SELECTIONS MENSUELLES : janvier 2009 - ...... (archives : juin 1996 - décembre 2008).
CONNEXIONS INTERNET ET INTERTEXTUELLES (11.VII.00) [En pause depuis le 31.12.2010] : Vous pouvez voir et examiner tous les contextes d'un mot, d'un nom de lieu ou de personne, dans l'ensemble des textes en interrogeant les bases LexoTor (textes lexoviens indexés à Toronto). Pour vous donner une idée de l'intérêt de LexoTor, vous pouvez regarder aussi deux modèles de pistes indicatives d'explorations individuelles : le mot lettres dans les Archives des Sélections mensuelles; accusateur public et maîtresse dans Le Réquisitionnaire de Balzac.

(03.17) Un père et sa fille (1928) par Emmanuel Bove (1898-1945): "Jean-Antoine About passait pour un homme étrange dans le quartier de la place Vintimille. Son âge était difficile à déterminer. « Moi, je suis sûr qu’il a soixante ans bien sonnés », disaient certains. D’autres voyaient en lui un homme mûr prématurément vieilli. Bien qu’il fût venu habiter ce quartier au commencement du siècle, ce n’était que depuis cinq ou six ans que tous le connaissaient de vue. Sa mise négligée, sa saleté, son air hagard avaient attiré l’attention. Mais ce qui intriguait surtout les boutiquiers des rues avoisinantes, c’était qu’il demeurât dans un immeuble bourgeois, flanqué au deuxième et cinquième étage d’un balcon de la longueur de la façade."

(02.17) Petits Pachas en exil (1927) par Elissa Rhaïs (1876-1940) : "Devant un palais solitaire, à quarante kilomètres de Taroudant, à quelques journées de marche du Sénégal, parmi des feuillages luxuriants, des orangers émaillés de fleurs, des bananiers alourdis de régimes sous la chaleur immuable, une puissante voiture automobile venait de stopper. Le chauffeur, vêtu à l’européenne, hormis le fez incliné sur le front, les pieds nus dans des babouches de cuir jaune, sauta de son siège et ouvrit la portière avec déférence. Une tête de guerrier apparut, farouche en même temps que gracieuse, le turban de voile fin roulé autour du crâne. De taille moyenne, hardiment campé dans une djellaba de drap-satin, le voyageur portait, suspendus à des cordelières, contre les flancs, d’une part le livre de prière, de l’autre le poignard à gaine d’or, à manche serti d’émeraude et de diamant noir. Bien qu’il eût passé la quarantaine, il avait un visage imberbe, très brun, des yeux vifs qui paraissaient sourire toujours. C’était le pacha de Taroudant..."

(01.17)  L'homme qui voulait être invisible (1923) par Maurice Renard (1875-1936) : " - Naturellement, dit M. Patpington, ce n’est pas à Iping que ces choses sont arrivées ? Hopkins le regarda d’un air effaré. - Eh bien, quoi ! reprit l’oncle. Je veux dire : depuis le temps que je viens ici, je suppose qu’on m’aurait parlé de tout cela, si tout cela s’y était passé ! Hopkins restait bouche bée, écarquillant les yeux. M. Patpington se balançait dans un rocking-chair. C’était un court bonhomme replet, vêtu de noir. Il avait des joues roses et rebondies, un front merveilleusement développé, et ses cheveux blancs recouvraient en désordre le col de sa redingote. Une grosse petite vieille dame habillée en homme, voilà bien à quoi ressemblait M. Patpington ; et, à vrai dire, quand le docteur Hopkins contemplait son oncle, il éprouvait parfois la sensation troublante d’avoir devant lui feu sa mère, née Patpington, étrangement ressuscitée et travestie..."

(12.16) Vous qui l'avez connue.... (1934) par Marcel Rouff (1877-1936) : " Le 21 février (de l’année 1932), à huit heures, quand il rentra pour le repas du soir, Arsène Milloche fut accueilli par sa femme avec cet air de mélancolie pincée dont il savait bien qu’elle annonçait l’orage imminent. A l’ordinaire, elle ne posait le polissoir qu’elle promenait énergiquement et inlassablement sur des ongles parfaitement luisants que pour éclater. Ces brutales colères à symptômes manucuraux avaient ceci de redoutable : elles étaient sans raisons immédiates, du moins perceptibles. La futile cause directe n’était que le point de cristallisation de rancœurs lointaines et longtemps remâchées. En sorte que les amertumes, les accrocs, les malentendus de la vie conjugale déjà longue d’Arsène et de Florie Milloche, loin de se diluer et de s’ensevelir dans le passé, reprenaient à chaque explosion une consistance, une forme, des couleurs nouvelles. Ainsi, ce soir-là, parce que Milloche était en retard de quelques minutes au dîner, dans le va-et-vient du polissoir une querelle plus grave, mais déjà vieille de quelques années, s’était réinstallée dans la cervelle de Florie..."

(11.16) La Fiancée de l'ombre (1925) par J.H. Rosny aîné (1856-1940) : " La tante Elisabeth Barzac nichait dans une manière de château, sur le plateau d’une montagnette, où prospéraient des oliviers, des pins, des herbes odoriférantes, enfants d’une terre avare qui nourrit plus de fleurs que de fruits. Des étages supérieurs, on jouissait d’un site hargneux, annonciateur du désert qui naîtrait ici dans un millénaire prochain, mais les fées et les enchanteurs foisonnaient. François, par un matin d’avril, retrouva un visage que son enfance avait vu jeune et où son adolescence comptait, à chaque visite, quelque nouvelle ravine. La petite tante ruineuse était la figure du Temps et l’ultime asile des souvenirs primitifs. Auprès d’elle seulement, il retrouvait l’amer et délicieux vestige de ce qui avait sombré dans le gouffre des formes perdues. Ses gros yeux évoquaient les élytres du hanneton, son visage sec et bistré frétillait comme une truite, et, au demeurant, cela faisait une femme du gros tas, point sotte, point fine, qui chérissait François pour l’avoir un peu élevé et parce que, maternelle par destination, elle n’avait point de descendance... "

(10.16) Uzcoque (1930) par Renée Dunan (1892-1936) : " C’est une jolie mer que l’Adriatique, et qui abonde en paradoxes. Elle baignait jadis Sybaris, pays de la vie heureuse, et la Macédoine, terre roide autant que barbare. Elle unit Venise à la Dalmatie, l’impériale Ravenne à la sauvage Tchnernagore. Toutes les races d’Europe ont passé sur ses rives. Or, au sommet de l’Adriatique, le golfe vénitien a la forme d’un sac mal retourné. Le milieu du fond ressort. C’est l’Istrie. A gauche et à droite de cet apostème sont deux dépressions, où vivent deux ports célèbres, au nord Trieste, au sud Fiume. Ces deux cités, comme toute la côte est de l’Adriatique, furent, un temps, colonies vénitiennes. Aujourd’hui, elles constituent deux beaux ports de commerce, très florissants, tandis que Venise est morte. Ainsi va le cours de l’histoire humaine ! Je fus à Fiume peu avant que Gabriele d’Annunzio y vînt régner et transformer en possession effective une conquête d’ailleurs judicieuse, mais à laquelle nul Italien ne songeait avant 1914. En tout cas, Fiume est une ville italienne. Le Croate y est exceptionnel et sans relief. Évidemment, derrière la côte règne un métissage de races innombrables : Turcs, Slavons, Finnois, derniers restes des peuples originaux si mêlés qui habitent encore la Dalmatie. Tout cela grouille magnifiquement. Mais enfin, quand ils auront fondu le Colleone, bâti le Palais des Doges, signé des toiles de Tiepolo, Véronèse ou Titien et imaginé quelques menus bibelots civilisateurs, on pourra les citer à la barre... "

(09.16) L'île endormie (1935) par Jean Dorsenne (1892-1945) : "- Sapristi ! s’écria John Jackson, en jetant des regards curieux sur l’île, épanouie comme une gerbe de verdure sur les eaux, c’est le pays du sommeil ici ! Sa femme s’approcha de lui, hocha la tête et partit d’un joyeux éclat de rire. - Ma parole ! ils doivent tous dormir ! j’ai beau écarquiller les yeux, je ne vois pas un chat dehors… - Eh bien, ça promet ! constata Jackson. Qu’est-ce que nous allons pouvoir « fabriquer » ? Je crois que nous aurions mieux fait de renoncer à cette tournée dans les îles… Je serais bien étonné que nos talents soient appréciés de cette population de marmottes et de loirs… - Bah ! qu’importe, après tout ! rétorqua avec gaieté la jeune femme. Cette île a l’air merveilleuse… Admettons donc que nous fassions un voyage d’agrément. Jamais je ne me suis sentie de meilleure humeur… - Et moi, riposta allégrement Jackson, jamais je n’ai autant goûté la joie de vivre. Pour montrer qu’il disait vrai, il entonna à tue-tête d’une voix chaude, vibrante et sensuelle, une romance sentimentale que tous les haut-parleurs et tous les disques avaient popularisée. Cependant la goélette s’était approchée doucement de l’embarcadère vermoulu de Tiva. Il devait être à peu près quatre heures de l’après-midi : le soleil tapait d’aplomb sur le rivage qui semblait flamber dans l’air embrasé. La mer, unie comme une plaque d’émail azuré, réverbérait une lumière crue qui brûlait les yeux..."

(07-08.16) Un Raskolnikoff (1931) par Emmanuel Bove (1898-1945) : "Changarnier s’assit dans le seul fauteuil de sa chambre misérable. Il neigeait depuis la veille et des flocons venaient se poser sur les vitres des fenêtres ainsi que des insectes sur un mur. Changarnier regarda ses chaussures usées. « Je vais être mouillé si je sors, pensa-t-il, mais si je reste, que vais-je faire ? » Il se leva, alluma une cigarette. Il n’avait pas soif et il avait envie de boire. Il n’avait pas faim et il avait envie de manger. Il jeta sa cigarette, car il n’avait pas envie de fumer. Dans l’air froid de sa chambre pourtant close, une odeur désagréable flottait. « Je ne suis tout de même pas un zéro », murmura-t-il. Il s’approcha d’une glace. « Toi, un zéro ! » Avec une brusquerie inattendue, comme s’il eût voulu blesser un ennemi, il tourna le dos à son image, hésita quelques secondes. Il ne savait que faire. Se rasseoir dans le fauteuil ? Il ramassa la cigarette qu’il avait jetée, la ralluma. « Où suis-je ? » se demanda-t-il en souriant. Finalement, il se laissa tomber dans le fauteuil..." et en cadeau bonus : La Fugue (1922) par Henri Duvernois (1875-1937)

(06.16) Un Malentendu (1930) par Emmanuel Bove (1898-1945) : " Lorsque François Vaillant se trouva seul, il ne put croire que Simone Henné lui avait réellement donné rendez-vous pour le mardi suivant. Il se répéta la phrase que la jeune femme avait prononcée au moment où il prenait congé le plus simplement du monde. - Venez donc me voir un après-midi… un après-midi pas trop éloigné… mardi, par exemple… Si vous pouvez mardi, je vous réserve ce jour… Pour être plus sûre, je vais même le noter. En regagnant son domicile, François Vaillant réfléchissait. « Elle a laissé partir ses amis sans les retenir. Et moi, qu’elle connaît à peine, elle voudrait me revoir. C’est extraordinaire. Je ne peux lui être utile en rien et, pourtant, elle m’attend mardi prochain. Je ne comprends pas ». Il imaginait ce beau jour. Elle l’attendait seule, le recevait avec une gentillesse plus grande encore. Puis François Vaillant se souvint tout à coup d’André Privat. Ce dernier serait présent, certainement, et lui jetterait des regards méchants..."

(05.16) Le Revenant (1924) par Henri Duvernois (1875-1937) : " La maison Pavilland, maroquinerie de luxe, comptait dans l’aristocratie commerciale des boulevards. Des boutiques clinquantes avaient pu s’ouvrir qui resplendissaient, la nuit, de tous leurs feux électriques ; les enseignes lumineuses s’étaient multipliées, rouges, bleues, vertes, ici fixes, là clignotantes ou à éclipses, ce magasin, dont l’enseigne discrète portait Au Levant comme en 1857, date de la fondation, demeurait tel qu’on avait pu l’admirer sous le second Empire. De modestes ampoules n’y jetaient pas beaucoup plus de lumière que les lampes de jadis ; les objets d’art étaient restés à peu près les mêmes. La boutique, embellie de casiers et de solides comptoirs en chêne massif, sentait bon l’encaustique et le cuir. Là s’était installé, en 1857, Auguste-Casimir Pavilland. Fils de riches cultivateurs, il avait eu une jeunesse orageuse, coupée de fréquents voyages en pays lointains. Une petite photographie encastrée dans le chêne, près de la caisse, montrait le fondateur, bel homme aux favoris abondants, à la moustache retroussée, à la chevelure ondulée, le type de ces calicots qui jouaient aux militaires et faisaient sonner leurs éperons sur le trottoir, après avoir vendu de la toile ou de la cassonade. On l’appelait le beau veuf..."

(04.16) Loin des Blancs (1933) par Jean Dorsenne (1892-1945) : " Le sentier où venait de s’engager la petite troupe longeait, au milieu d’une vallée rocheuse, un torrent dont l’écume, par moments, voltigeait autour du visage des deux hommes. Le paysage était d’une magnificence inoubliable, mais que la nature était hostile ! Le résident Maloine et son secrétaire le petit Morin avaient dû abandonner l’auto qui les avait amenés de l’Annam civilisé jusqu’à la chaîne montagneuse derrière laquelle s’étendait le sauvage pays des Moïs. C’était là, sur un plateau isolé au milieu de la forêt quasi impénétrable, que vivait le chef de poste Jean Dubard, potentat au petit pied, mandataire de l’autorité française sur une population primitive réfractaire à la pénétration des mœurs occidentales. Le résident Maloine n’appréciait guère les tournées d’inspection dans des régions d’un accès aussi difficile. Mais c’était un homme consciencieux, qui ne reculait pas devant son devoir… Il avait reçu l’ordre d’aller visiter le poste isolé de Nuoc où Jean Dubard avait été nommé plus de cinq ans auparavant et, tout en rechignant, il s’était mis en route avec son secrétaire..."

(03.16) Un parfum dans la nuit (1930) de Jean Dorsenne (1892-1945) : " Il existe dans le cerveau de chacun de nous le souvenir de quelques personnages familiers à notre enfance. Nous aimons nous rappeler, au milieu des agitations de l’existence, leur figure qui, à elle seule, fait surgir une bouffée de passé, et cette évocation ne va pas sans s’accompagner de quelque attendrissement. Notre imagination orne ces visages, qui sont mêlés à l’éveil de notre intelligence et de notre vie affective, du prestige embrumé qu’on les vieilles photographies jaunies et à demi effacées. Des diverses personnes qui fréquentaient chez mes parents, il en est une dont l’image est restée particulièrement vivace dans ma mémoire. C’est celle d’un petit vieillard méticuleusement soigné, dont la figure ridée et jaunie ressemblait à ces pommes que l’on retrouve après un hiver sur l’étagère d’un placard. Dès que j’étais averti de la présence chez nous de ce brave homme, j’accourais, ce qui ne laissait pas d’étonner mon père et ma mère qui me reprochaient souvent ma sauvagerie..."

(02.16) M'sieu Gustave (1921) par Lucie Delarue-Mardrus (1874-1945) : "Bercée dans le ciel, c’est la pommeraie de mai. Elle semble une forêt de corail blanc remuant au fond de la mer. Chacune des mille fleurs sorties des branches crochues et sèches porte, au milieu de ses cinq pétales, un petit cœur qui sent bon. Et, côte à côte, ils sont si légers, les pommiers, qu’on pense qu’un souffle effeuillera tout. L’herbe tendre monte d’en bas vers ces vastes bouquets de noces ; une voie lactée de pâquerettes continue par terre la blancheur en suspens au-dessus du sol ; et les nuages ronds qui traînent dans le ciel bleu sont blancs aussi, copie des arbres immaculés. Ainsi s’exalte un herbage solitaire de Normandie où les oiseaux qui chantent paraissent être enfermés dans des cages fleuries. L’ombre est bleue autour des larges taches de soleil vacillant partout. N’est-il personne pour s’enivrer de la fête fugitive ? Que si ! Il y a quelqu’un qui parle, un humain tout seul dans la splendeur printanière : c’est M’sieu Gustave, assis sur sa brouette. Il lève le nez vers l’azur :- Fait-y beau, an’hui ! Fait-y beau !... ."

(01.16) La Pirane (1931) par Lucie Delarue-Mardrus (1874-1945) : "Nous revoyons sans peine, bien avant l’entrée de l’auto dans le monde, un Honfleur assez peu différent de l’actuel, et, parmi ses rues rétrécies, au bas de ses deux clochers, la belle poissarde qui rendait fou tout le masculin du port. Lors de ma naissance, des vieillards qui l’avaient vue quand ils étaient petits se souvenaient encore d’elle avec émotion. Ses cheveux noirs à reflets, ses yeux couleur d’océan, ses dents par hasard magnifiques au pays des chicots, sa belle encolure, sa démarche de gaillarde qui n’a peur de rien, tout cela fit que, dès ses seize ans, le pêcheur nommé Jean Piran se dépêcha de l’épouser pour l’avoir à lui tout seul. Maître de son bateau, La Bonne Nouvelle, il représentait pour la fille un destin inespéré. Elle était née d’un matelot pauvre et d’une débardeuse, unique enfant, et vouée tout de suite à vendre la crevette et la sole à la poissonnerie..."

(12.15) Les Deux boutiques (1905) par Fernand Rivet (1876-19..)  : " M. Bergogne est charcutier. De père en fils, la boutique mire ses saucisses, ses galantines, ses jambons de Mayence dans le ruisseau gras de la rue des Capucins. Une boutique luisante comme un sou neuf, avec une enseigne en lettres d'or, une vitrine flamboyante où toutes sortes de bonnes choses réjouissent les yeux et l'odorat ! Il travaille comme on travaillait autrefois, c'est-à-dire en artiste, avec une méticuleuse probité. Il tient de son père Honoré Bergogne, de son grand-père Cyrille ; et les culinaires traditions de ses ascendants se sont perpétuées en sa personne. M. Bergogne est heureux, son commerce prospère... "

(11.15) Parmi les Lettres qu'on n'envoie pas  1 & 2 (1921-1922) par Anna de Noailles (1876-1933) : Ma main, en t'écrivant, voile les mots que je trace, et c'est une pudeur bien nécessaire, mon amour, comme lorsque tu abaisses la turbulence de tes cheveux foncés sur ton bleu regard, devant ta mère et tes sœurs, quand tu devines que ce regard me fascine et m'attendrit autant que si je n'avais jamais cru qu'il y eut des yeux bleus, et que mon cœurs te sût gré de ce miracle de limpidité, qui dévoile plus d'âme. Tout devrait m'empêcher de t'aimer : ton caractère et le mien, ta faiblesse d'oiseau nerveux qui recherche son libre vol, son libre repos, et ma force triste, souvent découragée ; la jeune fille qui pourrait être ta fiancée, et qui m'émeut jusqu'à la poésie, quand, me promenant avec elle le soir dans le jardin, j'ai le bras passé autour de son épaule candide et que, pour m'embrasser et me dire adieu, elle rapproche son visage confiant et simple de mon visage..."

(10.15) Le Signe (1929) par Jean Giraudoux (1882-1944) : "DUMAS avait trente-sept ans. Depuis six ans il dirigeait les usines et les mines en France. Le jour où l'on apprit sa mort, onze grandes cheminées seulement par centaine continuèrent de fumer dans notre pays et pour la première fois, aux yeux du voyageur en rubans qui va de Saint-Etienne à Lyon, Saint-Chamond apparut. Sur cinq millions trois cent treize mille tonnes de fer, les mines de Dumas en donnaient quatre millions huit cent mille. Tous les Français, réunis sur le plateau de la balance adverse, ne l'auraient pas fait pencher. Il était le Français le plus connu en Russie et en Amérique, le seul connu en Afghanistan. Dans le monde entier, on appelait un Dumas le bouton pour pressoir qu'il inventa à vingt-deux ans..."

(09-15) Berlin (1932) par Jean Giraudoux (1882-1944) : "BERLIN n’est plus la capitale de la Prusse. Elle a passé ce rôle à Postdam. Berlin est la capitale de l’Allemagne. L’Allemagne est un empire qui comptait voilà douze ans encore une cinquantaine d’États et une cinquantaine de capitales. Chaque capitale, dans ses mœurs, ses monuments, ses projets même, était le dépôt vivant d’un passé, l’aboutissement, plus ou moins heureux, d’une civilisation spéciale. Les cinquante passés de l’Allemagne concouraient tous, chacun dans son uniforme, à cette réussite tardive qu’était l’Allemagne impériale. Enfin, vers 1910, le moyen âge réalisait, au centre de l’Europe, sa seule construction réussie. Dans une Allemagne qui, pour la première fois depuis les origines, pouvait vivre cinquante ans sans être un champ de pillage et de bataille pour Allemands ou invités..."

(06.15) La Prière sur la Tour Eiffel (1923) de Jean Giraudoux (1882-1944) " C’EST le premier mai. Chaque mal infligé à Paris est guéri aujourd’hui par le grand spécialiste. Quand un plomb saute dans un ministère, c’est le fondateur même de l’École supérieure d’électricité qui accourt. Quand un tramway déraille, c’est l’équipe des dix premiers polytechniciens qui vient le remettre dans sa voie. Chaque bourgeois, vers midi, après ces cures merveilleuses, a le sentiment que si son bouton de pardessus sautait on alarmerait la rue de la Paix, et l’Observatoire si sa montre s’arrête. Il est gonflé de plénitude, en ce jour d’ouvriers parfaits, comme au temps, qu’il a oublié, où pour le moindre chagrin il alertait Schopenhauer, pour la moindre joie Rabelais. C’est que les grandes puissances sont seules aujourd’hui face à face avec les grands hommes, le feu en face du Directeur du Creusot, le gaz du Directeur du Gaz, la vapeur face à face avec l’École centrale. La journée de Paris, que trois millions d’ouvriers ont reposée, tourne sur ses huit rubis..."

(05.15) Gaspard Hauser (1835) de Jules Janin (1804-1874). "ON se plaint de la stérile fécondité des auteurs. Il vous vient des livres de ci, de là, de partout. Vous avez déjà trop de romans ; on va donc vous en donner de nouveaux.  Il y a chroniques sur chroniques ; en conséquence on en compose de plus belle. Du drame, vous n’en voulez plus, du vaudeville vous n’en faites qu’un : hélas ! de la littérature quelconque, vous ne voulez pas vous baisser pour en prendre ; or sus, voilà des drames, voilà des vaudevilles ; et, pour de la littérature qui ne soit que de la littérature en général, en voici et en voilà. Qu’est-ce à dire, Messieurs les auteurs, vous moquez-vous de moi, public ? Compteriez-vous sur moi ? Me prenez-vous pour dupe de vous, pour dupe de moi, pour dupe de qui Dieu voudra ?  Je ne sais si le public parle ainsi, sa voix est si facile à couvrir ! Il lui faut, comme à toutes les autres, pour être entendue, du silence de près et de loin ; et vous savez du reste si la voix publique peut se promettre quelque peu de silence, aujourd’hui où rien ne demeure à sa place. N’en déplaise à bien des gens, à tout le monde peut-être, nulle part la multitude ne se fait entendre. Elle a trop d’échos pour ne pas se taire..."

(04.15) Le Cerf (1926) par Jean Giraudoux (1882-1944) : "VERS le début de l’année, Fontranges, qui avait vécu depuis la mort de son fils dans l’affliction, ressentit un malaise contre lequel il se défendit d’abord, car il y soupçonna presque une distraction à son deuil : il lui sembla un jour qu’il aimait moins les chiens. Il continua à les dresser, à les caresser, mais il dut bientôt s’avouer que ses gestes étaient machinaux, que les chenils ne l’intéressaient plus. Il était le premier Fontranges auquel pareille aventure arrivât. Il en fut honteux et désolé. Les chenils des Fontranges étaient plus anciens que la plupart des familles nobles de France. Le remords que ressentit le premier Montmorency qui se détacha des armes, le premier Racine qui renia la poésie, le premier Lauzun qui n’aima plus les femmes, Fontranges l’éprouva. De même que ce dernier Lauzun, pour en avoir le cœur net, ne quittait plus la maîtresse sur laquelle avait péri la fougue des Lauzun, il redoublait ses visites aux chiens. Les chenils ne contenaient, à part quelques rares achats en bassets et en cockers, que des chiens que Fontranges avait vus naître, dont pas une canine ne lui était ignorée, qu’il connaissait aussi dans leur caractère comme ses pensées… Mais ils ne l’intéressaient plus. Il ne se doutait pas que c’était ses pensées qui ne l’intéressaient plus…"

(03.15) Jenny la Bouquetière (ca1830) de Jules Janin (1804-1874) : "L’HISTOIRE de Jenny est une histoire extravagante et bizarre. Elle a fait un métier que je ne saurais trop vous expliquer, Mesdames. Cependant, comme Jenny avait un bon cœur et une belle âme, il faut qu’elle ait, elle aussi, sa biographie à part, moins que rien, une page dans notre recueil d’artistes. Jenny a été si utile à l’art !Je dis Jenny la Bouquetière, parce qu’elle vint à Paris vendant des roses et des violettes pâles comme elle, la pauvre enfant ! Pour le débit des fleurs, il n’y a que deux ou trois bonnes places à Paris : l’Opéra, le soir, quand l’harmonie étincelle, quand le gaz éclate, quand les femmes riches et parées s’en vont en diamants, en dentelles, se livrer aux molles extases de l’harmonie. Alors il fait bon avoir à part soi un magasin de roses et de violettes : le débit est sûr. Mais quand vint Jenny à Paris, elle ne put vendre ses fleurs que sur le pont des Arts, des fleurs sans odeur et sans couleur, image trop réelle de la poésie académique ; des fleurs de la veille à l’usage des grisettes qui passent. Avec un pareil commerce il n’y avait aucune fortune à espérer pour Jenny..."

(02.15) La Double méprise (1832) de Jules Janin (1804-1874) : "VOUS savez la vieille maxime : Les mariages se font dans le ciel. Il en est de ce proverbe comme de beaucoup d’autres proverbes que je n’ai jamais pu comprendre. La sagesse des nations est embrouillée à faire peur ; on la  prendrait souvent pour un système de philosophie allemande appliqué à l’histoire. Voilà pourquoi j’estime beaucoup l’honnête Espagnol qui a le premier arrangé des variations sur les vieux proverbes. A force de vieillir, le thème était usé jusqu’à la corde. A mon sens il serait temps de faire quelques changements indispensables au proverbe dont je parle : Les mariages se font dans le ciel. En fait de mariage aujourd’hui, on s’en fie beaucoup moins à la Providence qu’au notaire royal. On se marie encore plus devant ses témoins que devant le prêtre. Le cabinet de l’officier public est visité avant l’église ; le sacrement est devenu une superfluité vulgaire, un vain et factice cérémonial. Le hasard lui-même, ce grand marieur d’autrefois, a perdu toute son influence. Pour se marier, vaut encore mieux s’en fier aux entrepreneurs de mariage dans les journaux qu’au hasard..."

(01.15) Voyage à Montbard (1785) par Hérault de Séchelles (1759-1794) : " J’AVOIS une extrême envie de connoître M. de Buffon. Instruit de ce désir, il voulut bien m’écrire une lettre très honnête, où il alloit de lui-même au-devant de mon impatience, et m’invitoit à passer dans son château le plus de temps qu’il me seroit possible. Il est à propos, comme on le verra dans un moment, que je fasse ici mention de la lettre que je lui répondis. Elle finissoit par ces mots : Mais quelle que soit mon avidité, Monsieur le comte, de vous voir et de vous entendre, je respecterai vos occupations, c’est-à-dire une grande partie de votre journée. Je sais que, tout couvert de gloire, vous travaillez encore ; que le génie de la nature monte avec le lever du soleil au haut de la tour de Montbard, et n’en descend souvent que le soir. Ce n’est qu’à cet instant que j’ose solliciter l’honneur de vous entretenir et de vous consulter. Je regarderai cette  époque  comme la plus glorieuse de ma vie, si vous voulez bien m’honorer d’un peu d’amitié, si l’ interprète de la nature  daigne quelquefois communiquer ses pensées à celui qui devroit être l’ interprète de la société...."

(12.14) Mon grand chien ! extrait de Mes Mémoires par Alexandre Dumas (1802-1870) : " C’est vous qui êtes M. Dumas ? me dit la personne qui était dans le fiacre. - Oui, madame. - Eh bien, montez ici, et embrassez-moi… Ah ! vous avez un fier talent, et vous faites un peu bien les femmes ! Je me mis à rire, et j’embrassai celle qui me parlait ainsi. Celle qui me parlait ainsi, c’était Dorval ; Dorval, à qui j’aurais pu renvoyer ses propres paroles : “Vous avez un fier talent, et vous faites un peu bien les femmes ! „ Dorval demeurait alors boulevard Saint-Martin, dans une maison ayant une sortie sur la rue Meslay. Par chance, elle était toute seule. On m’annonça ; elle fit répéter deux fois mon nom. - Eh bien, oui, criai-je de la salle à manger, c’est moi ! Après ?... Est-ce que je suis consigné à la porte, par hasard ? - Ah ! tu es gentil ! me dit-elle avec cet accent traînard qui avait quelquefois dans sa bouche un si grand charme ; il y a six mois qu’on ne t’a vu ! - Que veux-tu, ma chère ! dis-je en entrant et en lui jetant les bras autour du cou, j’ai fait, depuis ce temps-là, un enfant et une révolution, sans compter que j’ai manqué deux fois d’être fusillé… Eh bien, voilà comme tu embrasses les revenants, toi ?..."

(11.14) Siméon Charlerie (1876) par Catulle Mendès (1841-1909) : "D'une paisible ménagère, qui n'avait de sa vie lu d'autre livre que son paroissien, estimant que lorsqu'une femme a, tout le jour durant, surveillé sa cuisine, lavé, peigné, habillé ses enfants et ravaudé les chemises de son mari, elle n'a rien de mieux à faire que d'aller reposer son front, dès la nuit tombante, sur un oreiller plein de rêves honnêtes ; — d'une excellente ménagère et d'un brave homme, percepteur depuis douze ans à trois mille francs d'appointements, naquit, une après-midi de juillet, dans une très-petite ville du nord de la France, un gros et fort garçon, qui fut baptisé sous les noms de Charles-Anselme-Siméon Charlerie..."

(10.14) 1830 (1930) par René Crevel (1900-1935) : "La ligne droite va trop vite pour éprouver quoi que ce soit chemin faisant. Elle atteint tout de suite son but, et de son triomphe même, meurt, et, sans avoir jamais pensé, aimé, souffert, joui. La ligne brisée, elle, ne sait pas ce qu'elle veut. Ses caprices hachent le temps, martyrisent les routes et, de leurs angles, lacèrent les fleurs joyeuses, crèvent les fruits paisibles. Pour la ligne courbe, c'est une autre chanson. La chanson de la ligne courbe s'appelle bonheur. Ainsi, de toutes les années de l'ère chrétienne, 1830 fut la meilleure à vivre. Sur quatre des chiffres qui la désignent, trois étaient ronds. Bonnes joues et taille fine, 8 fait la révérence, 3 est le chiffre d'amour, non parce qu'il compté les éléments indispensables à toute histoire sentimentale, mais ses deux boucles ressemblent comme des sœurs d'écriture à celles des cheveux dont les femmes du siècle dernier avaient toute une provision pour faire cadeau à leurs amants. Dans le cercle son symbole, zéro est la plus consolante image du néant, puisque par le vide, il nous donne notion de l'infini..."

(09.14) Feuillets de l'album d'un jeune rapin (1845) par Théophile Gautier (1811-1872) : "Je ne répéterai pas cette charge trop connue qui fait commencer ainsi la biographie d'un grand homme : « Il naquit à l'âge de trois ans, de parents pauvres, mais malhonnêtes, » — Je dois le jour (le leur rendrai-je ?) à des parents cossus, mais bourgeois, qui m'ont infligé un nom de famille ridicule, auquel un parrain et une marraine, non moins stupides, ont ajouté un nom de baptême tout aussi désagréable. — N'est-ce pas une chose absurde que d'être obligé de répondre à un certain assemblage de syllabes qui vous déplaisent ? Soyez donc un grand maître en vous appelant Lamerluche, Tartempion ou Gobillard ? A vingt ans l'on devrait se choisir un nom selon son goût et sa vocation. On signerait, à la manière des femmes mariées, Anafesto (né Falempin), Florizel (né Barbochu), ainsi qu'on l'entendrait ; de cette façon, des gens noirs comme des Abyssins ne s’appelleraient pas Leblanc, et ainsi de suite..."

(07/08.14) Variations sur l'épiderme des femmes (1920) par Henri de Noussanne (1865-1936?) : "Je ne sais pourquoi, la fine remarque, placée ici en épigraphe, me revenait à l'esprit. J'allais du Cours vers la Gare. C'était l'heure de ma promenade, après mon déjeuner. Un vent aigre balayait le sol englué de neige fondue. L'air fut sabré d'un coup de sifflet, puis secoué d'un tintamarre : un train s'annonçait. J'eus la curiosité de regarder quels gens allaient en descendre. L'espèce humaine est intéressante à considérer, délivrée de l'encagement d'un voyage. Lancée à la queue leu leu, sur un même chemin, chargée de paquets et l'air affairé, elle ressemble à des fourmis qui déménagent. Au nombre de ces fourmis transformées en êtres humains, il y avait une jolie femme. Je l'aperçus et ne vis plus qu'elle. Jolie ? Oui, certainement. Mais elle passait d'une allure si prompte, que je devinais, plus que je n'étais sûr. Un certain trouble m'envahissait. On n'ignore pas de quelles conséquences peut être, sur un jeune homme bien portant, la vue de deux mollets en liberté sous la trame complaisante d'une soie ventre-de-souris,..."

(06.14) Discours du Roi Bacchus aux Chevaliers de la Table Ronde, nos Rubicons, Avaleurs de Vin sans corde, Tondeurs de napes, Rouges trognes et bons frères de la jubilation, prononcé à la convocation générale et pleine assemblée des bons Buveurs, qui se tient ordinairement à l'Hôtel Saint Valéry (1821) :  " C’EST en ce jour grand et solennel, mes chers Auditeurs, que je vous ai fait assembler dans ce lieu somptueux & magnifique, où les plus dégoûtés ne manquent point d'appétit, puisqu'il est toujours garni de Saupiquets, de friants ragoûts, de Bisques, de Cours-bouillons & de la plus noble & plus exquise tapisserie d'Ortolans, de Becasses, de Chapons, de Faisans & tout gibier le plus rare, au lieu de hautes lices & de tapis de Turquie. J'ai de plus, cers Auditeurs, pris soin d'y faire venir un régiment de flacons, de bouteilles, de brocs & d'autres vaisseaux à mon usage, remplis de la plus excellente liqueur Bachique, pour en ce grand jourGaudeamus, à rubi sur l'ongle, & pour vous expliquer les motifs de mon discours prophétique. Vous ne m'y voyez pas, chers Auditeurs, assis dans une chair élevée ; ex suggestus comme un docteur pédantesque qui va tenir un discours amphibologique..."

(05.14) Le Trompette (1908) par A. Le Brun : "EN RENTRANT à la chambrée, Leguern, le trompette du deuxième peloton, accrocha son sabre à la tête de son lit, et machinalement, les yeux vagues, la pensée lointaine, il se prépara pour l’appel de neuf heures. Dans l’air chaud de cette soirée de juillet, les hirondelles passaient avec des cris, emplissant la cour du quartier d’une joie de vie. Les hommes, autour de lui, se poussaient riant haut, comme des gamins lâchés, à la sortie de l’école, et Coupu, le brigadier d’escouade, son voisin, qui remontait de la cantine, une chanson aux lèvres, surpris de le voir si triste, s’arrêta devant lui, l’interrogeant du mot familier des soldats. « Eh bien ! mon pays ? » Leguern, arraché à sa rêverie, le regarda comme s’il ne l’avait jamais vu, puis retrouvant sa pensée, laconiquement répondit : « Mal… bien mal ! » Il parlait de Marinette, la fille du cabaretier Goarec qui, tout proche du quartier Murat, derrière le mur de l’infirmerie des chevaux, tenait le petit café propret et pas cher, où, d’année en année, les classes de hussards qui se succédaient dans cette garnison bretonne, venaient boire la dernière bolée avant l’extinction des feux..."

(04.14) La Queue du Diable, conte du bocage normand (1892) par A. Almagro : "Lecteur bénévole et charmante lectrice, je viens vous raconter une histoire qui vous semblera peut-être un conte, tant elle est invraisemblable, mais qui doit être vraie de tout point, car je l’ai tirée d’un recueil d’anciennes légendes, et je suis persuadé que le pieux anonyme qui nous les a transmises pour notre instruction et notre édification était un homme véridique, qui n’aurait jamais voulu compromettre le salut de son âme en cherchant à nous faire prendre les vessies pour des lanternes. La légende étant écrite dans un style vieillot et peu intelligible, je me suis dit qu’il serait utile de lui donner une forme plus jeune et de la traduire dans le style du jour ; et c’est ici qu’a commencé mon embarras. Quel genre de style devais-je adopter ? Le genre sentimental, vaporeux et nuageux ? Il est quelque peu démodé et j’aurais ennuyé mes lecteurs qui ont bien assez de sujets d’ennui. Le genre réaliste ? J’aurais fait rougir les dames. Un instant je me suis arrêté à l’idée de recourir au genre décadent, aujourd’hui fort en vogue et qui se glisse comme un serpent sous la prose fleurie de maint auteur de talent. En mettant mon esprit à la gêne, je serais parvenu, moi aussi, à trouver de ces phrases péniblement niaises, de ces tours inattendus et de ces locutions extravagantes, qui font les délices du décadent qui les écrit et causent au profane qui ose les lire un étonnement voisin de la stupéfaction. Toutefois, si séduisant que fût ce projet, j’ai dû y renoncer par crainte qu’on ne crût que je parlais charabia, ce qui m’eût profondément humilié..."

(03.14) Mabile de Talvas (1845) par Louise Vallory (1824-1879) : "Légendes, ballades, vagues poésies du passé, flottant à travers les siècles et s’attachant en passant à une vieille ruine, à une croix renversée, comme ces blancs fils de la vierge qui arpentent les airs au milieu des brumes de l’automne, et que l’on trouve au matin, s’enlaçant au feuillage d’un arbuste étiolé, faites entendre vos notes plaintives, quand notre âme est triste, quand les nuages s’amoncellent au ciel, quand le vent frissonne à travers les sapins ; ou bien le soir d’un jour d’été, lorsque les cloches tintent l’Angelus, que les fleurs se fermant exhalent leurs parfums, dernier soupir d’amour que la nature envoie vers Dieu avant de s’endormir, et que l’ombre en s’abaissant, semble unir dans un baiser les cieux avec la terre. Jeunes filles rieuses qui folâtrez dans la montagne, éparpillant des fleurs autour de vous, enlaçant de vertes bruyères à vos blonds cheveux, faites silence et signez-vous en approchant de cette croix de pierre que vous voyez là-bas, au haut du mont, puis asseyez-vous sur cette roche qui domine le ravin et demandez au vieux pâtre l’histoire de la pauvre Mabile..."

(02.14) Decalandrier (1927) par X*** : "J’EN demande bien pardon à M. Tristan Derème, mais j’ai voulu, moi aussi, entendre et publier les propos de M. Théodore Decalandre. Sous le prétexte de lui rapporter un parapluie qu’il avait oublié au restaurant, j’ai sonné à la porte de son ermitage de Passy. J’ai passé une après-midi avec cet homme, qui, d’une pipe noire, enfume sa barbe blanche. Dans sa chambre, qui lui sert de cabinet de travail, de vestibule et de salon, et dont les murs sont tapissés d’un papier rouge où chantent mille mésanges noires, j’ai recueilli quelques-unes de ses harangues. Car il ne parle point : il harangue. J’ai rencontré, autour de lui, Mme Baramel et M. Lalouette. J’ai pris, à la dérobée, des notes sur mes manchettes..."

(01.14) Chasseurs de nomades (1927) d'Emile Zavie (1884-1943) : "BONSOIR, Fabre-Souville. C’est Wassermann, un petit sous-officier antipathique, qui m’arrête ainsi ce soir, sur la route d’Eckmuhl, dans les faubourgs d’Oran. - Bonsoir… Je reste sur la défensive. Si Wassermann se montre aimable, c’est parce qu’il a quelque nouveauté désagréable à m’apprendre. - Vous savez que vous partez demain… - Demain ? - On ne vous a pas prévenu ? - Prévenu ?... - J’ai envoyé un planton à Eckmuhl. Il a dû vous laisser des ordres. - Quels ordres ? - Vous partez demain matin, 5 juin, pour Alger. Vous rejoignez le bataillon destiné au Sud-Tunisien. - Depuis quand ? - Je ne sais pas. La feuille de route que j’ai établie et que l’on vous remettra spécifie que vous prenez le premier train du matin. Je regarde Wassermann. Il y a encore assez de lumière dans cette rue, les trois becs du café d’en face, la lampe d’un épicier maltais, pour que je puisse voir le pâle visage de ce garçon qui m’observe avec une curiosité agressive. L’habitude de ne pas laisser paraître d’émotions vraies – ce n’est qu’une habitude à prendre… Et les lèvres et les yeux durcis, je réponds, la voix posée : - Très bien. Je m’en doutais..."

(12.13) Histoire d'un livre (1900) par Lucien Biart (1829-1897) : "LE 17 mars 1859, vers neuf heures du soir, j’appris la mort de mon excellent ami le licencié Perez, décédé, muni des sacrements de l’Église, dans sa petite maison de la place de la Cathédrale, à Puebla. Trente ans auparavant, lorsque je m’étais présenté devant l’Académie de médecine de la République Mexicaine, le licencié Perez avait été un de mes examinateurs. Dès cette époque, sa bibliothèque, une des plus complètes du Nouveau Monde, renfermait, entre autres curiosités, l’Historia general de las Indias, par Francisco Lopez de Gomara. Il possédait la rarissime édition originale, imprimée en 1552 à Saragosse, chez A. Millan. Lopez de Gomara – je note le fait, car j’ai rencontré quelques personnes paraissant l’ignorer – est le premier écrivain espagnol qui se soit occupé du Mexique. En outre, circonstance qui n’a été relevée par aucun auteur, le livre parut l’année du traité de Passaw, au moment où Charles-Quint se vit forcé d’accorder la liberté de conscience aux luthériens..."

(11.13) L'Hôtel de la Brigade (1900) par Tancrède Martel (1856-1928) " LE colonel Collassier, commandant le 31e chasseurs, à Port-Léon, en pleine Normandie, reçut ce matin-là une lettre du général Bourrasche, l’informant que, favorisé d’un congé de trois mois, il allait passer ce congé à Paris et lui remettait le commandement de la brigade, avec jouissance de tous  « les locaux ». Le soir même, le colonel s’installait à l’hôtel de la Brigade, une bonne et massive bicoque de province, qui servit jadis d’évêché, au temps où Port-Léon était un diocèse. Collassier, vieux troupier de la bonne école, ravi d’exercer un commandement supérieur, et d’avoir sous ses ordres deux superbes régiments : 31e chasseurs, 37e dragons, s’occupa fort activement des affaires de la brigade. Mais une fois que le plaisir de la nouveauté fut passé, il commença à se trouver un peu seul dans le vaste hôtel, qui prenait à ses yeux un air et des dimensions de palais...."

(10.13) Le Sac de La Ramée par Charles Deulin (1827-1877) : " AU temps jadis, il y avait un vieux soldat du nom de La Ramée, qui revenait de la guerre avec son congé. Il faut croire qu’en ce temps-là le roi n’était pas riche, car le brave La Ramée n’avait eu, pour toute récompense, qu’un pain de munition et seize sous. Ayant le pain dans son sac et les sous dans sa poche, le vétéran avait pris la route de la Boucaude, qui était son hameau de naissance. Il n’eut pas fait une demi-lieue de pays, qu’il rencontra un mendiant aveugle qui lui demanda l’aumône. « En voilà un, se dit La Ramée, qui est encore plus mal loti que moi. » Et, comme il était bon diable, il partagea avec le mendiant son pain de munition et ses seize sous. Une demi-lieue plus loin, il avisa un autre mendiant, aveugle comme le premier, et qui, de plus, était manchot. La Ramée fut ému de pitié, et donna au pauvre marmiteux la moitié du pain et des huit sous qui lui restaient. Il chemina encore une demi-lieue, et vit sur la route un troisième mendiant qui, aveugle et manchot, était boiteux par-dessus le marché. Il partagea avec le clopineux le restant de son pain et ses derniers sous..."

(09.13) La Dame à l'œillet rouge (1874) par Jules Janin (1804-1874) : " IL y avait déjà six mois que M. de Frémiet, second avocat général, était assis sur le banc des enquêtes, parmi messieurs les gens du roi, attendant quelque belle occasion de montrer qu'il était éloquent, juste et courageux, lorsqu'un matin on vint lui dire qu'une jeune fille, une inconnue, sollicitait son audience. Le secrétaire du jeune magistrat lui dit que la dame était fort belle et qu'elle voulait expliquer elle-même sa cause à l'avocat général. — Vous dites qu'elle est belle ? — Belle comme le jour ! Un miracle de grâce et de distinction... — Je ne veux pas la voir. — Des yeux bleus couleur du temps... — Fermez la porte ! — Et un sourire divin..."

(07-08.13) Nadia (1922) par Claude Anet (1868-1931) : " Le jeune lieutenant de dragons, Alexandre Naudin, avait suivi pendant un an l’excellent cours de russe que professe, à l’Ecole des langues orientales vivantes de Paris, M. Paul Boyer. Il savait la grammaire, la syntaxe et les lois compliquées de la phonétique russe. Il était capable de lire un texte facile, mais il parlait avec peine. Il décida de se perfectionner dans cette langue ardue, demanda et obtint un congé de trois mois pour un voyage d’études au pays des tsars. Il faut avouer qu’il était attiré aussi en Russie par les récits des camarades qui l’y avaient précédé et en avaient rapporté des souvenirs bien séduisants. Alexandre Naudin avait des rentes suffisantes (il était fils d’Edouard Naudin, de la maison Leredu, Naudin, Jouaust et Cie, bonneterie en gros, à Troyes, le premier crédit de la place) pour se permettre de voyager agréablement sans être obligé de consulter à chaque fin de journée l’état de sa bourse. Il se rendit directement de Paris à Moscou par Varsovie..."

(06.13) L'Auvergnate (1922) de Jean Viollis (1877-1932) : "Hubert d’Outrepigny quitta la ville d’Aurillac, l’esprit gai, le cœur content, et rempli d’estime pour les Auvergnats. « Ils sont forts, pensait-il, mais un Normand les roule ». Hubert s’enorgueillissait de sa qualité de Normand ; il lui attribuait les succès de sa vie. Son voyage avait eu pour but d’offrir la bague de fiançailles à une enfant d’Aurillac, Blanche Torrillon. La bague avait plu, c’était un saphir de prix. On avait mis au point les conditions du contrat. Cette famille Torrillon s’était bien défendue : elle était pourtant privée de son chef, Benoît Torrillon, le père de Blanche, décédé depuis dix mois, mais la maman Emma et les deux frères de la fiancée formaient un rude bloc pour préserver leurs intérêts ; la maman Emma portait mitaines ; elle se coiffait d’un bonnet de dentelles noires, dont elle nouait les brides sous son menton dans les moments ardus ; chacun des frères avait un front court sous une toison rougeâtre et frisée ; ils étaient associés dans un commerce de bois à Bordeaux ; quand la mère et les fils discutaient d’argent, tous trois posaient sur la table leurs poings garnis de poils et de verrues ; ils savaient parler et se taire, regarder le plancher, s’entortiller dans des phrases inutiles et lâcher brusquement le mot puissant qui frappait l’adversaire au cœur."

(05.13) Nuit de printemps (1883) par Paul Alexis (1847-1901). : : "Au commencement d'avril, il a fait quelques soirées magnifiques. Par une lune pleine, toute ronde, suspendue dans la direction du Champ de Mars, comme un superbe louis d'or, les Champs-Elysées, vraiment dignes de leur nom, semblaient un lieu de délices surnaturelles. Devant les cafés-concerts, qui n’avaient pas fait leur réouverture, des promeneurs attardés respiraient avec émotion les effluves du renouveau. Soudain, à l’entrée de « l'Allée des Veuves », un fiacre, contenant une femme seule, s’arrêta. Le fiacre était payé. La femme se contenta de refermer bruyamment la portière et s'éloigna, non sans avoir adressé au cocher un familier signe de tête. — Eh bien ! dit celui-ci du haut de son siège, il n ya qu'à la regarder se carapatter… Mince ! elle vous a une jolie cuite, la particulière ! ...."

(04.13) l' Histoire de l'intrépide Capitaine Castagnette... (1862) par Ernest L'Épine (1826-1893) : : "Il n'y a pas un seul d'entre vous, mes amis, qui n'ait entendu parler de l’homme à la tête de bois. Dans ma jeunesse, je suis allé plusieurs fois aux Invalides pour voir ce brave entre les braves ; mais une fatalité dont il m'est impossible de me rendre compte ma toujours empêché de le rencontrer. L'homme à la tête de bois était, m'a-t-on assuré, très mauvaise tête ; il aimait passionnément le jeu de boules, et presque tous les jours, sur l'esplanade, on le voyait se quereller avec ses anciens compagnons d'armes. C'est sans doute ce qui l'a décidé, en mourant, a leur léguer cette tête si précieuse, leur demandant de s'en servir en mémoire de lui. Il voulait, par ce moyen, prendre part, même après sa mort, à son jeu favori. C'est l'histoire du brave capitaine Castagnette, neveu de l'homme à la tête de bois, que je vais vous raconter...."

(02/03.13) La Lorette (1853) d'Edmond et Jules de Goncourt (1882-1896 ; 1830-1870) : "Elle a un père à qui elle dit : «Adieu, papa ; tu viendras frotter chez moi dimanche. » — Elle a une mère qui prend son café au lait quotidiennement sur un poêle en fonte. Elle est née avec l'instinct de la truffe, de l'acajou, du remise. Elle prend son nom dans un roman taché de graisse. Elle a des cartes en porcelaine, une Léda en plâtre sur sa cheminée, un corset à la paresseuse, assez d'orthographe pour en mettre sur l'adresse d'une lettre, un appartement à double sortie. — Elle a une amie laide..."

(01.13) Vieilles filles (1922) nouvelle de Maurice Level (1875-1926) : "Mademoiselle Solange leva les yeux de dessus son ouvrage, regarda par la fenêtre la porte enchâssée dans le mur du jardin et le mur où le lierre venait de trembler. Une seconde, le jeu de ses doigts et l’escrime des aiguilles se ralentirent. Mademoiselle Mathilde, qui lui faisait vis-à-vis, demanda en dévidant sa pelote de laine : - Qu’est-ce que c’est ? - Je croyais qu’on avait sonné, répondit Mlle Solange. Mlle Mathilde prêta l’oreille et dit : - Tu t’es trompée. Dans le même instant, le lierre frissonna pour la seconde fois et un son de cloche retentit, mais si grelottant, si rouillé, qu’il fallait connaître les moindres bruits de la demeure pour ne pas le confondre avec le craquement d’une branche ou la dégringolade d’une pierre sur le toit. Alors, Mlle Solange croisa son châle sur sa poitrine et sortit..."

(12.12) Au pays des sables : contes et souvenirs (1944) par Isabelle Eberhardt (1877-1904) : "Aujourd’hui, la soirée était tiède et de longs nuages blancs flottaient au-dessus des dentelures encore neigeuses du Jura. Il y avait pourtant dans l’air une grande langueur, une paix d’attente, avant la grande poussée de vie de mai. Je sais bien qu’en passant les heures indéfiniment prolongées assise à ma fenêtre, à contempler, à travers le paysage familier de cette banlieue mélancolique, ma propre tristesse, je perds les fruits du labeur acharné, presque sincère de tout le semestre d’hiver... Mais l’ennui du présent et sa monotonie m’accablent et, comme toujours, je me plonge dans la vie contemplative. ... Tandis que je réfléchissais à toutes les inutilités morales s’accumulant de plus en plus autour de moi, on frappa. C’était une jeune fille inconnue, petite et frêle, avec un pâle visage triste encadré de cheveux bruns et bouclés, coupés d’assez près. Elle m’aborda en russe, avec un sourire doux..."

(11.12) Mire lon la (1882) de René Maizeroy (1856-1918) : "Que vous paraissiez lasse et ennuyée – ce jour-là – Madame ; lasse à en mourir, ennuyée comme si votre miroir ne vous eût pas répété pour la centième fois que vous étiez la plus blonde des blondes et la plus jolie des Parisiennes de Paris, avec vos larges yeux dont les prunelles semblent des gouttelettes de café figé, votre nez fripon qui se moque de tout, et vos lèvres rouges, sans cesse entr’ouvertes à l’essor des rires querelleurs. Vous étiez étendue sur le canapé noir, brodé de dessins Japonais, où se prélasse votre paresse savante. Vos mains toutes petites, si petites qu’on dirait des mains de baby, creusées de fossettes roses, retombaient inertes, n’ayant même pas la force de tenir un écran. C’était l’heure assoupissante où l’on n’apporte pas encore les lampes, où il fait de la nuit vague dans le jour vague, où des silences troublants interrompent par instants le murmure des causeries, où l’on serait heureux de savourer un peu d’amour, – de l’amour mieux que tendre, de l’amour où s’endort un rêve – dans la mort lente et douce de la lumière..."

(10.12) La Vierge du Hamel, légende picarde (1917) par Xavier Rousseau (18..-19..) : Cette jolie légende de la Vierge du Hamel vient d’être envoyée à la Société historique du Maine par l’un de nos fidèles correspondants du front, un vaillant caporal du génie, qui l’a recueillie et écrite « en prose de guerre » entre deux attaques. Nous n’hésitons pas à demander au Nouvelliste de vouloir bien la publier. Non seulement, elle évoque une tradition populaire intéressante à conserver, et un touchant épisode que bien des femmes de France aimeraient en ce moment à voir se renouveler, mais la poésie et la naïveté même du sujet, par leur étrange contraste avec la situation présente du narrateur, témoignent une fois de plus de l’excellent moral que garde, comme tant d’autres, ce sapeur de 1917. Il faut assurément une grande liberté d’esprit, beaucoup d’abnégation et un superbe dédain des obus, pour continuer, au milieu des batailles de chaque jour, à s’intéresser aux souvenirs du passé, pour recueillir les légendes du Moyen âge au bruit assourdissant des bombardements. Il faut surtout l’inébranlable confiance qu’affirme notre correspondant à la fin de son récit, confiance dont il convient de le féliciter et que nous nous honorerons toujours, pour notre part, de partager avec les jeunes de l’avant..."

(09.12) Un accident (1902) de François Coppée (1842-1908) : " Saint-Médard, la vieille église de la rue Mouffetard, qu'ont jadis rendue si célèbre le diacre Pâris et les Convulsionnaires, est une très pauvre paroisse. Le « Faubourg Morceau », comme on dit par là, n'a pas beaucoup de religion, et le conseil de fabrique doit avoir assez de peine à joindre les deux bouts. Le dimanche, aux heures des offices, il y a bien peu de monde, et rien que des femmes, ou presque : une vingtaine de bourgeoises du quartier et des servantes en bonnet rond. Comme hommes, on n'y rencontre guère que trois ou quatre vieillards, à vestes de paysan, qui s'agenouillent à cru sur la pierre, auprès d'un pilier, leur casquette sous le bras, et roulent un gros chapelet entre leurs doigts en remuant les lèvres et en levant les yeux vers les ogives, avec des physionomies de donataires de vitrail..."

(09.12) Dames seules (1911) par Paul de Garros (1867-1923).

(07-08.12) Monstres parisiens : VII - VIII - IX & X (1883) de Catulle Mendès (1841-1909) : " MON cher ami, dit le complaisant parleur, je sais beaucoup de choses, parce que j'ai cinquante ans, une perspicacité suffisante, une excellente mémoire et que je ne me grise jamais ! Un homme qui soupe depuis vingt ans dans tous les mondes, — chez Mme de Portalègre, à l'hôtel Montagna ou au café Anglais avec Dora Merle, — et qui peut vider impunément, chaque nuit, trois bouteilles de champagne, ne doit plus rien ignorer, à moins qu'il n'ait l'oreille singulièrement dure, de ce qui s'est passé ou de ce qui se passe dans la société contemporaine. Tournez la manivelle ! je suis le phonographe de tous les potins d'un cinquième de siècle ; feuilletez-moi ! je suis le Bottin de toutes les adresses mystérieuses, dans tous les quartiers, l'almanach de Gotha de tous les adultères et de toutes les bâtardises. Je vous dirai — avec l'infaillibilité d'un bon élève qui récite sa fable — le nom, la race, la fortune, le mari, l'amant ou les amants, des cent femmes qui sont dans ce bal..."

(06.12) Monstres parisiens : V & VI (1883) de Catulle Mendès (1841-1909) : "EN six mois, deux palefreniers ont demandé leur congé, parce que Mlle Léa leur avait cinglé la face à grands coups de cravache ! Enfant encore, seize ans à peine, elle a des violences soudaines de petite bête fauve. Ses trépignements de fillette, pour une gronderie ou pour un caprice contrarié, sont des attaques de nerfs qui veulent mordre et qui mordent. Ses mains, dans ses colères, empoignent le bois de la table et y enfoncent les ongles. Elle a une façon impérieuse et méprisante de regarder les gens, qui a l'air de prévoir quelque insulte et déjà d'y répondre. Soupçonneuse à l'excès, elle guette dans les sourires, dans les haussements d'épaules, dans les paroles mal entendues, des intentions d'outrage ou d'ironie, et ses rages, qui piétinent et cassent les bibelots, n'attendent pas la certitude de l'offense. Ce sont des enfants pareilles à elle qui ont dû être à seize ans les impératrices de Rome et les sanguinaires courtisanes de l'Age de Fer. Un de ses ancêtres, au Brésil, — car elle est de race portugaise — fut un rude fouetteur de nègres, un pendeur de mulâtresses, qui, le soir, rentrait à la fazenda avec des taches de sang sur son habit blanc de planteur : elle tient de l'aïeul,..."

(05.12) Monstres parisiens : III & IV (1883) de Catulle Mendès (1841-1909) : " Plus vive que les hirondelles et plus fraîche que les fleurs. A la voir, tous les madrigaux faciles vous venaient aux lèvres, et le plus précieux des poètes, ennemi des métaphores banales, n'aurait pu s'empêcher de dire qu'elle ressemblait à une églantine. Son nom, Claire de Brezolles, et son âge, seize ans. Il fallait qu'il y eût de la clarté dans son nom, et, dans son âge, le printemps. Ses cheveux blonds, en frisures légères, lui voletaient sur le front comme des anneaux d'or ailés. Deux lueurs bleues, c'étaient ses yeux ; et sa bouche, où fleurissait le rire, était un bouton de rose, déchiré. Née d'une grande race, — et toute petite, — elle serait quelque jour marquise ou princesse ; en attendant : « Bonjour, bébé ! » Elle marchait touchant le parquet à peine, presqu'en l'air, avec un souvenir d'avoir sauté à la  corde. Demoiselle et oiselle, on était tenté de fermer les fenêtres, de peur qu'elle ne s'envolât ! Rien qu'à la regarder, on croyait deviner d'où soufflait le vent, tant elle avait l'air de quelque chose de léger, qu'il emporte ; et rien qu'à l'entendre, on se souvenait qu'il y a des nids dans les arbres. Elle semblait d'autant plus mignonne qu'elle habitait avec ses grands-parents dans un hôtel ancien, tout environné de hauts chênes, sombre, austère, qui était en plein Paris comme un morose château de Bretagne, où ressuscitent, la nuit, les légendes. Un pastel dans un cadre noir..."

(04.12) Monstres parisiens : II (1883) de Catulle Mendès (1841-1909) : " C'EST vous seules, ô très subtiles Parisiennes, qui savez, des choses les plus viles, tirer la grâce exquise et le charme. Faire du miel avec des roses, la belle malice ! toutes les abeilles, même en province, en sont capables ; ce qui est vraiment difficile et méritoire, c'est d'emprunter un parfum à la puante jusquiame. Innocentes, vous seriez aimables, trop naturellement ; il vous plaît de l'être dans le mal, par le mal ; et vous excellez à ce jeu, délicieuses raffi­nées ! Tout péché, même infâme, vous attire, et vous veut, et vous prend, mais non pas entières : la sensitivité de votre tact, votre horreur instinctive de l'excès brutal, vous avertit du point extrême où peut se hasarder la curio­sité rougissante, et, par une admirable entente de l'idéal, qui fait de vous, mondaines sans coeur ni sens, les égales des plus purs esprits poétiques, vous transformez, développez, exaltez en délicates imaginations, en perverses mais presque chastes chimères, les hi­deurs de la réalité. Même à l'alcool frelaté des bouges, — si le caprice vous prenait d'en boire, — vous ne de­vriez qu'une griserie de champagne ! car telle serait votre volonté. Et voici qu'à cette heure où d'exécrables Dam­nées, blêmes, aux yeux caves, convoitent et détournent la nubilité des vierges, vous avez inventé, — car il faut obéir à toutes les modes, un peu , — je ne sais quelle ingénieuse et rieuse tendresse, parodie irréprochable des malsaines amours ; pas une tache à vos fourrures même après la traversée de la boue : je baise vos pattes blanches, hermines !.."

(03.12) Monstres parisiens : I (1883) par Catulle Mendès (1841-1909) : "  LE voile baissé jusqu'au menton, tout emmitoufflée de fourrures, tenant sa jupe à pleines mains comme une femme qui s'est habillée à la hâte, la petite baronne sortit très vite dans la rue où pleurait encore le brouillard du matin. Elle s'arrêta un instant, sur la pointe des pieds, parut hésiter, regarda à droite, à gauche, avec ces mouvements de cou d'un oiseau posé sur une branche, qui ne sait de quel côté prendre son vol ; puis, presque cou­rante, elle monta dans un fiacre, en jetant une adresse au cocher. Dès qu'elle se fut pelotonnée dans un coin, frileuse, peureuse peut-être, les lèvres sous le manchon, parmi la chaleur de la soie et du velours, quelque chose glissa de dessous son manteau, dans une fuite rose et noire : un corset de satin ; de la peluche courait autour des ron­deurs vides que gonflèrent les seins. Quoi ? la baronne, — une exquise mondaine pourtant ! — ressemblait à ce point aux petites cocottes matinales qui trottent menu par les rues, ayant, dans leur paresse, négligé de remettre la frêle armure de baleine dont les défaites nocturnes ont démontré, d'ailleurs, l'inutilité..."

(02.12) Délires (1927) par André Baillon (1875-1932) : " L’auteur de cette future préface avoue son embarras. Entendez qu’il sait parfaitement où il veut en venir. Seulement il ignore par quelle voie. En comptant sur les doigts, il y a trois catégories de lecteurs. Ceux qui lisent un livre de bout en bout en commençant par la préface ; ceux qui négligent cette préface ; ceux qui n’y pensent qu’à la fin. L’auteur vise ces derniers. Il voudrait leur démontrer qu’une introduction n’est pas une table des matières, qu’il est contraire à toute logique d’atteler la charrue devant les bœufs, que... Et comment le leur dire à temps, puisque par définition ils liront cette démonstration lorsqu’il sera trop tard ? Supposons le problème résolu.Ce livre s’appelle DÉLIRES. Délires avec un S. Cette lettre en soi n’a rien d’antipathique. Elle prend ici un petit air de pluriel qui ne laisse pas d’inquiéter. Encore s’il s’agissait de délires amoureux. L’homme et la femme n’en sont pas à quelques délires près, paraît-il ; et dix S conviendraient mieux qu’un seul. Mais, dans les deux récits qui suivent, il est question du vrai délire, celui que les dictionnaires sérieux définissent par l’expression : perdre la boule..."

(01.12) Contes satiriques, contes inédits et Lettres parisiennes (1880-1884) par Laurent Tailhade (1854-1919) : " Or, ce soir-là, neuvième du mois de Tebeth, Simon le Pharisien régalait quelques amis dans sa villa des Sycomores. L’assistance était nombreuse, choisie et respectable, composée d’hommes riches et de femmes à qui la durée du putanat rechampissait une virginité. La maison du Pharisien comptait, à bon droit, parmi les merveilles de Jérusalem. Des chevaux de race et des valets sans nombre en faisaient une demeure cossue, majestueuse et adéquate comme il sied à un notable commerçant. L’usure, le proxénétisme, l’attachement aux dogmes religieux immatriculaient Simon entre les plus dignes bourgeois. Ses opinions prépondéraient devant le Sanhédrin. Les vierges impubères n’avaient rien que de favorable à ses désirs... "

(12.11) Femmes châtiées. 2ème Série (1905) par Hughes Rebell (1867-1905) : "Par suite d’un incendie qui s’était déclaré la veille, après le spectacle, et qui, promptement étouffé, avait causé quelques dégâts, le cirque Cusani faisait relâche. Bichot Lagingeole, le clown favori du public, dont le nom éclatait en grosses lettres sur tous les programmes comme s’il devait en être l’attrait principal, Bichot qui ne pouvait montrer son long corps dégingandé et sa face ahurie, taillée en sabre, sans mettre en gaieté toute une salle, Bichot se reposait ce soir-là de ses farces triomphales et fatigantes. Mais habitué à veiller fort tard et ayant dormi tout le jour il n’avait point sommeil ; aussi se leva-t-il à peu près à l’heure de la représentation, plus embarrassé par ce congé inattendu que par les exercices les plus difficiles. Il se demandait à quoi il allait bien employer son temps..."

(11.11) Contes de Saint-Santin (1881) par le marquis Charles Philippe de Chennevières-Pointel (1820-1889) : " Dans le jardin du petit logis qu’on appelle Saint-Santin, et qui est sis tout à côté de Bellesme en Perche, se trouvait, une fois, rassemblée une troupe nombreuse d’enfants de tout âge, depuis les bambinets jusqu’à ceux qui savent déjà très-bien lire et très-bien écrire, et même jusqu’à ceux qui vont au catéchisme. C’était à l’occasion d’une fête qui se donnait dans la ville en l’honneur des gens des environs qui avaient amené sur le champ de foire les plus belles vaches, les plus beaux chevaux, les plus beaux moutons. On appelle cela un Comice agricole, et l’on en célèbre souvent aujourd’hui dans nos campagnes ; mais celui-là était le premier qu’eût jamais vu la ville de Bellesme, et M. le maire et MM. les adjoints du maire et M. le député de l’arrondissement n’avaient rien négligé pour que les bourgeois et les paysans en gardassent longues années la mémoire... "

(10.11)  Mes Fils (1874) par Victor Hugo (1802-1885) : " Un homme se marie jeune ; sa femme et lui ont à eux deux trente-sept ans. Après avoir été riche dans son enfance, il est devenu pauvre dans sa jeunesse ; il a habité des palais de passage, à présent il est presque dans un grenier. Son père a été un vainqueur de l’Europe et est maintenant un brigand de la Loire. Chute, ruine, pauvreté. Cet homme, qui a vingt ans, trouve cela tout simple, et travaille. Travailler, cela fait qu’on aime ; aimer, cela fait qu’on se marie. L’amour et le travail, les deux meilleurs points de départ pour la famille ; il lui en vient une. Le voilà avec des enfants. Il prend au sérieux toute cette aurore. La mère nourrit l’enfant, le père nourrit la mère. Plus de bonheur demande plus de travail. Il passait les jours à la besogne, il y passera les nuits. Qu’est-ce qu’il fait ? peu importe. Un travail quelconque..."

(09.11) L'Élite ou le Livre des Salons (ca1850) : "Le visage d’un ami, de nobles têtes avec l’empreinte de la vertu ou du génie, de bonnes actions, de doux souvenirs sur lesquels on reporte sa pensée à mesure qu’on repasse les jours écoulés, voilà ce que j’appellerai les paysages de la vie : je ne parle, comme on voit, que des beaux paysages qui s’offrent dans notre marche à travers le temps, car il en est de laids et de repoussants que produisent les injustices, les perfidies et les inconstances humaines. Le voyageur qui a porté sa tente en de lointaines contrées, se rappelle ainsi les paysages divers des pérégrinations de sa jeunesse ; rendu au lieu natal et même longtemps après son retour, il laisse son esprit flotter vaguement sous les cieux étrangers et se promener de cime en cime, de vallée en vallée, d’horizon en horizon..."

(07-08.11) Jean Revel (1848-1925) : Nouvelles normandes (1901) : "QUEL est ce souvenir qui, tout à coup, me revient et m’opprime ?... Voici la cavée où jadis je fus témoin et acteur d’un drame... Oui, là, c’est bien l’endroit précis où, lorsque j’étais écolier, je tuai un crapaud... Je revis cette scène, non plus avec la dureté de l’enfant, mais avec la sensibilité, la faculté de compassion qu’ont développées en moi la réflexion et les souffrances... Si dissemblable suis-je devenu de ce que j’étais alors !... J’ai peine à me rendre compte... Tout cela n’est-il point arrivé à un autre ?... D’un pas machinal, l’enfant se dirige vers l’école... Il fait tout à coup un geste d’effroi et recule ! Il a failli marcher sur un crapaud qui rampe avec lenteur, traversant le chemin ; pustuleux, jaunâtre, remuant lentement ses pattes, qui semblent gonflées de venin, l’amphibien s’évertue, sentant un danger... Un instinct cruel saisit l’enfant : il faut tuer cette bête... Vite un caillou..."

(06.11) Stéphane Mallarmé (1842-1898) : Pages oubliées (1875) : " Depuis que Maria m’a quitté pour aller dans une autre étoile – laquelle, Orion, Altaïr et toi, verte Vénus ? – J’ai toujours chéri la solitude. Que de longues journées j’ai passées seul avec mon chat. Par seul, j’entends sans un être matériel et mon chat est un compagnon mystique, un esprit. Je puis donc dire que j’ai passé de longues journées seul avec mon chat, et, seul, avec un des derniers auteurs de la décadence latine ; car depuis que la blanche créature n’est plus, étrangement et singulièrement j’ai aimé tout ce qui se résumait en ce mot : chute. Ainsi, dans l’année, ma saison favorite, ce sont les derniers jours allanguis de l’été, qui précèdent immédiatement l’automne, et dans la journée l’heure où je me promène est quand le soleil se repose avant de s’évanouir, avec des rayons de cuivre jaune sur les murs gris et de cuivre rouge sur les carreaux. De même la littérature des derniers moments de Rome, tant, cependant, qu’elle ne respire aucunement l’approche rajeunissante des Barbares et ne bégaie point le latin enfantin des premières proses chrétiennes. Je lisais donc un de ces chers poëmes (dont les plaques de fard ont plus de charme sur moi que l’incarnat de la jeunesse) et plongeais une main dans la fourrure du pur animal, quand un orgue de Barbarie chanta languissamment et mélancoliquement sous ma fenêtre..."

(06.11) Catulle Mendès (1841-1909) : La nouvelle mariée (1883).

(05.11) Catulle Mendès  (1841-1909) : La voix de jadis (1886)  : "C'ÉTAIT dans le sous-sol d'une de ces sales brasseries où la police tolère que l'on boive encore après que tous les cafés et tous les débits de vin sont fermés. A des tables de bois, sous la poussière jaune du gaz, s'accoudaient les lassitudes saoûles des rôdeuses nocturnes qui avaient fini leur besogne et de quelques hommes qui les avaient attendues tout le soir ; elles, fardées, eux, très blêmes et rasés de près comme des cabotins. Comme nous allions sortir, écoeurés de notre curiosité satisfaite : - Regarde, me dit mon compagnon. Il me désignait, seule, assise au fond de la salle, une femme très grande, très grasse, dont les cheveux roux en touffes bouffaient hors d'une toque à plume. Plus lasse que vieille, et la gorge tombant dans la soie lâche du corsage, elle avait dû être belle, elle l'était encore par la blancheur laiteuse de sa peau, par ses larges yeux noirs, profonds, fixes, où l'hébétude s'animait quelquefois d'un reste de pensée. Une fille, certainement, comme ses voisines ; on voyait de la crotte de trottoir au bas de son jupon, à la semelle de ses bottines ; mais, énorme, et pesamment assise avec l'air d'une colossale idole, elle semblait, cette créature, le type exagéré, la personnification presque grandiose de toute une espèce..."

(05.11) Armand Silvestre (1837-1901) : Une demande en mariage (1886).

(04.11) René Maizeroy (1856-1918) : Les Montefiore (1886)  : "CAMPARDIN – « l’intelligent directeur des Édens-Réunis, comme l’appelaient invariablement les courriéristes de théâtres – comptait sur un succès, et il avait jeté ses derniers sous dans l’affaire, sans penser au lendemain et à la guigne qui le poursuivait depuis des mois avec une âpreté inexorable. Pendant une semaine, les murs, les kiosques, les devantures des boutiques, les troncs des arbres, apparurent placardés d’immenses affiches aux enluminures criardes, où le même titre revenait comme une musique de charlatan, et, d’un bout à l’autre de Paris, traînèrent, d’un pas de procession, de lourdes voitures-réclames que décorait aux quatre flancs une maquette fantaisiste de Chéret..."

(04.11) Le Guillois (18..-1886) : Trois consciences (1859).

(03.11) Louis Delattre (1870-1938) : Le Jeu des petites gens en 64 contes sots (1908) : "MA tante Babette-Zoé d’Habay-la-Neuve, qui attendait sa belle-fille à dîner, le dimanche de la Trinité, se décida à tuer son vieux coq pour le bouillon. Elle mit du petit blé en une forme à pain, monta sur le fumier dans la cour et cria : « Tou-tou-tou-tou... » Les poules s’approchèrent, le coq suivit digne et fier de sa barbe rouge, et tante Babette s’en saisit. Ensuite, elle fut prendre, dans le tiroir de la table, son plus menu couteau à peler les pommes de terre ; l’aiguisa au passage sur une marche des montées ; et tenant le coq serré entre ses genoux, elle cherchait le bon endroit où lui couper la gorge. Mais le coeur lui manqua. Elle rejeta la bestiole qui s’enfuit tout criant, aussi hagard et farouche, à présent qu’il était lâché, qu’interdit et penaud l’instant auparavant. Et il courait deci delà, le cou penché en avant..."

(03.11) Victor Hérault : Un remède dangereux (1859).

(02.11) Élie Berthet (1815-1891) : Le Pacte de famine par Élie Berthet (1815-1891) : "Le 15 novembre 1768, au plus fort de la famine qui désola Paris et la France à cette époque, une foule nombreuse se pressait dans la halle aux blés, que l’architecte Camus de Muzière venait d’achever. On s’agitait, on se questionnait l’un l’autre, et sans doute les nouvelles qu’on échangeait à voix basse n’étaient pas satisfaisantes, car la consternation était peinte sur tous les visages. Il y avait là, contre l’usage, de pauvres femmes couvertes de haillons, au teint pâle, traînant par la main des enfants demi-nus ; elles s’approchaient timidement des groupes pour saisir quelques mots au passage, puis elles s’éloignaient en donnant des signes de désespoir. La colère et la menace brillaient dans les regards de quelques hommes du peuple ; mais ils n’osaient élever la voix et ils se serraient la main en silence avec une sombre énergie. Une troupe de soldats armés gardait, le fusil sur l’épaule, les avenues du marché, et des personnages rébarbatifs parcouraient les groupes, épiant les gestes et l’attitude des mécontents. Ce déploiement de forces comprimait également les cris de rage et les plaintes douloureuses ; il ne sortait de cette foule mobile qu’un murmure sourd, étouffé par la terreur."

(02.11) Élise Rosière (18..-18..) : Les Trois soeurs vénitiennes (1859).

(01.11) Joseph Méry (1797-1866) : Héva (1844)  : "Sur la côte de Coromandel, non loin de Madras, dans les terres autrefois désertes, on trouve un paysage si beau, que les voyageurs n’en ont jamais parlé, car les phrases leur manquent, et ils aiment mieux laisser dans l’Inde une omission qu’une injustice. M. Sonnerat est le seul qui ait hasardé cette exclamation : « Que la nature indienne est belle dans la solitude de Tinnevely ! » Puis il a fait la statistique des factoreries de Madras. J’ai sur mes devanciers un avantage considérable pour peindre ce paysage : je ne l’ai pas vu. Si je l’avais vu, je ne le peindrais pas. Voici donc mon tableau, dont je garantis la ressemblance : il y a un lac, bleu comme une immense cuve d’indigoterie, qui perce une infinité de petits golfes dans une longueur de six lieues ; sur trois côtés, l’horizon de ce lac est fermé par une haute montagne, et par des collines vertes en formes capricieuses, ressemblant assez à une succession de dos gigantesques de dromadaires..."

(01.11) Edmond Alonnier (1828-1871) : Augustine (1859).

(12.10) Catulle Mendès (1841-1909) : Don Juan au Paradis (1885) : "QUAND il comparut, - après les formalités, très simplifiées pour lui, de l'agonie et de la mort, - devant le Juge qui, choisissant le bon grain de l'ivraie, ouvre aux élus les portes paradisiaques et précipite les damnés à l'éternelle géhenne, Don Juan, selon qu'il est écrit dans le livre de Charles Baudelaire, ne daigna point se montrer ému ; et même, jeune toujours, et si beau, ses lèvres gardaient le sourire dont pleurèrent les Elvires et les Annas..."

(12.10) Arsène Houssaye (1815-1896) : Mademoiselle Fleur-de-Lys (1885) .

(11.10) Jean Lorédan (1853-1937) : Tonton (1904)  : "Vous l’avez peut-être connu, – à Locrouan, chez la mère Le Stüm. Vous savez bien ? l’hôtel à la mère Le Stüm, sur la place, auprès de l’église, la maison qui a un cadran solaire et une petite tourelle à toit pointu, en poivrière... Tonton ! notre oncle, comme on l’appelait ; l’oncle à tout le monde ; Augustin Lebris de son vrai nom ; un ancien agent-voyer. Il prenait ses repas dans la salle commune, en bas, avec Mme Le Stüm et son fils, en compagnie des voyageurs de commerce quand il en passait, et, au dessert, il se plaisait à faire des tours, avec des ronds de serviette, avec son couteau, avec des biscuits qu’il lançait en l’air adroitement et qui retombaient dans son verre. Ce qu’il en avalait, de ces biscuits ? Tout le monde s’en amusait, sauf la mère Le Stüm bien entendu, que ces jeux d’adresse appauvrissaient, dont la pâtisserie s’engloutissait dans ce gros homme..."

(11.10)  par Daniel de Venancourt : Monsieur Barlingue (1902).

(10.10) Émile Blémont (1839-1927) : Vive-la-mort : (1901) : "Vers le commencement de juillet 1870, après une journée de soleil sans nuages, la petite ville picarde de Verval-sur-Orle, si calme et si riante, s’ouvrait à l’air tiède du crépuscule, où déjà flottait une caressante fraîcheur. Et, tandis que les flammes du couchant s’éteignaient en lentes dégradations de lumière, en vastes nappes orangées, en glacis d’un vert tendre et limpide, en fines ombres violettes, la lune montait à l’orient dans l’éther pur, baignant d’une sereine blancheur les coteaux boisés, les champs de blé et de seigle, les prairies, les jardins, les maisons à demi cachées dans le feuillage. Des souffles apportaient de la forêt prochaine l’odeur des troènes fleuris, et, sur l’eau vive miroitant parmi les branches, faisaient bruire les saules nains et les hauts peupliers, jusqu’aux rampes du pont de pierre qui, là-bas, s’arquait, massif et brun, entre les deux rives, un peu en aval du confluent de l’Orle et de la Sorelle..."

(10.10) Jean Mariel (18..-19..) : Le Cliché (1902).

(09.10) Charles Le Goffic (1863-1932) : Le Pilotin (1902) : "Ah ! ah ! Je l'attendais, cette liste des sinistrés de l'Oyapock, je l'attendais sans trop d'impatience, convaincu que j'y rencontrerais tout de suite le nom que je cherchais. Une lame s'était abattue par l'arrière sur le pont du navire : de-ci, de-là, à gauche, à droite, sans se presser, elle avait cueilli quinze hommes de l'équipage. Mais, comme ils étaient soixante à bord, les survivants faisaient majorité et le gaillard qui m'occupait pouvait se trouver parmi eux..."

(09.10) Oscar Jaeggly (1876-19..) : Les Joyeux (1902).

(06.10) Catulle Mendès (1841-1909) : La vie et la mort d’une danseuse (1886) : "A douze ans, la signorina Marietta Dall’ Oro dansait les papillons et les sylphes au théâtre Saint-Charles, à Naples. Par miracle, elle n’avait pas l’air souffreteux qui distingue communément les baladines de son âge, créatures anormales, vaguement désireuses de lumière vive et de vagabondages dans les bois, opprimées par le monde artificiel où elles se débattent. Marietta, démesurément précoce, portait en elle assez de sève pour suppléer aux causes extérieures d’épanouissement ; elle avait grimpé aux arbres des portants et s’était chauffée au soleil des toiles de fond... "

(06.10) 
Paul Arène (1843-1896) : Une ingénue (1886)

(05.10) Jules Claretie (1840-1913) : Kadja (1885) :  " TOUS les ans, depuis qu’il était grand garçon, Pierre Pomério, fermier de Plérin, près de Saint-Brieuc, allait à Jersey faire la moisson et gagner les shillings de ces Anglo-normands qui ont besoin de bras étrangers pour couper leurs blés et les rentrer en grange. En deux semaines, Pierre Pomério gagnait là plus qu’en trois mois au pays, et la mère au fond d’un vieux bas glissait les piécettes qu’on cachait derrière les tas de linge, dans le tiroir du grand lit-armoire. Ce Pierre allait maintenant sur ses vingt et un ans ; découplé comme un lutteur de foire, avec des poings à assommer un boeuf et des yeux tout bleus, doux comme ceux d’une fille. Drôle de garçon..."

(05.10) Armand Silvestre (1837-1901)Cinquième acte (1886) 

(04.10) Edmond de Goncourt (1822-1896) : Un aqua-fortiste (1884) :  " DANS ce café du boulevard, un jeune homme était attablé devant moi. Le feutre de son chapeau abaissé sur les yeux, le drap sans reflet de son habit, buvaient et flétrissaient la lumière rousse, terne, morne et morte sur tout cet individu comme sur un vieux crêpe. Il avait posé ses deux mains sur les marges de la Patrie, et ses deux yeux, qui ne lisaient pas, au beau milieu du journal. La demoiselle de comptoir comptait les petites cuillers. Un garçon couvrait le billard ; un autre apportait un matelas roulé sur sa tête. Minuit avait éteint le gaz. L’or des plafonds et des murs, les éclairs des glaces, les paillettes des verres, tout cela était entré dans les ténèbres..."

(04.10) François Coppée (1842-1908) : L'Invitation au sommeil (1885).

(03.10) Arsène Houssaye (1815-1896) : Une visite à Mademoiselle Camargo (1886) : " UN matin, Grimm, Pont-de-Veyle, Duclos, Helvétius, se présentèrent gaiement à l’humble logis de la célèbre danseuse. Elle demeurait alors dans une vieille maison de la rue Saint-Thomas-du-Louvre. Une servante centenaire vint ouvrir. « Nous désirons parler à Mlle de Camargo, » dit Helvétius, qui avait beaucoup de peine à tenir son sérieux. La gouvernante les fit tous entrer dans un salon d’un ameublement original et grotesque. Les boiseries étaient couvertes de pastels représentant Mlle de Camargo dans toutes ses grâces et dans tous ses rôles. Cependant elle n’orne point à elle seule le salon : on y voit un Christ au mont des Oliviers, une Madeleine au Tombeau, une Vierge au Voile, une Vénus à Cythère, les Trois Grâces, des Amours à demi cachés sous les chapelets et les buis bénits, des Madones couvertes de trophées d’opéra..."

(03.10) Valréas : Maman Simone (1886).

(02.10) Léon Cladel (1834-1892) : Type de fille (1886) : " TOUTEenfant encore, et déjà rongée par ce mal de misère qui dévore ses pareilles, elle avait été violentée, souillée par le frère de sa mère, une espèce de souteneur, et celui-ci, surpris en flagrant délit par le père de sa victime, un veuf trop laid et trop pauvre pour convoler, avait été si bien rossé qu’il en creva. Déflorée ainsi, puis battue et chassée du taudis paternel, elle erra, rôda, loqueteuse et famélique, assez timidement d’abord ; ensuite, elle raccola sans vergogne. Afin de ne pas être soumise au contrôle de la préfecture, elle fut bientôt contrainte de se livrer à divers agents de moeurs et même à des sergents de ville qui, moyennant qu’elle leur accordât ses faveurs, fermaient les yeux sur son commerce. Un d’entre eux lui communiquera le mal dont sont morts un Valois, plusieurs Bourbons et tant d’autres monarques du globe... "

(02.10) 
Joseph Montet (1852-1919) : L'aumône (1886).

(01.10) Villiers de L'Isle-Adam (1838-1889) : L'agence du Chandelier d'or (1885) : " LA récente loi, votée à plaisir par les deux Chambres, a précisé, dans un article additionnel, que « la femme légitime, surprise en flagrant délit d’inconstance, ne pourrait épouser son complice. » Ce fort spirituel correctif ayant singulièrement attiédi l’enthousiasme avec lequel un grand nombre de ménages modèles avaient accueilli, d’ensemble, la nouvelle inespérée, bien des fronts charmants se sont assombris ; les regards, les silences, les soupirs étouffés, tout dans les attitudes, enfin, semblait dire : « Alors, à quoi bon ?... » - O belles oublieuses ! Et Paris ?... N’est-il pas autour de nous, tirant son feu d’artifice perpétuel de surprises étranges ? capitale à déconcerter l’imagination d’une Shéhérazade ? ville aux mille et une merveilles où se réalise, comme en se jouant, l’Extraordinaire ? Au lendemain de l’ukase sénatorial, voici qu’un actualiste à tous crins, un novateur de génie, le major Hilarion des Nénufars, a trouvé le biais pratique si désiré des chères mécontentes... "

(01.10) 
Georges de Peyrebrune (1841-1917) : Mater ! (1886).

(12.09) Robert de Bonnières (1850-1905)  Bichon (1885) : " C’ÉTAIT à Vitry-le-François, il y a quatre ans de cela. Je faisais mes vingt-huit jours au 26e de dragons. Nous avions trimé depuis cinq heures et demie du matin. Le soir venu, rompus, fourbus, abasourdis de fatigue, mouillés jusqu'aux os, les jambes roidies dans nos bottes qui semblaient de plomb, nous étions allés, après la soupe, prendre le café dans un petit cabaret qui se trouvait en dehors d'une des principales portes de la ville, au delà des fossés, marécages immobiles où les grenouilles de septembre chantaient à la nuit tombante, comme pour annoncer de nouveau la pluie pour le lendemain. Mes camarades étaient de toutes espèces. Il y avait dans la bande un commis-voyageur élève de Jean-Jacques Rousseau, un ancien employé de la Compagnie d'Orléans, un paysan des environs de Poitiers, très quartier latin..."

(12.09) Aurélien Scholl (1833-1902) : Un cas de névrose (1885).

(11.09) Théodore de Banville (1823-1891)  Les servantes (1885) : " EN province, beaucoup d'âmes délicates, douloureusement froissées dans leurs plus légitimes instincts, n'ont d'autre parti à prendre que celui de la résignation, et c'est à celui-là que s'était arrêtée Mme Henriette Simonat, après des luttes inutiles. Mariée à un homme d'esprit grossier, tyrannique, libertin, profondément égoïste et, de plus, avare, elle comprit bien vite qu'elle devait abandonner toute espérance ; et, à vingt-huit ans, merveilleusement belle, et mère de deux enfants déjà grands, elle avait fait son deuil de la vie. Les Simonat habitaient une campagne nommée les Bernadets, près d'Azay-sur-Cher, à quatorze kilomètres de Tours ; mais, en réalité, Mme Henriette était à mille lieues de cette ville, où son fils François était au lycée, sa fille Julie en pension, et où elle avait laissé ses amitiés d'enfance. Car son mari la tenait à la maison comme prisonnière, n'ayant ni les plaisirs de la compagnie, ni l'âpre jouissance de la solitude..."

(11.09) Emile Deschamps (1791-1871) :  L'amie de la mariée (ca1850).

(10.09)  Léon Cladel (1834-1892) Irène (1886) : " ON respire ici, se dit tout d'abord à part soi René de Bergoïs, en arpentant à la brune, en mai, les larges trottoirs qui bordent le boulevard des Capucines et celui des Italiens ; ensuite il ajouta, fatigué de sa monotone promenade qui durait pendant trente ou quarante minutes : Ah! tout irait bien si je heurtais quelqu'un à qui parler !... Et, machinalement, il regardait à sa droite comme à sa gauche le flot d'oisifs qui, tout en nage, foulaient le bitume et le macadam autour de lui. Que de coureuses tendaient leurs amorces et que de désoeuvrés s'y prenaient volontiers ! Assourdi par le roulement des omnibus et des fiacres, ainsi que par la rumeur des passants, et las enfin de ce spectacle qui s'offre quotidiennement aux yeux des citadins toujours divers et non moins nombreux, il se disposait à franchir la chaussée encombrée par la foule, lorsqu'il avisa sous la tente de l'un des grands cafés avoisinant l'Opéra certaine figure de sa connaissance... Ah ! c'était bien lui, vraiment, très irréprochablement vêtu, le stick au bout des ongles, le lorgnon ancré sous l'arcade sourcilière, un cigare au bec..."

(10.09) Fanny Richomme :  Irène ou les amours du bon vieux temps (ca1850) .

(09.09) Edmond de Goncourt (1822-1896) : La courtisane au théâtre (1886) : " EN novembre 1774, il suffisait à une femme de l'encataloguement, de l'inscription à l'Opéra ou à la Comédie-Française, pour ne plus être soumise au bon plaisir de la police, pour jouir de l'inviolabilité commune, et entrer pour ainsi dire dans une possession absolue de sa personne. La dernière des filles de choeur, de chant ou de danse, la dernière des figurantes était émancipée de droit : un père, une mère, indignés de son inconduite, ne pouvaient plus exercer sur elle l'autorité paternelle ; et il lui était permis de braver un mari, si elle était mariée. Aussi, de la part de toutes ces femmes, demi-castors, filles de vertu mourante, quelles aspirations vers ces planches qui donnaient l'affranchissement, qui délivraient du pouvoir de la famille, qui sauvaient des rapports de l'inspecteur Quidor! Monter là c'était l'effort et l'ambition de chacune. Toutes les protections qu'elles pouvaient capter, elles les mettaient enjeu pour arriver jusqu'à un Thuret ou jusqu'à un de Vismes, pour franchir la porte de ce cabinet fameux et redoutable, le cabinet du directeur ..."

(09.09) Clémence Robert (1797-1872) : Un amour historique (ca1850)

(07-08.09) Jean Gascogne (1862-1904) Discrétion (1884) & Ernest d'Hervilly (1839-1911) La Vénus d'Anatole (1883) :  "Anatole est furieux. Pour tout de bon il est furieux. Le grand Anatole, vous le connaissez bien ? Anatole de la rue fontaine ! l'Anatole à Nana ! Mais vous ne connaissez que lui. Un grand jeune homme avec des cheveux roux et une poitrine bombée comme une cuirasse ! Anatole Jubeau, celui qui a exposé l'année dernière un tableau si drôle : le Diable dans un bénitier ! Anatole enfin !..."

(06.09) Jacques Rochette de La Morlière (1719-1785) : Les Lauriers ecclésiastiques ou campagnes de l'abbé T*** (1748) : " JE vais vous satisfaire, mon cher marquis ; vous voulez un récit exact de mes espiègleries depuis mon entrée dans le monde, et du dénouement sérieux qui va bientôt les terminer : au milieu des succès d’une campagne brillante et d’une ample moisson de lauriers, vous imaginez qu’il en est d’autres qu’on peut cueillir avec moins de peine, et dont les fruits, moins glorieux peut-être, ont des douceurs plus réelles et plus satisfaisantes ; vous croyez enfin que l’amour peut tenir lieu de tout dans la vie : ah ! qui mieux que moi doit soutenir ce système ? C’est lui qui a toujours fait mon bonheur, c’est par lui que je touche à l’instant le plus heureux de mes jours : et par quel chemin m’y a-t-il conduit ? Que de fleurs sur mon passage ! Non, jamais je n’ai connu ses peines, il ne m’a prouvé sa puissance que par les plaisirs continuels et indicibles dont il m’a enivré. Que de reconnoissance ne dois-je pas pour tant de bienfaits, et comment m’acquitter mieux envers lui, qu’en publiant les faveurs dont il m’a comblé, les charmes qu’il a répandus sur les premières années de ma vie ?..."

(06.09) Ernest Legouvé (1807-1903) : L'armure des comtes de Rottrick (1839).

(05.09) A. Dupin (1804-1876) : Albane (1839). : " Il écrivit à Enguerrand : « Vivre loin d’elle, c’est un effort au-dessus de mon courage. Depuis huit jours je l’essaie inutilement. Chaque matin je mesure avec épouvante la distance qui doit me séparer du soir ; et quand le soir vient, je m’étonne qu’il ne puisse rien pour moi. Il y a dans mon sein je ne sais quoi de funeste, un mal qui le ronge. Mes vêtements s’embrasent sur mon corps ; quelquefois ils deviennent pesants comme ces chapes doublées de plomb qui faisaient courber les damnés de Dante. Un matin, je souffrais tant que mon regard a imploré Dieu. Tout à coup j’ai frémi de me voir exaucer. Que ferais-je d’une vie où elle ne serait pas ? Tu souris, toi qui es fort. Quand il me vient dans la pensée que je pourrais guérir, j’éprouve l’horreur que tu sentirais à la vue de la terre nue, froide, immobile et sans reflets. Je ne cesserai pas d’aimer ; mon dernier adieu à la vie sera un cri d’amour ; mon âme emportera son ardeur au-delà du monde périssable. Sais-tu Enguerrand, ce qu’il y a de magie dans la vue d’une femme aimée ? ..."

(05.09) Ernest Fouinet (1799-1845) : La Famine (1839)

(04.09) Louise Colet (1808-1876) : Yolande (1839) : " Il est des femmes qui pensent tard, la pensée n’est éveillée en elles que par le sentiment ; elles ne manquent pas d’esprit, mais leur esprit vient du coeur ; avant d’avoir aimé elles n’ont que des idées vagues, leurs désirs sont sans volonté ; l’amour, la passion peut seule leur faire comprendre qu’elles ont un libre arbitre. Telle était Yolande de Rocmartine, une des plus nobles jeunes filles de la Provence, cette vieille terre de la grande aristocratie. La mère d’Yolande avait émigré ; rentrée en France, veuve et presque sans fortune, elle racheta à grand’peine le vieux château de ses ancêtres qui dominait  un village dont les habitants, autrefois ses vassaux, étaient devenus, par la confiscation et la vente de ses biens, ses co-propriétaires. Le malheur avait rendu la marquise de Rocmartine plus fière et plus hautaine ; ses prétentions nobiliaires, renforcées par une dévotion rigoriste, la faisaient invulnérable à toute idée nouvelle ; elle se croyait encore femme d’un président au parlement et reine de la capitale du comté..."

(04.09) Victor Lottin de Laval (1810-1903) : Les Ruines de Palmyre (1839).

(03.09) Catulle Mendès (1841-1909) : Madame de Ruremonde (1885) : " DE toutes les flirteuses qui, dans les salons de Paris, de Pétersbourg et de Londres, abandonnent longtemps leur main, avec un frémissement bien imité, entre les doigts de quelque bon jeune homme ébahi, ou, renversées dans un fauteuil, croisent les jambes sous la jupe étroite qui s'applique et se renfle, ou bien, penchées, au dessert, vers leur voisin de table, avec l'air d'écouter une confidence, lui placent sous les yeux, sous le nez, sous les lèvres, dans son assiette ! le double fruit vivant de leur gorge qui assoiffe et affame, — Mme de Ruremonde, certes, est la plus parfaitement exécrable! Aucune n'a poussé plus loin qu'elle l'abominable vertu de toujours s'être refusée après s'être toujours offerte..."

(03.09) Fanny Reybaud (1802-1870) : Marguerite, épisode du quatorzième siècle (ca1850).

(02.09) Léon Cladel (1834-1892) : Vyr le porion (1884) : " RIEN n'avait pu nous dissuader de ce dessein ; aussi le lendemain, vers midi, mon camarade et moi, coiffés d'épais chapeaux de cuir bouilli, revêtus de bourgerons de laine bleue et munis chacun d'une lampe Davy, nous nous approchions très émus et nous efforçant de ne point le paraître, de cette fosse profonde de six à sept cents mètres, quand M. de la Tour-Réal, ingénieur des mines belges et l'un des petits-neveux de l'amiral de ce nom, que la révocation de l'édit de Nantes avait contraint à se réfugier aux Pays-Bas, qui lui furent une nouvelle patrie, répondit enfin à la muette interrogation de nos yeux..."

(02.09) Jules Depaquit (1869-1924) : Latoupie-Bottin (1900).

(01.09) Pierre Loti (1850-1923) : Viande de Boucherie [suivie de] Chagrin d’un vieux forçat (1891). : " AU milieu de l’océan Indien, un soir triste où le vent commençait à gémir. Deux pauvres boeufs nous restaient, de douze que nous avions pris à Singapoor pour les manger en route. On les avait ménagés, ces derniers, parce que la traversée se prolongeait, contrariée par la mousson mauvaise. Deux pauvres boeufs étiolés, amaigris, pitoyables, la peau déjà usée sur les saillies des os par les frottements du roulis. Depuis bien des jours ils naviguaient ainsi misérablement, tournant le dos à leur pâturage de là-bas où personne ne les ramènerait plus jamais, attachés court, par les cornes, à côté l’un de l’autre et baissant la tête avec résignation chaque fois qu’une lame venait inonder leur corps d’une nouvelle douche si froide ; l’oeil morne, ils ruminaient ensemble un mauvais foin mouillé de sel, bêtes condamnées..."

(01.09) Jean Madeline : Toujours... [suivi de] La Robe (1899).


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