.

Les yeux de Jane brillèrent. Ses narines palpitèrent comme si elles eussent subodoré le parfum des prairies en fleurs, de la campagne renaissante, des bois reverdis. Les ressouvenirs d’Asnières et de Bougival, les bons souvenirs de noces, de déjeuners aux guinguettes, de voyage en canot, au fil de l’eau, lui bourdonnaient aux oreilles, lui sonnaient un carillon de revenue...

- Partons à la campagne, veux-tu ? s’exclama-t-elle brusquement.

- J’allais te le demander, répondis-je.

La toilette ne fut pas longue. Elle s’enveloppa dans ses fourrures et en route pour Bougival, ravis de notre idée et nous bécotant plus que jamais.

Cela ne dura pas longtemps.

Nous avions antidaté la Saint-Printemps. Une bise piquante flagellait les branches nues. L’herbe avait des tons roux de paillasson usé. La campagne était funèbre. Pas la moindre fleur d’aubépine aux buissons. Pas le moindre gazouillis d’oiseau, chanta dans les arbres. Nous claquions des dents, au bord de la rivière. Le déjeuner servit de bouquet. Le restaurant sentait la peinture neuve. Les garçons nous dévisageaient d’un regard narquois, ainsi que des bêtes curieuses. Le menu était épouvantable. La bise entrait comme chez elle par les fenêtres. J’avais relevé mon collet. Elle avait gardé ses fourrures. Nous grelottions désespérément. Elle ne disait plus une parole, ne mangeait rien et tambourinait une marche fièvreuse sur la nappe. Elle n’attendit même pas le dessert...

- Retournons à Paris ! commanda-t-elle.

Les billets d’aller et retour se ressemblent. Les voyages ne se ressemblent pas. J’eus beau remuer les cendres du feu, souffler sur les tisons qui s’éteignent, redire les serments de l’heure passée, la « petite bête » ne recommença plus sa musique et les lèvres de Jane restèrent obstinément closes aux tendresses.

- Tu ne m’aimes donc plus ? implorai-je à genoux.

- J’ai trop froid pour vous répondre, interrompit-elle inexorablement. Nous reparlerons de cela un jour... en été.

- Et voilà, conclut Montescourt, ce qui prouve une fois de plus que les amoureux sont protégés par un dieu tutélaire, puisque, sans le vouloir, sans le savoir, nous nous sommes retrouvés, un jour d’été, pour continuer la lecture interrompue de notre bienheureuse histoire...

~*~


EN DILIGENCE !

I

... J’ai voulu revoir, l’autre jour, cette bonne vieille ville de Saint-Martéjoux où le gouvernement me procura, après les deux ans d’école, l’honneur et la joie de tenir garnison.

Le décor n’a pas changé comme dans ces pauvres théâtres de province où les cinq actes des mélos se jouent sempiternellement devant la même toile de fond. C’est toujours la large place pavée de cailloux pointus où, sous des ormeaux à moitié pourris, les paysannes des environs vendent des hottées de légumes. Quelle aquarelle quand le grand soleil d’août l’inondait d’une pluie d’or !

Ce sont les huit fiacres lamentables alignés à la queue-leu-leu, le long du trottoir frangé d’herbes luisantes. Huit. Le nombre n’a pas varié depuis dix ans. Ce sont les rues étroites où les toits d’ardoises se touchent, le jardin public avec son lac où les cyprins rouges pullulent et ses rochers artificiels que domine un kiosque jaune. La nature revue et corrigée par Bouvard et Pécuchet.

Les boutiquiers ont gardé leurs cocasses enseignes que le vent secoue implacablement ; les pains de sucre bleus, les chapelets de chandelles, les parapluies en zinc, les plats de cuivre des perruquiers.

Et, en regardant les noms familiers qui sont peints au-dessus des devantures, je me suis rappelé, comme si j’avais feuilleté un album de caricatures, tous les méchants tours, toutes les farces hilarantes que les camarades jouèrent sans trêve aux paisibles bourgeois.

Je me suis rappelé entre toutes la comique aventure du galant Champdoré qui dut, bien malgré lui, acheter une diligence, à beaux deniers comptants. Une de ces vénérables pataches à trois compartiments, où nos pères se tassaient philosophiquement et qui barraient toute la largeur d’une route de leur masse énorme. Mais commençons par le commencement.

II

Il y avait alors au milieu de la rue des Grands-Fossés, un carrossier qui maquignonnait des rosses vicieuses et confectionnait des voitures neuves avec d’antiques guimbardes détraquées, ramassées pour deux sous de droite et de gauche. Un peu usurier, très fripon, laid, malpropre et avare comme s’il eût été circoncis en naissant, Honoré Caminade se permettait d’être conseiller municipal et de posséder pour fille la plus adorable blonde devant laquelle les amoureux aient jamais récité des actes de tendresse. Délurée à souhait avec cela. Une margot de dix-huit ans, qui ne baissait pas les paupières sous les regards ardents des hommes, qui savait retrousser ses jupes d’un geste savant, les jours de pluie, et dont les yeux glauques, marqués de lassitude par des cernes profonds, les lèvres  charnues, curieuses de tout goûter, semblaient déjà mendier quelque fruit de ce fameux pommier qui tenta notre gourmande mère Ève.

Le matin, lorsque le régiment revenait de l’exercice, tambours, clairons, musique en tête, comme dans la chanson, elle apparaissait derrière ses volets entre-bâillés, presque dévêtue sous son peignoir de percale rose, les cheveux ramassés sur la nuque ainsi qu’une poignée rousse d’épis, et montrant ses dents nacrées en un vague sourire.

Tous les sous-lieutenants prenaient le sourire pour eux. Tous, par une machinale habitude, levaient les yeux, en passant, vers les fenêtres du carrossier. Et, à la pension, malgré les pacifiques observations du président de table, les commentaires se croisaient jalousement, querelleurs comme des fleurets qui se heurtent.

Beaucoup de bruit pour rien.

La place était prise, en effet. Sans rien dire, laissant les autres se disputer, Champdoré avait sournoisement capté les faveurs de la belle enfant. Il lui avait écrit des poulets enflammés sur du papier bleu, parfumé de ylang-ylang. Il avait été implorant, passionné, voluptueux, désespéré. Il avait chanté sur toutes les cordes son troublant madrigal. Il avait posé des heures entières, la nuit, sous sa fenêtre, comme un donneur de sérénades, toussant, transi, bâillant, et ne se décourageant pas.

Elle ne résista pas longtemps. Ils se donnèrent d’abord des rendez-vous le soir dans la cathédrale. Elle arrivait tremblante, n’osant relever sa voilette, et ils s’embrassaient au fond des confessionnaux noyés d’ombre. Et à chaque baiser, elle répétait obstinément :

- Vous me jurez que c’est pour le bon motif ?

- Comment peux-tu croire le contraire, mon ange ! affirmait Champdoré sans s’interrompre.

Cependant le père faisait bonne garde autour de son héritière. Elle dut inventer des histoires baroques pour pouvoir s’échapper du logis. Et, n’osant plus s’attarder dans les églises désertes, elle conduisit Champdoré sous un vaste hangar obscur, où le père Caminade enfermait ses voitures.

Toutes ces vieilleries entassées, pressées route contre roue, avaient, au milieu des ténèbres vagues, un aspect fantastique. Berlines d’émigrés ; carrosses massifs aux flancs ventrus, aux marchepieds démesurés ; briskas légères ; cabriolets élégants, elles étaient toutes là, les voitures démodées, ridicules, du bon vieux temps. Toutes, même une diligence échouée parmi ce capharnaüm étrange, comme une monstrueuse épave. Une diligence peinte en rouge, pareille à quelque ambulante baraque de saltimbanque.

- Que nous serons bien là-dedans ! s’exclama Champdoré.

- Qui viendrait nous y chercher ? ajouta la jeune fille.

Et le couple s’installa sans façon dans la rotonde de la diligence. Les deux amoureux ne respectaient pas le sommeil de la septuagénaire guimbarde et ne quittaient plus ce domicile bizarre. Mais la petite se montrait inflexible sur le chapitre des concessions illégitimes, et Champdoré se lassa peu à peu d’entendre la belle balbutier son sempiternel refrain :

- Vous m’assurez que c’est pour le bon motif ?

Le siège traînait en longueur et se réduisait à de furtives escarmouches d’avant-postes. La petite Caminade sentimentalisait comme une grisette de Mürger. Elle parlait de joies pures, de liens éternels, d’union parfaite. Champdoré se bouchait les oreilles, ne comprenant rien au sermon. Ses baisers s’alanguissaient, devenaient moroses, glacés, paternels. L’amour agonisait tristement.

Et, un beau jour, le père Caminade étant venu pour épousseter sa diligence, découvrit le pot aux roses et surprit les amoureux au gîte. Impossible de nier ! Impossible de trouver une explication !

Le carrossier leva les bras au ciel, bredouilla une complainte indignée, parla de détournement de mineure, d’honneur outragé, de justice future. La fille piaillait effarée. Champdoré jurait ses grands dieux – et jamais il n’avait dit plus vrai – que la petite était encore digne d’être couronnée rosière. Enfin, après d’interminables discussions, tout s’arrangea.

- Ou vous épouserez ma fille, ou vous achèterez la diligence ! choisissez ! disait Caminade brusquement apaisé.

- Ni l’une ni l’autre ! répondit Champdoré.

- Alors, préféreriez-vous une bonne plainte au parquet ? insista le père.

- Va pour la diligence !

- Ce n’était donc pas pour le bon motif ? interrompit furieusement la fille.

- Probable, ma fille ! conclut Caminade avec un gros rire ironique. Mais il te reste ton vieux père !... Ton vieux père qui vient de placer sa vieille diligence !

III

Champdoré n’a jamais pu revendre sa guimbarde. Aussi ne manque-t-il jamais une occasion d’attaquer les chemins de fer et d’énumérer les avantages des diligences. Malheureusement personne ne l’écoute !

Quant à Mlle Caminade, elle a épousé un notaire, et elle joue volontiers, dit-on, à quatre mains l’attendrissante Chanson de Fortunio !

~*~


LA MÉSAVENTURE DE DON JUAN

I

... Des duels, la belle affaire ! s’écria négligemment le sculpteur Pierre Rosarieul, et, ayant secoué la cendre de son cigare aux bords d’une merveilleuse soucoupe de vieux saxe, il reprit d’un ton railleur : – Voyons, Messieurs, qui n’en a pas eu une demi-douzaine dans sa pauvre malheureuse vie, et pour d’autres histoires que des petits papiers ou des blagues de bonne femme ?

Et parbleu, moi qui vous parle, moi l’homme le plus pacifique du globe, en y comprenant les terres hyperboréennes découvertes par Nordenskiold, j’ai comme états de service, à cette heure, sept duels, trois blessures, chaque fois avec le même adversaire et chaque fois pour la même cause. Sept duels, trois blessures, vous m’entendez bien, et pas la moindre décoration...

L’aventure vaut, d’ailleurs, la peine d’être racontée, bien qu’un peu... rabelaisienne. Mais nous sommes entre hommes – pas vrai ? – après un excellent dîner, et quand on est bourré de truffes comme un chapon de Bresse, quand on se sent aux lèvres l’arome exquis d’un havane, il serait malséant de déclamer, les larmes aux yeux :

                    Dans les prés fleuris
                    Qu’arrose la Seine,
                    Mes chères brebis,
                    Cherchez qui vous mène.

Donc, au temps où « telle chose m’advint, » comme dit le bonhomme, j’étais encore étudiant, étudiant quoi, le droit ou la médecine, je ne m’en souviens plus trop, dans une petite ville de Lorraine. La vraie petite ville de province avec ses pans de murs démantelés, une esplanade où la musique militaire jouait deux fois par semaine, un théâtre étonnant, de vieilles maisons, de vieilles rues, de vieux salons, de vieux usages. On s’y amusait cependant aussi joyeusement que n’importe où, et il s’y trouvait assez de belles filles d’Eve pour nous faire oublier le monde entier.

Les roses demoiselles abondaient. Les douairières ne se montraient pas trop revêches. Et sans trêve, que ce fût en avril, que ce fût en été, que ce fût l’automne ou l’hiver, on dansait à corps perdu. Les sauteries se succédaient tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. De salon en salon, les épinettes jouaient toutes seules les langoureuses valses de Marcailhou. Et les amourettes ne chômaient pas dans ce contact perpétuel de jeunesses, dans cet échange incessant de faderies qu’on se murmure tout bas à l’oreille en tournant étroitement enlacés et qui sont plus dangereuses que la furtive brûlure d’un baiser...

Malheureusement, les officiers du régiment de dragons qui tenait garnison dans la ville nous faisaient la plus déloyale concurrence. L’assiette au beurre n’était que pour leurs lèvres trop friandes et surtout pour un grand lieutenant qui s’appelait le vicomte Georges de Montereix.

Don Juan ressuscité sous un casque de dragon, hautain, insolent, sabreur, subodorant toujours quelque odeur de femme, courant la brune et la blonde, s’en moquant cavalièrement, les trompant avec un art parfait, et gentilhomme de la tête aux pieds. Les belles l’adoraient. Les maris le craignaient. Et les chercheurs de romans étaient réduits au rôle ridicule d’amoureux transis...

II

Aussi, dans le café des étudiants et au cours de la Faculté, on conspirait sourdement contre le beau détrousseur de vertus. Il y eut même de mémorables serments de vengeance jurés sur un billard à moitié crevé. Tout le monde criait haro, serrait les poings, insultait platoniquement l’ennemi commun, et personne n’osait attacher le grelot, moi, pas plus que le commun des conjurés !

Or, un jour de la mi-janvier, des commérages indiscrets nous apprirent que le vicomte Georges avait demandé la main d’une ravissante héritière de dix-sept ans, fraîche comme une branche d’aubépine en fleur à pointe d’aube et si blonde qu’on avait, en la regardant, la tentation de réciter des vers de Virgile.

Depuis ma rhétorique, je ne voyais qu’elle, je ne rêvais que de ses yeux profonds et de sa bouche ronde de déesse. En son honneur, j’avais noirci de sonnets fulgurants plus de trois cahiers...

Hélas ! et l’on affirmait sérieusement qu’elle idolâtrait le Don Juan. L’amour s’était furtivement glissé dans son cœur virginal entre deux valses, et les parents avaient retardé la cérémonie jusqu’à la fin du Carême.

- Ce mariage ne se fera pas ! criai-je très haut dans la salle du café, au légitime ébahissement des consommateurs qui lisaient tranquillement leurs gazettes.

On commenta beaucoup cette exclamation de défi, puis on changea de conversation comme après les rodomontades accoutumées.

La semaine suivante, la présidente recevait le soir, et le vicomte de Montereix devait conduire le cotillon avec sa fiancée. D’où vint l’idée de « haulte gresse » qui germa alors dans ma cervelle ? Je ne sais, et faut-il achever mon histoire ?

III

Je vous dirai très vite et très bas qu’il gelait ce soir-là à pierre fendre, qu’au coin d’une borne, dans la neige, j’avais ramassé quelque chose de dur qui ressemblait à un caillou grisâtre, et qu’après avoir longtemps attendu, avec une extrême patience, un instant favorable, il me fut enfin possible de glisser ma trouvaille dans la poche gauche de la tunique du lieutenant, tandis qu’il exposait à un monsieur absolument sourd ses théories sur l’avancement des officiers...

Le tour était joué !

D’abord, on ne s’aperçut de rien.

- Me serais-je trompé ? pensais-je anxieusement.

Mais, peu à peu, dans les tiédeurs molles qui remplissaient l’appartement plein de lumières et de monde, dans le tourbillonnement affolé des valses, dans le frottement continuel des danseurs, le dégel commença. Et parmi les pénétrantes embaumées de white rose et de foin nouveau, des bouquets qui se fanaient languissamment dans les chevelures, parmi cette grisante senteur de blondes qui s’évaporait sous les coups pressés des éventails, monta une odeur innommable, une pestilence fade qui s’alourdissait dans l’atmosphère. Et plus le lieutenant remuait, plus l’odeur devenait forte. La fiancée rougissait. Il ne savait quelle contenance garder. Il n’osait lui demander une explication.

Et l’odeur augmentait de plus en plus. Maintenant, on s’écartait du couple. On se mouchait bruyamment. Les dames tenaient leur mouchoir de dentelle contre leur nez rose. N’y tenant plus, le vicomte Hector voulut en faire autant. Il enfonça d’un geste brusque sa main finement gantée dans la poche gauche de sa tunique, et...

Vous devinez la suite. Un éclat de rire implacable, inextinguible, courut d’un bout à l’autre du salon. Le pianiste lui-même interrompit son monotone tapotement. Don Juan, honteux et penaud, avait disparu.

Le lendemain, toute la ville savait la mésaventure et l’amplifiait de commentaires. Le mariage fut rompu. Et, furieux, sacrant, Montereix vint avec d’autres officiers au café des étudiants, provoquant Dieu et diable. – Où est le lâche, l’insolent qui m’a joué ce tour ? répétait-il. – Le voici !  répondis-je en saluant très poliment. Et sachez que je suis à vos ordres, Monsieur !

On se battit au sabre. Il tirait trop bien pour ne pas être blessé. Depuis cette première affaire, nous ne pouvons pas nous rencontrer sans échanger des témoins. Il a juré de me tuer, et je n’ai aucunement l’intention d’acheter encore une concession à perpétuité au Père-Lachaise. Cela peut nous mener très loin. Et c’est une manière comme une autre de s’entretenir la main.

~*~


LE RATELIER DE FIFRELOUX

Lorsque le capitaine-trésorier Fifreloux commençait au dessert la sempiternelle histoire de ses bonnes fortunes passées, de ses malheurs, des passe-droits dont il avait été victime, et de son fameux serment de chasteté, les conversations s’interrompaient d’un bout à l’autre de la table, et, un par un les camarades, jetant leurs serviettes, se sauvaient au café avec de longs éclats de rire.

Et dans la large salle déserte de la pension, où traînaient des odeurs fades de viandes refroidies et de vin versé, il ne restait pour écouter les radotailles larmoyantes du trésorier que le capitaine Marmichet, de la 3e du 4e, une très vénérable baderne, qui était sourd comme un trombone et qui s’attardait après chaque repas à déchiffrer les rébus peinturlurés sur les assiettes...

Aussi Fifreloux adressait-il invariablement ses tirades à cet impassible voisin :

- Croyez-moi, Marmichet, lui répétait-il d’un ton grave. L’amour est la plus détestable invention qu’il soit possible d’imaginer. Tous les malheurs, toutes les angoisses, toutes les souffrances nous viennent de cette inguérissable maladie. Croyez-moi, mon cher Marmichet, n’aimez jamais..

Et il ajoutait, heurtant de la main son front chauve, qui ressemblait à une coquille d’œuf luisante, découvrant d’un soupir piteux ses gencives édentées, redressant péniblement son échine voûtée :

- Plus d’alfa sur le gourbi, histoire de femmes... Plus de chicots dans l’entonnoir, histoire de femmes... Mes rides, mes rhumatismes, etc., etc., histoire de femmes. Des états de service superbes, je peux le prouver, mais des blessures dans toutes les campagnes. Et vous, Marmichet ?

Marmichet ne répondait pas, absorbé par l’étude savante de ses rebus.

- Voilà pourquoi, continuait Fifreloux, j’ai fait, un jour, après quatre mois d’hôpital, le serment solennel de résister à toutes les tentations roses et blondes, aux lèvres qui se tendraient à mes baisers. La chose était pénible, j’en conviens, cependant, Marmichet, j’ai été à la hauteur des circonstances ; en eussiez-vous été capable ?

Marmichet persistait à ne pas répondre.

Alors, d’une voix sentimentale, les yeux écarquillés, la figure épanouie comme s’il allait chanter une romance idyllique, le trésorier reprenait à mi-voix :

- Tout cela, Marmichet, ce n’est pas le bonheur. Il me manque je ne sais quoi qui remplirait ma vie, qui me broderait des pantoufles et qui me soignerait. ne le dites à personne surtout, je voudrais me marier, dénicher, n’importe où, une petite fille de vingt ans, toute jeune, toute innocente, toute fraîche... M’écoutez-vous, Marmichet ?

Marmichet se taisait encore, et le capitaine Fifreloux, haussant les épaules, l’abandonnait enfin à ses paisibles et monotones occupations.

II

Le serment de Fifreloux menaçait de s’éterniser. Les jeunesses lui riaient querelleusement au nez. Les parents lui tournaient le dos sans la moindre politesse, et les officiers composaient des chansons raillardes qui flagellaient les prétentions surannées du vieux Cassandre.

Mais le trésorier ne se décourageait pas. Quand une porte lui était fermée, il sonnait à une autre avec une patience entêtée, et, de porte en porte, il finit par découvrir la perle inconnue qu’il cherchait depuis si longtemps.

Mlle Gabrielle Massoulat avait à peine vingt ans, des cheveux d’or fin éparpillés comme une frange métallique sur ses larges yeux qu’ils baignaient d’une étrange teinte blonde, un amour de petit nez gaminement retroussé et dont les narines roses palpitaient d’un frisson troublant, les lèvres épaisses, rouges comme la bouche d’une bacchante antique, barbouillée du sang parfumé des grappes mûres.

C’était le portrait cent fois décrit par Fifreloux à son silencieux camarade, le capitaine Marmichet. Une petite fille de vingt ans, toute jeune, toute fraîche. Il n’y manquait absolument que l’épithète d’innocente et le précieux certificat qui fit la fortune de Jane May – aux neiges d’antan.

Les méchantes langues de la garnison en racontaient sur ce sujet épineux de quoi remplir quatre romans de Montépin. La gamine savait son Corneille et surtout les fameux vers :

Chez les âmes bien nées,
La valeur n’attend pas le nombre des années.

On citait entre toutes une adorable aventure de grand cousin apprenant les douces choses d’amour à sa cousine en la tiède saison des vacances, et celle d’un clerc galant qui, maintes fois, avait psalmodié la Chanson de Fortunio dans la chambre close de la petite, aux heures où la maison dormait paisiblement.

Fifreloux ne voulut rien entendre. Les cheveux blonds et les lèvres rouges de Mlle Massoulat avaient détraqué sa pauvre cervelle. Son serment prolongé l’exaspérait. Il se boucha les oreilles et demanda la main de la jeune fille.

- Bah ! pensait-il, on ne peut tout avoir en ce monde et l’on ne mange pas souvent des fruits pareils à quarante-cinq ans bien sonnés.

Sa demande fut agréée par les parents avec de très heureuses protestations de reconnaissance, et la joie radieuse de la gamine, enchantée de cueillir son bouquet de fleurs d’oranger comme les autres, acheva d’idiotiser l’amoureux Fifreloux...

III

Dès lors, bercé de consolantes illusions, rêvant d’être aimé pour lui-même, de faire battre le cœur de sa belle fiancée, il voulut réparer toutes les usures causées par les « histoires de femmes. »

Il acheta une perruque frisée de céladon. Il commanda chez un dentiste un râtelier américain. Il apprit à se maquiller comme un vieux cabotin. Il teignit ses moustaches. Il enserra sa taille en un corset étroit. Plus de front chauve reluisant comme une coquille d’œuf. Plus de gencives édentées. Plus d’échine cassée en deux. On eût dit de quelque gâteux de féerie qui change son masque entre deux décors.

Et ainsi métamorphosé, sautillant, pimpant, maquillé de frais, il se présenta à la mairie, où les invités étaient déjà réunis. La perruque était parfaitement attachée au crâne. Le fard et les coups d’estompe qui dissimulaient les rides était un chef-d’œuvre. Le râtelier seul inquiétait Fifreloux. C’était en effet la première fois qu’il accrochait cette mécanique artificielle entre ses chicots ébranlés. Et il sentait glisser la plaque d’or mal fixée au palais. Mais l’arrivée de la mariée fit tout oublier. Il s’inclina. Il grimaça. Il balbutia un long madrigal. Des frissons couraient dans tous ses membres et, les yeux fixés sur la délicieuse créature qui allait lui appartenir pour l’éternité humaine, il se grisait déjà des jouissances futures, il la déshabillait en pensée, ne lui laissant au corps que sa chevelure fauve dénouée et une chemisette transparente qui la rendait plus charmante encore.

La mariée bâillait derrière son éventail.

Pendant ce temps, le maire, cravaté de blanc, lisait d’une grosse voix les articles du Code ; et, la lecture terminée, il posa aux nouveaux époux la question habituelle :

- Monsieur Fifreloux, consentez-vous à prendre pour votre épouse légitime Mlle Gabrielle Massoulat ?

Aussitôt, tous les assistants, le maire, la mariée virent le capitaine-trésorier haleter, battre le vide de ses deux mains crispées. Il devenait rouge, violet, vert, jaune. Des gouttes de sueur coulaient sur ses joues, emportant des traînées de fard. La perruque, détachée, tombait sur les yeux. Des gloussements inarticulés sortaient de sa bouche béante. Et, après des convulsions affreuses, il retomba raidi au pied du fauteuil municipal.

Le malheureux, dans son émotion, avait avalé le faux râtelier.

- S’il avait pu dire oui, au moins, je serais veuve maintenant, gémit sa fiancée.

Et ce fut la seul oraison funèbre du capitaine Fifreloux !

~*~


CHANGEMENT A VUE

Tristement dîné hier sur cette terrasse des Ambassadeurs où nous avons tant ri jadis. Il faisait déjà frisquet. Un vrai soir d’automne piqueté d’étoiles à travers lesquelles éclatait par instants une longue fusée blanche de lumière électrique. Le grand Max s’est donné une peine de tous les diables pour sauver la situation. Mais on se sentait tout chose, et les belles amies – Fanny Love elle-même – oubliaient de montrer leurs dents. Il y avait, en effet, une mélancolie bizarre dans ce spectacle en plein vent où les quinquets frissonnaient, mettant des plaques d’or sur l’or rouge des larges feuilles retombantes des marronniers. Les violons semblaient enrhumés, les pitreries des cabots étaient lamentables, et sur la scène, les roulures qui servent de tapisserie s’emmitouflaient frileusement dans leurs mantilles blanches. Puis les banquettes vides que longent en bâillant des garçons blêmes, la marchande de bouquets qui dort dans un coin, le crieur de romances qui glapit d’un ton monotone sa réclame accoutumée et cette odeur humide qui monte des massifs voisins, et qui vous étreint le cœur comme un souvenir nostalgique. Fini jusqu’à l’été prochain, si par miracle nous avons pu traîner notre boulet vers cette date lointaine, malgré le P.-L.-M., les femmes et le reste !

Au retour, Champdoré, qui ramasse toujours d’impossibles histoires, nous a conté la mésaventure comique de cette pauvre Liline Ablette. Cela commence comme la fable du Bonhomme :

    Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre.
    L’un d’eux s’ennuyant au logis,
    Fut assez fou pour entreprendre
    Un voyage en lointain pays.


Et grand mal lui en prit, si vous vous rappelez vos classiques. Mal en prit aussi à la très blonde Liline de se sauver à Naples avec les hirondelles, aux premières averses de septembre, et d’abandonner insoucieusement sa tiède bonbonnière, posée comme un nid sur la lisière fleurie du parc Monceau, ses invraisemblables bibelots et les resplendissantes fleurs de sa serre où rayonne d’un éclat mystérieux le ventre d’or des Boudhas. Mal en prit à cette bête superbe créée pour être aimée et se railler du troupeau prosterné des hommes, de ne pas avoir compris le charme exquis de l’automne, la poésie profonde des allées qui se dépouillent, des brumes qui flottent pareilles à des écharpes de mousseline et la douceur molle du premier feu qui vous retient, qui vous hypnotise devant les chenets, la cervelle perdue durant des heures et des heures.

Elle savait cependant que Pontauvert a, depuis son entrée dans le monde, oublié de remonter la petite mécanique absurde que les dictionnaires de médecine appellent le cœur, qu’il se moque des marchandes de joie aussi effrontément que son maître Don Juan, qu’il aime toutes les femmes en général, pourvu qu’elles soient blondes, qu’elles aient les lèvres rouges, qu’elles soient stupides et fassent des fautes d’orthographe. Elle savait que la vie déréglée du marquis est réglée comme les portées métriques du papier à musique et que chaque soir, de minuit à deux heures, il avait pris l’habitude invariable de venir faire sa petite partie de bésigue chinois suivie de quelques autres. Elle avait entendu maintes fois des claquements fous de baisers qui sonnaient par toute l’antichambre à l’arrivée de « monsieur. » Elle connaissait l’affriolante frimousse de sa camériste Claudine, ses grands yeux d’agate pailletés de taches d’or, son bonnet aux rubans roses qu’une chiquenaude distraite eût envoyé au diable, ses joues trouées de mignardes fossettes et ses dents nacrées de jeune faunesse dont feue Mlle Samary serait jalouse – un vrai biscuit de Saxe, enfin – une de ces soubrettes trop jolies que Greuze campa au bord des fontaines, la jupe retroussée et les prunelles rêveusement fixées vers quelque chemin où passeront tout à l’heure les robustes gardes-françaises. Elle n’ignorait pas que l’hôtel appartenait au marquis, qu’elle n’avait pu obtenir encore le moindre bout de contrat lui assurant pignon sur rue, ainsi que toutes ses jolies camarades.

Mais quand « l’invitation au voyage » vous bourdonne aux oreilles son poème de joies inconnues, ses litanies de promesses, il est bien difficile de résister à la tentation, de réfléchir trois secondes et de se rappeler le vieux proverbe prudhommesque :

    Qui va à la chasse perd sa place !

Liline Ablette partit donc – un soir pluvieux – assoiffée de soleil, heureuse comme une gamine de voir du pays. Les adieux furent touchants. Le couple échangea des serments de fidélité qui n’en finissaient plus. Liline jura sur la perruque de son père – un vieux trombone des Bouffe-du-Sud – de rentrer au bercail le mois suivant. Et le train s’ébranla sur cette promesse suprême que scandait un tendre baiser envoyé du bout des doigts.

L’hôtel, les palmiers, les bibelots avaient été confiés avec mille et une recommandations à la camériste Claudine.

Ce soir-là, le marquis Hercule de Pontauvert s’ennuya prodigieusement. Ce brusque dérangement dans ses habitudes le rendait de fort méchante humeur. Et vers minuit, après la représentation de l’Opéra, ne sachant comment tuer les heures lentes, il alla perdre une centaine de louis au club. Il recommença le lendemain, le surlendemain, – toute la semaine. Puis, lassé de ce genre de distraction, je ne sais quel diable le poussant, à l’heure accoutumée de sa partie de bésigue, il reprit machinalement le chemin du petit hôtel. Le logis dormait, calme, silencieux, comme une église abandonnée. Pontauvert entrevit une traînée de lumière qui luisait sous la porte dans la chambre à coucher de Liline. Il ouvrit sans scrupule et trouva la Claudine étendue dans le grand lit à baldaquins de sa maîtresse. Un feu clair flambait au milieu de la cheminée. Un bouquet de violettes oublié sur un meuble diffusait son odeur énervante à travers l’atmosphère attiédie. Les mules de Liline étaient jetées sur la peau d’ours étendue au pied du lit. Sa simarre de cachemire brodé couvrait le divan de ses plis lourds. Son roman favori – une ineptie de Montépin – avait roulé sur le tapis. Rien n’était changé dans ce décor familier que l’idole ancienne. Rien, pas même la chemise qui moulait le corps de la camériste, une de ces chemises de satin bleuté que Liline Ablette endossait aux grandes occasions.

Et toute décoiffée, les cheveux éparpillés comme une poignée de rayons dans l’épaisseur des oreillers de dentelles, la friponne Claudine riait, riait, creusant ses fossettes, entr’ouvrant à peine ses paupières trempées de désirs languissants. Elle jouait si parfaitement son rôle que Pontauvert ne soufflait mot – ébahi – idiotisé par l’aplomb de la jolie fille.

- Je savais bien que Monsieur le marquis reviendrait faire son bésigue ! lui dit-elle brusquement.

- Parbleu ! répliqua Pontauvert en l’embrassant sur les yeux, tu parles d’or, Claudine, et tu mériterais un prix Montyon.

- J’ai déjà été rosière dans le temps... interrompit-elle les paupières baissées.

- Et tu ne veux plus recommencer ? Parfait. C’est étonnant comme tu ressembles à ta maîtresse !

- N’est-ce pas ? Préféreriez-vous... ?

- Allons donc ! fit-il ; est-ce que l’amour d’hier a jamais valu celui d’aujourd’hui ?

La partie de bésigue fut palpitante et, malgré ses austères habitudes, le marquis enchanté la prolongea jusqu’à l’aube. Claudine gagnait toujours. Elle gagna l’hôtel. Elle gagna les chevaux. Elle gagna les diamants. Aussi, lorsque Liline Ablette revint l’autre jour au bercail, selon sa promesse, elle trouva le nid occupé et les portes closes, et sa femme de chambre in partibus lui écrivit moqueusement :

« Je regrette beaucoup d’avoir pris la place de Madame, mais si Madame le désire je lui offre, en compensation la mienne, avec une augmentation de gages.

Que Madame réfléchisse et me réponde poste pour poste. Le marquis serait enchanté de ce choix.   « CLAUDINE. »

Liline Ablette a juré de plaider et vient de lancer du papier timbré.

Que de procès sur la planche et que les bons avocats doivent se frotter les mains !

~*~


LA MAIN CHAUDE

I

L’histoire morale que nous allons avoir l’honneur de vous raconter, d’après des documents diplomatiques retrouvés, on ne sait par quelle cause, au fond de la fameuse armoire du Val d’Andorre, s’est passée dans la principauté de San-Mocolli, une principauté d’opérette que les géographes – des gens consciencieux cependant – ont malencontreusement oubliée dans leurs atlas.

Imaginez-vous, trempant leurs blancheurs dans la nappe paresseuse d’un golfe bleu, des maisons italiennes, à terrasses fleuries, de vieux clochetons d’église qui se chauffent au soleil ; des rues étroites où le soleil apparaît entre les murs comme une bande flottante de soie tendre ; des enclos où les pampres luisent sur les feuilles argentées des oliviers, et à l’horizon, moirée de lumières, la mer que les voiles latines parsèment de taches claires. Cette aquarelle représente la capitale de la principauté. Ajoutons, pour ne négliger aucun détail, qu’il serait impossible de tirer un coup de canon sans occasionner un « Casus belli, » que l’armée permanente est composée de cinq carabiniers, dont un invalide, deux colonels et un général, que le suffrage universel n’existe pas et que les impôts ont été abolis au quinzième siècle.

Donc, en l’an de grâce qu’il vous plaira, le prince Ascanio XXII ayant fait royalement la fête aux quatre coins du demi-monde, s’aperçut un beau soir que sa cassette sonnait le creux, que son dernier héritage était croqué jusqu’au plus petit écu, et que les usuriers les moins avares ne lui prêteraient pas un sou sur sa couronne fermée.

Il ne pouvait songer à rétablir les impôts. Ses sujets, n’étant pas toujours d’humeur facile, l’auraient reconduit à la frontière sans les moindres égards. Il pensa à licencier son armée permanente. Une économie de bouts de chandelle. Et ne sachant plus enfin à quel juif se vouer, le prince décida à faire une fin et à chercher une héritière.

Il n’eut pas à chercher longtemps.

Son voisin, le vieux duc de Lacryma-Christi, avait une fille, un peu fanée, ni spirituelle, ni jolie, mais millionnaire à souhait. Ascanio XXII n’hésita pas. Il envoya son chambellan au duc. On discuta. Le chambellan fut très éloquent et enleva le consentement après un discours tellement long que le vieux s’était endormi dans son fauteuil armorié.

Les fiançailles furent célébrées dans les deux Etats avec une imposante solennité. Et l’on fixa le mariage à la Notre-Dame d’août.

II

Cependant, Ascanio XXII enterrait joyeusement sa vie de garçon. Il dépensait déjà la dot de l’héritière. Les doublons sautaient à pleines poignées par les fenêtres ouvertes du palais. Les bouchons de champagne n’interrompaient pas leur bruyante musique. Dans toutes les chambres traînaient les robes des belles amies revenues pour consoler le prince. On soupait, on dansait. Toutes les folies, tous les caprices étaient exaucés.

Le prince se grisait de fausses tendresses et d’amours artificielles. Les lèvres qui s’offraient, les yeux qui étincelaient, les corsets roses qui craquaient chassaient loin de lui l’amère vision du supplice prochain. Et le carnaval du palais détraquait toute la ville, comme ces farandoles qui passent de maison en maison, entraînant tout le monde dans leur chaîne enlaçante et renversant tout devant elles. Les sérénades empêchaient les maris de dormir. L’armée permanente oubliait ses consignes. On ne rencontrait que des couples aux joues enluminées, aux regards languides, qui processionnaient deux à deux, suivant la guise amoureuse. On en rencontrait à chaque pas, dans les bosquets obscurs des jardins, au détour des rues désertes, sur les sables d’or de la grève et jusque dans les antichambres du palais.

Et parfois sur le golfe aux eaux transparentes où la lune mirait son pâle sourire, passait, conduite par des rameurs paresseux, la barque remplie de bouquets où Ascanio XXII écoutait tranquillement les bêtises des Musidoras agenouillées autour de lui et la voix triste d’une diva parisienne qui chantait la mélancolique complainte du grand Théo :

            Ma belle amie est morte,
            Je pleurerai toujours ;
            Sous la tombe elle emporte
            Mon âme et mes amours.
            Que mon sort est amer !
        Oh ! sans amour, sans aller sur la mer !

III

Or, tandis qu’on chantait dans la principauté de San-Mocolli, le vieux duc de Lacryma-Christi, exaspéré par les lamentations de sa fille, qui demandait Ascanio sur tous les tons du clavier, monologuait d’inquiètes réflexions sur l’indifférence de son gendre. Pas de bouquets, pas de cadeaux, pas de visites, pas de poulets. Que devait-il penser d’une telle conduite ?

Et, un jour, curieux de connaître le dessous des cartes, il se grima de merveilleuse façon, prit les lunettes bleues de son conseiller intime et, ayant fait atteler sa berline, partit pour la principauté.

Il arriva au palais quelques heures après. La chaleur était accablante. Le suisse ronflait sur une banquette.

Il le réveilla sans pitié.

- Le prince peut-il recevoir un ambassadeur de S. M. le duc de Lacryma-Christi ? demanda-t-il aussitôt.

Le suisse sortit à lentes enjambées, se frottant les yeux et fort peu satisfait de ce brusque réveil.

Les fenêtres de l’antichambre étaient ouvertes, et l’on apercevait les allées vertes et les massifs en fleurs des jardins du palais.

Le duc s’était assis et regardait distraitement voler les papillons.

- Ce maroufle se permettrait-il de me faire attendre ? murmura-t-il bientôt.

Il répétait cette phrase pour la quatrième fois, lorsqu’il entendit, très loin, dans un bosquet, des paroles brèves qu’interrompait le tumulte querelleur de rires féminins.

Il reconnut la voix du prince.

- Un ambassadeur de mon beau-père ? disait-il. Qu’on lui dise de revenir au 15 août !

Le duc sauta comme s’il eût reçu une décharge électrique dans les mollets, et furieux, marmottant entre ses dents des lambeaux de menaces, il courut de corridor en corridor, d’allée en allée, vers la charmille où les rires continuaient de plus belle.

Dans l’ombre verdissante des feuilles pressées que le soleil lamait de plaques d’or, la diva parisienne, en un déshabillé provocant, était assise sur un banc de pierre. Ascanio XXII, agenouillé, avait enfoncé son visage dans les jupes de la belle. Et, groupée autour de lui, toute une bande de jolies filles jouait à la main chaude comme des échappées de couvent.

C’était charmant.

Le duc crut entrevoir un coin du Paradis perdu.

Sa colère agonisait. La gaieté des autres l’envahissait. Et sans prononcer une parole, le doigt posé sur ses lèvres, profitant de la stupéfaction générale, il gratta d’une chiquenaude légère la paume immobile du prince.

- Cette fois, cria Ascanio, c’est Marietta ! Tu me dois dix baisers, ma chère ?

Et ayant relevé la tête, il aperçut la face imperturbable du duc qui avait jeté ses lunettes bleues.

- Vous ici ? fit-il.

- Moi-même, mon gendre. Exigez-vous les dix baisers ?

IV

Le mariage fut rompu.

Le prince Ascanio ne le regrette plus. Il a installé maintenant dans ses Etats une maison de jeux qui enfoncera celle de Monaco. L’ordre du Poisson-d’Or qu’il vend très cher aux financiers véreux et aux marchands de cochons enrichis lui rapporte, bon an, mal an, cent mille livres de rente.

Et la fête continue à San-Mocolli !

~*~


PLAN DE CAMPAGNE

... Ils avaient marché toute la journée – pas à pas – s’arrêtant à regarder ce va-et-vient de troupes qui remplissait d’une tapageuse gaieté les ruelles herbeuses du village. Le tableau était coloré. Et cela amusait beaucoup la marquise d’entendre les chansons d’étape qui claironnaient aux fenêtres des chaumières, de voir se lever brusquement devant elle, raides, la main au képi, les soldats qui fumaient leur pipe à l’ombre des treilles. Chantérac lui expliquait tout, prolongeait la flânerie, heureux de sentir son bras sur le sien, d’écouter sa voix d’enfant et ses rires moqueurs. Ils étaient partis du château sans rien dire, laissant le général Thorailles et le marquis remuer leurs souvenirs de l’année terrible et terminer leur interminable partie de billard. Derrière eux, les troupiers s’exclamaient :

- Tiens ! l’aide de camp du général et sa « particulière ! »

Elle en riait comme une folle et l’on n’eût pu rêver vraiment un couple plus jeune et mieux assorti, comme disent les bonnes gens de province. Chantérac bénissait le hasard qui avait changé les premiers plans du commandant en chef et envoyé sa brigade à Métivy-le-Sec. Huit jours à passer chez les La Croix-Ramillies. Il eût presque cru à une providence qui n’aime pas les maris trop confiants. Et, en revenant par le chemin le plus long, malgré la solitude exquise, ils se parlaient presque à voix basse. Guy lui rappelait l’histoire ancienne – l’hiver passé, quand il était à l’école de guerre et qu’il lui avait été présenté – un soir – entre deux valses, au bal costumé des Taillemaure. Les moindres détails de sa toilette papillotaient encore dans ses yeux comme une inoubliable vision. C’était un costume de paysanne provençale. Un caprice de coquette qui connaît son miroir. Le chapeau de paille aux larges ailes dégringolait sur les cheveux blonds éparpillés en mèches indociles. Sa jolie tête rose semblait plus rose et fraîche encadrée ainsi comme d’une auréole ardente. La chemisette de toile fine découvrait un peu la chair adorable, duvetée de veloutine. Et la robe de futaine se gardait bien de cacher les pieds mignons et petits comme il sied aux bergères d’opéra comique. Ses cheveux blonds l’avaient attiré aussitôt, comme une flamme dans laquelle les phalènes viennent se brûler les ailes. Ils avaient dansé ensemble – plusieurs fois. Il lui apprenait le boston, cette valse sensuelle qu’on traîne et qui vous donne le « langoureux vertige » dont parle Baudelaire. Des promesses après. On s’était revu un peu partout et chez elle, les jours où Madame ne reçoit pas. Il poursuivait les mêmes chimères. Ils aimaient les mêmes choses. Leurs mains s’étaient unies comme fraternellement. Elle lui contait tout. Il ne lui cachait rien. Et c’étaient des tendresses délicieuses, une amitié qui ressemblait presque à de l’amour. Un prologue peut-être, mais si doux qu’ils ne pensaient pas au reste. Il l’aimait à en perdre la raison. Elle, se laissait aimer indolemment, bienheureusement. Enfin, Chantérac fut envoyé au diable. Ils s’écrivirent tous les jours, puis toutes les semaines, puis tous les mois, puis elle oublia son adresse.

Et il la retrouvait maintenant par aventure. Il la retrouvait seule. Le mari comptait-il ?

Il y avait une mollesse parfumée d’alcôve dans l’air tiède. Le soleil se couchait étendant de larges bandes rouges derrière les meules alignées à l’horizon. Cette fin de jour troublait, énervait. Les fleurs sentaient trop bon. Les oiseaux s’envolaient vers les arbres. L’amitié qui ressemblait presque à de l’amour était loin, bien loin. Chantérac se pencha vers elle. Le bras de la marquise tremblait un peu sur le sien. Elle souriait sans savoir pourquoi et ses narines battaient voluptueusement de l’aile. Il effleurait ses cheveux blonds de ses lèvres.

- Je vous aime toujours, plus que jamais ! murmura-t-il d’une voix implorante.

Et pour la première fois, il baisa sa nuque ambrée où les frisons de soie avaient une odeur d’iris. Il l’embrassa longtemps et elle n’osait pas lui dire toute la joie qui la domptait et l’eût jetée sans force dans ses bras...


Le marquis les attendait à la grille du parc. Il était assis sur un banc à côté du général, et les deux barbons discutaient avec de grands gestes, parlant de Jomini, de Napoléon et de Gustave-Adolphe. Leurs ombres démesurées dansaient le long de l’allée une sarabande grotesque.

- Eh bien, ma chère Renée, dit le marquis, êtes-vous contente de votre promenade ?

- Enchantée, fit-elle d’un ton imperceptiblement railleur, et je ne saurais trop en remercier M. de Chantérac, qui a bien voulu tout me montrer et tout m’expliquer...

- Curieux, n’est-ce pas, Madame, bougonna le général. L’image de la guerre... en petit. – Et il ajouta : Vous me permettez, marquis, de causer un instant service avec mon aide de camp.

Alors, il fut question de cantonnement, de subsistances, d’ordres exécutés, de travaux préparés. Chantérac répondait imperturbablement, inventant les moindres détails, comme s’il eût entrevu autre chose que la tête blonde de la marquise, comme s’il eût pensé à d’autres turlutaines qu’à son amour. L’explication fut parfaite et le général se déclara satisfait.

- Je vous admire, Monsieur, reprit le marquis, de n’avoir rien oublié malgré la présence de ma femme. Savoir être galant et remplir son devoir ponctuellement, voilà bien le véritable officier français.

Chantérac inclina la tête comme très flatté. Il ne levait pas les yeux sur la marquise, ayant peur de rire malgré lui, s’ils avaient échangé le moindre regard.

Dans la soirée, il y eut une longue discussion. La Croix-Ramillies, qui avait été zouave de Charrette pendant la guerre, exposait ses idées militaires avec une fougue juvénile. On avait tort, répétait-il, de perdre les vieilles traditions. Lui ne connaissait qu’une tactique, les charges à la baïonnette, l’élan des masses, la « furia francese. » Le général l’arrêtait en plein enthousiasme.

- Mais vous n’arriveriez pas quatre sur la position ennemie, insistait-il.

Et il développa à son tour la façon dont il comprenait la bataille moderne. Avec les armes actuelles, il était impossible de prendre à l’assaut une position bien défendue. Des surprises et des mouvements tournants. Voilà tout ! Il s’animait, faisait des phrases, comparait les positions à certaines femmes qu’il importe de ne pas violenter, de ne pas attaquer trop promptement. Les feintes et une sorte de galanterie et l’on réussissait toujours. La marquise bâillait, bâillait. Chantérac répondait des bêtises à dormir debout, lorsque le général ou le marquis le consultaient et le prenaient à partie. Il ne pensait qu’à elle. Il gardait aux lèvres l’odeur d’iris que fleuraient ses frisons dorés. Elle ne lui avait rien promis, pourtant il espérait, il croyait avec cette belle confiance des amoureux que peut-être, qui sait, elle exaucerait ses désirs passionnés. La marquise songeait. Elle comparait nostalgiquement son grotesque Cassandre, bedonnant et radotant, au jeune quêteur d’amour qui si longtemps avait aimablement obéi à ses moindres fantaisies et qu’elle rencontrait à nouveau sur sa route.

- Voudriez-vous m’aider à servir le thé, Monsieur ? demanda-t-elle avec une extrême douceur.

Ils allèrent au fond du grand salon, où le samovar chantait, entouré de tasses de vieux Sèvres. Elle versa le thé. Une fumée odorante montait vers le plafond. Et tandis que Chantérac, n’y tenant plus, lui disait :

- Je vous en supplie, Renée. Je vous aime tant et tant...

Elle s’écriait tout haut :

- Le préférez-vous sucré, général ?

Et elle répondait tout bas :

- Soyez donc sage, grand enfant !

Le général Thorailles prouva les jours suivants à l’ancien zouave de Charrette tout le mérite de sa tactique. Il emporta à chaque manœuvre la position ennemie – résultat prévu d’ailleurs dans le programme, et La Croix-Ramillies a voué une admiration profonde au brillant homme de guerre dont il fut l’amphitryon pendant une semaine.

Est-il nécessaire d’ajouter que l’aide de camp fut aussi victorieux que son général ?

Victoire plus durable et meilleure – entre nous !

~*~


LE MANNEQUIN

I

Il y avait déjà trois grands mois qu’un soir d’octobre - au coucher du soleil - les escadrons du régiment étaient entrés dans la bonne ville de Saint-Martéjoux, piaffant tumultueusement sur les pavés des rues étroites, poudrés par la poussière grise des étapes interminables et secouant toutes les vitres de stridentes fanfares, pareilles à une chanson de bienvenue.

Tous les souvenirs mélancoliques qu’on emporte malgré soi d’une ancienne garnison, l’amertume restée aux lèvres des baisers d’adieu dont on ne peut se désenlacer, les promesses lentes murmurées dans un dernier tour de valse à quelque blonde enfant – la danseuse préférée de tout l’hiver, – l’ennui de ne plus revoir les paysages familiers, le cadre auquel on s’est habitué pendant de longs jours, le logis, les meubles qui ont entendu tant de douces choses, qui ont vécu discrètement de la même vie que nous, tout cela peu à peu se mourait, s’évanouissait dans la curiosité du nouveau,  dans l’émoi des aventures inquiètement courues, dans la jouissance attachante de refaire son trou, de s’installer au milieu de ses bibelots, de ses livres, de ce qu’on a aimé et qu’on aime encore. On eût dit que le régiment tenait garnison à Saint-Martéjoux depuis des siècles. Les officiers avaient pris avec une gaillarde philosophie la succession des camarades partis. Les jolies filles étaient revenues frapper aux portes qu’elles connaissaient de vieille date. Puis les romans qui s’ébauchent, on ne sait comment, en croquant un gâteau chez le pâtissier, en bavardant cinq minutes dans une sauterie, en ramassant un gant à la messe – ces romans qui commencent par une bêtise et qui nous agenouillent le lendemain, sans volonté, sans forces, les mains jointes, le cœur blessé, les lèvres implorantes, aux pieds de la première venue.

L’amour fleurissait donc, quoique transplanté en terre nouvelle et comme on le chante dans les rondes tourangelles « chacun avait sa chacune » au quarante et unième dragons.


« Chacun avait sa chacune, » hormis pourtant le capitaine Lenfumé, du deuxième escadron. Cela ne surprenait personne, d’ailleurs. Le capitaine était laid, d’une laideur drôle de cabotin qui joue les Jocrisses, difficile comme pas un, aimant à choisir ses morceaux et les meilleurs, plus timide qu’un écolier lorsqu’il essayait une déclaration tendre, enfin myope, invraisemblablement myope. Il saluait les réverbères croyant saluer le colonel. Il avait suivi une douairière, persuadé qu’il suivait une gamine effrontée. Mais, aussi amoureux que myope, il se désespérait de ne pas avoir encore ramassé un clou pour accrocher son cœur.

Il errait dans les faubourgs comme un pauvre qui mendie n’importe quoi. Il collait sa face rougeaude aux vitrines des boutiques. Il attendait la procession de trottins qui s’éparpille, ainsi qu’une volée bruyante de moineaux, hors des ateliers, à l’heure vague où le gaz s’allume de rue en rue. Et les grisettes lui riaient au nez, lui souhaitaient en courant d’ironiques bonsoirs, le poursuivaient de quolibets joyeux.

Lenfumé s’entêtait, et, honteux de sa mauvaise fortune, il racontait à la pension des histoires galantes à dormir debout, où il se taillait des rôles de jeune premier forçant les serrures les mieux fermées et changeant de maîtresse comme feu don Juan. On ne l’écoutait pas, et les moqueries allaient leur train.

II

Or, certain jour que le capitaine longeait le trottoir de la rue Cardinale, s’arrêtant à chaque magasin, revenant sur ses pas, examinant les corridors, lorgnant les fenêtres closes des maisons, il aperçut dans l’entre-bâillement d’un rideau à demi tiré comme une silhouette élégante de femme qui se cambrait en une pose étudiée. Coiffée d’un chapeau Directoire aux larges bords, qui teintaient d’ombre la moitié de son visage, elle semblait regarder curieusement dans la rue, et tous ses traits se figeaient dans une moue bête dont rien ne troublait la sereine fadeur.

Au-dessous des fenêtres, en grosses lettres dorées, s’allongeait l’enseigne suivante :

Mlles TRINQUEBALLE SŒURS, modistes.

Lenfumé redressa son lorgnon, contempla longuement la fenêtre des modistes, risqua bientôt un sourire allumé de gourmandes convoitises. La belle ne disparut pas. Elle continuait à regarder la rue et sa bouche gardait son immuable pli.

- Parbleu ! se dit triomphalement le capitaine, il n’y a pas cette fois la moindre erreur. Voici l’infante rêvée ! C’est bien sur moi que se fixent ses adorables regards ! Elle est idéale, je suis aimé, ce doit être une grande dame, ne la compromettons pas !...

Il ne souffla mot de son aventure aux camarades. Il était déjà jaloux. On eût dit d’un avare qui espère un héritage et veille déjà sur la cassette vide qui renfermera les doublons futurs.

Il retourna le lendemain, à la même place, anxieux, le cœur battant sous sa tunique serrée. L’inconnue attendait comme la veille à la fenêtre dans la même pose et la même toilette. Alors, Lenfumé s’attendrit. Il salua jusqu’à terre. Il pencha la tête. Il entr’ouvrit la bouche. Il posa la main sur son cœur. L’inconnue ne remuait pas.

- Décidément, je ne m’étais pas trompé ! pensa-t-il. C’est une grande dame qui a peur de se compromettre, et j’ai peut-être été trop loin.

Et, s’étant incliné comme devant une reine, il passa son chemin.

III

Maintenant il ne s’attardait plus après le déjeuner aux parties de besigue en cinq mille liés. Il paraissait tourmenté, distrait, malade. Il négligeait le service. Il ne flânait plus dans les faubourgs. Il ne contait plus la moindre blague.

- On nous a changé le père Lenfumé ! disaient les sous-lieutenants intrigués de cette métamorphose soudaine.

Et flairant quelque cocasse drôlerie, ils surveillèrent le capitaine. On le suivit. On l’épia et l’on découvrit bientôt que le pauvre myope avait entrepris patiemment la conquête d’un mannequin, de la bonne femme en cire sur laquelle les sœurs Trinqueballe essayaient leurs chapeaux.

Les petites modistes connaissaient les dragons. On les mit dans la confidence, et, un beau matin, Lenfumé, grisé de bonheur, vit la fenêtre s’ouvrir furtivement et une main féminine lui jeter un billet qui embaumait la violette. Il lut et relut les pattes de mouche de son inconnue :


« Venez ce soir, écrivait-elle, à dix heures, quand les réverbères seront éteints. Frappez quatre coups doucement ; on vous ouvrira. Soyez muet comme votre ombre.


« Une femme qui vous adore et qui se perd pour l’amour de vous. »


La signature était illisible.

Lenfumé ne parut pas à la pension. Il n’avait pas faim. Il se sentait des ailes. Il rayonnait. Il eût pourfendu le monde entier pour charmer sa bien aimée. Il récitait les mots du billet comme une prière magique. Tout le romanesque de son aventure le détraquait, l’idiotisait. Il n’avait pas le moindre soupçon que cela fût un méchant tour joué par des camarades qui s’ennuyaient. Il croyait aveuglément à son bonheur.

Et quand les réverbères ne piquèrent plus l’obscurité de leurs lueurs jaunes, il monta en frissonnant l’escalier des modistes. Il gratta quatre coups doucement à la porte close.

La porte s’ouvrit et, stupéfait, désolé, furieux, il se trouva alors au milieu d’une chambre déserte, en face du mannequin qu’éclairaient des chandeliers allumés à droite et à gauche.

La figure en cire coiffée d’un chapeau de carnaval, le regardait de ses prunelles mortes et ternes, lui souriait de ses lèvres peinturlurées. En même temps, il entendit des éclats de rire étouffés qui bruissaient derrière une cloison, et comprenant enfin la comédie dont il était le personnage ridicule, honteux comme le renard de la fable, il se sauva par où il était entré, sans détourner la tête.

Depuis lors, il renonça aux amours défendues, épousa une jeune fille aussi laide que lui. Ils s’aiment et ils ont beaucoup d’enfants.

Ainsi soit-il pour ceux qui nous liront.


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