CLADEL, Léon-Alpinien (1834-1892) : La Saint-Hilaire (1876).
Saisie du texte et relecture : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (16.VII.2006)
Relecture : A. Guézou.
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Texte établi sur un exemplaire (Bm Lx : nc) de La République des lettres - revue mensuelle - livraison du 16 juillet 1876.
 
 La Saint-Hilaire (1)
par
Léon Cladel

~*~

Ce dimanche-là, toute la ville était en l’air, et l’on commençait à sortir de la grand’messe comme nous traversions la place de Saint-Pierre-au-Coq. Extasiés d’entendre l’allégro des grandes orgues, qui se mêlait au bourdon des chantres, et de voir au fond de l’église un millier de chandelles allumées s’étageant sur le maître-autel, mon co-routier et moi nous n’eûmes garde de pousser plus loin, et nous étant accolés contre le portail ouvert à deux battants de cette noble cathédrale adornée de grimaçantes figures de pierre, nous regardâmes passer devant nous le joyeux troupeau des fidèles. Sapristi ! que de blouses, que de lévites, que de vestes, que de fracs ! et le beau lustre d’en haut luisait pour tous, seigneurs, bourgeois et manants. O quel spectacle original ! Ici de jeunes mirliflores offrant le bras à de fluettes demoiselles, vêtues de soie ou de velours, qui, chacune un riche paroissien entre ses mains croisées, affluaient au dehors les yeux baissés et toutes rouges de plaisir ; là, jaloux de primer en galanterie ceux de la cité, les gars de la campagne cueillant librement au passage leurs goujates en jupon de fil ou de cotonnade, aussi coquettes d’ailleurs que les dames ; et tout ce monde divers, au bruit des cloches sonnant à triple carillon, se répandait à travers le parvis, aux quatre coins duquel on faisait cuire des coques en plein air, et d’où de longues langues de fumée montaient au ciel comme un encens. Saint Alary, dont c’était la fête, devait, tout rayonnant, élargir la narine : il n’y avait pas à dire, mon bel ami, ça sentait fameusement bon !...

- Ohé ! gens, ohé ! place, s’il vous plaît, à Coucou-Biribi !

L’assemblée obéit à cette injonction, et l’on vit s’avancer rondement une berline attelée de deux vaillants petits chevaux de Tarbes et peinte en jaune ainsi que les diligences qui font le service de Moissac à Montauban. Habillé de violet et coiffé comme un turco d’un turban blanc, celui qui la conduisait, espèce de grand diable aussi maigre qu’une cigogne, alla se camper au beau milieu du populaire, en face de la basilique, et là se mit à lever bras et jambes en brâillant tant et plus : « En avant ! la musique ! cria-t-il, la musique ! en avant ! »Alors un gros court, très-barbu, mal ficelé, qui se tenait pelotonné sous la bâche de la voiture à quatre roues, se dressa, les baguettes au point, et fit ronfler son tambour. « Ran plan, plan, ran !... » Il battait crânement la peau d’âne, ce ragot ; et sa manière me rappela tout de suite celle d’un maître tapin du 25e d’infanterie légère, Auclé, dit Touche-Dru, que j’avais vu finir entre les pattes des bédouins d’Abd-el-Kader, en Afrique. « Halte-là, l’artiste ! et vous autres, ouvriers, paysans et messieurs, aboulez ici, gueula le charlatan en chef en brandissant au-dessus de sa tête un grand sabre recourbé, c’est moi, l’inimitable, le seul, le vrai Coucou-Biribi qui, du premier coup, arrache les quenottes les plus tenaces. Hardi, je fonctionne à très-bon marché ! cinq sols pour celles qui n’ont qu’une racine, un liard de plus pour celles qui en ont deux et même trois ; allons, allons, houp là ! montez, citoyens, et toi, roule, musico ! » Franchement, cet estafier, quoique vantard, méritait la confiance qu’on avait en lui, car, sur vingt opérations qu’il fit séance tenante, il n’en manqua point une seule, et c’était un plaisir de le voir pratiquer, les pans de son camail doré rejetés en arrière et l’espadon à la main. On n’avait pas le temps de dire aïe ! une, deux… c’était fini. « Malo Dioux ! grognaient les clients en épongeant leurs gencives saignantes, il travaille admirablement bien, cet industriel, nous n’avons rien senti ! » Ces assurances réitérées encourageaient les timides, et c’est à peine si le praticien pouvait suffire à la besogne. En un rien de temps, deux assiettes de faïence, posées sur une banquette devant lui, furent remplies de monnaie et de dents bordées de chair vive.

- Ah ! ma foi, dit mon compaing émerveillé de tant d’adresse et de promptitude, j’y vais !

Il y serait certainement allé sans les pompiers de la ville, débouchant sur la place pêle-mêle, ainsi que des moutons en foire. Oh ! qu’ils étaient bons là, Saint-Dieu ! ces urbains mal fagotés, avec leurs antiques fusils à pierre et leurs épaulettes garance ourlées de métal ! Les triples nigauds, avant de jouer aux soldats, auraient eu bien besoin d’apprendre l’exercice. Il était clair qu’aucun d’eux n’avait servi, sauf leur capitaine, un vieux dur à cuire qui marchait, roide et cambré sous l’uniforme, en marquant le pas du fantassin. « Nom d’un chat ! tas de pékins, s’écria-t-il impatienté, par file à droite, alignement ! » Il ne lui fut pas si facile que ça de disposer ses hommes, et véritablement il était à bout de souffle lorsqu’il réussit enfin à les grouper autour d’une couleuvrine de fer qu’ils avaient traînée jusque-là. « Gare ! on va tirer le canon ! » A ce cri, villageois et citadins s’écartèrent du dentiste, et celui-ci, très-marri du contre-temps, se retira. Le milieu de la place dégagé : « Garde à vôs ! » avertit le grognard, presque invalide, qui commandait la milice. Aussitôt un sergent apparut hors des rangs avec une mèche allumée. On recula. Des femmes un peu saisies se bouchaient les oreilles, et la marmaille égarée avait le vertigo. « Chargez ! » Sitôt dit, sitôt fait. « En joue !... feu ! » Rien ne partit ; tout le monde pouffa de rire. Alors, furieux et capot, l’ex-légionnaire en cheveux blancs enleva des mains du maladroit la mèche enflammée et la posa lui-même sur la lumière… On entendit un petit pet et le clairon sonna. « Vivent les pompiers ! » Ils rebourrèrent leur pièce fumante, et pendant un quart d’heure au moins la poudre parla. Je me croyais en Algérie… Oh ! quelle fête ! Il fallait voir les canonniers ! Heureux et fiers d’être applaudis, se pressant autour de leur officier, qui maniait l’écouvillon à ravir, ils suaient à grosses gouttes sous leurs grands casques de cuivre à crinière rouge que le soleil enguirlandait de gloires, et se rengorgeaient à chaque nouvelle détonation dans leurs belles tuniques à plastron de velours, et rouaient comme des paons ! Un innocent eût deviné sans peine qu’ils se trouvaient jolis-jolis et que chacun se savait reluqué de sa chacune, oui-dà ! Finalement, ils étaient si chicards qu’on serait resté toute la journée à bayer devant eux !...

- Assez musé ! les amis perdraient patience, Ambròsi !

Mon camarade avait raison, cette fois ; aussi le suivis-je sans trop de résistance au barri (faubourg) de Sainte-Odette, où les plus altérés soiffeurs de l’arrondissement : Auguste Haut - Pont, Toinil - Lanfré, Paul Larip, Pierre Escassan, Oli dit l’Eponge, Hippolyte le Bossu, Fabarel le Borgne, Esprit-Court, Untherez, Zâqui, Truphême Kaïeu, les deux Brandala, Tûl, Yspaliou, Borromée Ucort, Torno-Biro, le premier estivandier de Saint-Paul-Longue-Barbe, et coetera, nous attendaient en jouant au canol (bouchon) dans une cour, chez Pétronille Endacloï, la Mère des Laboureurs.

- O gai ! cria toute la bande à notre aspect ; enfin, voici la plus crâne paire du pays !...

- Et, bibo-Diou ! répliquai-je en échangeant force poignée de mains, on s’en vante !...

Hâlés, trapus, bâtis à chaux et à sable, la plupart de ces jeunes fendants assemblés là se présentaient fort bien. Excepté le Cadet de la Birouno, portant comme Anzelayr un petit bouquet de favoris à la Louis-Philippe, et Pancrace Basculard, ex-cuirassier, qui conservait, ainsi que moi, les moustaches et la royale rapportées du régiment, tous les autres avaient la face entièrement rase et se ressemblaient beaucoup, peut-être à cause de cela. Pas vilains, d’ailleurs, avec leurs rudes caboches, tondues de partout hormis aux tempes, et leurs légères papillottes voltigeant autour de leurs brunes joues encadrées d’un large col de toile rousse et marquées de cette vive teinte bleue que le rasoir laisse après soi. Tels quels, ils se tenaient vraiment d’aplomb et reluisaient, propres comme des sous. Ah ! c’est que, pour bien figurer à cette fête tremblante qui ne vient qu’une fois l’an, on s’était fait cossu ! Chacun, avant de quitter sa maison, avait tiré de son armoire et mis sa belle veste de droguet, son joli pantalon à pont en ratine de Montauban, une fine chemise empesée, de gentilles bretelles blanches soutachées de jaune ou de vert par quelque bonne amie, le magnifique gilet à ramages, héritage précieux du vieil aïeul décédé, la profonde ceinture de basane où l’on serre écus et piécettes, les hauts brodequins en cuir de vache archi-ferrés, le cinquième, autrement dit le grand castor poilu dont on ne se coiffe que les jours fastes, que sais-je encore, l’horloge de poche ! cette grosse montre en argent toute chargée de breloques d’acier ou de fer et bombée comme un oignon ! enfin, bref, on avait étalé tout son luxe, on était sur son trente-et-un !

- Houp-là ! dit Torno Biro quand la partie fut achevée, à la crèche !

- Allons-y !

Sur ce, on se lava les mains à la pompe établie au milieu du préau, puis on franchit le seuil de l’auberge et l’on traversa respectueusement une spacieuse cuisine où tout un bataillon de volailles achevaient de rôtir devant le feu, tandis que bon nombre de marmites et de casserolles gargouillaient sur un maître fourneau. Vrai, cette vieille Pétronille avait pris de sages dispositions. Son hôtellerie était cirée comme la niche d’un évêque et tout y brillait, du plancher au carreau. Rien de mieux tenu, rien de plus ragoûtant que les bassins de cuivre alignés au long des murailles et que la vaisselle empilée sur les buffets. Sandî, tout ça valait bien une oeillade et même deux. En haut, au premier, c’était encore plus réussi. Dans une très-riche chambre carrelée en chêne et tapissée de bleu, la table avait été dressée : une fameuse table en fer à cheval et de septante couverts, environnée de chaises de bois blanc qui semblaient neuves et caparaçonnée d’une magnifique nappe aussi blanche que neige, où se carraient comme des tours une quarantaine de nobles bouteilles de quatre à cinq litres, emplies jusqu’au goulot.

- Hé ! hé ! fit en s’asseyant à mon côté le goulu qui m’avait entraîné là, ça va rouler tout-à-l’heure ici.

- Je t’écoute, Anzelayr.

On prit place en silence, et dès que chacun fut commodément installé, notre président Torno-Biro commanda :

- La soupe !

Andréline et Françon, les deux jeunes brus de la Mère des Laboureurs et ses servantes, se montrèrent aussitôt avec deux énormes soupières pleines jusqu’au bord d’un bouillon gras qui faisait des yeux terribles. On goba ce potage fumant, ensuite on entreprit le bouilli. Ce qu’il en resta, de ce gros morceau de boeuf ou de vache flanqué de carottes et de persil, n’enfla guère la panse aux quelques chiens qui se trouvaient là, couchés entre les jambes de leurs maîtres en train, ces égoïstes, de tendre le verre. « Une goutte de rouge ou bien une larme de blanc ? » « Choisir est mal aisé ; de l’un et de l’autre. » « En voilà ! » Les gobelets emplis, on s’arrosa la dalle du cou. « Bâtissons sur de bons fondements ou gare l’averse ! » On tint compte de cette prudente recommandation. Andouilles, saucisses et boudins roulés dans l’épaisse moutarde noire de Saint-OEuf  fournirent un lit de mortier où l’on posa de fortes assises de veau, puis il plut ferme là-dessus et le sabbat commença. « Des bouteilles, fillettes ! et toi, la Mère, poularde asthmatique et rhumatisante, apporte-nous des tripes et des couennes. » « En voici ! » Cette lourde pitance déglutie, on pinta comme des trous en tapageant. Au plus fort du bousin, une kyrielle de carpes antiques comme Hérode, accompagnées de royales aloses, se présentèrent toutes fraîches et furent aussitôt reçues dans les estomacs où, certes, elles purent nager aussi bien qu’en pleine eau. Dare, dare, après ces délicieux poissons, vite absorbés, arrivèrent plusieurs files de lapins et de lièvres roussis à point. Tout le monde s’en lécha les badigoinces ; ensuite apparut un vol de tendres alouettes : on en prit chacun six en son assiette, et cela fit, y comprit les os, six petites bouchées. Supérieurement délicate, mais pas assez substantielle, cette friandise ! aussi demanda-t-on quelque chose de plus étoffé. La réponse du cuisinier nous convint. Trois douzaines de cochons de lait et quatorze agneaux cuits en leur jus, il y avait là de quoi se régaler. On découpa sur-le-champ ces cinquante belles pièces, servies entières, et ce fut alors à qui jouerait le mieux de ses trente-deux dents. Avalant presque sans mâcher, on engloutit en un clin d’oeil les chairs croustillantes et, sans perdre le temps, on passa tout de suite après aux légumes : artichauts, épinards, choux, haricots, pois, fèves, etc., puis on souffla quelque peu, mais ce n’était pas fini. Compotes de pigeons, fricassées de pintades, ragoûts de canards, chapons à la broche et croustades (tourtes), se suivirent queue à queue et, s’il te plaît, ami, verse à boire du vieux et du nouveau ! Quelle faim et quelle soif !... A bien y regarder pourtant, un tel appétit est tout naturel et s’explique : en effet, si du premier de l’an à la Saint-Silvestre, on ne mange à la campagne que du pain de seigle ou de maïs frotté d’échalotte ou d’ail, et si l’on n’y boit, pendant ce même laps de temps, que de la piquette ou de l’eau, n’est-il pas juste qu’à Pâques, à la Chandeleur, aux Rogations, à la Noël et deux ou trois fois encore au cours de l’année, on se bourre jusque-là de viande et de vin ?... Il nous semblait à tous que si. « Donc humectons-nous la gargamelle et vive le rata ! » Fort aise de voir que nous nous traitions à bouche que veux-tu, Pétronille, en sueur, essuyait sa trogne souriante et nous poussait sans cesse à la dépense : « Allez-y, mes mignots, allez-y, vous ne laperez pas tout celui qu’il y a dans mon chai. » Plus d’une des barriques de sa cave devait cependant être à sec, car on buvait depuis longtemps à tire-larigot. Ici et là, les yeux allumés ardaient comme des tisons, et ma foi, l’on s’oubliait petit à petit. Andréline et Françon, les deux gentes soubrettes, avaient beau crier : « à bas les pinces ! » et se tenir à la parade, on leur agrippait tout de même un peu la cotte… Halte-là ! Mère des Laboureurs ne l’entendait pas ainsi. « Calme-toi, sainte rossinante, et va te plaindre de nous à l’oblat ! » Toutes les têtes étaient fort échauffées et l’on se serait peut-être pris de bec ; mais, heureusement apparut l’oie aux olives, honneur des agapes campagnardes ! On se recueillit avant d’y toucher et, pendant que chacun la contemplait en extase, Ignace Yspaliou de Saint-Guillaume-le-Tambourineur se leva sérieux et proposa de toaster la santé du vénérable protecteur de la charrue. « Accepté ! » L’on trinqua.

- Si l’honnête Alary (Hilaire), habitant du Paradis, nous entend du haut de sa demeure et qu’il daigne accomplir nos voeux, dit Torno-Biro, le premier estivandier de Saint-Paul-Longue-Barbe, nous aurons cette année une incomparable récolte…

On fit chorus à ce souhait, et puis à l’oie ! En moins d’un quart d’heure, on en dévora bien trente-cinq, pesant de sept à huit livres chacune, et, comme nous étions là septante affamés, cela fit juste la moitié d’une par bouche. Après ce plat aussi copieux que succulent, Andréline et Françon, un peu chiffonnées et point trop fâchées de l’être, apposèrent sur la table une salade extraordinairement assaisonnée et qui nous mit le gosier en feu. Pour s’éteindre, on s’inonda de rechef, et quand nous eûmes pompé du liquide, autant que les sillons brûlants en pompent l’été quand il a plu, nous nous empriffrâmes de confitures et de massepains, de tartelettes et de caillebotte. Ensuite, ayant suffisamment mastiqué, l’on se mouilla de nouveau, puis on brailla par exemple ! Anzelayr et quelques autres, doués comme lui d’un galoubet véritablement assourdissant, en vinrent à couvrir toutes les voix, et bientôt il n’y en eut plus que pour eux. Ils parlaient de vigueur et d’adresse…, à coup sûr, il fut débité là plus d’une menterie. Untherez, Polyte Untherez, propriétaire d’un assez fertile vignoble à Saint-Tamandrinoux-ès-Liens, répétait toujours, s’enrouant à force de crier, que lui, le solide des solides, il avait, à la dernière mi-carême, en présence de nombreux témoins, chargé, sans nulle assistance, sur une charrette limonière, deux pipes de vin pleines jusqu’à la bonde. Impatienté de l’entendre s’exalter ainsi, Nal le forgeron haussa les épaules, et dit que lui, Nal, avait fait mieux que ça : tous ceux de son hameau l’avaient vu, le lendemain de la Fête-Dieu, prendre un boulon de fer, route comme braise, au bout des doigts et l’y garder cinq minutes sans se roussir la peau. Cette grosse blague fut très-goûtée, et les applaudissements duraient encore que se dressa de tout son haut Alba Torno-Biro, qui, quoique peu falourd d’ordinaire, ne manquait pas de toupet néanmoins, et l’on s’en aperçut bien. Non, en vérité, rien de plus stupéfiant que la prouesse qu’il nous conta : « Certain jour de foire, à Lauzerte-Cadurcine, trois hercules gigantesques, campés sur le foiral, offraient une pistole à l’amateur assez hardi pour les affronter et de les étendre sur l’échine ; entendant cela, lui, l’imperturbable estivandier, entra tranquillement dans la baraque de ces capitans et, s’étant déshabillé, déclara devant le public qu’il se sentait la puissance de les terrasser tous les trois ensemble ou l’un après l’autre ; aussitôt on s’attrapa ; ce fut bientôt fait ; au bout de cinq minutes, le premier des lutteurs, aplati sur le sable, s’avouait vaincu ; le second, deux côtes enfoncées, se tordait comme un ver en baisant la terre, et quant au troisième, escamoté ! jamais plus personne ne le revit, on le cherche encore…. et voilà ! » Quelle aventure ! Enthousiasmé plus qu’aucun d’entre nous, Ildefonse Esprit-Court, ainsi dénommé l’on comprend pourquoi, se trémoussait à l’extrémité de la table, en jurant ses grands dieux que l’exterminateur des hercules de Lauzerte était sans contredit la plus rude poigne du Quercy. Doucement ! Une telle parole avait offensé quelqu’un. Ah ! je le reconnus bien là, ce fat, qui ne pouvait se faire à l’idée qu’il pût y avoir sous la courbe du ciel un mâle plus redoutable ou plus farouche que lui ! Pâle, et les sourcils froncés, il tapa si fort sur la table que les assiettes et les gobelets sautèrent tous en l’air : « Hommes, dit-il ensuite, écoutez-moi. « Tout le monde se tut, et lui, ce mécréant, osa blasphémer ainsi :

- Seul, avant-hier, vendredi, la nuit, entre onze et douze, il faisait noir comme dans un four, et les arbres se plaignaient à l’entour du Mas de Crô, je passai, sortant de la Motte-Navarenques où vous savez qui je vais voir, au ras de la Borde-Brûlée, près de laquelle depuis mille ans et plus s’ébattent à cette heure-là, sous les cieux sans étoiles, un méli-mélo de démons et de revenants chargés de chaînes… « Anzelayr ! hurla soudain un être invisible au tournant du Double-Roc, Claude Anzelayr de la Croix-aux-Boeufs en Quercy, petit-fils de Simon Anzelayr du Pech-de-Cordes en Rouergue et fils de Bertrand Anzelayr de la Combe-Noire en Armagnac, avance ici, dans cette ruine, et je saurai si, comme on l’affirme, il est bien vrai que tu ne craignes rien, ni le Diable, ni Dieu. » Sans me demander à qui j’avais affaire en ce lieu maudit et sans que mon coeur battît plus vite qu’en ce moment-ci, je pénétrai rondement en ladite borde. A peine y fus-je entré que je vis grandir au milieu d’une fumée et d’une flamme infernales un grand dépendeur d’andouilles armé d’une fourche à trois pointes et fortement cornu. « Te sens-tu le courage de me donner la main ? » «Oui, la voici. » « Bien ça ! mais à présent que je te tiens, aubardier, il faut bon gré mal gré me suivre. » « Où donc ? » « En mon royaume ! » « Halte-là ! je suis très-bien ici sur terre et j’y resterai. » « L’on ne résiste pas à Sa Majesté Lucifer ! » « Ah ça ! lâche-moi, sinon !… » Il ne m’en laissa pas dire davantage, et, m’ayant cramponné de ses ongles poisseux, il me tira par devers lui. Je le bourrai. Les cinq gourmades qu’il reçut ne le matèrent qu’à demi ; cela m’étonna, car je l’avais cogné ferme, et quand je cogne, moi, bonsoir ! « Rends-toi, mets les pouces, aboyait-il sans cesse en me crachant au nez, ce saligaud, du salpêtre et du soufre, tu ne peux rien contre celui qui te parle et que tu combats, aurais-tu pour soutien la Sainte-Trinité, laquelle se compose de l’Ancien, du Nouveau, du Ramier, ainsi que d’une foule d’Ames et de Corps… » « Assez causé, lui répartis-je en le rossant ; tu m’embêtes avec toutes tes sornettes, animal ! On se fout de toi comme de la Saint-Tri… » « Boum ! un bruit semblable à celui de cent bombardes pétaradant toutes ensemble, éclata. Me serrant entre ses pattes ainsi que dans un étau, le drac cherchait à m’entraîner je ne sais où. Là, vrai, je me crus perdu. Réunissant néanmoins toutes mes forces, je parvins à me délivrer de sa puante embrassade, et, crac ! comme il courbait la tête à la façon des béliers et des boucs, je lui flanquai sur le front, entre les deux cornes, une telle apostrophe qu’il s’abattit. Tandis que je voltais pour savoir s’il n’y avait pas autour de moi d’autres entrepreneurs de son espèce, il se requilla, me ressauta dessus, ce laid bougre, et me déchira le cuir. Une calotte inimaginable que je lui servis en eut enfin raison. Ayant décloué ses dents qui me gâtaient les chairs, il s’enfonça, flambant comme un brandon, dans la terre béante, en m’emportant le bout de la mamelle gauche, le goulu…. Tenez, monde, examinez un peu ça !

Là-dessus, le soi-disant vainqueur de Belzébuth, envisageant avec un mépris sans égal Alba Torno-Biro, que le pauvre Esprit-Court avait eu la simplicité de louanger outre mesure une minute auparavant, écarta les devants de sa chemise et nous montra son estomac aussi poilu que celui d’une bête et dont la peau, meurtrie en maints endroits, entamée à l’un des seins, saignait. A l’aspect de tant de bleus et de la plaie vive, ouvrage du prince des Ténèbres, on recula ; beaucoup d’entre nous se signèrent trois fois de suite, et personne, pas même le sans-peur de Saint-Paul-Longue-Barbe, ne s’avisa de prétendre que l’Apparition de l’Ange Noir n’était pas très-authentique et que, par conséquent, le narrateur de l’aventure en avait menti. Bref, on ne riait plus et de vilaines idées assombrissaient tous les esprits. Epiant comme toujours l’occasion de prouver aux gens qu’un fricoteur tel que moi ne se faisait jamais du mauvais sang : « Grosse cavale brehaigne, expose-nous ici ton râtelier, intimai-je à la Mère des Laboureurs, interdite de me voir lui manquer de respect, et si tu n’es pas encore bégüe, un jeune et nerveux roussin du Quercy sur l’heure ici même t’étalonnera. » Cette coïonnade incivile eut la vertu de dérider toute la compagnie, et bientôt une grêle de propos salés tombèrent sur la vieille aubergiste qui se sauva confuse, entraînant ses deux accortes servantes rouges de honte, elles aussi. La gaieté revint au galop. Pour l’entretenir, rien de tel que le noir et ce qui l’escorte ordinairement. « Troun de Diou ! on perd le temps, ici, criai-je en m’élançant vers la rampe de l’escalier ; hé, gargotière, le café ! » Diligentes, Andréline, Françon et Pétronille remontèrent toutes les trois, et, sur la nappe arrosée de sauce et de boisson, une ribambelle de tasses et de soucoupes s’étala ; puis un assortiment complet de fioles, une centaine au moins ! Anisette, eau de coing, extrait de noix, huile de Vénus, sirop au poivre, essence de muscat, écorche-entrailles, angélique, curaçao, rhum, kirsch, gratte-luette, parfait-amour, raisin-plaisir et le reste, il y avait là tout un choix de liqueurs douces ou fortes qui fermentaient, jaunes, vertes, blanches, brunes, rouges et bleues sous le verre des flacons soigneusement étiquetés et décorés de pantins sur l’étiquette. « Hardi, versez ! » On servit. En un clin d’oeil, café, pousse-café, tout le tremblement y passa. Nous tarîmes sept à huit barils de rogome et personne ne rechigna tant soit peu, pas même Pancrace Basculard, de la Mégère, ancien clairon de grosse cavalerie, lequel, quoique manchot, levait fort bien le coude. On fit honneur au ratafia, d’ailleurs délectable, et le diable et ses cornes étaient, par ma fy, totalement oubliés. « Amis, hasarda alors Torno-Biro, qui, penaud d’avoir été mouché, parlait moins haut, il nous faut à présent un bruleou qui nous calcine le gros boyau ; ça va-t-il ? » « L’ase te quille ! ainsi que le téton aux pouparts… Sainte Pétronille ? » « Oh ! j’y avais songé, répliqua-t-elle ; il est prêt, on l’apporte. » En effet, trois marmitons le charriaient tout flambant en un chaudron finement étamé. Dès qu’il fut posé sur la table, au beau milieu du demi-cercle, j’éteignis les chandelles allumées depuis près d’une heure, et ce fut un divertissant tableau. Seulement éclairés alors par l’alcool en combustion, nous nous parûmes aussi verdâtres que les grenouilles dans les paluds. « Si nous chantions ?... » Anzelayr, assoupi sur son siége, m’ouït et s’éveilla. « Chanter, dit-il, la bonne idée ! Il y a des merles ici ; quel est celui qui commence ? » On se regarda sans sonner mot une minute durant, et puis toutes les langues se débridèrent en même temps.

- Hippolyte le Bossu, déclame-nous à l’instant l’Anesse enchifrenée de Macoumby !

Les Nonnettes des quatre Moustiers sont bien plus intéressantes ; à toi le pas, Escassan !

- Attention ! Nazareth et Batiffore savent les Trente-six cotillons de la chaste Suzanne.

Oculala, voilà notre affaire ; allons donc, Cadet de la Birouno.

- Pradal lou quèque (le bègue) veut nous bredouiller les go…. go…. go…. Godets du grand oncle Onésillou.

- Minute ! Avant tout, nous désirons entendre la Nuit de noces du père Mathieu. Lève-toi, Fabarel le Borgne.

Autant d’avis que d’opinants : septante manières de voir toutes différentes, et chacun préférait la sienne. On se mit d’accord enfin ! et le chantre de Saint-Carnus-de-l’Ursinade, ce piquette-assiettes de Kaïeu, Truphême Kaïeu, coiffé comme les desservants de nos paroisses d’une petite bourguignote en velours noir, grimpa sur un bahut et là, tout émerillonné, de cette voix ronflante et nasillarde que nous avions si souvent admirée à vêpres le dimanche, il nous chanta :

                Fra Coulas

            Oun tires, fra Coulas,
            En te frettent las mas
            Se t’en bas ne beire uno,
            Pren pla gardo à la luno
                Que druno,
                Fra Coulas !

            Que nostris sans, pecaire,
            Te paroum de la sanaire !
            Satso bo, fra Coulas,
            Lou couïoul es debas
            Qu’aguso sa serpetto
            Per ne coupa ta poupetto
                Trop retto,
                Fra Coulas !

            Que nostris sans, pecaire,
            Ta paroum del sanaire !

            Ah ! paoure fra Coulas
            Capounat, que faras !
            De tu lécaire d’oulos
            Ne saran plus sadoulos
                Las poulos,
                Fra Coulas !

            Que nostris sans pecaire,
            Te paroum del sanaire !

Un éternuement général salua cette complainte assez gaillarde, psalmodiée d’un verbe si cocasse par l’écumeur de pots, que nous pleurions de rire en l’applaudissant à tour de bras.

Léon Cladel

(1) Fragment de « Récits d’un paysan » livre inédit.


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