BARRÈS, Maurice (1862-1823) : Les deux femmes du bourgeois de Bruges (1892).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux (03.V.2007)
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Premier parution dans Le Figaro du 29 juilet 1892. Texte établi sur un exemplaire (Coll. part.) du Livre des Nouvelles : Anthologie publiée à Paris par l'Edition du livre des nouvelles, en 1899.

Les deux femmes du bourgeois de Bruges
par
Maurice Barrès

~ * ~

AU temps de la Renaissance, il y eut, à Bruges, un riche bourgeois que ne distrayaient pas les grands festins où ses compatriotes s’amusent à beaucoup manger et à bouffonner. Il se fût plu au tir de l’arc, car sa vanité était flattée qu’on l’y proclamât roi, mais il ne sentait pas de plaisir réel à être admiré par les commères brugeoises. Et il était aussi un peu dégoûté de sa femme, quoiqu’elle lui fût fidèle et fraîche, mais j’ai vu son portrait, et c’était une petite Memling, scrupuleuse de tout ce qui gît au modeste enclos d’une vie régulière et nullement avertie des frivolités et des emportements qui seuls eussent contenté ce mélancolique désoeuvré.

Dans ces sentiments, il forma le voeu de voyager en Terre Sainte. C’était tout à la fois pour accomplir des choses sublimes et pour se distraire.

Il faut toujours rabattre de nos rêves ; le Flamand ne dépassa pas l’Italie, car une femme qui avait une beauté de ce pays et qui par là lui parut incomparable, retint sur ses seins nus la tête carrée de cet étranger. Elle avait été la maîtresse de Laurent de Médicis et, durant une nuit, du jeune Pic de La Mirandole. J’ai vu leurs portraits qu’avec elle, dans la suite, elle transporta en Flandre, et qui sont à Anvers, dans la maison Plantin. Laurent de Médicis est gros et sale comme un professeur de dessin, et La Mirandole a la figure pure et glacée d’un jeune juif élégant, gauche et cérébral.

Parfumée et vêtue de soie, cette Clorinde lisait à son amant l’Arioste, dont la magnificence aisée ajoutait encore à sa grâce voluptueuse, et la mélancolie du jeune homme, qui jusqu’alors tendait à la bouderie, devint une tristesse enivrée.

Quand ils eurent dissipé leurs ressources et jusqu’à leurs bijoux, le Flamand, pour qui c’était insupportable d’imaginer qu’un jour elle serait, loin de lui, vieille et pitoyable, la pria de l’accompagner dans les Flandres, où ils trouveraient l’abondance.

Clorinde, en même temps qu’elle enseignait son cher barbare à goûter toutes les belles choses, avait désappris de les aimer, et c’est de lui seul qu’il lui eût coûté de se séparer ; aussi accepta-t-elle ce pénible exil. Mais à mesure que leur voyage s’avançait, ils étaient bien tristes, car la nature devenait plus pauvre et ils allaient du côté de l’hiver.

Quand ils arrivèrent en vue de Bruges, ils comprirent l’un et l’autre qu’en franchissant ce dernier espace ils terminaient une partie de leur vie qui avait été leur jeunesse. La campagne était comme glacée de soleil, un faible soleil de midi qui tombait du ciel le plus gris. Le coeur de l’étrangère se serrait, car elle craignait qu’il l’aimât moins que sa vraie femme et qu’il la renvoyât. Et lui, d’autre part, à revoir les premières images dont s’étaient remplis ses yeux de petit garçon, s’apitoyait de l’idée qu’il mourrait un jour.

Ils atteignirent ainsi jusqu’au quai du Rosaire et s’accoudèrent au-dessus du petit étang qui baigne les basses maisons de brique çà et là teintées d’ocre. Son odeur fiévreuse leur rappelait le paradis de Venise. Ils regardaient ce miroir mélancolique encadré de l’herbe des béguines qui croît sur les vieilles pierres, et leur pensée allait avec cette eau froide se perdre sous les voûtes obscures. Le ciel était si près de tous ces petits toits bizarrement découpés, que le clocher de Notre-Dame semblait le toucher. Alors, sans doute, comme aujourd’hui, l’estaminet de la Vache avançait sur l’eau sa délicate et modeste terrasse, supportée par des colonnettes. Et peut-être aussi, comme je l’entendis, jouait-on de la musique triste sur le petit marché aux poissons. Il se tourna vers elle qui était tremblante et lui dit :

« En revenant avec vous à cet endroit d’où je suis parti avant que je vous connusse, je veux vous dire du profond de mon âme, mon amie, combien je vous dois de choses. Vous avez été bien bonne pour moi qui étais un vrai sauvage, et je me sens envers vous très reconnaissant. »

Elle fut si émue qu’elle, qui percevait toujours très finement les choses qui prêtent un peu au ridicule, elle eut les yeux pleins de larmes et elle lui répondit :

« Je ne sais pas comment cela se fait, mon ami, mais vous qui êtes parfois si dur et, je peux bien vous le dire, un peu grossier, vous trouvez parfois aussi des choses tellement délicates que personne ne vous vaut. Et soyez bien sûr que personne au monde ne compte pour moi, sinon vous. »

Et ils s’embrassèrent, moins comme deux amoureux que comme un frère et une soeur qui se sentent de même race, à ce point qu’ils mourraient sans effort l’un pour l’autre, convaincu chacun que sa vraie vie n’est pas en soi, mais dans l’autre.

Cependant ils arrivèrent à la maison du Flamand, où sa femme fut sincèrement contente de son retour, et quoique à voir cette confiance il fût apitoyé sur le tort qu’il lui avait fait, il ressentait cruellement ce que devait souffrir sa belle amie qui les regardait à quelques pas. Il les présenta l’une à l’autre : « Ma chère femme, embrassez cette étrangère, car c’est le plus grand bonheur de ma vie. C’est une infidèle que j’ai convertie durant ma croisade et que je ramène pour qu’elle ne retourne pas derrière moi à ses idoles. »

Alors le bruit se répandit dans Bruges que le noble pèlerin avait converti une infidèle et qu’il la ramenait, et tout le peuple lui offrit un banquet où il eut la place d’honneur, ayant à sa droite l’étrangère et à sa gauche sa femme. Il jouit beaucoup de voir comme on admirait la beauté brillante de son amante, mais l’un et l’autre pourtant étaient pensifs, ce qui les fit considérer par tout le monde comme deux saints.

Quand fut sonnée l’heure de prendre le repos, sa femme, qui avait perdu beaucoup de sa gaieté à le pleurer durant sa croisade, lui dit avec gravité : « Je suis bien fanée et bien déshabituée du plaisir, mon seigneur, il ne faut pas que vous veniez dans mon lit, mais je veux être la servante de celle à qui vous avez donné le Paradis, et je la prendrai avec moi pour la nuit. »

Clorinde était épouvantée à l’idée de reposer seule, tandis que celui qu’elle adorait serait dans les bras de sa femme ; aussi accueillit-elle cette solution avec un extrême bonheur. Il les aida l’une et l’autre à se déshabiller, puis prit place lui-même dans le second lit de la même pièce.

Ainsi vécurent-ils tous trois, et souvent, dans le long hiver des Flandres, comme le froid était rigoureux, l’une ou l’autre de ses femmes venait lui tenir compagnie.

Bruges est une ville voilée d’arbres et mirée dans des canaux, sur laquelle sans trêve fraîchit le vent du nord et sonne le carillon. Mais quand ils regardaient les cygnes frôler sans bruit les quais, ils se souvenaient que si Bruges a mis sur ses canaux ces cygnes glacés, Venise y met des femmes passionnées. L’un et l’autre aimaient que la nuit emplît d’ombre les trop minutieuses élégances de l’art flamand et ne laissât subsister que l’élan impérieux des masses architecturales. Sur la grande place des Halles, quand le soir faisait du beffroi simplifié une noble citadelle florentine, elle se rappelait les hommes hardis qui habitaient là-bas de durs palais analogues et qui les premiers l’avaient serrée dans leurs jeunes bras, et lui se souvenait aussi que sur les larges dalles des rues toscanes, des choses confuses avaient passionné son âme.

Ainsi ne pouvaient-ils, sans une douloureuse ivresse, se rappeler leurs jours d’Italie. Non point que ce temps, à tout prendre, eût été préférable aux lentes promenades qu’ils faisaient maintenant dans la brume de la mer du Nord et aux soirées qu’ils passaient derrière les vitres à reflets métalliques de la rue aux Oies ! Mais leur caractère était de repousser la médiocrité, tandis que la Flamande se contentait, si elle leur avait préparé un bon repas ou bien chauffé la maison.

Philippe mourut d’une maladie de coeur et ses deux femmes, comme on disait à Bruges, firent de la peine à tous ; mais, quoique son épouse lui donnât de grands témoignages, sa douleur n’approcha pas du sentiment de l’infidèle. Elle perdait celui qui lui avait fait connaître la vérité.

Cette belle personne entra aux Rédemptoristines, que le peuple nomme les Soeurs rouges, parce qu’elles sont vêtues de chemises et de bas en soie rouge. Encore qu’elle voulût faire pénitence, elle se condamnait à n’envelopper que de soie son beau corps, précisément pour expier les voluptés que jadis elle avait connues, hors des bras de son mort. A chacun de ses pas le froissement de la soie lui rappelait ses affreux péchés.

On dit qu’elle voulu mourir la première, pour être quelques instants encore couchée seule avec lui dans la tombe.

L’autre femme vécut fort longtemps dans le béguinage où elle s’était retirée. J’y suis allé chercher leur mémoire. Rien ne saurait que la douceur mouillée de ce mot « béguinage » évoquer ces eaux qui entraînent des algues, ces saules déchevelés, ce tiède soleil adoucissant la teinte des briques, le souffle léger de la mer, le carillon argentin et la tristesse de cet enclos où elle continua sa pauvre vie qui n’avait jamais été qu’une demi-vie. Par-dessus les maisons basses, rien ne pénètre cet endroit désert, ni les appels de la volupté, ni les bruits de l’opinion. Mais de l’amour et de la vanité emplissant le monde, qu’avait-elle jamais su ? Rien ne fleurissait en son âme qui fût plus compliqué qu’en la cour du béguinage, carré irrégulier tendu d’une prairie que coupent d’étroits sentiers et d’où montent, comme des palmes de Pâques, de longs peupliers frêles.

Ses derniers voeux de petite vieille furent qu’on l’ensevelit aux pieds des deux siens, et cela ne surprit personne, car on les tenait pour des bienheureux. Elle voulait aussi qu’on la figurât en bronze sur leur tombe, à leurs pieds et en place du chien de fidélité qu’on y place pour l’ordinaire. Mais cette modestie parut excessive et contraire au sentiment de famille ; aussi dans l’église les voit-on installés tous trois comme des pairs, côte à côte, et tenant chacun la banderole sur laquelle sont inscrites les pieuses paroles qu’elle avait choisies : « Marthe, Marthe, pourquoi vous agitez-vous ? Marie a choisi la meilleure part. »

Pour moi, je proteste contre cette négligence où l’on tint sa juste volonté, je m’oppose à cette injurieuse égalité où la voilà haussée malgré elle ! Et quand tout le monde loue les misérables primitifs, tous les Memling et toutes les vertus assoupies, je magnifie la splendeur italienne, la passion qui ne sommeille pas et qui a les gestes de la passion : la passion active.

Ah ! s’il eût dépendu de moi, celle qui naquît pour être servante serait dans l’éternité couchée aux pieds de ses maîtres. Dieu n’eût pas fait naître en Flandre une âme dont il eût pu faire une Vénitienne ! Que la petite Flamande se contente d’être estimée ! nous n’aimons et n’honorons que la chère rédemptoriste, et si je m’émeus dans un béguinage, c’est que, du fond de la médiocrité, je me retourne plus ardemment encore vers les magnificences de la passion tendre et décorative.

Décembre [sic] 1892.                              
                        
Maurice BARRÈS.


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