GARROS, Paul de (1842-1908) : Dames seules (1911).
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Texte établi sur l'exemplaire de la Médiathèque (Bm Lx : Norm 852) de l'Annuaire Almanach du Lexovien, 13e année, imprimé par Morière à Lisieux en 1911
 
Dammes seules
par
Paul de Garros

~*~

En sortant de Saumur, je fus nommé sous-lieutenant au 16e cuirassiers à Lunéville.

C'était parfait, attendu que le colonel du 16e, que je connaissais personnellement fort peu, était un vieil ami de ma famille et me voulait du bien, paraît-il.

Vers la fin d'octobre, je reçus l'ordre de rejoindre immédiatement mon régiment. Je quittai donc sur-le-champ le domicile paternel où j'étais venu passer ces quelques jours de vacances.

L'après-midi, j'étais â Paris, et le soir vers huit heures, dix minutes avant le départ de l'express, j’arpentais le quai d'embarquement de la gare de l'Est, cherchant un compartiment vide.

A cette époque, l'usage des wagons à couloir n'était pas aussi répandu qu'il l'est maintenant. La seule voiture de ce modèle était absolument bondée de voyageurs.

Un autre wagon de première de l'ancien type était beaucoup moins encombré. Cependant, le seul compartiment vide était un compartiment de « fumeurs ». J'y pris place, espérant que personne ne viendrait me déranger avant le départ et je m'installai aussitôt pour la nuit.

Un coup de sifflet retentit bientôt, le train s'ébranla... J'étais toujours seul.

Lancé maintenant à toute vapeur, le convoi file dans la nuit noire... Bercé par le mouvement, je commence à m'assoupir... Soudain, le train ralentit… les freins grincent... nous stoppons....

- Château-Thierry ! crie   l'employé d'une vois enrouée.

J'ouvre un œil, j'allonge une jambe. Brr ! une bise glacée me frappe au visage... C'était la portière d'en face qu'on venait d'ouvrir... Une jeune femme s'engouffrait comme un tourbillon dans mon compartiment.

« Tiens, fis-je en moi-même, voilà une dame qui ne craint pas la fumée ! »

- Au revoir, ma tante, à bientôt ! cria la jeune voyageuse.

- Adieu, ma chère Gilberte, couvre-toi bien... Mille amitiés à tes parents ! Bon voyage !...

Nous repartions...

J'avais eu soin, au départ de Paris, de baisser de mon côté le voile de la lanterne. J'étais donc complètement dans l'ombre, tandis que la jeune femme était en pleine lumière. Je l'examinai tout à loisir. Elle était, ma foi, très gentille. Elle avait de beaux cheveux bruns, dés traits d'une exquise finesse, une tournure fort distinguée.

Après avoir rangé ses paquets, déplié ses couvertures, elle jeta de mon côté un regard inquiet.

Enveloppé dans mon ulster, qui me couvrait de la tête aux pieds, je ne bronchai pas.

Après m'avoir considéré un instant avec une extrême curiosité, la jeune femme se décida enfin à s'installer. Elle s'allongea dans son coin, s'entoura de ses couvertures, appuya sa tête sur le coussin et ferma les yeux.

Le temps passait... Minuit !... Minuit et demi !... Une heure !... Ma voisine s'était assoupie. Mais, pour moi, impossible de fermer l'œil !...

- Frouard ! Frouard !... Trois minutes d'arrêt !...

Je me lève, je me débarrasse rapidement de mes couvertures et je saute sur le quai, pour me dégourdir les jambes.

Juste au moment où le sous-chef va donner    le signal du départ, je rejoins mon compartiment. Mais ma voisine se tient sur le seuil de la voiture dans une attitude farouche et me crie d'une voix indignée :

- C'est odieux, monsieur, ce que vous faites là !... Non, vous n'entrerez pas, je ne veux pas...

Elle s'était campée fièrement devant moi et faisait mine de s'opposer à mon passage.

J'avais le pied sur le marche-pied. Le sous-chef, me croyant monté, lança son coup de sifflet. Il n'y avait pas à reculer.

Sans prendre le temps de réfléchir et tout interloqué que je fusse par cet étrange accueil, devant lequel, en toute autre circonstance, je me fusse galamment retiré, je forçai la faible barrière que m'opposait la jeune femme et je sautai dans le compartiment, dont le refermai sur moi la portière.

Le train s'ébranlait.

Ma compagne avait reculé en poussant un cri étouffé. Puis, elle jeta autour d'elle un regard anxieux, cherchant la sonnette d'alarme ; mais la demi-obscurité l'empêchant de l'apercevoir, elle retomba sur les coussins, éperdue, résignée...

J'avais repris mon sang-froid, je m'approchai d'elle discrètement et le lui dis de ma voix la plus douce.

- Calmez-vous, madame, je vous en supplie. Que craignez-vous de moi? Qu'ai-je fait pour exciter de votre part une telle indignation ?

- Comment! Vous me demandez ce que vous avez fait ! répondit-elle en levant vers moi ses yeux encore brillants de colère... Mais, monsieur, c'est épouvantable... Abuser ainsi de la confiance d'une femme !...

- Je ne pouvais pas vous empêcher de monter avec moi !...

- Vous auriez dû parler, m'aider à m'installer... Il n’y aurait pas eu cette confusion.

- En ai-je eu le temps ?...

Elle hocha la tête d'un air de doute.

- D'ailleurs, reprit-elle, si vous aviez été à votre place, tout cela ne serait pas arrivé.

-Comment ! à ma place ! Mais il me semble que j'occupais avant vous le compartiment.

- Ah! Et depuis quand donc les messieurs montent-ils dans les compartiments de « dames seules » ?

- Compartiment de dames seules ! Ah ! ça, c’est trop fort ; j'ai justement pris à Paris le compartiment des fumeurs, où il n'y avait personne et où j’espérais que personne ne viendrait me déranger.

- Et moi, monsieur, je suis montée à Château-Thierry dans le compartiment des dames seules et je ne pouvais pas supposer qu'un homme avait osé...

- Pardon !

- Pardon.

- Il est bien facile de vérifier, madame...

- Je n'aurai pas de peine moi-même à vous confondre, monsieur...

Avec une parfaite simultanéité, nous avions bondi vers nos deux coins respectifs, et, le bras glissé par le petit carreau, nous cherchions à décrocher la plaque justificative.

Je réussis le premier et, me rapprochant de la lanterne, je lus à haute voix :

- Fumeurs. Etes-vous convaincue ?

Presque aussitôt, elle répéta en écho :

- Dames seules ! N'avais-je pas raison ?

Nous vérifiâmes d'un coup d'œil l'authenticité de nos assertions et nous nous regardâmes en éclatant de rire.

Toute la colère de la jeune femme était tombée.

A ce moment, le train ralentit.

- Déjà Nancy ! fit-elle en essayant de reprendre son sang-froid.

Puis, s'étant penchée à la portière, tandis que le convoi entrait en gare, elle s'écria joyeusement :

- Ah ! voilà papa ! Quelle bonne surprise ! J'ouvris et elle sauta dans les bras d'un vieux monsieur, d'allure très militaire, à moustaches grises, décoré de la rosette de la Légion d'honneur.

Je descendis à mont tour et en passant à côté d'eux, j'entendis le père qui disait à demi-voix :

- Tu as voyagé seule avec ce monsieur ?

Elle détourna la tête, et sa réponse ne me parvint pas. Mais, tout en me dirigeant vers le buffet, je songeais : «Il me semble que cette figure-là ne m'est pas inconnue. Où diable ai-je bien pu la voir ? »

Vingt-cinq minutes plus tard, nous nous retrouvâmes devant la porte du même compartiment. Très allégrement, sans marquer la moindre gêne, ma compagne de voyage monta la première. Pendant ce temps-là, le vieux monsieur me considérait avec attention à la lueur du bec de gaz.

- Pardon, monsieur, fit-il enfin en soulevant son chapeau, n'êtes-vous pas M. Gaston de Verdrel ?

- Parfaitement, monsieur, répondis-je en m'inclinant.

- Je vous ai reconnu à votre ressemblance avec votre père, continua le vieux monsieur. Voilà, mon cher enfant, une coïncidence de bon augure !... Vous ne vous attendiez pas, je suis sûr, à ce que votre colonel vint au devant de vous ! Je restai quelques secondes sans parole.

- Mon colonel ! balbutiai-je enfin, en faisant le salut militaire.

- Je ne vous demande pas dés nouvelles de votre père, poursuivit mon interlocuteur, j'ai reçu une lettre de lui ce matin. Mais montons, le train va partir... Ah ! monsieur le cuirassier, ajouta-t-il en riant, c'est ainsi que vous regagnez votre corps… en voyageant dans les compartiments des dames seules...

- Mon colonel, répondis-je humblement, vous voyez ces deux plaques sur la banquette... Je ne suis pas aussi coupable que vous semblez le croire...

- C'est bon, mon cher ami, conclut le colonel, vous voilà maintenant sous ma loi, je verrai à vous infliger la punition que vous méritez.


Le châtiment fut très doux - j'épousai Gilberte trois mois plus tard.

Depuis lors, j'accorde une confiance limitée aux indications données par les petites plaques qu'on accroche aux portières des wagons, mais je ne peux pas m'empêcher de reconnaître que l'incohérence qui préside à leur distribution a quelquefois du bon.


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