GIRAUDOUX, Jean (1882-1944) :  Berlin.- Paris : Emile-Paul, 1932.- 68 p.-1 f. de pl. en front. ; 21 cm. - (Ceinture du monde ; 13).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (15.I.2015)
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BERLIN

PAR

Jean GIRAUDOUX

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Berlin (1932)


BERLIN n’est plus la capitale de la Prusse. Elle a passé ce rôle à Postdam. Berlin est la capitale de l’Allemagne.

L’Allemagne est un empire qui comptait voilà douze ans encore une cinquantaine d’États et une cinquantaine de capitales. Chaque capitale, dans ses mœurs, ses monuments, ses projets même, était le dépôt vivant d’un passé, l’aboutissement, plus ou moins heureux, d’une civilisation spéciale. Les cinquante passés de l’Allemagne concouraient tous, chacun dans son uniforme, à cette réussite tardive qu’était l’Allemagne impériale. Enfin, vers 1910, le moyen âge réalisait, au centre de l’Europe, sa seule construction réussie. Dans une Allemagne qui, pour la première fois depuis les origines, pouvait vivre cinquante ans sans être un champ de pillage et de bataille pour Allemands ou invités, la Hanse domina enfin les mers, les corporations régirent le commerce et l’industrie universels, et l’empereur, le monde. Aux moindres jours de fête, on voyait à peine l’Allemagne de 1900 sous les oriflammes et ces mêmes drapeaux qui ne flottaient jadis que sur les couronnements d’Othon ou de Frédéric. Si ce magnifique édifice s’effondra, c’est que ceux qui étaient chargés de le défendre en étaient justement les architectes les moins modernes, et qu’au lieu de faire la guerre à une coalition démocratique, l’état-major allemand la fit à Louis XIV, à Élisabeth, ou à la marine hollandaise. Turenne fut peut-être vaincu à Charleroi, Ruyters au Skagerak, mais la stratégie impériale s’égara dans ces luttes avec de grands généraux et de grands amiraux déjà tués depuis des siècles. Une odeur insupportable d’anachronisme empesta un jour l’Allemagne ; la victoire qu’on lui présentait, elle-même, avait un visage tellement périmé et conventionnel de victoire que ses attraits en étaient émoussés. Quand un champion du monde a soudain le sentiment, au milieu même du match décisif, qu’il retarde, que l’agriculture, le cinéma, la lecture ont plus d’intérêt que la boxe, que les coups que l’on reçoit font mal, que ceux que l’on donne partent de l’épaule et non de l’âme, la fin du combat est proche. Ce jour vint bientôt, et l’on sait comment, après de tristes expériences, le peuple allemand se confia enfin, à défaut de grand homme, à quelques grandes villes. Il essaya la plupart de ses anciennes capitales, toujours déçu, car ni Weimar, ni Francfort, ni Munich ne purent tirer de leur passé épuisé le moindre renseignement ou le moindre excitant. Pas une seule qui se révélât être autre chose qu’un monument déjà tout fait aux morts, à l’empire mort, à l’Allemand mort. Une seule ville subsistait que n’occupaient ni les ennemis, ni les spectres, habitants plus détestés encore, car ils sont encore moins profitables au commerce. Par bonheur, c’était la plus grande, la plus riche, la mieux située : Berlin.

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Rarement les grandes villes ont travaillé de connivence avec les grands hommes. Il y a toujours eu entre la capitale déjà existante et le souverain de génie une concurrence qu’ils n’ont pu tous deux supporter que péniblement. Ils se sont tirés généralement de ce problème en faisant lit à part ; Philippe, Louis et Frédéric ne voulurent coucher qu’à l’Escurial, à Versailles ou à Potsdam. Quelquefois aussi, dans un désir de libération plus complète, le roi ou la reine construisirent eux-mêmes leur ville, Pierre le Grand ou Sémiramis. C’est sans doute que leurs missions sont différentes, et souvent incompatibles, celle de la ville étant une mission sociale, celle du souverain une mission d’État. Si la situation n’était pas fausse entre Berlin et Guillaume II, c’est que Guillaume II était médiocre, et surtout que Berlin était jeune. La réputation de Berlin, parmi ses sœurs allemandes, était beaucoup moins celle de la ville impériale décrite par les touristes, que celle d’une métropole à peine adulte et fortement inconsciente. Les autres villes ne jugeaient pas qu’elle méritât sa suprême dignité. D’une population mêlée, – on dit encore que tous les Berlinois viennent de Breslau, – modifiée chaque année dans sa physionomie et ses contours de protozoaire par l’immigration, abandonnant aux israélites la direction de ses plaisirs et la confection de sa morale, il semblait que ce fût pour l’hygiène générale du Reich qu’elle était ainsi isolée au milieu du Brandebourg et des forêts de pins. Toutes ses qualités étaient contradictoires ; elle était occupée militairement à la fois par les socialistes et les Hohenzollern ; elle était la ville la plus peuplée et celle où il y avait le moins de naissances ; elle était le refuge de la bourgeoisie intransigeante, et la première place lui revenait aussi dans le monde pour les crimes, stupres et suicides. La fin de la guerre arriva. Certains peuples vaincus aiment se donner à cette ivresse de la défaite, qui dépasse en acuité tout autre genre de passion et de liberté. L’Allemand se refusa ces joies pures. Il préféra se suicider provisoirement, couper provisoirement sa tête, renoncer provisoirement à la plupart des facultés dont il était depuis trente ans si fier. Dès lors avec entêtement il déclina son droit de dire un mot dans les occupations politiques, financières, ou morales, jusqu’au jour où il croirait son âme d’Allemand à nouveau valable et sa tête repoussée. Il confia à des spécialistes, à des syndics de faillite, qui n’engageaient pas sa responsabilité, le soin des traités de paix ou des accords de Bourse. Il se creva les yeux, ces yeux qui avaient vu la victoire et la domination. Il rendit insensibles ces papilles qu’avait délectées la plus grande saveur, celle du triomphe d’une race. Tous ces sens de gloire qu’il avait uniquement nourris pendant dix lustres, il les aveugla ou les mura. Mais il lui restait à trouver les nouveaux sens de sa nouvelle existence. Il préféra s’en remettre, pour cela aussi, aux spécialistes, à la spécialiste de l’inconscience, de l’irresponsabilité, à Berlin. Peut-être Berlin saurait-elle trouver, mieux que la nation défaillante, les raisons et les lois d’un nouvel état de choses provisoire, et c’est ainsi que toute l’Allemagne fut suspendue pour un temps, non plus à la volonté d’un chancelier ou d’un prince, mais à la vie instinctive d’une cité.

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Pas de passé : Berlin est plat. On a vainement essayé d’accumuler l’histoire sur cette plaine. Les colonnes de la Victoire, les monuments aux généraux n’ont l’air que de presse-papiers sur une feuille d’ailleurs depuis longtemps envolée. Pas de différence d’altitude entre les lits et les cabinets de travail d’aucun Berlinois. La même fuite de gaz décimerait la ville. Si j’excepte le Kreuzberg, qui forme à l’est une montagne d’une dizaine de mètres, Berlin ne compte ni descente ni montée, et, au lieu de l’apercevoir dans son ensemble d’un sommet sacré, comme Paris ou Rome, le voyageur ne peut la contempler que des jardins-terrasses des hôtels ou du restaurant de la tour métallique, que d’un établissement de plaisir, et en musique. Toutes ces nappes de mystique ou d’émotion qui s’accumulent, à défaut de pétrole, dans les cités à replis et à pentes, Berlin en est terriblement privé. Il n’a pas de lieu saint. Il faut aller chercher jusqu’aux premières collines du petit Wannsee, à quinze kilomètres, le premier coin de terre sanctifié, le bois de sapins où Kleist se tua avec un fusil de chasse. Les traces de la reine Louise, si nettes dès que l’on arrive à la Pfaueninsel, n’ont marqué ni dans les rues ni dans les palais. Celles d’Hoffmann ne se retrouvent qu’au-dessous de ce parfait niveau, dans les caves d’un restaurant, et rien n’y trahit non plus que c’est la ville où Jules Laforgue vécut le plus long paragraphe de sa courte vie. L’aventure, dans l’air sec de Berlin, se dilue aussitôt, au lieu de se condenser et de s’éterniser en épisode. Rien ne semble y rester de l’aventure même de Guillaume II. Aucun nom de rue n’a changé, aucune statue impériale n’a perdu une lettre ou un doigt, l’allée des Kurfürsten victorieux subsiste dans le même marbre éternellement blanc qui nous fut fourni aussi pour l’escalier de notre Palais de justice, mais alors que dans Versailles ou dans Neuschwannstein il n’est pas un salon, un coin de jardin, un seul arbre qui ne paraisse attendre Louis XIV ou Louis II, et que le retour de ces fantômes reste la loi et le sens des palais, pas un seul signe qui soit fait, par les monuments qu’il éleva lui-même, à l’empereur vivant. On a l’impression que la vraie raison de ce séjour forcené qu’il fit quarante ans à Berlin était sa future absence. Elle est complète. De cette ville militaire que décrit justement Laforgue, rien ne demeure, ni l’aspect, ni le silence, ni le bruit. Le schutzmann grand, maigre, souriant, agitant constamment ses bras de gestes dégingandés, semble l’épouvantail chargé de mettre en fuite tous les uniformes. Sur ces trottoirs où l’on n’entendait jadis, en fermant les yeux, que le bruit du sabre contre le macadam, et aussi celui de son propre cœur, légèrement pris d’angoisse, tous les passants appuient maintenant d’un poids qu’ils n’essayent pas d’accentuer, d’une démarche que ne raidit pas, tous les cinq mètres, la rencontre des hommes les plus droits et les plus raides qu’avait produits l’humanité. L’horaire de la ville entière n’est plus dicté  par les allées et venues de celui qui sortait plus régulièrement et plus impitoyablement de son palais que les personnages de bois des horloges, dans les capitales du Sud. La faim, la soif, les repas, ne sont plus des soifs impériales, des repas impériaux. La promenade Unter den Linden, tendue en chemin de table entre les objets de surtout que sont les palais du Kaiser Franz Joseph platz et le Brandeburger Tor, a trouvé enfin son sens, qui n’était pas d’offrir deux fois par jour son sable jaune aux sabots du cheval impérial, mais de favoriser la vente des journaux du soir, des lacets, et des boîtes d’allumettes, sans parler d’une concurrence plus directe à la Tauentzienstrasse. Si rares sont les uniformes que le passage d’une escouade de la Reichswehr, élégante, sobre, et convaincue, nous laisse le même sentiment que celui d’une espèce particulière de pompiers et que la guerre vous apparaît soudain pour la première fois comme un mal civil, un mal républicain. Les marins, qui prirent la garde à la présidence le jour anniversaire de la destruction de la flotte par ses chefs, ont aussi, comme tous les matelots, un costume presque international, et les partisans de la bannière d’Empire qui circulent les jours de fête dans leurs autocars pavoisés ont l’air de grands boy-scouts, momentanément privés de leur petite pupille, la jeune République. Ce serait mentir que prétendre qu’il ne se forme pas entre les passants, aux portes des passages, à l’orée du Tiergarten, devant les glaces des magasins, des vides incolores : les places réservées en des temps meilleurs aux officiers géants de la garde ; mais ces imaginations sont dissoutes aussitôt, et l’on doit bien constater que la couleur est aujourd’hui donnée aux squares et aux ponts sacrés des rues non plus par des uniformes d’officiers, mais, débordantes des kiosques, par les fleurs.

Du passé plus ancien, les meilleures volontés n’ont pu faire une ville ancienne. La signification même du mot Berlin reste mystérieuse, et il faut qu’elle le soit, car tous les séminaires allemands de philologie, selon leur spécialité, ont tenté vainement d’y chercher un noyau latin ou wende. Il est désespérant de penser que l’unique problème que la philologie allemande n’ait pas encore résolu soit celui-là. L’ours que la ville porte dans ses armes, la paire de châteaux d’été, Bellevue et Monbijou perdus dans le parc ou le quartier de la Bourse, l’Auberge de la Noix, et les quelques rues sans grand caractère de l’officiel Vieux Berlin (Vieux Berlin est d’ailleurs la plus récente appellation de ce quartier) ne peuvent offrir le moindre contrepoids à la ville neuve, pas plus que les mœurs et les habitudes des vieux Berlinois ne pouvaient influer sur les élans de la masse sans passé à laquelle l’Allemagne confiait avec quelque mépris le soin, puisque sa vie raisonnable et nationale était pour quelque temps éteinte, d’assurer sa vie instinctive.

Ajoutons que cette masse sans passé, au début de 1926, comprenait déjà quatre millions six cent mille Berlinois, et que ce chiffre a augmenté d’un million à peu près. C’est la plus grande cohorte d’hommes qui se soit un beau jour et en une minute, trouvée libérée de la politique, de la guerre, et des habitudes, devant le seul problème de la vie.

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Elle n’eut pas recours, comme on l’a dit, aux plaisirs.

Il ne faut pas connaître la nuit de Madrid ou de Lisbonne, pour parler des plaisirs nocturnes berlinois. Alors qu’en Espagne la vie dans la nuit est la vie dans un autre corps, dans une autre logique, selon d’autres règles du bonheur ou de la gravitation, et que la nuit même, ombre ou reflet, est la dose la plus nécessaire du mélange, la noce berlinoise est aussi diurne par essence que la maison de passe ou le beuglant. Pendant l’été, d’ailleurs, la nuit touche à peine Berlin, ville du Nord. La nuit espagnole vous concentre et vous élève dans votre propre sexe. La nuit berlinoise vous dilue, vous noie, vous abaisse : c’est simplement la noce. Tous les bars, aujourd’hui un peu délaissés, de Charlottenbourg et de Wilmersdorf, sont comme les bars à la mode des autres capitales, les derniers salons, et le snobisme y règne plus encore que le vice. Ils sont pleins, comme à Paris ou à New-York, d’hôtes et de visiteurs qui tiennent surtout à être appelés par leur nom par des habitués de club. Le soin même avec lequel chaque établissement spécialise sa vertu, masculine ou féminine, laisse quelque doute sur sa franchise. « Silhouette », « Casanova », et autres boîtes, contiennent peut-être des exemplaires intéressants de la faune berlinoise, mais c’est un jardin zoologique au milieu de la jungle même. Que sont les quelques adolescents vêtus en femmes du Kurfürstendamm à côté des cinquante mille hommes qui tiennent de la police berlinoise, par cartes, le droit d’exercer leur métier de prostituées, et que l’on coudoie sous leurs robes et leurs petits chapeaux à la mode, sans soupçonner leur sexe, dans tous les grands magasins où les attirent maroquinerie et lingerie ? Bal des couples non richtig, bal des femmes sœurs, c’est le genre de spectacle, accentué à l’allemande, que toute capitale offre aux membres des commissions internationales de désarmement et aux voyageurs de marque. Il n’a même pas l’intérêt de cette mode, déjà périmée, des danseuses nues, qui amenait voilà six ans, sur chaque estrade des thés-tangos, à cinq heures de l’après-midi, l’élite, sans costume, des dactylographes et des demoiselles de magasin. Les Allemands n’ont jamais rapproché, et moins que tout autre peuple, la notion de joie et la notion de prostitution. La joie berlinoise c’est celle de la foule, quand elle mange son gepökeltes Fleisch et ses Eisbeine non fumés dans le Haus Vaterland, dont chaque salon donne sur le panorama d’une province germanique, sur le Tyrol où de vrais Tyroliens visent un chamois réduit, sur la plaine du Rhin où éclate un vrai orage, avec le vin spécial à chacune des variétés de ces tendresses nationales. La noce allemande, c’est celle des employés de commerce et des petits banquiers chez Rési, donc chaque table possède un téléphone et un tube pneumatique qui lui permet d’appeler par lettre ou à la voix les femmes des autres tables, généralement avec des considérations sévères pour l’homme qui les accompagne, ou d’entretenir, sans se dévoiler, mais de toute son âme, un débat passionné avec une âme sœur du fond de la salle, jeune fille à chaperon rouge cerclé de mica dont la famille respecte pudiquement le don soudain et total à un inconnu. Il est doux aussi de téléphoner à vos voisines, directes, sans même les regarder, en recevant leur voix même de l’oreille gauche, et leur voix de téléphone de l’oreille droite. Elles résistent mal à cet homme qui parle, non à elles, mais à leur symbole et à leur statue, et à ce duo qui vient de la même bouche. C’est dans ces salles, et dans les bals populaires, et dans les concerts champêtres du soir, et dans les concerts de cinq heures et demie du matin qui amènent à Luna Park et au Zoo une humanité sensible à l’aurore, que se retrouve vraiment la trame des sentiments de cette ville, que l’abandon berlinois, la demi-tristesse et la double gaieté berlinoises, la demi-hardiesse et la demi-timidité, colorent chaque femme comme une projection qui parfois l’entoure d’une marge, ou parfois, au contraire, lui laisse une bordure de peau fraîche, et que les grandes individualités citadines, schutzmann, homme au cigare, souteneur à sourcils noirs joints par un raccord de sourcils blonds, se précisent dans leur omnipotence, surtout lorsque chacun, comme l’autre jour, doit porter successivement au vestiaire, d’un air réprobateur, la même femme étourdie de vin et de volupté entre ses bras. Quant à ce composé de misère, de drogue, d’esclavage et de suprême liberté qui est l’élixir d’une métropole, c’est tout à l’opposé de Wilmersdorf, c’est au delà de l’Alexanderplatz qu’il se vend, dans la suite des bars que commande le Mexico. De même que notre préfet de police laisse ouverts toute la nuit un certain nombre de cafés sur les routes qui mènent aux Halles, dans ce quartier de Berlin où rien ne se rassemble et rien ne se vend, les établissements tolérés jalonnent un itinéraire de Halles humaines digne de toute misère. Pas d’ersatz dans cette catégorie. Pas d’apparat, je parle de l’apparat d’ignominie ou de malpropreté dont s’enorgueillissent les quartiers analogues des autres villes. L’Allemand déchu ne semble pas avoir besoin de décor pour sa déchéance : il est soigneusement tenu, son maintien est correct, sa chemise et ses vêtements propres. Il n’a pas l’air, comme chez nous, d’être terriblement occupé par un vice, mais d’être terriblement libre des soucis et des liens où s’empêtrent les autres hommes. Le Latin, dans le pire vice, a un passé et un avenir de vice ; il y a une gradation dans sa révolte ou sa découverte. Il fait un pécule de vice, il a un bas de laine de vanités et d’orgueils invertis. Il y prend des grades. L’Allemand est, au contraire, dès qu’il l’a quittée, soustrait de façon absolue à cette gravitation sentimentale qui manœuvre encore, chez nous ou en Angleterre, les maréchaux de la liberté. Quand un de ces Allemands corrects qui pullulent entre la Frieden et la Kaiserstrasse répond à celui qui lui demande ce qu’il fait : qu’il est libre, cela ne veut pas dire qu’il est libre pour une promenade d’une heure, ou pour la nuit, ou pour boire sa bière, ou pour faire sa piqûre, mais qu’il est libre pour demain, et pour la vie entière, et pour être riche et pour être pauvre, pour être assassin ou bourgeois, mâle ou femelle. chaque visiteur arrive en créateur dans ces limbes où, dans une étonnante tranquillité de bureau de placement, patientent les larves les plus détachées de l’humanité qu’on puisse obtenir sans le secours de l’opium et de l’imagination. L’homosexualité n’a rien à voir dans ce néant et dans cet hermaphroditisme, car l’homosexualité, mais je prouverai cela une autre fois, n’est d’habitude en Allemagne qu’un produit de la Gemüthlichkeit  elle-même, et le contraire d’une perversion…

Qu’y a-t-il donc de neuf et d’instructif dans Berlin, puisque les plaisirs nous échappent ?

NOTA. – Jules Laforgue décrivait ainsi les plaisirs de Berlin, dans l’hiver 1882 : « Berlin, qui est encore une petite ville avec un centre unique et une société fonctionnant régulièrement, a quatre bals fixes par hiver : le Subscriptionsball, – bal de l’Opéra – où se montre la cour ; le Cavalierball, dans les salles du Kaiserhof, – disons l’hôtel Continental, – où se trouvent deux fois par an « les cercles les plus exclusifs de la capitale, les messieurs et les dames de la plus haute noblesse » ; le bal de la Presse dans le jardin vitré du Central-hôtel et le bal des Artistes Dramatiques. »

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Il y a d’abord ce qui suffisait complètement au premier couple, comme bonheur suprême : les jardins.

Berlin n’est pas une ville de jardins, c’est un jardin. Tous les descendants du couple primitif ne sont pas édéniques : Berlin compte 272.900 infirmes de paix, 63.000 infirmes de guerre, 115.000 enfants mal nés, 600.000 chômeurs au moins, mais c’est un jardin.

En France, la présence d’un Français habituel, – je ne parle même pas d’un Français architecte ou entrepreneur – déshonore un paysage qui est naturellement beau et prêt à accepter, comme il l’a prouvé, toutes les beautés artificielles. En Allemagne, la présence de l’homme, sa maison, embellit un affreux paysage. Il n’est pas d’invention moderne dont le nom en France, – gare, tramway, garage, usine électrique – n’éveille l’idée de quartiers souillés, prostitués à jamais ; les mots gaz, vapeur, électricité, s’allient au contraire en Allemagne avec les mots qu’on n’emploie chez nous que pour les parcs et les jardins. Il n’est pas une station, une façade de dépôts de marchandises, une imprimerie de journaux, qu’on n’ait la possibilité de photographier avec, au premier plan, des arbres et des fleurs. Pas une ville ne possède plus de tramways que Berlin, mais ils roulent entre des arbres et sur du gazon. Tout départ de Paris, toute arrivée à Paris, serre le cœur. Impossible d’atteindre ou de quitter la cité dite du luxe sans traverser une épouvantable zone de misère, la cité des arts sans que tout ce qu’une municipalité irresponsable peut amasser en mauvais goût, en petitesse de conception et en bassesse d’exécution n’accable vos yeux pendant des lieues, la cité de la liberté sans avoir à contempler, du dernier champ de blé de la Brie au Louvre, sans aucune rafraîchissante interruption, les preuves du déterminisme le plus hideux et le plus humiliant pour l’homme qu’une interprétation erronée de la vie moderne ait pu créer. Le mot banlieue, qui est le mot le plus prometteur et le plus allégrement riche de la langue allemande, est dans la nôtre le terme le plus terrible des vocabulaires de laideur et de deuils. Berlin était vaincu, ruiné, sans passé d’urbanisme, au milieu d’une lande et de marais. Paris était riche, victorieux ; pas un des dessins réalisés en lui par nos rois, ou nos empereurs, qui ne put se continuer et s’enrichir à travers une province bordée de châteaux et de parcs. Dans le premier, une rivière noire, un chenal. Dans le second un beau fleuve semé d’îles, de méandres, des pentes. Cette marche vers l’eau pure qui est la loi de toute civilisation, pour l’individu comme pour l’État, elle était déjà presque accomplie pour le Parisien du temps de Flaubert ou de Maupassant. Que reste-t-il aujourd’hui de ces merveilleux avantages ? Un no man’s land, mais surpeuplé, où tous les beaux monuments de l’avenir, écoles, bibliothèques, hôpitaux, sont des baraques, un fleuve aux rives chauves, sans reflets, sans cils, dont l’eau n’est que boue, dont les îles n’éveillent plus que l’idée de crassiers, le droit conféré aux édiles, parce qu’ils accumulent soins et tendresse sur le bégonia des Tuileries, ou le fuchsia du Luxembourg, de faire à dix lieues à la ronde une chasse organisée à tout ce qui est arbre, végétal, et de combler de ciment armé chacun des cubes d’air encore pur qui devraient être classés avant tout monument historique. Paris n’est plus qu’une sorte de piège, de nasse, dont ne peut sortir qu’avec des ruses celui qui a cédé à ses appats, ou la plus belle démonstration de congestion humaine. Pas un de ses organes futurs qui ne soit voué déjà à l’atrophie. Personne n’a voulu y comprendre que la ville future, ce n’était ni le Carrousel, ni l’Arc de Triomphe, mais Issy-les-Moulineaux, Asnières ou Pantin, et que le sort de Paris dépendait du sort, de l’aisance, ou du bonheur, des habitudes ou de la vie instinctive de chaque habitant de ces faubourgs. Le surplus de ses habitants, Paris le rejette autour de lui comme le surplus de ses déchets, dans des champs d’épandage, où s’accentue sous toutes ses formes la condition d’esclavage de l’ouvrier et de l’employé. Les seuls espaces libres prévus y sont les cimetières, dont la superficie dépasse presque dans Paris même la superficie des jardins. Honneur à la ville qui prévoit plus d’oxygène pour ses morts que pour ses enfants !

Sur une plaine plus plate qu’un miroir et à laquelle le reflet direct des saisons peut seul prêter du charme, Berlin, au contraire, mord d’une mâchoire de platine. Le dernier champ de seigle ou de pomme de terre brandebourgeois touche sans intervalle à la cité modèle la plus hardie et la plus élégante, aux rhododendrons et aux géraniums. Les murs de Berlin sont ces citadelles aux murs colorés, où le moindre logement ouvrier comporte ses baignoires, son téléphone, et que doubleront l’année suivante les nouvelles courtines de cités ou de villas n’emprisonnant que les peupliers, les pins, et les oiseaux pris au passage. Tout ce modelage de la Patrie qu’une génération vaincue ne peut plus se permettre, elle l’a remplacé, en attendant mieux, par le modelage de sa maison. Toutes les débauches d’architecture et de décor urbain qu’un roi victorieux osait seul autrefois, ce pays vaincu se les offre, par la victoire qu’il a remportée sur soi-même en se dévouant à sa vie démocratique et urbaine, son seul avenir aujourd’hui. Une cohorte d’architectes de talent, Peter Behrens, Erick Mendelshon, Hans Poelzig, Max Taut ont trouvé au cœur de Berlin ce que nos architectes n’ont trouvé qu’au Maroc, dans le sable et la brousse : l’espace, la tenue, la liberté. Des rues immenses, où jamais un encombrement ne vous arrête, et que double, pour aller au Wannsee, une autostrade, vous livrent une ville ouverte, aérée, et dont les immenses monuments publics, même imparfaits, semblent en tout cas inspirés par l’architecture modèle du futur et non du passé. L’armée, c’est une question de casernes, disait un général allemand qui avait fait de son quartier un quartier modèle, avec bibliothèque et piscines, et de son corps un corps d’élite. La nation, dit maintenant l’homme d’État allemand, c’est une question d’urbanisme. Sur ce point, Berlin a mérité la délégation que lui avait donnée l’Allemagne. Un peuple composé d’individus qui ont l’aisance de leurs gestes, aura aussi, tôt ou tard, l’aisance de sa civilisation. Tout le Berlin nouveau, de Lichterfeld à Grünewald, est une ville de bains, sans sources particulières, un port de plaisance sans la mer, mais cette notion de vacances qui est écrasée pour le bourgeois français entre les chaleurs de juillet et les pluies de septembre, s’y épand dans chaque journée, dans chaque heure, et le repos y a trois fois par jour l’agrément de la richesse, du loisir, et – nous sommes en 1930 – d’on ne sait quelle victoire.

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C’est donc bien par conscience, après avoir goûté cet air nouveau, que j’ai revu les parcs de l’ancienne ville.

Au jardin Zoologique aussi, ce qui s’appelle la cage au Jardin des Plantes s’appelle la maison. Il y a la maison des petits carnassiers, que son étiquette indique avoir été construite en 1866, après Sadowa, celle des grands carnassiers qui l’a été en 1871, après Sedan, et il serait facile de trouver à la base du Palais des singes ou des oiseaux, quelque concordance politique ou musicale aussi symbolique. Mais les animaux, malgré cette flatterie, meurent presque aussi vite à Berlin qu’à Paris. Alors que dans l’Aquarium voisin j’ai retrouvé des salamandres, des carpes et jusqu’à des soles géantes que j’avais vues avant guerre, je n’ai reconnu au Jardin Zoologique que les petites filles et les statues, les premières bien moins nombreuses, car la natalité de Berlin est la plus basse d’Europe, mais portant toujours, dans son expression la plus tendre, cette gaieté et ce blond de Prusse qui sont le charme des rues berlinoises. Les statues ont doublé. La revanche sur les Belges a été obtenue par un Mannekenpiss triplé, car l’eau s’échappe aussi des deux tortues que l’enfant nu porte sous chaque bras. Devant les tigresses, la statue de celui qui connaît le mieux les insectes africains, dans le couloir des oiseaux, celle, bien inattendue et en bois sculpté, de Caliban. Mais tout ce qui m’y attirait y demeure encore. Il y a encore sur les boîtes à bascule des singes, où le public offre des noix ou des oranges, les inscriptions par lesquelles les singes vous indiquent la meilleure méthode pour activer la rotation de la boîte et vous remercient respectueusement. Le jeune rhinocéros a toujours son ballon. Les bois plantés au milieu de la cour des cerfs pour qu’ils se grattent ou broutillent, ont toujours la forme de vrais bois de cerfs. Tous ces animaux qu’on n’a jamais vus qu’uniques ou solitaires, panthère noire, okapis, y sont là par couples ; et j’entends à nouveau, je ne l’ai jamais entendu que dans cette enceinte, le cri du gnou. Des pensionnats de petites filles assiègent les cages, avec leur album et leur crayon, où elles dessinent en cubes la tigresse et en lignes souples l’éléphant ; et j’ai même la joie, dans la grande volière, de découvrir Simon Bussy, qui, plus heureux que l’oiseau de paradis et la pie mordorée, ses modèles, répand autour de lui, grâce à ses pastels, une poussière colorée, de leur couleur.

Mais la perfection même des animaux qu’ils rassemblent donne à tous les jardins zoologiques une ressemblance qui les prive d’originalité, et je dois dire que ce qui me manque aujourd’hui, et pour la première fois dans Berlin, pour relever la vertu classique des fauves, des singes, ou des oiseaux, ce sont les uniformes, jadis si fréquents. Ce lieu était le seul où les lions pouvaient croire que les hommes habituels étaient plus beaux que les dompteurs. Les êtres humains n’y ont plus pour eux, désormais, que l’attrait de la chair.

Dans les parcs du vieux Berlin ouvrier, Humboldt Hain, Friedrich Hain, se retrouvent au contraire les plus vieilles couleurs berlinoises, le rose et le blond. Les promeneuses, loin des quartiers d’immigration, ont repris la vraie race de la ville, leurs jambes longues, leur nez court, et la courte chaussette. Les promeneurs sont à nouveau les vieux bourgeois en digestion, ornés de toutes les inventions modernes qui facilitent la promenade, boutons pour suspendre le chapeau, pochette à journal tenant par pression au parapluie, et de tout ce qu’a pu produire en ce genre l’Erfinderschule.  Les restes de l’Allemagne idyllique subsistent sous forme de Puits à légendes, de landes et de hautes fougères bordées par les rhododendrons, et d’innombrables bacs à oiseaux supportés par des crapauds ou des lézards de pierre pour que les oiseaux ne se croient pas tenus de rien devoir aux hommes. Sur les bancs, les joueurs de cartes continuent à jouer à cheval, le nombre des femmes en petite voiture continue aussi à y dépasser – la guerre n’a pas réussi à changer la proportion –, le nombre de petites voitures pour hommes, et le même petit garçon accroupi, vêtu de sa chemise et de son pantalon, y cueille encore dans les endroits défendus les pâquerettes et les boutons d’or. Les nourrices forment rituellement leur triangle fatidique face au ventre vierge de la Diane chasseresse ou à la tête géante de Frédéric le Grand, dont le fait d’être grand semble seul avoir motivé, par antithèse, sa présence parmi tant de petits, tandis qu’un père énorme, endormi par fraude dans le parc au sable des enfants, est escaladé par eux de toutes parts, comme le Tibre. Aux portes, les mêmes marchandes vendent les fleurs et les légumes, que tous les Berlinois savent appartenir, contrairement aux Parisiens, au même monde végétal ; et il est rare qu’un cimetière ne soit pas tout près du jardin public amenant enfin au terme extrême de leur rêverie ou de leur logique les promeneurs adultes. Des cimetières discrets, clos de brique, semés pour les morts des inscriptions inverses à celles que la police affiche dans la rue pour les vivants : Reposez doucement… N’ayez pas peur, nous ne laisserons pas dérober vos fleurs…, tout ce qui peut, en somme, régulariser le trafic des morts et les rassurer contre les entreprises des nécrophiles assez nombreux cet hiver. La haine des voleurs de fleurs surtout s’exprime violemment, par les pancartes accrochées, les tessons cassés qui défendent le haut des murs, et, sous les regards sévères des gardiens, je sentais soudain entre mes vêtements et ma chair se presser toutes les roses et tous les seringats des morts. Peu de monuments. Pas d’effigie humaine. La grande stèle de marbre noir reflète par contre le visiteur vivant tout entier, portant sur la face qui domine le défunt la longue inscription officielle de ses titres et vertus, et sur la face muette une brève inscription officieuse, parfois un simple mot, pour signaler au passant, comme un secret caché au mort, qu’il était irremplaçable, inégalable, ou mari sublime. L’emplacement de chaque tombe est divisé le plus souvent en deux parts : l’une sur laquelle est le Grabhügel, petite colline oblongue assez haute, façonnée de glaise, de gazon et de fleurs, et l’autre où est fiché, face à la petite colline, le banc ou la chaise de fer de famille, avec un nom dont je n’ai jamais pu distinguer s’il était celui du mort ou du parent le plus assidu. Avec les innombrables rossignols  dans les peupliers et les tilleuls, avec les innombrables vers de Schiller – car pas un vers de ce poète qui ne puisse orner davantage encore un cadavre qu’un corps vivant – gravés sur chaque pierre, avec les épitaphes de petits bourgeois fonctionnaires ou officiers dont tous les noms sont prussiens ou français (car d’immenses cimetières juifs avec coupoles et mausolées, au nord et à l’est, font la rafle de tous les noms de professeurs ou de banquiers), ces enclos vous offrent à peu près tout ce qui reste de l’ancienne et paisible vie de Berlin.

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Il y a ensuite pour tout Berlinois, ce que l’Amérique elle-même ne peut procurer qu’à quelques Américains privilégiés : la vie physique.

Ce qui surprend le plus à Berlin, c’est la joie avec laquelle sont accueillies les saisons et leurs phénomènes. En France, on redoute l’hiver à cause du froid, l’été à cause de la chaleur, et tout ce qu’il peut y avoir d’extrême dans le climat est considéré comme une calamité. La population de Berlin, au contraire, se rue sur le gel et la canicule comme sur le plus rare des plaisirs, car l’hiver amène la neige, le gel et leurs sports, l’été le bain en plein air, et toute saison le soleil. Il n’est pas d’itinéraire qui ne mène une fois par jour le Berlinois à un bain ouvert ou couvert, à la nudité, au contact avec l’eau, à la confrontation avec la lumière. Paris est la patrie du pêcheur à la ligne ; la plupart des riverains de la Seine n’ont touché leur rivière que par ses poissons ; leur amour pour elle consiste surtout, aux mois licites, à l’asperger de vers de vase et d’asticots ; ils en préfèrent les courbes où dégorgent les égouts, préférées par le gardon, et ils n’offrent guère au soleil du dimanche, sous leur faux panama rabattu, qu’un nez qu’ils ramènent rubescent et douloureux. Jamais il n’est venu à l’idée de la municipalité parisienne de classer les rives de ses fleuves, et de voir en elles les bords d’un bain municipal magnifique et gratuit. A part le contingent des Parisiens et Parisiennes adultères, le Français, pour se déshabiller, réclame l’isolement et l’obscurité d’un confessionnal, et la vue de fesses nues ne lui inspire qu’une pensée, aller vers elles sur la pointe des pieds et leur donner plaisamment une paire de gifles. Le but du petit bourgeois et du petit employé parisien semble être seulement, en laissant son ventre s’arrondir, ses bajoues grossir, de diminuer la proportion de son squelette, sa vraie raison, pourtant, par rapport à sa chair. Sa vraie peau est le tissu Rasurel, dans lequel il étreint sa femme, dans lequel naissent ses enfants, et rien ne ressemble plus à l’écorchage d’un lapin, à la recherche d’un insecte, ou à la danse d’un satire rhumatisant, que la façon dont il enlève ses culottes, dans le contre-jour des falaises d’Étretat, quand un snobisme de quartier le pousse enfin accroupi vers les flots. Pour le Berlinois, au contraire, l’eau et le soleil sont devenus des aliments nécessaires, et les brasseries, les restaurations jadis combles de graisse humaine se vident peu à peu au profit de leur concurrence : le sable de la Havel et l’air des pins.

Ce soin du corps que certains Français pratiquent en secret comme si c’était une besogne superstitieuse et égoïste, les dirigeants allemands ont tout fait pour lui donner au contraire un aspect de salut public et national. Tous les environs de Berlin ont été organisés pour cette religion. Pas un bois qui ne contienne sa colonie de bains de lumière. Pas un des nombreux lacs que forme la Havel entre Berlin et Potsdam dont la plage ne soit aménagée plus largement et commodément que la plage de Deauville. Tous les après-midi de printemps et d’été, Berlin se rue vers Wannsee. Depuis cette année, le vieil établissement a été remplacé par quatre édifices modèles de brique jaune, collés au ras de la colline, coiffés tous quatre par une terrasse de cinq cents mètres de long, que coupent les escaliers géants et que débordent les parterres. Trente mille baigneurs, les jours de fête, s’installent pour la journée sur la plage, toute découpée à la lisière même des flots par les broderies que creusent dans le sable les innombrables enfants nus, dentelle à la fois d’eau, de rivage, et d’enfance. Ce n’est pas seulement le bain qui les attire, l’heure du bain, comme à la Baule ou à Long Island, c’est la vie étendue. Toutes les innombrables façons dont l’être humain cache sa figure dans la terre, ouvre ses jambes, livre ses aisselles, lance du ras du sol ses regards vers l’intrus qui l’enjambe, tous les croisements chastes opérés entre membres humains, tous les contacts les plus forcés des couleurs humaines rehaussées des plus hardies couleurs de l’aniline, s’offrent là, chaque métier gardant dans son costume de bain ou son slip son geste rituel, le ménage du bistro accoudé, la femme légère remuant l’orteil, une série de reflets indiquant çà et là les monocles et les gens du monde, parfois une tribu de corps exposés à têtes invisibles dont regardent et respirent les seuls nombrils, chaque épouse, monstrueuse ou maigre, s’ouvrant sans pudeur de son véritable écart, une abondance de chemises blanches à jours et à festons ajourant et festonnant des gorges et des cuisses géantes, les égoïstes se protégeant dans leur sommeil par un bourrelet de sable, les altruistes vous effleurant d’un mollet velu, autour du phonographe les jeunes filles et les jeunes gens en caleçon formant une étoile de mer immobile, mais qui scande la musique des talons relevés, ceux qui mangent les saucisses au contraire les pieds réunis vers le panier du centre, cependant que les adolescents parcourent ces hectares de chair en sautant comme des parasites, et que s’élève à chaque minute, production parfaite de cet amas, vouée par sa naissance même à la disparition dans le lac, un modèle de corps humain qui gravit la planche et qui plonge.

Chaque race reforme naturellement un des tableaux idylliques de l’humanité. Au Maroc, la campagne est semée de fuites en Égypte. Dans le village français, c’est Joseph, le menuisier et son enfant. En Allemagne, et surtout dans cette vie des lacs et des forêts, c’est Adam et Ève. Ils sont là tous deux sous toutes leurs formes, sous toutes leurs vraies formes ; pas un des replis de chair, des poils défaits, frisés ou ondulés, des genoux couleur pêche ou couleur brugnon, des coudes coiffés de cal ou de rose, prêtés par Cranach, Dürer ou Boecklin au couple primitif, qu’il ne soit donné de retrouver cent fois par heure sur ces plages. Je sais maintenant ce que faisaient Adam et Ève ; ils mangeaient, ils s’étendaient, ils s’accroupissaient, ils dormaient. Ils ne lisaient pas, car il est rare qu’un livre apparaisse entre tant de mains nues et oisives, et la jeune femme qui lit accoudée, son roman protégé du soleil par le peignoir, a l’air de trahir et de boire à une source d’ombre. On n’a même plus recours aux journaux pour protéger les têtes, comme dans les bains publics où voilà cinq ou six ans encore les corps tannés retirés de l’eau et du temps vous offraient comme visage un carré de papier pâle criblé de toutes les nouvelles du jour. Les visages aussi, avec les nez, joues, langues et oreilles sont donnés maintenant au soleil qui tire de chacun sa grimace suprême. Parfois une ondée ; personne ne bouge, et il éclôt seulement çà et là, un parasol de papier chinois ou, unique revanche de l’antique Allemagne, une ombrelle de soie rouge bordée de losanges mauves eux-mêmes dentelés alternativement de jaune et de topaze.

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L’esprit théorique allemand n’eût pas mérité sa gloire s’il n’était passé de cette passion de nudité au nu complet. Wannsee n’est que l’antichambre des colonies où tout maillot est proscrit. Elles sont nombreuses. Elles recrutent avec le zèle des sociétés militaires d’autrefois et vous donnent une carte d’adhérent dont la teneur semble copiée sur les cartes des gymnastes d’avant guerre, vous « enrôlant dans les cohortes de la lumière ». Leurs journaux illustrés tapissent tous les kiosques de la ville, exposant en première page, pour que le sentiment familial berlinois en soit gagné, les photographies nues de la mère et de sa grande fille, du frère et de ses cinq sœurs. Lichterfeld, dans Berlin même, compte déjà plusieurs enclos, particulièrement réservés aux familles, avec guignol et brasserie – la dame du guignol, sous ses rideaux, est nue, – mais les vraies colonies sont distribuées dans les environs à ces distances types où le citadin se sent libéré de la ville, à la hauteur des premières cathédrales de province, vers Zossen ou vers Fürstenberg. Là, plus de démonstration, plus de propagande. On ne vous y montre pas, comme à Lichterfeld, les plus belles scènes de l’antiquité, telles qu’elles furent, le rapt des Sabines, le combat des Horaces, ou ce qu’auraient été, dans la nudité, les plus belles scènes de l’histoire du monde, Napoléon à Weimar, sainte Thérèse dans son couvent. On n’y mime pas, comme à Klein Wannsee, les plus beaux vers de Gœthe, « Elle le tira à demi à lui ; il tomba à demi vers elle ; c’en était fait de lui », ou, dans *Hermann et Dorothée* « Il éleva l’aimée, elle tomba doucement sur ses épaules » de façon à bien prouver aux adeptes que la nudité est la pensée dernière du poète et que ses idées-forces sont bien des êtres nus, – toutes scènes troublées parfois par l’irruption d’oiseaux ou de chiens loups, terriblement habillés. Dans les grands domaines semés de landes et de lacs, ce n’est plus, au contraire, qu’une paraphrase des tableaux de Hans von Marées, de nageurs et de nageuses, de femmes nues sur cheval sans brides, de jeux de foot-ball et de longs repos en commun, les corps brunis se déplaçant tous, par habitude, insensiblement, suivant le mouvement du soleil, leur seul maître. La vie oisive va mieux à la nudité que tous les attirails de civilisation, paniers à tapisserie, fers électriques à repasser, et travaux à aiguille, dont s’encombrent les dames de Lichterfeld ; et la pression des jarretelles, des bretelles, des lacets laisse moins de trace aussi dans ces régions. Rarement la beauté, mais il arrive quelquefois que toutes les malfaçons particulières, boutons, eczéma, grains et callosités deviennent invisibles au bénéfice d’une beauté générale de la secte, et qu’on imagine une race blanche atteignant enfin à la perfection naturelle de la race noire ; privés du coton, de la laine et de la soie, tous ces corps sont bien obligés de se vêtir de calme, de tranquillité, de mutisme ; lorsque tous les couples déposés par l’autocar qui ont gravi, habillés et agités, le chemin de la forêt où sont leurs tentes, redescendent nus vers le lac, ils semblent seulement avoir renoncé à leurs brouilles et à leurs tics, et l’atmosphère aussi est purifiée, car elle ne résonne plus, pour la première fois dans les âges modernes, de toux, de crachats et d’éternuements.

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Telle est la mission du Berlin nouveau, que masque encore la parade savamment offerte, mais d’ailleurs bien vieillie, de sa vie intellectuelle et artistique : la culture d’un bacille humain tout spécialement résistant et provisoirement amoral. S’il doit servir de vaccin, s’il doit être au contraire un jour poussé à la virulence, c’est une question réservée, mais j’ai scrupule à vous décrire la représentation du Christophe Colomb de Claudel ou de l’Iphigénie en Tauride, lorsque je ne peux m’empêcher de voir, à travers ces somptueux transparents du théâtre allemand sur lesquels des hommes particulièrement vêtus sont poussés, par la moindre parole et la moindre pensée, à des gesticulations et des résolutions frénétiques, les corps nus des Berlinois étendus par centaines de milliers dans les jardins ou sur les plages, immobiles, volontairement sourds à tout ce qui n’est pas le soleil, et qui semblent, profitant de cet oubli par lequel ils furent saisis voilà douze ans, faire un stage de force et de santé dans un autre univers.

Berlin (1932), frontispice de Chas Laborde (1886-1941)


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