DELARUE-MARDRUS, Lucie ( 1874-1945) :  La Pirane (1931).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (04.IX.2015)
Texte relu par : A. Guézou.
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Orthographe et graphie conservées.
Texte établi sur l'exemplaire de la médiathèque (Bm Lx : 6671-117) du numéro 117 (mars 1931)  de la Revue littéraire mensuelle Les Œuvres libres publiée par Arthème Fayard à Paris .


La Pirane

Nouvelle Inédite
par
LUCIE DELARUE-MARDRUS
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Deauville, c’est, de juillet à septembre, l’abcès qui crève tous les ans sur nos côtes : Deauville ramasse l’argent du Parisien et de l’étranger.
Le Havre, une pieuvre au bout de l’estuaire, entortille le grand commerce, les transats fameux, les paquebots de partout.
Plus loin, dans les terres, Rouen pompe aussi le trafic et la richesse.
Ruiné par ces trois-là, Honfleur, dans son bain de vase, continue à se mourir.
Depuis des siècles.
Ruiné, oui, quant au négoce, à la prospérité ; mais au point de vue de la beauté, de la personnalité, sauvé.
Cette ville où le moyen âge est encore tout vivant fait pourtant ce qu’elle peut, par ses propres moyens, pour tuer son passé, bien que ne pouvant prétendre aux avantages du modernisme. Elle a, comme toute la France, un actif artisan de l’irréparable, acharné contre ses reliques, acharné contre les arbres de l’alentour. Oh ! trouver l’occasion de démolir de la pierre séculaire ; d’abattre des troncs également séculaires ! Quand la bêtise est faite, il en est beaucoup pour se réjouir ; un peu moins pour pleurer devant l’attentat.
Cependant, le vieux parler reste encore intact dans la ville, et l’accent chantant, ainsi que nombre d’institutions généralement d’ordre religieux. « Une vieille coutume est un monument », disait un de ses doyens. La hache, heureusement, n’est pas facile à mettre dans ces monuments-là.
Car la Normandie toute entière tient bon.
Elle est défendue, en marge des routes nationales où passent le XXe siècle et ses autos, par les chemins creux où ne pénètrent guère les non-Normands. C’est là qu’il faut découvrir tant de coins de campagne où semble n’avoir pas soufflé même l’esprit de la Révolution.
Un des purs quartiers de ce blason-là, c’est précisément Honfleur, jadis unique port français sur la Manche.
Bien sûr, les barques à voile y sont à présent adultérées par le moteur à essence, qui assourdit et empuantit l’ancien grand silence où de longues ailes de toile se frôlaient comme des archanges ; bien sûr, le phonographe et la T. S. F., au fond de quantités de logis, mettent en fuite les fantômes accagnardés dans les encoignures…
Et le reste.
Mais il ne faut guère d’effort, néanmoins, pour retrouver, dans cette petite cité bleu d’ardoise, l’atmosphère du temps où l’on allait aux Iles. Et l’odeur de l’aventure et du miracle n’est pas tout à fait éventée, même dans la chapelle de Grâce, en haut, éclaboussée d’électricité, enrichie de vitraux neufs, à moitié dépouillée de ses ex-voto…


I

Nous revoyons sans peine, bien avant l’entrée de l’auto dans le monde, un Honfleur assez peu différent de l’actuel, et, parmi ses rues rétrécies, au bas de ses deux clochers, la belle poissarde qui rendait fou tout le masculin du port. Lors de ma naissance, des vieillards qui l’avaient vue quand ils étaient petits se souvenaient encore d’elle avec émotion.

Ses cheveux noirs à reflets, ses yeux couleur d’océan, ses dents par hasard magnifiques au pays des chicots, sa belle encolure, sa démarche de gaillarde qui n’a peur de rien, tout cela fit que, dès ses seize ans, le pêcheur nommé Jean Piran se dépêcha de l’épouser pour l’avoir à lui tout seul.

Maître de son bateau, La Bonne Nouvelle, il représentait pour la fille un destin inespéré.

Elle était née d’un matelot pauvre et d’une débardeuse, unique enfant, et vouée tout de suite à vendre la crevette et la sole à la poissonnerie.

N’ayant pas manqué d’être emmenée au banc du Ratier avec gars et garces du port pour la cueillette des moules, à dix ans elle connaissait la marée comme un loup de mer.

Embrun des vagues, averses du ciel, barques trempées, étals couverts de poisson mouillé, sabots dans les flaques, toute son existence clapotait, eau douce et salée, eau verticale et horizontale, éternelle humidité suée par l’estuaire, goût de saumure sur les lèvres, vent pluvieux dans les cheveux.

Elle ne devait savoir que plus tard à quel point elle aimait tout cela, quand s’arracha sa racine d’entre les pavés honfleurais, où croître et respirer lui semblait si naturel.

Devenue la femme Piran, « La Pirane » pour ses admirateurs et ses rivales, elle ne fut pas longue à découvrir son pouvoir sur les mâles.

Jusqu’à des messieurs de ville tournaient autour. A vingt ans, elle avait tant d’amoureux que le mari renonçait à ses coups de jalousie.

Elle lui restait fidèle, par mépris pour tous ces hommes qui la voulaient. Une Normande ne se laisse pas facilement conquérir. Sa suprême taquinerie et toute l’ironie de la race de Honfleur, qui n’a pas sa pareille pour se moquer du monde, – et avec esprit, – suffisaient à l’amuser. Et le jeu dangereux qu’elle menait avec tous ces garçons n’allait pas plus loin.

A vingt-cinq ans, elle perdit son père ; un mois plus tard mourut sa mère ; et cette année de deuil (car elle aimait ses parents) fut marquée aussi par un autre drame : être amoureuse.

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C’est un grand efflanqué, matelot à bord du chalutier Le Vigoureux. Qu’est-ce qu’il a de plus que les autres, celui-là, pour charmer une fille comme Clémence Piran ? Son maillot bleu foncé, son bonnet tricoté de laine, du blond sous le bonnet, du gris dans les prunelles, une petite moustache vieil or, il n’y a pas là de quoi tant émouvoir. Mais ses yeux sont impérieux, sa dégaine est particulière, sa voix a des inflexions à lui. Et puis quoi ? Sait-on jamais quel est le mystère qu’une femme jusque-là tranquille découvre tout à coup dans un homme, un certain homme qui passe ? Courant à lui d’un élan que rien n’arrêterait, elle devient cette force de la terre qu’on ne retrouve que dans les attractions magnétiques, que dans l’attirance d’un corps pour l’autre au creux de l’éprouvette chimique.

La railleuse Pirane ne chercha pas du tout les raisons de son goût pour la gas Chausselin. Le premier matin qu’elle le vit à la poissonnerie (il arrivait de Villerville pour se fixer à Honfleur), elle répondit à son regard, – un regard qu’elle connaissait si bien pourtant, regard de saisissement devant elle, sa frange noire au-dessus des larges iris clairs, ses narines ouvertes, sa bouche rouge aux dents si blanches, son teint d’or et de rose, sa poitrine en avant, ses belles hanches, son air d’effrontée coquette, – répondit au regard du Villervillais, non par son ordinaire rire en mezzo, mais par un silence étrangement grave, des yeux fixes et comme arrêtés devant la fatalité.

Marie-Pierre Chausselin, la fatalité.

Clémence Piran, la fatalité.

Tous deux restèrent immobiles face à face, les poissons lumineux entre eux, dans les ombres, avec tout le monde autour de ce premier regard.

Il pleuvait un peu. Le mois de mai frissonnait, brise froide sur le bassin de radoub. L’arbre qui pousse contre la Lieutenance, ancienne porte de la ville au bout du bassin, remuait des petites feuilles d’un vert encore pâle. Des nuages descendus ne laissaient voir qu’un peu de bleu, tout au bout de l’abîme d’en haut, et les quais Sainte-Catherine et Saint-Étienne jetaient, chacun de leur côté, des images de vieilles maisons dans l’eau du bassin. Les fumées, du côté de la jetée qu’on ne pouvait voir, étaient pareilles à d’autres nuages plus petits et plus proches. Un bateau criait pour demander le port.

« Toi que je ne connais pas, disaient les yeux de l’homme, je te veux. »

Et ceux de la Pirane : « Toi que je ne connais pas, parle, tu m’auras. »

Il ne parla pas, sinon pour la vente d’un turbot et de quelques carrelets tout juste apportés de mer.

- C’est tendre comme de l’agneau. Vos pratiques vont vous prendre ça tout de suite. On est arrivé trop tard pour la criée.

Puis il s’en alla.

Toute la journée, la Pirane fut  sombre. L’amour, dès son apparition, se présente aux humains comme une espèce de malheur.

En rentrant le soir au logis, une toute petite maison de la rue Haute, la femme vit que son homme n’était pas revenu du café. Elle en fut heureuse.

Au lieu de s’occuper de son fourneau, – préparatifs du dîner, – elle éprouva le besoin d’ouvrir la fenêtre et de s’y accouder.

Le bas des maisons, sur le côté de cette rue, pourrissait dans les marées et portait une longue barbe d’algues. Des grappes de coquilles s’y incrustaient. Ainsi le bout de la ville, à l’époque, figurait-il la géante carène d’un très vieux navire immobile.

Le couchant faisait, ce soir-là, reluire la grève entre les galets. La grande boue noire devenait, jusqu’à l’infini, rouge et rose sous le ciel rouge et rose. Des barres sombres traversaient, rochers, et des barres pâles, reflets de nacre. Le Havre s’allumait au large, une voie lactée étendue sur l’eau.

La Pirane ne regardait pas cette beauté crépusculaire. Elle regardait au-dedans d’elle-même, avec le frisson qui prépare l’aventure passionnée. Sa vie était changée depuis ce matin.

Son mari, qui lui tapa sur l’épaule, la fit bondir.

Rien de prêt à l’heure de manger ? Même pas de lumière à la maison ?

- Qui que tu faisais donc ?... demanda-t-il, abasourdi.

Pas d’explication possible. Elle dit au hasard qu’elle avait mal à la tête et se hâta d’allumer la lampe à huile. Le mari s’assit patiemment. C’est l’heure où l’homme dépend de sa ménagère. Il y en a qui crient quand la soupe est en retard. Celui-là, subjugué par l’amour, ne faisait jamais de scènes, même s’il avait bu, ce qui pouvait bien arriver quelquefois.

C’était un homme de trente-cinq ans, à collier de barbe d’un brun roux, la lèvre supérieure rasée, des anneaux d’or aux oreilles, l’œil vif et bleu sombre, larges épaules et haute taille, pas commode tous les jours, courageux au travail, honnête.

Son regret de n’avoir pas d’enfant l’avait, à la longue, un peu renfrogné, rendu plus dur pour son matelot et son mousse à bord de la Bonne Nouvelle. Il était craint mais respecté. La marine l’estimait. On savait, malgré ce qu’elle déchaînait dans les cœurs, que sa femme lui restait attachée et ne l’avait jamais trahi. Lui-même le savait bien aussi.

Ceux de sa classe n’ayant ni le pouvoir ni l’habitude d’analyser, il ne soupçonnait pas quels amas d’indifférence le séparaient de sa belle compagne. Il en était amoureux, orgueilleux et jaloux. Elle lui donnait en échange cette sorte d’affection qui n’est, après tout, qu’une vieille manie qu’on a. Peut-être qu’elle l’aimait bien. Elle ne se l’était jamais demandé.

Chacun à son travail, l’un qui pêche du poisson, l’autre qui en vend, les repas en commun, les économies en commun, le lit en commun, avec cela la vie s’écoule sans qu’on y pense.

La Pirane regarda ce Jean de tous les jours, tandis qu’elle apportait la soupe sur la table, et elle le haït.

Ils mangèrent. Elle ne répondit pas quand il parla. Le pêcheur finit par s’étonner.

- Qui que t’as ?... Toujours les boyaux de la tête croisés ? Ça me semble drôle que tu ne prêches mot !

Et ce fut encore à cause de cette migraine, quand ils furent couchés et la chandelle soufflée, qu’elle se refusa sans pitié.

Elle n’était pas encore à l’autre, mais n’était déjà plus à lui.

II

Astuce ou timidité ? Pouvant la voir tous les jours à la criée s’il voulait, il ne revint pas comme elle s’y attendait.

Le front barré de sa Clémence angoissa le mari.

- Faudrait voir ce que la médecine en dirait. Si demain tu n’es pas mieux, j’irons chez le docteur qui nous a déjà gouvernés dans le temps.

Mais ce demain fut le jour où le Villervillais reparut à la poissonnerie. En lui parlant, la Pirane entendit trembler sa propre voix, cette voix un peu basse, mais harmonieuse comme celles de toutes les Normandes, et dont on savait qu’elle « disait les choses toutes crutes ».

Le garçon, encore un coup, ne s’occupa que du poisson. Mais le regard était toujours là. Malgré son envie de lui, la Pirane ne pouvait commencer la première.

A leur troisième rencontre, elle sentit, parmi l’amas froid d’un lot de raies qu’ils remuaient ensemble, la chaleur d’une main qui, tout à coup, saisissait la sienne. Elle répondit au signe éloquent. Tout aussitôt :

- Dites voir, mâme Piran, où je pourrais vous trouver seule ?

Elle sentit qu’il la jugeait facile. Elle l’était pour lui. Pas pour les autres.

Le peuple est souvent elliptique comme ses vieilles chansons. Elle supprima les paroles intermédiaires et dit :

- Vous n’êtes pas d’ici. Mais vous pouvez vous informer si je suis envolée ou non !

Le ton était fier. Il la crut froissée et ne revint pas de quatre jours.
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L’amour les travaillait, chacun de son côté. Ce fut le garçon, tout de même, qui brusqua les choses. Peut-être s’était-il, en effet, informé. Il entra dans la halle des criées avec des yeux moins catégoriques, s’approcha d’un pas et murmura :

- J’en desserre plus les dents depuis que je vous connais. Faut pas m’en vouloir de ça. C’est-y ma faute si vous êtes raide belle ? Je vous épouserais, moi, si vous n’étiez pas déjà mariée du gas Piran !

Les convenances ainsi ménagées :

- Et moi, siffla-t-elle entre ses mâchoires magnifiques, pensez-vous que je ne vous épouserais pas, si c’était possible ?

Il releva le nez, ne pouvant y croire. On lui avait dit comme elle se moquait de ses amoureux. Il vit sur son visage la marque animale et divine du désir, devant laquelle les paroles deviennent inutiles. Ils échangèrent un regard ivre. Observés par les commères, ils se séparèrent à l’instant même. Pour donner le change, la Pirane, à la cantonade, cria, dans le dos du matelot :

- Vous avez vu ce grand gein-gein, avec sa goule de béjaune ?

Les bonnes femmes remarquèrent, habituées aux façons de leur Clémence :

- Le por’ jeune homme, s’il s’y frotte encore, elle va déjurer comme un diantre !
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Après ces clandestines et tacites fiançailles, il restait à consommer le péché mutuellement consenti.

Là, d’insurmontables obstacles.

Quand le mari prenait de nuit la mer, le matelot du Vigoureux la prenait aussi, sous les ordres de son patron. Au grand jour, il était inutile de chercher à se rejoindre. Toute la ville eût été, le soir même, informée du rendez-vous.

« Leur bourdon, ça ne me nuit point, se disait Clémence ; mais c’est Jean Piran, dans tout ça, qui me fait frayeur. » Pour éviter même ses soupçons, car il était homme à faire un malheur, elle redevint, avec des efforts de héros, avenante comme par le passé. Pendant qu’elle lui souriait à table ou le subissait de nuit, sa tête tournait et retournait des idées.

La seule chose possible : Marie Chausselin quitterait le Vigoureux et se ferait portefaix dans le port, homme de peine à bord des charbonniers, n’importe quoi lui laissant sa liberté nocturne. Alors, aux marées de nuit, il se glisserait dans la maison, grimperait au besoin par la gluante fenêtre. L’homme à sa pêche, l’amant dans le lit, grand danger, certainement. Mais l’amour et le risque s’accordent bien, et la Pirane n’avait pas froid à l’œil, comme elle s’en vantait elle-même.

Par bribes de mots, elle mettait son matelot au courant tous les matins, avec l’air de parler de la crevette ou des limandes. D’autres hommes l’abordaient, bravant ses bourrades et ses quolibets. Elle prenait grand soin de ne rien changer à ses manèges habituels avec eux, faisant mine de se gausser aussi de Marie Chausselin, et les fines gaillardes de la poissonnerie, auxquelles rien n’échappe d’ordinaire, ne devinaient pas pour une fois, et dans ses moindres nuances, le secret qu’on voulait leur cacher.

Avant de parvenir sans faire d’éclat au changement de métier qui s’imposait pour Marie, il fallait attendre une occasion, ou la faire naître à propos. Ce serait une dispute à bord du Vigoureux, un ordre qu’il refuserait d’exécuter, même une insolence qui le mettrait dans son tort. Mais son patron était justement pacifique et doux, et les querelles malaisées à susciter.

Dans son impatience de la faute, la femme trouva bientôt.

- J’ai quelqu’un de ma parenté, un cousin fréreux de mon père qu’est goujard à la ferme de la Branchebelle. Je dirai comme ça que le bonhomme est venu l’autre jour matin pour me parler de défunts mes parents, et que ça lui fait deuil de ne plus voir personne de la famille. J’attendrai la basse mer de jeudi après-midi, car je sais que mon homme veut raccommoder ses filets ce jour-là. Je partirai toute seule pour la Branchebelle, au quart moins de deux heures. A trois heures, j’en reviendrai. Ma visite au vieux ne sera point longue. Vous savez bien où que c’est ? On se retrouvera dans le fin mitan de la route, et les bois de l’alentour sont grands quand on veut s’y mucher.

C’est ainsi que leur coupable et furieuse nuit de noces eut lieu dans le soleil d’un beau jour de printemps, lit de mousse, alcôve de branches, senteurs vertes, ronflements d’insectes, bien loin de leur quotidien à odeur de poisson.

Revenue le soir au logis avec du violet sous les yeux, la Pirane, en même temps que tous les mensonges qu’elle raconta, rapportait de sa promenade cette sorte de joie âpre que donne la conscience insatisfaite.

- Pendant que tu bavolais en campagne, gaie comme hirondelle, dit Jean Piran, les filets ont raccommodé.

- Tant mieux !... répondit-elle joyeusement. Y a tant de choses déchirées qui ne raccommodent jamais !

Mais il ne sut pas qu’avec ces quelques mots rieurs par-dessus l’épaule, c’était l’annonce même de son infortune qu’elle lui jetait à la figure.
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Marie Chausselin eut sa querelle et devint débardeur sur les quais. A la première nuit de marée, il pénétra ténébreusement dans le logis de Jean Piran et lui vola pour la seconde fois sa femme. L’audace, l’amour, l’obscurité, tout s’en mêlait. Le lit conjugal valait mieux que les creux de mousse et le soleil dans les yeux. L’assurance de recommencer ces heures de folie chaque fois que le permettrait la mer multipliait leur joie adultère. En rentrant à l’aurore, le mari trahi, secouant ses boucles d’oreilles, souriait, dans sa barbe en collier, de voir Clémence dormir si dur, un peu pâle entre ses sombres cheveux défaits.

Elle fit celle qui ne s’éveille même pas. Outre l’horreur de l’étreinte légitime après sa bouleversante nuit infidèle, elle avait la peur animale que son mari ne sentît sur elle, comme disent les paysans à propos des bêtes, « le goût de l’autre mâle ». Elle attendit qu’il se fût profondément endormi pour se lever. Alors, elle s’habilla sans bruit et commença sa journée laborieuse.

Parmi les autres poissardes, elle sut se forcer pour garder son entrain ordinaire. Et quand son amant entra comme chaque matin, venant reprendre ses paniers, elle tourna le dos, très occupée derrière son étal ; car il lui était impossible de supporter ses yeux sans montrer dans les siens ce qui s’était passé si peu d’heure auparavant entre eux.
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Elle devenait tous les jours plus belle, plus tentante encore pour ses soupirants. Ses ironies se firent plus mordantes, ses rebuffades plus diaboliques que jamais. Personne ne devinait pourquoi ses yeux étaient si grands, sa bouche si pourpre, ses hanches si voluptueuses. Inassouvie entre ses rendez-vous difficiles, elle respirait l’amour, la jeunesse, la sensualité.

Sans se douter de ce que ces empêchements conféraient de durée à sa passion, elle maudissait tout ce qui la séparait de l’homme choisi par son instinct incontrôlable. Être seule avec lui, cette idée fixe la harassait comme un mal. Elle prit l’habitude d’aller une ou deux fois par mois voir son oncle, auquel elle apportait un panier de poissons. Le vieux était tout heureux de cette affection. Il ne se doutait guère du rôle qu’on lui faisait jouer. Tout cela ne suffisait pas à la fringale de la fille. Elle en voulait à son mari, au mariage, au matelot lui-même, qui ne savait pas conjurer tout ce qui les éloignait l’un de l’autre. Mais, dans les bois où ils se retrouvaient, mais les nuits où la marée les favorisait, ruée à son plaisir, elle goûtait avec une violence accrue par les jours de contrainte, avec une témérité de plus en plus imprudente, ce qu’on a depuis si longtemps et si justement nommé : le bonheur dans le crime.

III

Le divorce n’existait pas encore au temps où se passèrent ces choses. On ne connaissait pas « l’incompatibilité d’humeur » dont se servent si bien de nos jours les époux mécontents l’un de l’autre.

La Pirane était prête, si son mari découvrait quelque chose, à s’enfuir avec son portefaix. Mais, en attendant, elle faisait de son mieux pour que rien n’eût l’air d’être modifié dans la vie de tous les jours.

Adroit et glissant comme un jeune fauve, l’amant savait entrer dans le logis avec tant de ruse que nul ne pouvait sur la grève surprendre cette furtive ombre humaine parmi celles de la  nuit.

Complètement envoûté par sa complice, la nature de ce garçon en était transformée. Insouciant et gai jusqu’à sa rencontre avec elle, il devenait, en même temps qu’encore plus efflanqué, muet, concentré, presque sauvage. Mais ne l’ayant pas connu sous ses dehors premiers, les gens de la ville ne se rendaient pas compte de ces changements.

Deux ans presque d’union intermittente, acharnée et silencieuse, n’avaient pas encore assouvi la bête d’amour brusquement éveillée. La Pirane pouvait croire à l’éternité de son désir. Cependant, avant la fin de la deuxième année, quelques signes apparurent. Sur le chemin de la Branchebelle, quand ils revenaient ensemble de leur péché forestier, moins exclusivement animale, la femme eut envie de quelques paroles, puis de conversations. Elle retrouvait tout doucement sa gaieté. La sorte de morosité de son amant taquinait son humeur joviale. Rien ne le faisait rire. « C’est égaçant !... » songeait-elle. Rire ! Elle n’en avait pas eu plus que lui l’envie, dans les débuts ; mais, insensiblement, sa passion cessait d’être tragique. Grand corps qui s’étire après le plaisir, les électricités de son être montraient des marques d’usure à force d’étincelles et d’éclairs. Vint la nuit où elle s’aperçut, alors que l’homme dormait dans ses bras, enfin terrassé, qu’elle attendait l’aube avec impatience pour le voir partir et rester seule dans son lit.

Le temps s’avançait où elle serait guérie de sa démence. Nulle tendresse n’étant à la base de son attachement tout charnel, elle était sur le point de s’en rendre compte : la crise passée, il serait fort agréable, après un tel déchaînement, de reprendre où elle l’avait laissée sa reposante existence d’épouse et de travailleuse, absorbée seulement par les soins ménagers, le va-et-vient de la poissonnerie et le souci (qu’elle partageait avec son mari) de mettre de côté le plus d’argent possible pour assurer le bien-être de leur vieillesse.

Les deux ans révolus, elle fut enfin prête à renvoyer comme un chien, rejeter comme un joujou cassé celui qu’elle avait tant aimé. Ce n’était, après tout, qu’un pauvre débardeur comme tant d’autres. L’enchantement fini, ses yeux refroidis le voyaient tel qu’il était. Une honte lui venait, elle, la femme de Jean Piran, maître de sa barque, patron d’un matelot et d’un mousse, d’être retournée à ses origines misérables et d’avoir pour amant un pauvre gas sans prestige et sans argent.

Alors ses nuits adultères lui parurent plus lourdes, toutes, que ses devoirs conjugaux. Elle prétendit avoir vu quelqu’un s’embusquer au pied de la fenêtre, feignit la terreur, évita de la sorte pour un temps l’étreinte pour laquelle elle était, six ou sept mois plus tôt, prête encore à vendre son âme.

Marie Chausselin ne devinait encore rien. La Pirane, qui projetait de le rendre à la marine pour s’en débarrasser, ne savait comment aborder ce sujet épineux. En dehors de l’amour, somme toute, elle ne connaissait pas cet homme. Était-il capable de violence ? Elle se mit à l’étudier, méfiante, comme un autre mari qu’elle aurait eu.

Il fallait le mettre à l’épreuve. Elle imagina de lui donner un nouveau rendez-vous autour de la Branchebelle, le laissa s’y rendre seul, et, comme la mer était basse cet après-midi-là, décida facilement son homme à l’accompagner dans une promenade à Grâce, sous les beaux arbres du plein été. Elle fut vue dans la chapelle, aux côtés de son mari (tous deux avaient la dévotion des gens du port), puis, un peu plus tard, prenant une bolée de cidre avec lui dans quelque ferme du plateau, rencontra même deux de ses collègues de la poissonnerie et rit avec elles d’un cœur léger, délivré.

Tant de choses n’étaient pas nécessaires pour que le débardeur sût comment elle avait passé son temps loin de lui. Le surlendemain seulement, elle recueillit de la bouche des autres marchandes les résultats de ses agissements.

La veille au soir, à propos d’une bagatelle, le gas Chausselin s’était battu comme une brute avec un charbonnier des quais, et, dit la harengère qui racontait : « Il jurait et il emm……, et il était si furieux qu’il en perdait sa culotte… »

Donc, capable, en effet, de violence et même d’esclandre. Cette bataille, c’était seulement pour soulager sa colère, car il ne buvait jamais. La Pirane se mit à trembler. De pied ferme, elle l’attendit, cependant, et avec son expression la plus crâne. Aurait-il l’aplomb de venir à la poissonnerie lui chercher des mots ?

Il y vint. Ce qu’elle vit dans ces yeux, au lieu de l’épouvanter, la remplit d’un beau mépris. Il semblait relever d’une longue maladie. La douleur de son regard était immense.

- J’ai failli tuer quelqu’un hier… chuchota-t-il lamentablement. J’étais si dupe que tu prenais la fraîche avec l’autre, tandis que je t’espérais dans le bois ! La furie m’a dépassé. Qu’est-ce qu’il y a eu donc ?

- Peux pas te répondre. On nous regarde. Va-t-en.

La tristesse avec laquelle il s’en alla fut plus redoutable que toutes les récriminations.

La Pirane comprit que rien ne parviendrait à l’arracher d’elle. « Y va coller comme lamproie » fut sa morne conclusion. « Mais, ajoutait-elle, si je l’apostrophe, il va casser et briser tout ! »

Ce garçon auquel elle avait dû tant de joie, auquel elle allait faire maintenant tant de mal, ce roi d’un jour devenu mendiant tout à coup, non, elle ne pourrait le renvoyer comme un chien, le rejeter comme un joujou. Il lui avait plu deux ans, mais, elle, c’était pour la vie qu’elle lui plaisait…

La poitrine pleine de soupirs, elle accepta le juste châtiment de sa faute. Elle était désormais deux fois mariée, et tellement empêtrée dans ses propres roublardises que, jusqu’au jour où Marie Chausselin aurait compris son malheur et se serait résigné, la moindre minute de paix n’était plus à espérer pour elle.
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Le temps passait dans ces complications. « Tu ne veux pourtant point que mon mari m’entame ? Je ne suis point assez vieille pour faire un mort ! »

Trois rendez-vous manqués sur quatre, des superpositions de mensonges entre elle et ses deux hommes, tous les dangers et plus aucun plaisir, la Pirane perdait enfin de sa belle humeur. Ses yeux cessèrent d’être pleins de noce. Ses moqueries, les notes graves de son rire ne réjouissaient plus la poissonnerie. Elle devenait irritable, et, pour un rien, se disputait avec les autres femelles : un charivari d’injures énormes, des poings aux hanches, des mentons hauts.

IV

Pour corser encore cette vie grimaçante :

- Mon matelot s’en va !... dit un jour Jean Piran en se mettant à table.

Clémence sursauta. Ses yeux étincelèrent. Elle ouvrit la bouche pour s’écrier : « Y a justement Marie Chausselin qui cherche à rembarquer !... » et déjà ses manigances étaient prêtes pour que l’amant nocturne se trouvât à bord de la Bonne Nouvelle sans savoir comment. Mais elle n’eut pas le temps de parler.

- J’ai déjà un autre matelot !... continuait, placide, le pêcheur.

- Comment !... s’exclama-t-elle avec une colère qui le surprit.

- Oui. C’est le jeune homme à M. Lecointre, tu sais, ce beau monsieur qu’est armateur à Rouen et qui m’a été bon  quand j’étais nocive ? La dernière fois qu’il est venu par ici, je lui ai fait promesse, si la place se trouvait libre, d’embaucher son fils à l’essai. Le petit gas, à vingt ans d’âge qu’il a, s’est ambitionné pour la marine. On a eu beau le mettre dans les écoles, comme ses frères, il renonce maintenant sur les bureaux de son père. Rien à faire. Il est incarné matelot, ma por’ fille ! Il est riche et tout, mais c’est sa fantaisie. Et, comme ils n’ont pas que lui d’éfant, les parents ont fini par y céder, quoique ce soit pas du tout leur gré. Y se disent qu’il en aura bientôt mal au cœur, mais ils ne veulent plus le contrarier, de peur qu’il n’aille faire sa fougue du côté du pire.

Il cligna ses yeux foncés et bleus entre ses tremblantes boucles d’oreilles d’or :

- Si tu veux le savoir, ce matelot-là va nous rapporter bon. Car son père a dit comme cha qu’il me paierait au détourné pour le prendre à mon bord, parce qu’il sait bien que j’aurai l’œil pour l’affûter et l’empêcher de dégénérer.

La Pirane ne pouvait donner l’explication du dépit qui faisait suer ses tempes à mesure que son mari parlait. Manquer une telle occasion ! Elle ne put que hausser furieusement les épaules.

- Quand il y a plein les quais de gas qui connaissent leur affaire, tu vas t’éluger avec cettuy-là qu’est pas montré ? Ça n’a pas de copie ! Tu n’es qu’un vieux trop-bête, marchez !

Comme il restait interloqué, la discussion ne dura pas. Elle n’osa pas pousser plus loin. Gonflée de contrariété, mauvaise, prête à tout, elle préféra s’en aller vers la poissonnerie, non sans claquer la porte derrière elle.

Un ricanement de haine, qui s’adressait à ses deux hommes à la fois, secouait sa belle gorge de Victoire : « Tant qu’y sont, les gas ne sont jamais que des Jean-Jean. Je fais le cinq et le quatre pour qu’il ne soit plus conard, et c’est lui qui me nuit au moment d’y rarriver ! »
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Est-il utile de dire de quelle façon elle reçut le fils Lecointre lorsque son mari le lui présenta ?

- Y va mâquer un brin de chair avec nous premier que de monter à bord, annonça-t-il en l’amenant à l’heure du déjeuner.

La Pirane l’examina des pieds à la tête, et vit un jeune garçon aux mains blanches, vêtu de neuf et comme déguisé par son maillot, son béret, les anneaux qu’enfantinement il avait acheté la veille, pressé de se faire percer les oreilles pour avoir l’air d’un vrai pêcheur. Une mèche frisée, trop blonde, tombait sur ses yeux pâles aux cils noirs.

Déconcerté par le milieu nouveau dont il avait avec tant d’ivresse voulu faire partie, son visage de jeune fille s’était empourpré sous le regard dur de la superbe créature qui le toisait avec cette visible malveillance.

L’éclat de rire de la Pirane le fit presque chanceler.

- Ça un matelot ?... Hélas ! Tu ne m’avais pas dit que c’était une demoiselle à marier ! Au premier coup de mer, y va tomber en pamoison !

Légèrement pincée par son mari, tant bien que mal elle reprit son sérieux, se domina pendant tout le repas pour faire bonne figure ; mais l’effet était produit. Le petit Lecointre, mortifié, ne mangea presque pas. « J’ai trouvé du coup comment le dégoûter du métier ! » pensait la machiavélique commère.

Cependant, chaque fois qu’il descendit du bateau, les jours qui suivirent, il refusa, de toute son énergie, d’accompagner son patron au logis.

- Voilà pourtant ce que t’as fait ! reprocha Jean Piran. Tu ne diras pas que c’est un chef-d’œuvre ! Moi qui voulais le rattirer chez nous dans l’espoir qu’y finirait par prendre pension, puisqu’il ne veut plus de ses grandes gens et qu’il loge comme un manant à l’hôtel des marins ! Mais tu l’as traité si malproprement qu’il aimerait mieux hotter du charbon dans le port que de te revoir !

- Il veut se mettre bourlingueur, riposta-t-elle, et il prétend qu’on lui fasse des petites croupettes comme à une marquise ? C’est-y ma faute si j’étais rie, l’autre jour matin, de voir sa façon ? Ça a encore la coquille au cul, et ça va se prend pour un coq rouge !

- A la fin de l’avoir piqué, grogna-t-il, il va changer de bateau, ou bien s’en retourner chez ses père et mère. Voilà ce qui va nous arriver !

Elle se retint pour ne pas crier : « Tant mieux ! » Mais, désireuse de revoir le garçon pour le décourager encore :

- Est-il toi le maître ? Quand on veut être un vrai matelot, c’est d’abord d’obéir. Tu vas y dire de m’apporter lui-même le pesson à la criée, à ce grand fourquet ! Et je verrons bien s’il a du commandement ou non !
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Les hésitations du jeune Lecointre durent être grandes, car cinq jours passèrent sans qu’il se décidât. La crainte de se voir remis dans les bureaux de son père, à Rouen, dut l’inciter, pour finir, à tout supporter plutôt que de renoncer à son amour de la navigation.

On le vit donc apparaître un matin dans la halle, rouge comme une cerise sous sa mèche, et les yeux baissés. Toutes les poissardes, la main sur la bouche, firent des hélas en retenant leurs éclats. La Pirane leur lançait des coups d’œil de comédie. Elle avait tout fait pour ridiculiser d’avance le matelot de son mari près de ses compagnes de marée. Les paumes à la taille, elles attendirent le dialogue.

- Bonjour, m’sieu Lecointre !... dit la Pirane en faisant presque la révérence.

Il ne releva pas les paupières.

- Bonjour, madame Piran…

Pour mieux lui faire perdre contenance, brusquement elle le tutoya.

- Qu’est-ce que tu nous apportes ?

- Voilà !... dit-il, le menton bas, en posant son ruisselant panier.

- Vas-tu me regarder, ou non ? Et d’abord, comment que tu t’appelles ?...

- Gabriel… murmura-t-il, la tête détournée.

- Gabriel ?... T’s sûr qu’on ne t’appelle pas plutôt Gaby ?

Les lèvres du garçon tremblèrent. Les yeux toujours à terre, on eût dit qu’il allait se mettre à pleurer. L’or de l’anneau contre la joue couleur de fleur, la mèche frisée et blonde, les longs cils noirs, le cou blanc qui sortait du col ouvert, la ligne du long corps de vingt ans, ce fut si beau, tout à coup, que les mégères cessèrent de rire.

- Por’ malheureux petit guenon !... murmurèrent-elles, touchées.

Et la Pirane elle-même, dans ce souffle qui passait, sentit ses yeux qui s’adoucissaient malgré elle. Un sentiment inconnu cherchait son cœur. Elle avait vingt-huit ans bientôt, l’âge du plus bel épanouissement maternel. Ce petit, tout seul comme un orphelin dans la ville qui n’était pas la sienne, son courage, sa passion pour la mer…. Comme à regret, elle cessa de persifler.

- Allons !... dit-elle en lui prenant brusquement la main, je serons bons amis, voulez-vous ?

Alors seulement les longs cils cessèrent de toucher les joues vermeilles. Un regard d’une telle reconnaissance se leva sur Clémence Piran qu’elle le comprit : jamais plus elle n’oublierait cela.

Elle ne put s’attarder sur cette émotion. Marie Chausselin s’avançait, les yeux dardés sur ce nouveau matelot dont on faisait des gorges chaudes autour des bassins. Il attendit que le jeune Lecointre fût parti pour remarquer :

- La voilà donc, la belle poupée qu’est dans la langue du monde ? Y a de qui rire, en effet !

La Pirane ne répondit rien ; mais elle se rendit compte que, plus que de tout le reste, elle garderait rancune de ce mot à son encombrant amant – sans savoir au juste pourquoi, d’ailleurs.
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Et, soudainement, l’idée de génie fut là.

- T’as bien fait de le prendre, Piran, déclara-t-elle en rentrant. C’est un jeune homme bien convenable, et, malgré sa goule d’Enfant Jésus, je crois bien qu’il va faire un matelot de la première. J’ai vu ça ce matin. Mais à présent, mon père Jean, c’est de le décider à loger chez nous. Ce méchant gamin, il sera plus heureux qu’où il est ; et puis, l’argent qu’il nous paiera sera toujours bonne à ramasser.

- Quand je te le dis !.... se récria l’autre, enchanté. Mais, puisque t’y es, à c’t’heure, il faut que ça soit toi qui le rattire. T’as compris ?

Elle a compris, certes ! Le petit Lecointre chez eux, c’est un obstacle de plus pour Marie Chausselin. Elle projette de le gâter tant qu’elle pourra pour qu’il s’y plaise et qu’il y reste. Elle choisira ses jours pour aller à la Branchebelle, afin de pouvoir l’emmener avec elle, sous prétexte qu’il portera le panier. A Marie Chausselin, elle fera croire que son mari l’exige. Elle lui fera croire aussi que le nouveau matelot l’espionne ; qu’il a deviné quelque chose, qu’il a dû faire des marques dans la maison, et qu’y venir de nuit devient impossible. Elle sera censée le détester et souffrir de sa présence. Mais quelque chose en elle sait bien déjà que ce ne sera pas vrai. Car, se frottant les mains, heureuse de son plan, la Pirane ne soupçonne pas encore ce qui, tout doucement, est en train de naître dans les profondeurs de son âme.

V

Il n’était pas si facile qu’elle l’avait cru de jouer avec la belle poupée. Aux premières paroles qu’elle prononça :

- Non, non madame Piran, répondit le jeune Lecointre. Je ne veux pas encombrer votre intérieur. Laissez-moi dans mon hôtel à matelots. C’est tout ce qu’il faut, je vous assure…

Cultivée était sa façon de parler, impressionnante la courtoisie de ses moindres gestes. Nonobstant timidité, joues rougissantes et figure d’adolescente, il avait l’autorité des gens éduqués, apanage que le peuple est toujours prêt à reconnaître et qui lui impose même sans qu’il le sache.

- Y prêche bien !... disaient admirativement les bonnes femmes.

La Pirane, le voyant s’obstiner, l’enveloppait de ses plus étincelants sourires, de ses regards les plus coquets. Mais plus elle se faisait séduisante pour le convaincre, et plus il devenait réservé. C’était la première fois qu’arrivait une pareille chose. L’humiliation étonnée qu’elle en ressentit, elle, la lionne du port, elle qui n’avait qu’à vous regarder un homme pour lui faire perdre la raison, la sorte de scandale qui lui venait devant cette défense inattendue, firent plus qu’il n’eût fallu pour mûrir en elle des nouveautés toutes prêtes d’éclore.

« Ce petit, songeait-elle toute seule, le cœur me bulte de ne pas rarriver à le gagner, tenez ! J’ai pas encore jamais vu cha ! « Non, madame Piran… » Avec son air inoffensif, il est plus forte tête que d’aucuns que j’ai pliés rien que d’un coup d’œil. Mais je verrons bien qui qui sera le plus fort de nous deux ; car j’ai le cœur guerrier, et ce n’est pas pour rien, marchez, que je suis la Pirane ! »

Il fallut plus de quinze jours pour le décider, et, grave défaite pour la poissonnière, il ne consentit à venir habiter chez eux que lorsque Jean Piran lui-même s’en mêla.

- Non de Zo ! est-il que vous nous trouvez malancœureux ou que vous avez dégoût de notre maison qu’il vous faut tant de berdi-berdâ pour y venir ?

Seules, ces paroles de son patron le firent céder, et si vite qu’il apporta le soir même ses effets au logis de la rue Haute, pour la stupéfaction de la Pirane qui ne s’y attendait pas.

- J’avons c’te pièce en haut qui ne nous sert brin. Ce sera votre chambre. Dame ! ce n’est pas à ça que vous êtes habitué, mon jeune homme, mais sûr et certain que vous serez toujours aussi bien là qu’à l’hôtel des Marins et pour le même coûtement. Quant à la propreté…

Le sourire de Clémence Piran disait le reste.
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Des petits plats pour Gabriel. Repriser les chaussettes de Gabriel. Faire la lessive de Gabriel… Pendant les moments de loisir laissés par la pêche en mer, il lisait. Son bagage comportait tout un chargement de volumes.

Les temps dans les mains, pendant qu’à la lampe son hôtesse ravaudait pour lui, sans jamais lever les yeux sur elle, il s’absorbait dans sa lecture. Jean Piran fumait sa pipe. L’automne avancée faisait les jours courts, les soirées longues.

Quand elle en eut assez de son silence, la Pirane, un soir :

- Qui que vous étudiez donc comme cha, à cœur de journée, moi bien curieuse ?

- Je relis mes livres de Rouen.

- Est pas pour nous, bien sûr ?

- Mais si, madame Piran. Tenez, ce soir, je relis un livre de Chateaubriand. Il y a des voyages, là-dedans…

- Faites-nous lecture tout haut un moment, qu’on voie.

Les sourcils froncés, elle tendait son intelligence. Il lisait, s’interrompait.

- Moi j’aurais toujours voulu aller à l’Amérique, dit Jean Piran, intéressé tout à coup. Continuez, garçon ! Est raide bien, votre cassement de tête !

Et, ce soir-là, quand l’heure vint du coucher et qu’ils furent seuls :

- Est beau l’instruction, remarqua le pêcheur. Qui que t’en dis, Clémence ?

- J’en dis qu’on est heureux d’avoir ça chez nous. On croirait qu’on a eu un petit gas, tous les deux !

- Parfait ! Est tout juste ce que me pensais aussite.

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Marie Chausselin, lui, rôdait comme un loup maigre autour de la maison. La Pirane l’avait si bien persuadé que ce petit matelot de théâtre empoisonnait son existence qu’il ne songeait pas à en être jaloux. Mais, chaque fois qu’il pouvait approcher sa maîtresse devenue inaccessible, elle se rendait compte, au ton de ses paroles, que son exaspération devenait de plus en plus dangereuse.

- Des marques dans la maison, que tu dis ?... C’est ce ferluquet qui m’empêcherait de t’avoir, les nuits qu’on peut ? A queuque jour j’y ferai un mauvais coup, tu verras ! Et j’en serons débarrassés.

- T’en avise pas !... répondait-elle en retenant son cri d’indignation. C’est un fi de grandes gens, mon por’Marie. Je sommes pas encore sortis de Dieppe, si jamais t’y touche !

Une nuit, cachée dans l’obscurité de sa chambre, elle vit distinctement son amant au pied de la maison, les semelles dans les dernières vagues. La marée était mauvaise, l’homme, le matelot et le mousse au large. Une inquiétude grandissante l’avait arrachée de son lit pour regarder le vent. Un grain passait. Tout sifflait, tout ruisselait, tout se dépêchait dehors, dans le noir. Son cœur battait à coups sourds qui semblaient la remplir des pieds à la tête.  Ce n’était pas pour son mari. Ce n’était pas pour le mousse. Pour qui donc avait-elle peur ? Elle mordit la main qu’elle avait portée, tremblante, à sa bouche, où les dents claquaient. La vérité lui fut révêlée.

Et ce fut juste à cette minute foudroyante qu’elle aperçut l’autre, sa silhouette grelottante et guetteuse de voleur qui calcule comment entrer par la fenêtre pendant que personne ne défend la maison. Le flot d’exécration qui la souleva lui fit mesurer mieux encore l’abîme qui séparait l’homme qu’elle avait aimé du délicat, du mystérieux, du supérieur petit étranger pour lequel elle se sentait avant tout une mère. Celui-là, son envie était de le protéger, de le dorloter plutôt que de l’étreindre. Elle l’admirait et respectait de toute son humilité d’inférieure. Il  lui semblait qu’elle n’oserait jamais approcher le visage raffiné, même pour un simple baiser sur la joue.

Quelque chose de plus fort que la sensualité, de plus tenace que le désir, était entré sournoisement en elle. Cette douceur profonde transfigurait sa vie. C’était la première fois depuis qu’elle était née. Elle ne reconnaissait rien d’elle-même.

Elle recula dans l’ombre, offensée par la présence brutale, à deux pas, du mâle qui l’avait si longtemps repue. Il pouvait monter à la fenêtre, gratter, supplier tout bas, moins que jamais elle lui ouvrirait, cette nuit.

La tempête se calmait, saute de temps comme sans cesse il s’en produit sur l’estuaire de Seine. Rassurée et pour ainsi dire pudique, la Pirane retourna sans bruit se glisser dans le lit conjugal.

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Le jeune Lecointre fit encore une résistance désespérée avant de consentir à l’escorter jusqu’à la Branchebelle, le premier jour où cette promenade fut possible.

La Pirane, à la fin, employa les arguments mêmes de son mari.

- Quand on veut courir la marée, dit-elle offensée, faut accepter d’être poissonnier comme nous autres. Si vous vous croyez déchu d’être vu en campagne avec la mère Piran, valait mieux rester dans vos maudits bureaux.

L’effet immédiat se produisit comme elle y comptait. Un moment plus tard, chargé d’une bourriche de crevettes, il allongeait le pas sur les routes, au côté de la belle femme.

Il avait encore moins de conversation que Marie Chausselin, mais la Pirane était heureuse. Sans essayer de le faire parler, car elle était elle-même sous l’empire d’une gêne bizarre, par instants elle repaissait à la dérobée sa vue du joli être qui l’accompagnait à travers le solennel automne. Comme un poison lent, elle buvait du charme. A quelques questions qu’elle lui posa tout de même sur sa vie à Rouen, il répondit, poli, monosyllabique, impénétrable. Sans doute ne savait-elle pas employer les mots qui conviennent à cette caste difficile.

Au retour, la nuit était tombée. Dans l’ombre plus épaisse d’un chemin creux, elle osa se rapprocher et, comme pour chercher une aide, s’appuya sur le bras du charmant matelot. Elle sentit sans le voir son mouvement de recul. Est-ce qu’elle le dégoûtait vraiment ?

Amère, perplexe, elle évita de lui parler jusqu’à l’heure du coucher. Et, quand il partit, au milieu de la nuit, avec son patron Jean Piran, elle ne se leva pas comme de coutume pour les préparatifs de leur pêche.
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Une mauvaise nuit encore, pluie et froid sur l’estuaire, et Marie Chausselin (qui l’avait vue dans la journée se mettre en route avec le jeune garçon) faisant presque un scandale pour entrer de force dans la maison. Pour la première fois, du haut de sa fenêtre, elle le rudoya, regretta ce mouvement tout le reste de la nuit, assise, hagarde, dans son lit, vit à l’aurore revenir ses deux marins glacés sous leurs cirés, Gabriel livide et parcouru de tels frissons qu’elle se hâta de lui faire un grog au calvados.

- Malva ! Ce gamin-là, s’il n’a pas pris la pulmonie…

Ce ne fut qu’une bronchite, mais accompagnée d’une température si forte que les deux Piran prirent peur.

- Je ne veux pas de médecin !... Je ne veux pas qu’on écrive à mes parents !...

Le deuxième jour, penchée sur son chevet, l’homme et le mousse en mer, la Pirane, pour la vingtième fois, vint tâter le poignet du malade. Elle le soignait avec son instinct, tisanes brûlantes, alcool et gros cataplasmes. Cramoisi sous ses cheveux en verre filé, le souffle court, il s’agitait ; et une sorte de délire montait dans ses yeux ivres de fièvre et d’eau-de-vie de cidre. Il attrapa la main qui s’avançait vers son pouls, la serra d’abord contre sa poitrine, puis l’embrassa cinq ou six fois avec une véhémence frémissante, avec un rire qui se mêlait à la quinte de toux.

- Madame Piran !... madame Piran !...

Les sourcils rapprochés, elle le regardait, aussi haletante que lui, car, de surprise, son cœur battait à tout casser.

- Quoi, mon gas ? Quoi, mon bézot ?

- Oh ! je suis heureux, madame Piran !

Elle voyait bien qu’il était complètement saoul.

- Être près de vous comme ça, tout seul avec vous ! Donnez-moi votre main. Elle me guérit… Elle me console… Vous savez, ma mère, mon père, mes frères… Ils ne m’aiment pas. Ils ne me comprennent pas. Vous non plus, peut-être. Mais vous faites mieux. Oh ! je suis si bien chez vous ! Oh ! vous ! Toute ma vie avec vous… Toute ma vie à vous… Mon argent, mon cœur, tout ce que j’ai à vous… Je ne savais pas pourquoi je voulais tant être marin. C’est parce que je vous devinais… Vous ! Vous et la mer… Vous étiez si dure, les premiers jours. Et maintenant, vous me soignez si bien ! Vos petits plats, vos coutures pour moi. J’ai chaud, près de vous, je n’ai plus peur de rien. Et puis, oh ! madame Piran, vous êtes si belle !

Forcée de s’asseoir à ces mots, elle reçut sa tête sur son épaule.

- Mon petit… Mon petit…

Il chercha son nid dans le cou tiède, se cachant pour le dire :

- Oh ! Madame Piran, dès le premier instant que je vous ai vue, malgré vos yeux méchants… Oh ! je vous aime ! Je vous aime !

Taisez-vous ! s’exclama-t-elle tout bas, presque épouvantée.

- Pourquoi ? Je voudrais… Ah ! je voudrais…

Il se redressa, la regarda, les yeux clignés, lumière entre les cils noirs, les deux mains sur les bons bras qu’il pressait fort à travers la camisole de laine.

- Je voudrais rester toute la vie tout seul avec vous comme ça… Toujours… Toujours… Et, vous savez, je n’ai jamais aimé encore… Oh ! dites ! Est-ce que vous m’aimez un peu, vous ?

- Moi ? siffla de tout près la voix basse, entre les dents qui se serraient, moi, mon petit, mais je vous adore…

- Oh ! madame Piran, qu’est-ce que vous avez dit ! Qu’est-ce que vous avez dit !...

Leurs bouches se touchaient. Cependant, elle se détourna, fuyant la griserie inouïe. Tout en elle était étrange encore en cette minute même. Chastement, elle l’embrassa sur la joue. Elle était l’homme, lui la jeune fille qu’un coup de folie lui livrait sans défense. Elle sentit plus lourde la jeune tête retombée sur ses seins. Assommé par son exaltation, elle comprit qu’il s’endormait.

VI

La punition du ciel, c’était cela : Marie Chausselin au paroxysme de l’amour et de la rage. Il comprenait enfin ce qu’il n’avait pas voulu croire encore. La Pirane ne l’aimait plus.

Elle perdait maintenant la force de dissimuler, même pour se sauver de cette course à l’abîme qui se précipitait, de plus en plus rapide. Ironie des choses ! A présent qu’entre elle et son amant tout était fini, les murmures de la poissonnerie commençaient. Le débardeur ne se cachait plus pour l’aborder devant tout le monde, dévoré d’une passion que n’importe qui pouvait lire dans son attitude et ses gestes. Les langues marchaient.

Berné par elle, il ignorait encore jusqu’où s’étendait la catastrophe et qu’un autre amour près duquel le sien n’était que misère chantait dans le cœur de celle qui l’avait aimé.

Gabriel, au réveil, a eu beau dire le lendemain du grand jour : « Oh ! madame Piran, quelle honte ! J’étais ivre mort hier, et Dieu sait ce que j’ai pu vous raconter. Moi qui respecte tant mon patron ! Je ne vais plus oser le regarder ! » la Pirane sait maintenant son secret. Elle sait pourquoi l’enfant la fuit de nouveau. De cet amour avoué, magnifiquement elle se gorge en silence, la poitrine trop étroite pour contenir sa joie.
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Sentant venir le malheur qu’allait certainement faire Marie Chausselin, elle essaya de se maîtriser une fois de plus. Ah que la vie eût été belle sans cet être de cauchemar dont la menace assombrissait toutes les clartés !

Un matin, elle lui assura qu’elle l’aimait toujours, mais qu’il la mettait en grand danger, que son mari s’était aperçu de quelque chose, qu’elle n’avait pas osé le dire encore et que de là seulement venait son attitude indifférente. Elle le supplia, les larmes aux yeux, de prendre patience un mois encore, de lui laisser le temps d’inventer des moyens nouveaux d’être à lui. Une furtive pression de mains, un regard de perdition, et l’homme crut tout, promit tout, demanda pardon. Qu’arriverait-il dans un mois ? Elle s’accordait trente jours de bonheur sans nuages. Ensuite, à Dieu vat ! Sa ruse et sa séduction seraient toujours là pour parer au grain.
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- Oh ! père Jean ! Veux-tu y dire toi-même, à c’t’heure ? Voilà encore qu’y refuse de porter mon panier jusqu’à la Branchebelle, et moi, justement, de ma lessive de ce matin, j’en suis plus fatiguée que si j’avais tué quelqu’un !

Jean Piran lança sur sa femme, à ces mots gaillardement dits à table, huit jours plus tard, un regard assez singulier.

- Si tu refuses d’obéir, garçon, Rouen n’est pas si loin d’ici !

Le pêcheur venait de donner un coup de poing sur la table. Quel étonnement ! La Pirane tressaillit. Gabriel rougit jusqu’aux yeux. En marchant sur la route décharnée de fin novembre, ce fut un sujet tout trouvé de conversation.

- Vous a-t-il souvent le verbe haut comme ce matin, dites-moi ?

- Quelquefois…

- Tiens ! Tiens !...

Elle parut se plonger dans d’inquiètes réflexions.

- Vous êtes peut-être trop gentille pour moi, madame Piran… fit-il sans la regarder.

Elle tourna vers lui ses yeux de lionne amoureuse, ouvrit la bouche pour parler et se retint. L’enfant énigmatique qui l’aimait et qu’elle aimait exigeait des complications, des nuances auxquelles ses rapports avec les hommes du port ne l’avaient pas initiée. Le reste du chemin se fit en silence. Mélancolique promenade dans les feuilles mortes.

La visite à l’oncle fut plus écourtée encore que la dernière fois. Un peu de crépuscule restait entre les branches noires, dépouillées, quand ils revinrent par leurs chemins de forêt. Cette ombre baignée de rouge, la solitude, l’étroitesse du sentier, un faux pas du garçon, ils furent jetés l’un sur l’autre, enlacés, collés l’un à l’autre, les cheveux de Gabriel plein les mains de Clémence qui lui dévora la bouche d’un baiser lent, profond, épuisant.

Le gémissement qu’elle lui tirait, la force impérieuse avec laquelle elle le tenait contre elle, c’était encore, en elle, la sensation d’être le mâle qui va posséder la fille innocente, un plaisir âpre, plus triomphal que tout ce qu’elle avait senti dans l’autre étreinte.

- Tu es à moi… rugit-elle sourdement quand leurs lèvres s’arrachèrent.

Et sitôt elle lui reprit la bouche, les doigts enfoncés dans la nuque blonde qui se renversait.
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Le prolongement de leur baiser restait en eux tandis qu’ils revenaient, insatisfaits, tremblants. Une peur ? Une pitié ? Quoi ? La Pirane s’était maîtrisée au bord de l’embrassement total, avertie par l’instinct qu’il ne fallait pas sombrer dans l’irréparable. Ce n’était pas ainsi, dans l’ornière d’un chemin, quelle devait se repaître de sa proie. Bon pour un Marie Chausselin. Elle était entrée dans un domaine de délicatesse et de précaution où rien n’était admis qui pût froisser la vierge masculine jetée par le destin dans ses bras. Chargé de nuées sombres, incertain, l’avenir lui appartenait quand même. A elle de le diriger, d’écarter tout ce qui l’empêcherait encore de mener jusqu’au bout sa bouleversante conquête. Jean Piran, Marie Chausselin, deux grossières figures interposées.

Ils marchaient tous deux plongés dans leurs pensées et leurs sensations. Gabriel serrait étroitement le bras de Clémence. Avant les premières villas qui préparent la ville, ils se désunirent, s’efforcèrent d’avancer d’un air indifférent. En arrivant au logis, la Pirane vit bien que le petit ne pourrait supporter le regard de Jean Piran.

- Oh ! que j’ai mal à la tête ! dit-il dès le seuil. Il faut que j’aille me coucher tout de suite.

Et, quand il fut monté dans chambre :

- La contrariété ! remarqua la rusée créature. Il ne prétendait pas m’accompagner annuit. Faut croire qu’il me trouve bien piante, car il est tout maugracieux avec moi.

- Oui… Mais, pour toi, est point tout à fait la même mode ! grogna le pêcheur en la fixant, car t’as l’air d’en être bien charmée.

- T’es donc bête comme la leune, Piran ? Un gas de vingt ans ! Tu sais bien que je le considère comme un poulot, ni plus ni moins. Et t’étais dans le même sentiment, ces jours.

- Tu crois donc que je ne vois pas les yeux que tu y fais ? Tu cherches à recouvrir le mystère, mais j’ai trouvé la racine, à c’t’heure. Et ce grand berger-là ne va pas demeurer bien des jours adonné chez nous, si tu veux le savoir.

Par un effort surhumain, la Pirane resta souriante. La lie noire de sa haine ne monta pas dans ses yeux clairs. Elle haussa les épaules, et, sans plus rien dire, commença les préparatifs du dîner.
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La jalousie de son homme, elle le savait, passerait par-dessus toutes les considérations d’argent. Ç’en était fait. Gabriel allait partir, renvoyé, peut-être avant huit jours, par l’ombrageux patron de la Bonne Nouvelle.

Un mélange de fureur et d’horreur lui cernait les yeux jusqu’aux joues. Garder à Honfleur le petit Lecointre, c’est recommencer toutes les difficultés déjà connues, sans parler des scrupules de cet amoureux trop honnête. Faire semblant de le rudoyer, malice trop apparente, impossible à tenter. Que faire ?

A force de chercher, un plan se faisait jour dans son esprit inventif. Détourner la jalousie de Jean Piran sur un autre. Quel autre ? « Pardi !... trouva-t-elle enfin, j’y suis, à c’t’heure ! » Marie Chausselin était bien là pour quelque chose, depuis le temps qu’il encombrait son existence.

Démoniaque et pimpante, naviguant juste et droit dans l’archipel de ses mensonges :

Annoncer à Piran qu’elle irait seule à la Branchebelle puisqu’il était jaloux du petit matelot. S’y faire accompagner, au vu et au su de tous, par Marie Chausselin ;

Expliquer à Gabriel, dont l’étonnement serait profond, qu’il s’agissait d’une manœuvre habile pour calmer son mari ;

Faire croire à Chausselin qu’elle l’aimait toujours et qu’elle bravait ainsi son homme, ne pouvant attendre plus longtemps un rendez-vous toujours écarté.

On verrait bien, à la suite de tous ces enchevêtrements, ce qui se passerait, et si Piran n’en viendrait pas de lui-même à garder son matelot, sûr désormais que le danger ne venait pas de lui. Oh ! l’avoir toujours dans la maison, même si jamais plus elle ne devait se retrouver seule avec lui, même si tout espoir était perdu de s’enivrer de sa jeunesse !

Mais quel sacrifice exigeait cette défense désespérée ! Rien que de songer à ce qui se passerait dans les bois entre elle et son amant, la Pirane serrait les mâchoires, crispait d’avance sa volonté pour résister à l’envie qu’elle aurait de recevoir à coups de poings, à coups de pieds, à coups de dents, les caresses de celui qui, maintenant, était à son tour devenu le gêneur, le mari, le trahi.

VII

- Ah ! maintenant je le sens bien que je ne pourrai plus attendre les amours pendant des semaines et des mois ! Faut que tu sois à moi comme devant, ou bien je fais carnage !

Cela au sortir de leur fourré, de leurs feuilles mortes.

Accouplement furieux de la haine et de l’amour (l’homme avait pris la révolte de la femme pour de la passion). Ils rentraient maintenant en ville par le plus long, accrochés l’un à l’autre dans la grande ombre des bois du soir.

- Et comment que tu veux que je m’y prenne ? répondit la Pirane avec violence. Puisque mon homme a l’aie de tout savoir, à c’t’heure ?

Marie Chausselin grinça des dents.

- Y ne périra donc pas, cettuy-là ?

- Périr ? Y mange comme un laboureur, il est roulé gras, y se porte comme un superbe !

L’homme gronda pour lui-même :

- Ne faudrait qu’un coup…

- Qui que t’as dit ? s’exclama sourdement la Pirane.

Puis elle se mordit les lèvres et se tut. L’idée venait d’entrer en elle tout d’une pièce et la suffoquait d’horreur et d’espoir. La tisseuse de pièges travaillait déjà dans son cerveau. Patience !... Patience !... L’amant et le mari… Quand le filet serait prêt, l’heure viendrait peut-être où tous deux s’y prendraient ensemble comme un couple d’anguilles dans le grand chalut.

Pour préparer de loin la sinistre affaire :

- Tout à l’heure, commença-t-elle, il y a son grand fléau de fils Lecointre qui le gêne tant ou plus ; mais il ne sera pas toujours là. Quand je serons seuls, je m’attends à tout. Mais j’veux pas mourir devant qu’il se sache bien cornard. C’est pour ça, continua-t-elle d’une voix caressante, que je t’ai pris ce soir, sans nous mucher brin. Demain je verrons qui qu’il fera quand les dit-on lui auront appris notre promenade. S’il va trop loin…

Elle se serra contre lui, satanique et câline :

- Une supposition qu’y me tuerait, qui que tu ferais ?

Elle le sentit tressaillir.

- Oh ! Clémence ! Tu m’as déjà fait souffrir des cruautés, prêche pas comme cha !

- Faut bien tout dire au plus juste, Marie ! Bien sûr que j’aimerais mieux me trouver libre et me marier de toi, mon gas ! On aurait des beaux jours… Des belles nuits, surtout !

- Vas-tu me rendre fou ?

- Puisque c’est une chose qui ne peut pas se faire, laisse-moi donc avoir des illusions ! De vivre toujours arrachée, j’aimerais mieux qu’y me tue tout de suite.

- Encore ?

- Si c’est mon sort, vaut mieux que je m’en fasse l’idée.

- Je le démolirais plutôt, premier !

Elle eut le frisson dans l’obscurité. Devenus graves, ils avançaient vers la ville, muets, et d’être déjà frôlés par leur velléité, somnambuliques. Rien de plus pour ce soir. Les premières mailles du filet, simplement.

Marie Chausselin ne la quitta qu’à sa porte. Les hommes n’étaient pas rentrés de mer. La Pirane alluma sa lampe et se mit à ravauder. Six heures sonnaient au clocher de Sainte-Catherine.
_______

A peine revenus au logis, Jean Piran bourra sa pipe, Gabriel prit son livre.

- T’es allée à la Branchebelle ?... Comment va l’oncle ?

- Y va gentiment. J’y ai baillé son pesson. C’est Marie Chausselin qu’a eu peine de porter le panier.

- Marie Chausselin ? Qui que tu racontes ?

- Tu crois que je babille. Mais toute la ville est pleine de vie pour te le dire. Je l’ai pris avec moi, car j’en ai les épaules détachées de porter ce panier-là. Et puis, à la sombreur, j’aime pas tant que ça me trouver toute seule dans le bois.

- Tu ne pouvais pas espérer un jour où Gabriel pouvait aller à quant et toi ?

Audacieuse, elle répondit en le regardant bien droit :

- Gabriel ? Tu sais bien pour qui que je le prends pas, il me semble !

Les yeux indigo du pêcheur, ceux d’eau claire du petit devinrent en même temps plus foncés. Elle les gênait tous les deux.

Cette libre allusion à la jalousie du mari remplissait la chambre d’une atmosphère irrespirable. Gabriel savait de la veille qu’elle irait voir son oncle accompagnée du débardeur, manœuvre habile. Jean Piran, lui, devinait cette manœuvre. Tous deux, cependant, ignoraient profondément la vérité, le passé, l’adultère qui les eût jetés l’un et l’autre dans des abîmes de désespoir.

La Pirane comprit que son mari voyait clair dans son jeu d’aujourd’hui. Nulle parole directe prononcée, l’éloquence des regards, rien de plus.

Pour bien marquer qu’il n’était pas dupe (s’il avait su la trahison première !), le pêcheur, mordillant le tuyau de sa pipe, changea brusquement la conversation :

- Gabriel ne fêtera pas avec nous autres le jour de la Noël. J’y ai déjà dit qu’il n’apprendrait point la navigation sur mon méchant chalutier et que, s’il voulait devenir un vrai matelot, c’était de s’engager sur quelque terreneuvas. Est pour cha qu’il ira ces jours à Rouen prévenir sa famille et faire ses adieux avant de pointer au nord du monde. J’avons parlé de tout cha annuit, atandis que tu t’adirais dans les bois avec ce Chausselin qui n’est jamais qu’un gourgandin et à qui – je te connais ! – tu ne permettrais point de te conter flamme !

- Alors Gabriel va partir ? prononça froidement la Pirane.

- Oui ! répliquèrent ensemble les deux marins sur un ton différent.

Elle les examina tour à tour, muette, sans rien montrer de ce qu’elle pensait. Et ce qu’elle pensait, c’était à peu près ceci : « Ce oui là vient de décréter la mort de deux hommes. A Gabriel et moi la voie libre pour nous aimer ! »

Le garçon avait de nouveau plongé la tête dans son livre, sans doute pour cacher des larmes. Un instant, elle s’émut de son innocence, de sa chevelure à reflets pâles ainsi penchée sur les pages. Ce beau petit loup de mer ignorait la tempête noire qu’il déchaînait autour de sa candeur. Et l’autre, avec sa pipe et son insolence ! Il pouvait se dépêcher de fumer et de ricaner : ses jours étaient comptés, désormais.

Elle aussi, pour dissimuler le drame de ses yeux, baissa le front sur son ouvrage. Trois personnages paisibles dans un calme intérieur. Cependant, Clémence ne put s’en empêcher. Une gaieté monstrueuse la fit rire.

- Veux-tu que je te dise, Piran ? T’es bête comme trente-six cochons mon por’bon’homme !

- Est bien possible, répondit-il, mais ce serait bien casuel de ne pas m’obéir !

Et puis le silence.

Jusqu’au moment où, se levant :

- Ah ! v’là le quart moins qui sonne, dit la Pirane, il est l’heure de faire le souper.
_______

Elle n’avait pu dormir de toute la nuit. Dès le réveil de son mari, peut-être tenta-t-elle de le sauver une dernière fois.

- Écoute, mon père Jean ! Premier que d’être dans les idées que t’as tout à l’heure, tu sépartageais avec moi que j’étions d’amitié tous les deux pour cet éfant-là comme des bons parents. A preusant, les vents ont tourné, tu veux le chasser : tu peux me croire, t’auras tort ! Écoute-moi ! T’auras tort !

- Tu veux me faire prendre du poil de quin pour de la soie… fit-il en secouant ses boucles d’oreilles. Mais moi je sais bien que les amours ont parlé dans toi pour lui, et que c’est une chose que personne ne voudrait croire, que tu roucoules à l’âge que t’as et à l’âge qu’il a. Quand y sera loin et que t’en auras pris la résignation, continua-t-il avec une grande dignité, tu réfléchiras dans ton particulier, et je sais bien que tu reviendras à ce que t’étais, loyale et joyale comme devant, car t’es pas née pour mal faire.

Elle serra les dents pour ne pas laisser échapper sa riposte : « Qui que tu sais de moi, vieille crabe ! »

- T’as beau me tourner des yeux de vipère, reprit-il, faut pas que les mots s’élèvent entre nous pour une fredaine. Le petit partira dans huit jours.

- Est bon ! murmura-t-elle simplement.

Et l’homme s’en alla vers la mer et vers son destin.

VIII

Il partit un matin, décomposé, mais avec assez d’énergie pour ne pas pleurer. Jean Piran fut étonné de l’attitude de sa femme. Tous deux étaient allés conduire le garçon à la gare. Indifférente, enjouée, elle parla tout le long de la route, trouva même l’occasion de rire, laissa le train démarrer sans un seul élan vers la portière où s’agitait avec désespoir un petit bonnet bleu de laine.

Mais, en rentrant à la maison :

- Me v’là aller chez mon oncle atandis que tu seras à la pêche avec ton nouveau matelot. Mais ne m’espère pas c’te nuit pour dormir avec toi.

- Tu feras à ta fantaisie, Clémence. Mais c’te parole me fait bien voir qu’il était juste temps pour la partance du petit.

- Crois ce que tu voudras, Piran. Ce que t’as fait n’est pas bien. Je ne t’en dis pas plus long.

Elle voulait jusqu’au bout rester calme, avec un cœur dévasté par le départ. Quel effort pour y parvenir ! Seule et portant son panier, elle partit sans saluer son homme qui ne montait à bord qu’une heure plus tard. Il hochait la tête tristement, mais se disait qu’il avait sagement agi. Dans leur petit escalier, il la rappela pour lui déclarer :

- J’aurais mieux aimé que tu jettes ta goulée, plutôt que de te voir rester sec comme vent de nord. Mais ton oncle est un homme d’âge, et ses avis vont bien faire, et tu me rarriveras demain ou après avec un meilleur minois et le cœur à sa place.

- Oui !... Oui !... jeta-t-elle ironiquement.

Il pleuvait noir sur la fin de l’année. Au premier tournant de la route pourrie la rejoignit Chausselin qui guettait. La joie qu’elle eut de l’embrasser à pleine bouche sous l’averse en pensant à son mari lui tint lieu d’amour et de désir. Avant d’arriver à la ferme où ils se séparaient, ils découvrirent le coin de grange dans lequel s’abriter.

- Je rentre pas cette nuit, Marie ! J’ai frayeur de mon cornard d’homme. Maintenant que le fils Lecointre est parti…

Retenant un sanglot sur ces derniers mots, elle dut cesser de parler.

- Oh ! Clémence ! J’allons pouvoir passer la nuit là !

- Deviendrais-tu bête itou ? Faut que mon oncle sache où je dors pour que… si ça arrive… Enfin, tu me comprends !

- Oui… répondit-il d’une voix blanche.

Ensuite l’oncle, et son étonnement, son embarras.

- Où que tu veux que je te loge, ma por’ tite fille ? Ici, ne suis qu’un homme de louage. Rien n’est à moi. Je ne peux pas te coucher dans mon lit d’écurie !

Ce fut là pourtant qu’elle reposa, les maîtres de la ferme étant peu hospitaliers. Le vieux se roula dans le foin, à deux pas. Le tout était de créer un précédent.

La poissonnerie s’agitait.

- Où qu’elle s’est passée, la Pirane, qu’on ne la voit brin, ce matin ?

Rapprochant cette disparition du départ de Gabriel, les commères inventèrent. Clémence était partie avec le petit. Certaines avaient bien cru voir dans ses yeux qu’elle en était folle. L’humeur sombre de Piran frappait aussi tout le monde, depuis quelque temps. Les façons de Chausselin avec sa femme, cette promenade qu’ils avaient ouvertement faite ensemble… L’histoire s’arrangeait mal. On ne comprenait pas. Une odeur de tragédie dilatait toutes les narines.
_________

En revenant de sa fugue de deux jours, Clémence Piran eut le courage d’embrasser son mari.

- T’avais raison, dit-elle. Je sommes plus aises à nous deux que d’avoir côte-côte ce gamin qui parlait pointu, qu’était point fait pour des malheureux manants comme nous.

Le sourire heureux de son homme ne la fit pas sourciller. Elle l’abhorrait de toute sa douleur de n’avoir plus dans sa maison son petit Lecointre, sa chimère aux yeux trop clairs, son rêve, sa poésie, son amour, son espoir.

Autour des étals, elle fut le centre du rassemblement des poissardes.

- Mon oncle était malaise. Je suis allée le soigner. Il n’a plus que moi sur la terre.

- Ouais… faisaient les camarades, déçues par cette simplicité.

Du reste, elles ne croyaient l’histoire qu’à moitié.
_________

Six jours se passèrent, dont la Noël. Le 26 décembre, la Pirane fit remplir de poissons encore frétillants son panier ordinaire.

- Le cul du temps est noir, dit-elle à toutes (elle avait tenu le même propos à son homme), il se peut bien que je reste encore un coup dormir à la Branchebelle. Maintenant que j’ai pris c’te rade-là, est plus commode pour moi que de rentrer toute seule à la soirante.

Et le lendemain matin…
_________

On le trouva dans son lit, profondément égorgé, l’un de ses anneaux d’or arraché de l’oreille, la barbe toute rouge de sang vomi par sa bouche grande ouverte. Un des carreaux de la fenêtre qui donne sur la grève avait été coupé soigneusement. Nul désordre dans la chambre, aucune trace de lutte. Jean Piran, de toute évidence, avait été tué pendant son sommeil.

La rumeur du port grandissait d’instant en instant, marchandes, matelots, débardeurs – parmi eux Chausselin commentait avec les autres, – commerçants, même des messieurs et des dames ; et la police allant et venant.

Quelqu’un, sur la route, courait jusqu’à la Branchebelle prévenir la Pirane. On attendait son arrivée comme un spectacle. Et les langues :

- C’est le fils Lecointre, pour se venger !

- C’est le nouveau matelot !

- Non ! C’est lui qui s’est suicidé !

- Et Clémence qu’était justement en campagne !

- C’est pas la première fois…

- Oui, mais…

Et bientôt, jusqu’au bout de la jetée, ce fut :

« Oui, mais… », regards détournés, gestes réticents, le soupçon.

Quelque chose s’était passé dans le ménage Piran que personne ne pouvait démêler.

- Qui qu’elle te prêchait, Chausselin, le jour qu’on vous a rencontrés ensemble ?

Pourquoi tout le monde lui posa-t-il la question, et avec cet acharnement ? Une sueur lui coulait du front. Il n’était pas le seul. Un crime dans la ville, chose extrêmement rare. Et le mystère ! On ne connaissait pas d’ennemis à l’assassiné.

Tout à coup :

- V’là la Pirane.

On s’écarta pour mieux la voir venir. Très pâle, les mains tremblantes, attitude légitime. Une demi-douzaine de bonnes femmes l’escorta dans sa maison. Le monde se massait dans la rue.

- J’aime mieux ne pas regâder !

Il fallut la pousser dans la chambre.

- Oh ! le por’ gas, comme ils l’ont installé !... gémit-elle avec un recul devant l’horreur.

- Faut y bailler de l’eau des Jacobins… dit une voix. Elle va se trouver gênée.

Et le commissaire. Et les gendarmes. Et le reste.

Le nouveau matelot à la disposition de la justice. Une enquête à Rouen. Une enquête dans tous les débits du port. Interrogatoire de la Pirane.

- Pourquoi, justement, avez-vous passé la nuit hors de chez vous ?

La ville entière :

- Pourquoi, justement, a-t-elle passé la nuit hors de chez elle ?

- Ce n’est qu’un ahan dans tout le pays ! dit la poissonnerie. Il y a une chose qu’est drôle dans tout cha. Pour qui qu’elle a justement passé la nuit…

L’enterrement. Pas de spectateurs. Rien que des assistants. Les événements vont vite. De l’enquête de Rouen, il ressort que le jeune Lecointre est arrivé malade chez lui, qu’il était alité pendant tout le drame. Le nouveau matelot a fourni un irréfutable alibi. La Pirane est arrêtée. La logeuse du gas Chausselin témoigne : sortait trois nuits sur cinq depuis plus de deux ans, sans jamais dire où il allait. Cette nuit, comme beaucoup d’autres, était également sorti. Marie Chausselin est arrêté.

On patauge dans l’inexplicable.

« Gabriel ! Gabriel !... »pense la Pirane pour mieux se raidir dans la bourrasque.

Prison préventive de Pont-Lévêque. Honfleur et toute la contrée accusent la veuve. Pas de preuves. On va relâcher Marie Chausselin. On met la Pirane en liberté provisoire. Une lettre anonyme au parquet : « C’est Marie Chausselin. Poussez-le bien, et il avouera. »

Le cuisinage de Chausselin commence, lent, méthodique et sûr. La Pirane a tout risqué pour sortir de là. Sa lettre, composée avec des caractères d’imprimerie découpés dans le journal, la mettre à la poste sans être vue a demandé du génie. Tant pis pour tout ! Si Marie Chausselin la vend…

Marie Chausselin ne la vend pas. Il l’aime. Il ne la vend pas, mais il finit par avouer, parce que la machine implacable a bien fonctionné.

- C’est moi qui l’ai tué. J’aime sa femme. J’espérais qu’on ne me prendrait pas, qu’elle l’ignorerait toujours, et que je pourrais l’épouser plus tard.

On lui a tiré cela, pauvre bougre, malgré le manque de preuves qui le sauvait. Mais on ne lui tirera pas que la femme était complice. Tout le monde sait pourtant qu’elle était complice. Elle attend la suite. Que c’est long ! Aller voir à Rouen ce que pense Gabriel. Quelle secousse pour lui ! Mais il l’aime toujours. Il était malade dans son lit, malade de l’avoir quittée.

La Cour d’assises.

Marie Chausselin est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Les circonstances atténuantes sont obtenues par son avocat, qui accuse péremptoirement Clémence Piran de l’avoir poussé. Pas de preuves.

Personne n’assiste au départ de Marie Chausselin pour le bagne, la Pirane non plus. Qu’il parte ! Il faut attendre encore avant d’aller à Rouen.

Ne pas compromettre Gabriel, même par un bout de lettre. Pourvu qu’il ne croie pas ce maudit avocat qui a dit…

La vérité ! Qu’il ne sache jamais la vérité ! Sa mèche blonde, ses naïfs yeux couleur d’eau, ses cils noirs, sa belle ligne de fin matelot… L’aimer ! Être aimée ! Un bonheur du cœur, une adoration de mère et d’amante pour ce jeune être dont la race étonne, écrase et charme…

Les gens du port ne saluent plus la Pirane. Personne ne lui parle… Elle s’enferme dans sa maison, seule avec l’ombre de son homme égorgé. La réprobation qui l’entoure l’aidera merveilleusement à quitter le pays sans éveiller les soupçons nouveaux. Elle attend.

Les enfants, maintenant, se signent quand elle passe. Les vieux aussi. Arrive un matin la nouvelle : Marie Chausselin est mort à bord du bateau qui transportait les forçats, mort de chagrin. A-t-il compris ce que personne n’a compris ? Le mari tué, l’amant au bagne, pour quel troisième, tout cela ? Il a dû réfléchir dans sa cale, avec les fers aux pieds. Pourquoi n’a-t-il rien dit ? Il n’a pas vendu la Pirane.
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Peu de jours après, les poissonnières et les matelots promenèrent dans toute la ville un mannequin à l’image de Clémence Piran, et brûlèrent cela solennellement, au pied de la Lieutenance, parmi cris et menaces. Il était temps de disparaître.

Quitter Honfleur, elle ne sentit pas cet arrachement. Pour aller se perdre dans Paris, elle passait d’abord par Rouen, par la maison de Gabriel.

Elle y apprit de domestiques, avant d’être chassée honteusement, que le petit s’était embarqué comme pilotin et qu’il avait dit en partant qu’on ne le reverrait probablement jamais.

La vérité. Le jeune Lecointre a deviné la vérité,  ̶  comme l’autre, sans doute…

Paris. Le désespoir.
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… Des curieux la découvrirent, de longues années plus tard, patronne d’un petit café dans un basfond de la Villette. Une proue de barque faisait l’enseigne, et les murs étaient entièrement incrustés de coquilles de moules. Dans les yeux encore beaux de la grisonnante poissarde hantait toujours un rêve, avec la nostalgie déchirante de sa ville changeante d’ardoises, au bord de l’estuaire jamais le même.

 LUCIE DELARUE-MARDRUS


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