TELLIER, Jules (1863-1889) : Bibliothécaires (1889).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (10.X.2003)
Texte relu par : A. Guézou
Adresse : Médiathèque André Malraux, B.P. 27216, 14107 Lisieux cedex
-Tél. : 02.31.48.41.00.- Fax : 02.31.48.41.01
Courriel : mediatheque@ville-lisieux.fr, [Olivier Bogros] obogros@ville-lisieux.fr
http://www.bmlisieux.com/

Diffusion libre et gratuite (freeware)
Texte établi sur un exemplaire (coll. part.) du recueil posthume Jules Tellier : ses oeuvres publiées par Raymond de La Tailhède (Paris : Emile-Paul, 1923-1925.- 2 vol.).
 
Bibliothécaires
(Le Parti National, 1889)
par
Jules Tellier

~~~~

 

Vous souvient-il d'un article où je vous parlais d'un parodiste de Victor Hugo ? J'avais découvert son oeuvre sur les quais. Une dédicace manuscrite m'avait appris que l'auteur se nommait Alvin et qu'il avait été conservateur de la bibliothèque royale de Bruxelles. Je n'en savais pas plus. J'ai reçu à ce sujet une lettre de M. Georges Rodenbach, le singulier et délicieux poète du Silence et de la Jeunesse blanche. M. Rodenbach a connu Alvin : sa lettre m'est arrivée tard, m'ayant poursuivi à travers de rapides déplacements. Elle est trop jolie pour que je résiste au plaisir de vous la donner...

Mon cher ami,
Je viens de lire votre curieux article du Parti National, dans lequel, à propos d'Hugo que vous avez bien raison de continuer à aimer, vous signalez le petit volume de parodies, les Recontemplations, publié naguère á Bruxelles.
Vous vous demandez si son auteur, M. Alvin, vit encore, et vous vous le figurez volontiers assis parmi ses livres, à la Bibliothèque, dont il était le conservateur, « petit vieillard, malin, propret et suranné », lisant toujours avec une joie égale son vieil Horace. Joli portrait, en vérité, mais peu exact. M. Alvin est mort l'an dernier, bien vieux, très vieux, si vieux qu'on l'appelait « feu Alvin ». Il avait du reste un air quelque peu mortuaire : un grand vieillard mélancolique, déjà de la couleur de la terre, qui semblait regarder de très loin.
Il avait eu des douleurs familiales, et, avec des êtres chers disparus, il pleurait sans doute des rêves littéraires irréalisés. L'administration avait tué le poète, et aussi un peu son pays, si indifférent aux lettres. Ce petit volume de parodies, personne là-bas ne le connait, et c'est mérite qu'un étranger comme vous le retrouve et le vante. Quand Alvin mourut, nul dans la presse n'évoqua même le souvenir de ce livriculet. On savait vaguement qu'il avait écrit, pour un Sardanapale de lui, représenté au théâtre de la Monnaie, et dont un vers demeura légendaire, un vers assez plaisant, du reste : Le sceptre dans sa main n'est pas un petit poids !
Ce « petit poids », le tourmenta toute sa vie, car en Brabant on a l'ironie peu inventive et la mémoire peu miséricordieuse.
Cependant Alvin n'était guère aigri ni amer, encore moins épouvanté de nous, comme vous le dites, ou de nos tristesses et de nos mysticismes. Il aimait, au contraire, la jeunesse, et c'est lui qui fut le premier à signaler dans une revue, en toute bonne grâce et bienveillance, 1'apparition de mon premier volume.
C’est donc un peu en acquit d'une dette de coeur que je vous ai écrit ainsi au sujet de ce vieillard que j'ai toujours vu si triste, et dont il me serait doux de penser que je console la tombe, si c'est vrai - comme disait ma grand'mère - que le paradis, c'est quand on dit du bien de vous après votre mort.
           Croyez, mon cher ami, à mes meilleurs sentiments.

GEORGES RODENBACH

Ainsi m'écrit M. Rodenbach, et j'ai eu comme un étonnement et une tristesse à le lire. Mon étonnement c'est qu'Alvin ait existé en effet. Je n'avais point du tout songé à cela. Il m'apparaissait comme une façon de personnage mythique et légendaire. Carlyle fut troublé en lisant le passage où le moine-chroniqueur Jocelyn relate la visite de Jean-sans-Terre dans son couvent, et ajoute que le le prince laissa treize pence sterling pour sa dépense. « Il a été là ! s'exclame le grand historien. Il y a été véritablement ! » M. Rodenbach m'a troublé de manière analogue. Quoi! des gens ont connu Alvin, et mon article a réveillé en eux des souvenirs familiers ! M. Rodenbach lui a parlé, et il a eu à se louer de lui ! Il le faut croire, puisqu'il le dit. Mais cela est bien étrange, et qu'il nous est difficile d'imaginer pleinement réels les êtres et les choses que nous n'avons pas vus !

Et ma tristesse, c'est de songer que cet Alvin, qui a existé, n'existe plus. Au reste, je ne suis pas surpris qu'on l’ait toujours connu fort vieux, et qu'on l’ait nominé « feu Alvin ». Avez-vous observé que tous les bibliothécaires sont vieux ? Je n'entends point parler de ceux d'ici. J'avoue que je ne fréquente guère les bibliothèques parisiennes. On ne s'y sent pas chez soi. Les chinoiseries administratives y sévissent. Il y faut, pour obtenir des livres, emplir et signer de petits papiers, et attendre longtemps. Mais les bibliothèques de province sont délicieuses. Celle du Havre domine le port. On y peut lire à la fenêtre, en regardant, sur la mer verte ou grise, les voiles brunes des bateaux de pêche. Celle d'Evreux est un rez-de-chaussée dans un jardin.

Ces bibliothèques sont les lieux peut-être où l'on sent le mieux la puissance et la bonté du printemps. Le soleil en éclaire les livres, et y apporte un souvenir des bois. On ne sait quels murmures y viennent expirer tandis qu'elles se taisent ; et ces murmures conseillent d'aimer. Immobiles, avec un air brûlant traversé de brises fraîches, elles sont comme moites de volupté. On sent qu'au printemps 1a bibliothèque est sous la pression d'une prodigieuse force extérieure, qui lui est hostile, et qui veut la vie. Et à cause de cela même, on y est plus conscient de cette force divine que partout ailleurs.

Cette force, pourtant, n'est point hostile tout à fait. Les bruits de l'amour et de la vie, espacés et lointains, se mêlent, sans l'agiter trop, à la rêverie du travailleur qui lève la tête pour écouter le frémissement indiscontinué et pour suivre l'innombrable agitation des feuilles des arbres. Et c'est une chose douce infiniment, et triste à peine, que d'entendre éclater, à travers les silences chauds, comme des bribes ensoleillées, des propos que tiennent sur les bancs les paysannes et les militaires...

*
**

De ces bibliothèques-là, tous les bibliothécaires sont vieux. Je ne parle point à la légère. J'en ai connu tant !

Celui-ci était bibliothécaire au Havre. Je ne crois pas avoir su jamais son nom. On le nommait « le père Laplume ». C'était un ancien capitaine de navire marchand. Il avait été prisonnier des sauvages. On se chuchotait qu'il avait eu parmi eux les malheurs d'Abélard. Il marchait en rasant les murs, de façon très lente et maladroite. Et quand on lui demandait un livre, il soufflait en guise de réponse, et poussait des grognements. Julien Travers était bibliothécaire à Caen. Il avait commenté Boileau et Massillon. Sur la fin de sa vie, il écrivit une éloquente protestation en vers contre la Pitié suprême. Il avait pris le poème, sur la foi du titre, pour un plaidoyer en faveur des condamnés de la Commune. Il ne voulut point me confier les poésies de Musset, qu'il jugeait propres à exciter mes sens. Cet autre, Julien de La Boullaye, était bibliothécaire à Langres. Il refusa obstinément de communiquer Daphnis et Chloé à un capitaine de cavalerie. Il avait classé Daphnis et Chloé dans la « réserve », avec d'autres livres immoraux ; et, Capitaine de cavalerie ou non, il fallait une autorisation du maire pour être admis à le consulter. Cet autre était un vieil officier à moustaches grises. En compagnie de quelques anciens camarades, uniquement soucieux comme lui, des inscriptions romaines de la province il occupait militairement la bibliothèque. Il en avait fait une manière de cercle fermé. Il eût été aventureux d'y venir sans lui être présenté personnellement. La façon dont il vous eût reçu vous eût tout de suite fait sentir votre indiscrétion. On me présenta ; et, pour dire quelque chose, je le félicitai de ce qu’il n'était point troublé par trop de visiteurs ; et de ce qu'on lui laissait le loisir de poursuivre ses travaux épigraphiques.

- Monsieur, me répondit-il, croyez-vous que j’aurais accepté cette place, s'il m'eût fallu me déranger à tout instant pour des imbéciles qui seraient venus lire ici des romans ou des vers ?

*
**

Où sont-ils maintenant les bibliothécaires que j’ai connus ! O poète ! vous et moi n'avons souci que de l’amour, des aspects mystérieux du monde physique, des beaux vers et de la mort. Vous êtes de ceux « pour qui le monde extérieur existe », et vous n'êtes pas de ceux que le monde extérieur amuse. Vous ne vous livrez point, comme tant d'autres, à la puérile besogne de peindre les choses comme on les voit quand on les regarde exprès. Mais vous les peignez comme elles apparaissent à celui qui ne les regarde point, et qu'elles possèdent malgré lui. Et ce qui vous possède surtout et vous obsède, c'est le mystère des ruelles crépusculaires et nocturnes. L'amour même est chez vous tout plein de ce mystère et de ce songe ; et vous pourriez dire à la Bien-Aimée ce que dit l'amant de la délicieuse chanson arabe : « O clair de lune des petites ruelles ! » Pour moi, encore que je ne l'aie point su exprimer, je crois que le froid misérable dont nous pénètrent les vents d'hiver, que le gaz qui s'allume et que les cloches qui sonnent dans la tristesse des soirées pluvieuses font naître en moi les sentiments à peu prés qu'ils éveillent en vous. Si vous voulez, le premier soir où des hasards nous réuniront, nous errerons ici et là dans « l'obscure clarté » qui tombe des réverbères ; nous évoquerons les vieillards que nous rencontrâmes et ce me sera un soulagement de m'entretenir longtemps avec vous de l'horreur des instants où l'on sait que la mort existe.


retour
table des auteurs et des anonymes