AUGIER, Emile (1820-1889) et MUSSET, Alfred de (1810-1857) : L'Habit vert, proverbe en un acte et en prose (1849).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (26.02.1998)
Texte relu par : A. Guézou
Adresse : Bibliothèque municipale, B.P. 7216, 14107 Lisieux cedex
-Tél. : 02.31.48.66.50.- Minitel : 02.31.48.66.55
Mél : bmlisieux@mail.cpod.fr, [Olivier Bogros] bib_lisieux@compuserve.com
http://ourworld.compuserve.com/homepages/bib_lisieux/

Diffusion libre et gratuite (freeware)
Représenté pour la première fois à Paris, sur la scène du théâtre des Variétés, le 23 février 1849.
Texte établi sur l'édition Michel Lévy, Paris 1851.

L'Habit vert
proverbe en un acte et en prose
par
Emile Augier et Alfred de Musset

~~~~

Personnages
~
RAOUL étudiant.....MM. CACHARDY.
HENRI, peintre.......CH. PÉREY.
MUNIUS, marchand d'habits.......RÉBARD.
MARGUERITE, ouvrière.....Mlle PAGE.

(scènes I à III)
SCÈNE PREMIÈRE

RAOUL, HENRI.

RAOUL, assis devant la table, tourné vers la fenêtre ouverte.
Tu diras ce que tu voudras, mais tu n'empêcheras pas que ce ne soit aujourd'hui dimanche.

HENRI, assis sur une chaise renversée devant son chevalet, et arrangeant des couleurs sur sa palette.
Eh bien, après ?

RAOUL.
Après ? comme je ne vois pas un nuage en l'air, j'affirme et je maintiens qu'il fait beau.

HENRI.
Ensuite ?

RAOUL.
Ensuite ? je ne sais pas si je mourrai très-vieux, mais je suis certainement né très-jeune ; j'ai du plaisir à voir le ciel.

HENRI.
Enfin, où veux-tu en venir ?

RAOUL.
Je ne veux pas en venir, je voudrais m'en aller, m'en aller voir de quelle couleur est l'herbe, comme qui dirait à Chaville ou à Fleury.

HENRI.
Pourquoi à Chaville ? tu voudrais aller à Chaville ?

RAOUL.
Ou à Fleury.

HENRI.
Mais tu sais bien que nous n'avons pas d'argent.

RAOUL.
Je ne dis pas que nous en ayons ; je dis que j'ai envie de voir de la campagne.

HENRI.
La belle découverte ! tu voudrais avoir tes aises, satisfaire toutes tes fantaisies, faire le grand seigneur, rouler en carrosse, être aimé d'une princesse.

RAOUL, se levant.
Pas du tout. Je voudrais que tu prisses ton chapeau et que tu t'en allasses au mont-de-piété mettre ta montre en gage pour vingt-cinq francs, avec lesquels nous dînerions très-bien.

HENRI.
Je ne veux pas mettre ma montre en gage. Ma montre est le seul héritage que m'ait laissé ma grand'mère. (Il se lève, sa palette à la main). C'est une superbe montre à répétition.

RAOUL.
A quoi cela sert-il ?

HENRI.
Quoi ? qu'elle soit à répétition ?

RAOUL.
Oui.

HENRI.
Parbleu ! Cela sert à savoir l'heure quand on veut, même dans l'obscurité.

RAOUL.
Hé bien, mets-la en gage ; nous achèterons un briquet.

HENRI.
C'est fort spirituel, je veux le croire ; mais je garde ma montre.

RAOUL.
Elle a bonne mine dans ta poche.

HENRI.
Elle y reste du moins, tandis que l'argent n'y reste pas.

RAOUL.
Bel avantage ! Mets-y un oignon véritable, il te sera aussi utile. Une montre peut servir à un commerçant qui a des affaires, à un amoureux qui a des rendez-vous, à un médecin qui a des malades. Mais pour rester enfermés comme nous dans une mansarde, moi à dormir le nez dans un code, toi à m'empester avec ton badigeon, à quoi bon savoir l'heure qu'il est ? Tu ressembles à un homme qui aurait un thermomètre accroché à la cheminée et pas une bûche à mettre dedans.

HENRI.
Fais de l'esprit tant que tu voudras. Tu n'as pas d'autre plaisir que de me taquiner, ainsi il faut bien que j'en prenne mon parti.

RAOUL.
Qu'est-ce que tu veux dire par là ?

HENRI.
Je veux dire que ton unique passe-temps est de me tourmenter et de m'impatienter. Tu sais aussi bien que moi combien nous sommes pauvres ; quand nous avons loué ensemble ce grenier, c'était une misère qui en aidait une autre, et tes parents t'ont refusé autant de fois que les miens de t'envoyer cent écus.

RAOUL.
Oui, avec deux morceaux de toile percée nous avons fait un sac. Le malheur est qu'il n'y a rien dedans.

HENRI.
Puisque tu en conviens, comment peux-tu en plaisanter ?

RAOUL.
Cela ne coûte pas plus cher que de fondre en larmes. Veux-tu mettre ta montre au mont-de-piété ?

HENRI.
Non, non et non ! Quelle singulière idée as-tu aujourd'hui ? (Il pose sa palette).

RAOUL.
Parce que c'est dimanche.

HENRI.
Mais, mon Dieu, est-ce un autre jour que les autres ?

RAOUL.
Oui, un fort autre jour. C'est dimanche, il fait beau, je veux m'amuser, je veux voir quelque chose, j'ai envie de vivre... que diable veux-tu que je t'explique !... me prends-tu pour un feuilleton ?

HENRI.
Si tu étais capable une fois de mettre un terme à tes plaisanteries, je te dirais quelque chose de sérieux, mais tu ne veux jamais m'écouter.

RAOUL.
Parle.

HENRI.
Non, tu ne fais aucune attention à ce que je te dis.

RAOUL.
Mais tu vois bien que je t'écoute.

HENRI.
Pas du tout.

RAOUL.
Voyons, par quel serment faut-il m'engager, quelle attitude dois-je prendre, sur laquelle de nos trois chaises faut-il que je m'assoie pour te prouver que je t'écoute ? (S'asseyant sur une chaise près de la table à gauche) Suis-je bien là ? tu es forcé de parler, puisque tu prétends avoir une idée.

HENRI.
Hé bien, nous pouvons nous tirer d'affaire très-aisément, d'une manière sérieuse et honorable. (Il va prendre le devant de cheminée et l'apporte au milieu de la scène). Voici un paravent que j'ai peint de ma main ; tu n'as jamais voulu le regarder.

RAOUL.
Non ! je me doute trop de ce qu'il peut y avoir dessus.

HENRI.
C'est Roméo et Juliette.

RAOUL.
Ça ?

HENRI.
Oui... Ne vas-tu pas encore me chicaner là-dessus ? Tu sais que j'y travaille depuis six semaines. Je crois aujourd'hui mon oeuvre achevée et je me détermine à m'en défaire.

RAOUL, se levant.
Les marchands, crois-le bien, ne se prêteront qu'avec peine à un tel sacrifice.

HENRI.
Je connais un papetier, homme de goût.

RAOUL.
Ah ! si le papetier que tu connais s'y connaît, tu as le droit de le lui donner pour rien.

HENRI.
Il l'estimera à sa juste valeur.

RAOUL.
C'est ce que je dis.

HENRI.
Ça ne vaut donc rien ?

RAOUL.
C'est un sujet usé. Si tu nous avais fait Daphnis et Chloé, je suppose, ou un invalide qui pêche une savate, ou tout simplement cet enfant, tu sais bien, qui gâte le pot au feu, tu pourrais te lancer dans le commerce... mais ça !

HENRI.
J'avoue que ce sujet-là est un peu sérieux pour un paravent.

RAOUL.
Tu l'as pourtant égayé et rajeuni par quelques détails heureux ; ainsi Juliette a une jambe de moins et un oeil de trop.

HENRI.
Comment un oeil de trop ? c'est son nez. Je ne sais même pas pourquoi je te consulte. J'emporte ce paravent et tu vas voir que nous pouvons vivre de mes pinceaux. (Il charge le devant de cheminée sur son épaule).

RAOUL.
Vivre de tes pinceaux ! mais les pinceaux eux-mêmes ne te rapporteraient rien si tu voulais les vendre. (Au moment où Henri va sortir, on entend la voix de Marguerite qui chante dans le couloir pendant tout ce qui suit).

HENRI.
Tiens, voilà mademoiselle Marguerite qui sort de chez elle.

RAOUL.
Qu'est-ce que ça te fait ?

HENRI.
Ça me fait que je ne veux pas qu'elle me voie avec un paravent sur le dos.

RAOUL.
Monsieur y met de la coquetterie.

HENRI.
Je n'aime pas avoir l'air gauche devant les femmes.

RAOUL.
Tu renonces donc à te marier ?

MUNIUS, dans l'escalier.
Habits, galons ! vendez vos vieux habits.

HENRI.
Voilà le juif Munius qui monte à son galetas. (Il pose à gauche).

RAOUL.
Le gredin ! nous a-t-il assez grugés !

MUNIUS, en dehors.
Hé hé ! c'est mademoiselle Marguerite ! bonjour, voisine. Ça va bien ?

MARGUERITE, de même.
Toujours chantant, voisin. Et les galons ?

MUNIUS, de même.
La matinée est bonne, je viens de vendre une superbe friperie.

MARGUERITE, de même.
Quand on vend du galon on n'en saurait trop vendre.

MUNIUS, de même.
Je rapporte un jaunet.

RAOUL.
Si nous le lui empruntions à un intérêt exorbitant ?

HENRI.
Ne dis donc pas de billevesées.

MARGUERITE, en dehors.
Finissez donc, vieil homme, finissez !

RAOUL.
Voyez-vous, l'infâme séducteur ! (On entend le bruit d'un soufflet).

MUNIUS.
Ah ! pour le coup, je vous embrasse. Ça vaut un baiser. (Second soufflet).

MARGUERITE.
Vous me devrez la paire et je vous fais crédit... Je vais me fâcher.

RAOUL.
Se fâcher après deux soufflets ? Volons au secours de l'innocence en péril. (Il ouvre la porte du fond). Qu'est-ce que c'est, M. Minius ?

SCÈNE II

RAOUL, HENRI, MARGUERITE, MUNIUS.

MUNIUS, paraissant au fond dans le corridor
Habits, galons ! avez-vous de vieux habits ?

RAOUL.
Passez votre chemin, effronté. Notre défroque est pour nos gens (Munius disparaît dans le corridor).

MARGUERITE, entrant,
Merci, M. Raoul. (Apercevant Henri qui cherche à se cacher). Ah ! ah ! ah ! qu'il est drôle !

HENRI.
Là ! je ne devais pas l'échapper. (Il passe à droite).

MARGUERITE.
Pourquoi donc vous promenez-vous en paravent ?

HENRI.
Je ne me promène pas, je sors.

MARGUERITE.
Mais il ne fait pas de vent ! vous pouvez sortir sans tant de précautions.

HENRI, bas à Raoul.
Ce qui m'arrive là est fort désagréable, tu en conviendras. (Henri sort par le fond. Le paravent s'embarrasse dans la porte. Marguerite et Raoul rient aux éclats).

RAOUL, à Marguerite, qui remonte.
De grâce, mademoiselle, laissez-le suivre sa pensée. Il va nous débarrasser d'un meuble qui nous encombrait.

SCÈNE III

MARGUERITE, RAOUL
.

MARGUERITE.
En faire cadeau sans doute à sa maîtresse ?

RAOUL.
Parlez-en mieux. Il va le vendre pour le prix en être distribué aux pauvres.

MARGUERITE.
Ah ! vous avez vos pauvres ?

RAOUL.
Oui, nous en avons chacun un.

MARGUERITE.
Ne serait-ce pas le vôtre qui vient de sortir ?

RAOUL.
Je crois que oui... Mais que chantiez-vous donc tout à l'heure ?

MARGUERITE.
Une romance ou une chanson, comme il vous plaira.

RAOUL.
Les deux me plaisent, car cela ressemblait à Jean qui pleure et Jean qui rit. Une larme qui court dans le pli d'un sourire quoi de plus charmant ? Chantez-moi cela, je vous prie.

MARGUERITE.
Je ne suis pas en train, on m'a coupé la voix.

RAOUL.
Qui donc ?

MARGUERITE.
Ce pauvre paravent qui va vous chercher à dîner.

RAOUL.
Vous m'y faites songer ; voulez-vous monter en carrosse avec nous ? nous allons à Chaville.

MARGUERITE.
Vous m'invitez ?

RAOUL.
Je vous invite positivement.

MARGUERITE.
Et avec quoi, mon Dieu ?

RAOUL.
Avec toute la courtoisie dont je suis capable.

MARGUERITE.
Hélas ! on ne fait plus crédit là-dessus.

RAOUL.
Et pour quoi comptez-vous notre paravent, s'il vous plaît ? un paravent superbe qu'Henri a peint, une oeuvre d'art, que nous allons troquer contre son pesant d'or.

MARGUERITE.
Vous croyez ?

RAOUL.
Parbleu ! il représente Roméo et Juliette.

MARGUERITE.
C'est le sujet de ma chanson. Oui, monsieur, Roméo et Juliette, ni plus ni moins. Vous connaissez l'histoire. Il s'en va, ce jeune homme ! il quitte sa maîtresse, il a un pied sur l'échelle de soie, ça lui fait de la peine et il dit... M'écoutez-vous ?

RAOUL, qui s'est mis à cheval sur une chaise à droite.
Je suis au balcon des Italiens... Eh bien, il lui dit ?

MARGUERITE, chante.

RAOUL, applaudissant.
Bravo ! bravo ! Si je vous dis que vous êtes charmante, ça me fera ressembler à tout le monde. (Se levant). Mais, dites donc, dans cet air-là, au lieu du nom de Juliette, il me semble qu'il y a Margot, mademoiselle Marguerite... Tant mieux pour Roméo, s'il existe !

MARGUERITE.
En musique et en peinture seulement.

RAOUL.
Tant mieux encore. J'aurais été fâché que la place fût prise.

MARGUERITE.
Vous allez me parler d'amour, je suppose.

RAOUL.
J'en conviens.

MARGUERITE.
A quoi bon ?

RAOUL.
Quand cela ne servirait qu'à intéresser le jeu.

MARGUERITE.
Bah ! il sera si court, qu'il n'aura pas le temps de nous ennuyer.

RAOUL.
Qu'importe ! Nous sommes deux ; il ne sera pas dit que nous n'aurons pas parlé d'amour. La belle collaboration ! le beau chef-d'oeuvre !

MARGUERITE.
Est-ce que vous tenez à faire un chef-d'oeuvre ?

RAOUL.
Point ; mais à collaborer. Quel plaisir plus divin qu'une conversation d'amour ! O Juliette, pourquoi pensez-vous que le bon Dieu ait fait le soleil, les bois et le dimanche, sinon pour que deux jeunes gens marchent sur l'herbe et baissent les yeux en se disant qu'ils s'aiment ? Oh ! la belle chose que l'amour !

MARGOT.
Oui, le dimanche, comme vous dites ; mais le reste de la semaine, on n'en sait quoi faire. Est-ce que vous oubliez, par hasard, que je travaille du matin au soir ? Écoutez-moi, et, une fois pour toutes, je vous dirai là-dessus ma façon de penser. Ne vous semble-t-il pas que ces belles dames, ces jolis petits messieurs, qui ont sans cesse ce mot charmant d'amour sur les lèvres, passent leur vie dans un désoeuvrement tout à fait royal, et que ce sont les plus habiles gens du monde à ne rien faire ? C'est pour eux que l'amour a été inventé, car sans lui que deviendraient-ils ? Ils ont besoin de rêver pour ne pas dormir ; et plus ces rêves sont variés, nouveaux, plus ils les chérissent !... Sans quoi, ils périraient d'ennui un beau jour, entre deux coups de lansquenet. Moi, je vais en journée, je taille des robes, je raccommode de la dentelle... vous comprenez que, si j'ai autre chose en tête, je vais broder de travers ou me piquer les doigts. Ah ! si j'avais dans le coeur un sentiment bien vrai, je ne dis pas, ces choses-là ne sont pas gênantes ; mais vos amourettes ! non, mon voisin, je n'ai pas de temps. Il faut que je pense à mon petit ménage, il faut que je songe à tout et à personne ; vous voyez bien que je n'aimerai jamais, à moins que je n'aime toute ma vie.

RAOUL.
Soit ! mais je maintiens mon dire, voisine. Vive l'amour ! le nom même en est doux !

MARGUERITE.
C'est pourquoi il n'en faut pas parler ici.

RAOUL.
Bah ! ça ne l'abîme pas ; qu'est-ce qui pourrait l'abîmer ?

MARGUERITE, écoutant.
Je l'entends...

RAOUL.
Qui ?

MARGUERITE.
Roméo. (On entend comme le bruit d'une chute).

RAOUL.
Patatra !

MARGUERITE, passant à droite et remontant.
Qu'est-ce qui lui arrive ?

RAOUL.
En montant nos six étages, le pied lui aura manqué sur l'échelle de soie... Décidément, vous ne voulez pas être Juliette ?

MARGUERITE.
Très-décidément. (Raoul ouvre la porte du fond. Henri entre avec son devant de cheminée, cassé et troué, et son pantalon déchiré au genou).


scènes IV à VI
retour
table des auteurs et des anonymes