SELECTIONS MENSUELLES : janvier 2009 - ...... (archives : juin 1996 - décembre 2008).
CONNEXIONS INTERNET ET INTERTEXTUELLES (11.VII.00) [En pause depuis le 31.12.2010] : Vous pouvez voir et examiner tous les contextes d'un mot, d'un nom de lieu ou de personne, dans l'ensemble des textes en interrogeant les bases LexoTor (textes lexoviens indexés à Toronto). Pour vous donner une idée de l'intérêt de LexoTor, vous pouvez regarder aussi deux modèles de pistes indicatives d'explorations individuelles : le mot lettres dans les Archives des Sélections mensuelles; accusateur public et maîtresse dans Le Réquisitionnaire de Balzac.

(05.13) Nuit de printemps (1883) par Paul Alexis (1847-1901). : : "Au commencement d'avril, il a fait quelques soirées magnifiques. Par une lune pleine, toute ronde, suspendue dans la direction du Champ de Mars, comme un superbe louis d'or, les Champs-Elysées, vraiment dignes de leur nom, semblaient un lieu de délices surnaturelles. Devant les cafés-concerts, qui n’avaient pas fait leur réouverture, des promeneurs attardés respiraient avec émotion les effluves du renouveau. Soudain, à l’entrée de « l'Allée des Veuves », un fiacre, contenant une femme seule, s’arrêta. Le fiacre était payé. La femme se contenta de refermer bruyamment la portière et s'éloigna, non sans avoir adressé au cocher un familier signe de tête. — Eh bien ! dit celui-ci du haut de son siège, il n ya qu'à la regarder se carapatter… Mince ! elle vous a une jolie cuite, la particulière ! ...."

(04.13) l' Histoire de l'intrépide Capitaine Castagnette... (1862) par Ernest L'Épine (1826-1893) : : "Il n'y a pas un seul d'entre vous, mes amis, qui n'ait entendu parler de l’homme à la tête de bois. Dans ma jeunesse, je suis allé plusieurs fois aux Invalides pour voir ce brave entre les braves ; mais une fatalité dont il m'est impossible de me rendre compte ma toujours empêché de le rencontrer. L'homme à la tête de bois était, m'a-t-on assuré, très mauvaise tête ; il aimait passionnément le jeu de boules, et presque tous les jours, sur l'esplanade, on le voyait se quereller avec ses anciens compagnons d'armes. C'est sans doute ce qui l'a décidé, en mourant, a leur léguer cette tête si précieuse, leur demandant de s'en servir en mémoire de lui. Il voulait, par ce moyen, prendre part, même après sa mort, à son jeu favori. C'est l'histoire du brave capitaine Castagnette, neveu de l'homme à la tête de bois, que je vais vous raconter...."

(02/03.13) La Lorette (1853) d'Edmond et Jules de Goncourt (1882-1896 ; 1830-1870) : "Elle a un père à qui elle dit : «Adieu, papa ; tu viendras frotter chez moi dimanche. » — Elle a une mère qui prend son café au lait quotidiennement sur un poêle en fonte. Elle est née avec l'instinct de la truffe, de l'acajou, du remise. Elle prend son nom dans un roman taché de graisse. Elle a des cartes en porcelaine, une Léda en plâtre sur sa cheminée, un corset à la paresseuse, assez d'orthographe pour en mettre sur l'adresse d'une lettre, un appartement à double sortie. — Elle a une amie laide..."

(01.13) Vieilles filles (1922) nouvelle de Maurice Level (1875-1926) : "Mademoiselle Solange leva les yeux de dessus son ouvrage, regarda par la fenêtre la porte enchâssée dans le mur du jardin et le mur où le lierre venait de trembler. Une seconde, le jeu de ses doigts et l’escrime des aiguilles se ralentirent. Mademoiselle Mathilde, qui lui faisait vis-à-vis, demanda en dévidant sa pelote de laine : - Qu’est-ce que c’est ? - Je croyais qu’on avait sonné, répondit Mlle Solange. Mlle Mathilde prêta l’oreille et dit : - Tu t’es trompée. Dans le même instant, le lierre frissonna pour la seconde fois et un son de cloche retentit, mais si grelottant, si rouillé, qu’il fallait connaître les moindres bruits de la demeure pour ne pas le confondre avec le craquement d’une branche ou la dégringolade d’une pierre sur le toit. Alors, Mlle Solange croisa son châle sur sa poitrine et sortit..."

(12.12) Au pays des sables : contes et souvenirs (1944) par Isabelle Eberhardt (1877-1904) : "Aujourd’hui, la soirée était tiède et de longs nuages blancs flottaient au-dessus des dentelures encore neigeuses du Jura. Il y avait pourtant dans l’air une grande langueur, une paix d’attente, avant la grande poussée de vie de mai. Je sais bien qu’en passant les heures indéfiniment prolongées assise à ma fenêtre, à contempler, à travers le paysage familier de cette banlieue mélancolique, ma propre tristesse, je perds les fruits du labeur acharné, presque sincère de tout le semestre d’hiver... Mais l’ennui du présent et sa monotonie m’accablent et, comme toujours, je me plonge dans la vie contemplative. ... Tandis que je réfléchissais à toutes les inutilités morales s’accumulant de plus en plus autour de moi, on frappa. C’était une jeune fille inconnue, petite et frêle, avec un pâle visage triste encadré de cheveux bruns et bouclés, coupés d’assez près. Elle m’aborda en russe, avec un sourire doux..."

(11.12) Mire lon la (1882) de René Maizeroy (1856-1918) : "Que vous paraissiez lasse et ennuyée – ce jour-là – Madame ; lasse à en mourir, ennuyée comme si votre miroir ne vous eût pas répété pour la centième fois que vous étiez la plus blonde des blondes et la plus jolie des Parisiennes de Paris, avec vos larges yeux dont les prunelles semblent des gouttelettes de café figé, votre nez fripon qui se moque de tout, et vos lèvres rouges, sans cesse entr’ouvertes à l’essor des rires querelleurs. Vous étiez étendue sur le canapé noir, brodé de dessins Japonais, où se prélasse votre paresse savante. Vos mains toutes petites, si petites qu’on dirait des mains de baby, creusées de fossettes roses, retombaient inertes, n’ayant même pas la force de tenir un écran. C’était l’heure assoupissante où l’on n’apporte pas encore les lampes, où il fait de la nuit vague dans le jour vague, où des silences troublants interrompent par instants le murmure des causeries, où l’on serait heureux de savourer un peu d’amour, – de l’amour mieux que tendre, de l’amour où s’endort un rêve – dans la mort lente et douce de la lumière..."

(10.12) La Vierge du Hamel, légende picarde (1917) par Xavier Rousseau (18..-19..) : Cette jolie légende de la Vierge du Hamel vient d’être envoyée à la Société historique du Maine par l’un de nos fidèles correspondants du front, un vaillant caporal du génie, qui l’a recueillie et écrite « en prose de guerre » entre deux attaques. Nous n’hésitons pas à demander au Nouvelliste de vouloir bien la publier. Non seulement, elle évoque une tradition populaire intéressante à conserver, et un touchant épisode que bien des femmes de France aimeraient en ce moment à voir se renouveler, mais la poésie et la naïveté même du sujet, par leur étrange contraste avec la situation présente du narrateur, témoignent une fois de plus de l’excellent moral que garde, comme tant d’autres, ce sapeur de 1917. Il faut assurément une grande liberté d’esprit, beaucoup d’abnégation et un superbe dédain des obus, pour continuer, au milieu des batailles de chaque jour, à s’intéresser aux souvenirs du passé, pour recueillir les légendes du Moyen âge au bruit assourdissant des bombardements. Il faut surtout l’inébranlable confiance qu’affirme notre correspondant à la fin de son récit, confiance dont il convient de le féliciter et que nous nous honorerons toujours, pour notre part, de partager avec les jeunes de l’avant..."

(09.12) Un accident (1902) de François Coppée (1842-1908) : " Saint-Médard, la vieille église de la rue Mouffetard, qu'ont jadis rendue si célèbre le diacre Pâris et les Convulsionnaires, est une très pauvre paroisse. Le « Faubourg Morceau », comme on dit par là, n'a pas beaucoup de religion, et le conseil de fabrique doit avoir assez de peine à joindre les deux bouts. Le dimanche, aux heures des offices, il y a bien peu de monde, et rien que des femmes, ou presque : une vingtaine de bourgeoises du quartier et des servantes en bonnet rond. Comme hommes, on n'y rencontre guère que trois ou quatre vieillards, à vestes de paysan, qui s'agenouillent à cru sur la pierre, auprès d'un pilier, leur casquette sous le bras, et roulent un gros chapelet entre leurs doigts en remuant les lèvres et en levant les yeux vers les ogives, avec des physionomies de donataires de vitrail..."

(09.12) Dames seules (1911) par Paul de Garros (1867-1923).

(07-08.12) Monstres parisiens : VII - VIII - IX & X (1883) de Catulle Mendès (1841-1909) : " MON cher ami, dit le complaisant parleur, je sais beaucoup de choses, parce que j'ai cinquante ans, une perspicacité suffisante, une excellente mémoire et que je ne me grise jamais ! Un homme qui soupe depuis vingt ans dans tous les mondes, — chez Mme de Portalègre, à l'hôtel Montagna ou au café Anglais avec Dora Merle, — et qui peut vider impunément, chaque nuit, trois bouteilles de champagne, ne doit plus rien ignorer, à moins qu'il n'ait l'oreille singulièrement dure, de ce qui s'est passé ou de ce qui se passe dans la société contemporaine. Tournez la manivelle ! je suis le phonographe de tous les potins d'un cinquième de siècle ; feuilletez-moi ! je suis le Bottin de toutes les adresses mystérieuses, dans tous les quartiers, l'almanach de Gotha de tous les adultères et de toutes les bâtardises. Je vous dirai — avec l'infaillibilité d'un bon élève qui récite sa fable — le nom, la race, la fortune, le mari, l'amant ou les amants, des cent femmes qui sont dans ce bal..."

(06.12) Monstres parisiens : V & VI (1883) de Catulle Mendès (1841-1909) : "EN six mois, deux palefreniers ont demandé leur congé, parce que Mlle Léa leur avait cinglé la face à grands coups de cravache ! Enfant encore, seize ans à peine, elle a des violences soudaines de petite bête fauve. Ses trépignements de fillette, pour une gronderie ou pour un caprice contrarié, sont des attaques de nerfs qui veulent mordre et qui mordent. Ses mains, dans ses colères, empoignent le bois de la table et y enfoncent les ongles. Elle a une façon impérieuse et méprisante de regarder les gens, qui a l'air de prévoir quelque insulte et déjà d'y répondre. Soupçonneuse à l'excès, elle guette dans les sourires, dans les haussements d'épaules, dans les paroles mal entendues, des intentions d'outrage ou d'ironie, et ses rages, qui piétinent et cassent les bibelots, n'attendent pas la certitude de l'offense. Ce sont des enfants pareilles à elle qui ont dû être à seize ans les impératrices de Rome et les sanguinaires courtisanes de l'Age de Fer. Un de ses ancêtres, au Brésil, — car elle est de race portugaise — fut un rude fouetteur de nègres, un pendeur de mulâtresses, qui, le soir, rentrait à la fazenda avec des taches de sang sur son habit blanc de planteur : elle tient de l'aïeul,..."

(05.12) Monstres parisiens : III & IV (1883) de Catulle Mendès (1841-1909) : " Plus vive que les hirondelles et plus fraîche que les fleurs. A la voir, tous les madrigaux faciles vous venaient aux lèvres, et le plus précieux des poètes, ennemi des métaphores banales, n'aurait pu s'empêcher de dire qu'elle ressemblait à une églantine. Son nom, Claire de Brezolles, et son âge, seize ans. Il fallait qu'il y eût de la clarté dans son nom, et, dans son âge, le printemps. Ses cheveux blonds, en frisures légères, lui voletaient sur le front comme des anneaux d'or ailés. Deux lueurs bleues, c'étaient ses yeux ; et sa bouche, où fleurissait le rire, était un bouton de rose, déchiré. Née d'une grande race, — et toute petite, — elle serait quelque jour marquise ou princesse ; en attendant : « Bonjour, bébé ! » Elle marchait touchant le parquet à peine, presqu'en l'air, avec un souvenir d'avoir sauté à la  corde. Demoiselle et oiselle, on était tenté de fermer les fenêtres, de peur qu'elle ne s'envolât ! Rien qu'à la regarder, on croyait deviner d'où soufflait le vent, tant elle avait l'air de quelque chose de léger, qu'il emporte ; et rien qu'à l'entendre, on se souvenait qu'il y a des nids dans les arbres. Elle semblait d'autant plus mignonne qu'elle habitait avec ses grands-parents dans un hôtel ancien, tout environné de hauts chênes, sombre, austère, qui était en plein Paris comme un morose château de Bretagne, où ressuscitent, la nuit, les légendes. Un pastel dans un cadre noir..."

(04.12) Monstres parisiens : II (1883) de Catulle Mendès (1841-1909) : " C'EST vous seules, ô très subtiles Parisiennes, qui savez, des choses les plus viles, tirer la grâce exquise et le charme. Faire du miel avec des roses, la belle malice ! toutes les abeilles, même en province, en sont capables ; ce qui est vraiment difficile et méritoire, c'est d'emprunter un parfum à la puante jusquiame. Innocentes, vous seriez aimables, trop naturellement ; il vous plaît de l'être dans le mal, par le mal ; et vous excellez à ce jeu, délicieuses raffi­nées ! Tout péché, même infâme, vous attire, et vous veut, et vous prend, mais non pas entières : la sensitivité de votre tact, votre horreur instinctive de l'excès brutal, vous avertit du point extrême où peut se hasarder la curio­sité rougissante, et, par une admirable entente de l'idéal, qui fait de vous, mondaines sans coeur ni sens, les égales des plus purs esprits poétiques, vous transformez, développez, exaltez en délicates imaginations, en perverses mais presque chastes chimères, les hi­deurs de la réalité. Même à l'alcool frelaté des bouges, — si le caprice vous prenait d'en boire, — vous ne de­vriez qu'une griserie de champagne ! car telle serait votre volonté. Et voici qu'à cette heure où d'exécrables Dam­nées, blêmes, aux yeux caves, convoitent et détournent la nubilité des vierges, vous avez inventé, — car il faut obéir à toutes les modes, un peu , — je ne sais quelle ingénieuse et rieuse tendresse, parodie irréprochable des malsaines amours ; pas une tache à vos fourrures même après la traversée de la boue : je baise vos pattes blanches, hermines !.."

(03.12) Monstres parisiens : I (1883) par Catulle Mendès (1841-1909) : "  LE voile baissé jusqu'au menton, tout emmitoufflée de fourrures, tenant sa jupe à pleines mains comme une femme qui s'est habillée à la hâte, la petite baronne sortit très vite dans la rue où pleurait encore le brouillard du matin. Elle s'arrêta un instant, sur la pointe des pieds, parut hésiter, regarda à droite, à gauche, avec ces mouvements de cou d'un oiseau posé sur une branche, qui ne sait de quel côté prendre son vol ; puis, presque cou­rante, elle monta dans un fiacre, en jetant une adresse au cocher. Dès qu'elle se fut pelotonnée dans un coin, frileuse, peureuse peut-être, les lèvres sous le manchon, parmi la chaleur de la soie et du velours, quelque chose glissa de dessous son manteau, dans une fuite rose et noire : un corset de satin ; de la peluche courait autour des ron­deurs vides que gonflèrent les seins. Quoi ? la baronne, — une exquise mondaine pourtant ! — ressemblait à ce point aux petites cocottes matinales qui trottent menu par les rues, ayant, dans leur paresse, négligé de remettre la frêle armure de baleine dont les défaites nocturnes ont démontré, d'ailleurs, l'inutilité..."

(02.12) Délires (1927) par André Baillon (1875-1932) : " L’auteur de cette future préface avoue son embarras. Entendez qu’il sait parfaitement où il veut en venir. Seulement il ignore par quelle voie. En comptant sur les doigts, il y a trois catégories de lecteurs. Ceux qui lisent un livre de bout en bout en commençant par la préface ; ceux qui négligent cette préface ; ceux qui n’y pensent qu’à la fin. L’auteur vise ces derniers. Il voudrait leur démontrer qu’une introduction n’est pas une table des matières, qu’il est contraire à toute logique d’atteler la charrue devant les bœufs, que... Et comment le leur dire à temps, puisque par définition ils liront cette démonstration lorsqu’il sera trop tard ? Supposons le problème résolu.Ce livre s’appelle DÉLIRES. Délires avec un S. Cette lettre en soi n’a rien d’antipathique. Elle prend ici un petit air de pluriel qui ne laisse pas d’inquiéter. Encore s’il s’agissait de délires amoureux. L’homme et la femme n’en sont pas à quelques délires près, paraît-il ; et dix S conviendraient mieux qu’un seul. Mais, dans les deux récits qui suivent, il est question du vrai délire, celui que les dictionnaires sérieux définissent par l’expression : perdre la boule..."

(01.12) Contes satiriques, contes inédits et Lettres parisiennes (1880-1884) par Laurent Tailhade (1854-1919) : " Or, ce soir-là, neuvième du mois de Tebeth, Simon le Pharisien régalait quelques amis dans sa villa des Sycomores. L’assistance était nombreuse, choisie et respectable, composée d’hommes riches et de femmes à qui la durée du putanat rechampissait une virginité. La maison du Pharisien comptait, à bon droit, parmi les merveilles de Jérusalem. Des chevaux de race et des valets sans nombre en faisaient une demeure cossue, majestueuse et adéquate comme il sied à un notable commerçant. L’usure, le proxénétisme, l’attachement aux dogmes religieux immatriculaient Simon entre les plus dignes bourgeois. Ses opinions prépondéraient devant le Sanhédrin. Les vierges impubères n’avaient rien que de favorable à ses désirs... "

(12.11) Femmes châtiées. 2ème Série (1905) par Hughes Rebell (1867-1905) : "Par suite d’un incendie qui s’était déclaré la veille, après le spectacle, et qui, promptement étouffé, avait causé quelques dégâts, le cirque Cusani faisait relâche. Bichot Lagingeole, le clown favori du public, dont le nom éclatait en grosses lettres sur tous les programmes comme s’il devait en être l’attrait principal, Bichot qui ne pouvait montrer son long corps dégingandé et sa face ahurie, taillée en sabre, sans mettre en gaieté toute une salle, Bichot se reposait ce soir-là de ses farces triomphales et fatigantes. Mais habitué à veiller fort tard et ayant dormi tout le jour il n’avait point sommeil ; aussi se leva-t-il à peu près à l’heure de la représentation, plus embarrassé par ce congé inattendu que par les exercices les plus difficiles. Il se demandait à quoi il allait bien employer son temps..."

(11.11) Contes de Saint-Santin (1881) par le marquis Charles Philippe de Chennevières-Pointel (1820-1889) : " Dans le jardin du petit logis qu’on appelle Saint-Santin, et qui est sis tout à côté de Bellesme en Perche, se trouvait, une fois, rassemblée une troupe nombreuse d’enfants de tout âge, depuis les bambinets jusqu’à ceux qui savent déjà très-bien lire et très-bien écrire, et même jusqu’à ceux qui vont au catéchisme. C’était à l’occasion d’une fête qui se donnait dans la ville en l’honneur des gens des environs qui avaient amené sur le champ de foire les plus belles vaches, les plus beaux chevaux, les plus beaux moutons. On appelle cela un Comice agricole, et l’on en célèbre souvent aujourd’hui dans nos campagnes ; mais celui-là était le premier qu’eût jamais vu la ville de Bellesme, et M. le maire et MM. les adjoints du maire et M. le député de l’arrondissement n’avaient rien négligé pour que les bourgeois et les paysans en gardassent longues années la mémoire... "

(10.11)  Mes Fils (1874) par Victor Hugo (1802-1885) : " Un homme se marie jeune ; sa femme et lui ont à eux deux trente-sept ans. Après avoir été riche dans son enfance, il est devenu pauvre dans sa jeunesse ; il a habité des palais de passage, à présent il est presque dans un grenier. Son père a été un vainqueur de l’Europe et est maintenant un brigand de la Loire. Chute, ruine, pauvreté. Cet homme, qui a vingt ans, trouve cela tout simple, et travaille. Travailler, cela fait qu’on aime ; aimer, cela fait qu’on se marie. L’amour et le travail, les deux meilleurs points de départ pour la famille ; il lui en vient une. Le voilà avec des enfants. Il prend au sérieux toute cette aurore. La mère nourrit l’enfant, le père nourrit la mère. Plus de bonheur demande plus de travail. Il passait les jours à la besogne, il y passera les nuits. Qu’est-ce qu’il fait ? peu importe. Un travail quelconque..."

(09.11) L'Élite ou le Livre des Salons (ca1850) : "Le visage d’un ami, de nobles têtes avec l’empreinte de la vertu ou du génie, de bonnes actions, de doux souvenirs sur lesquels on reporte sa pensée à mesure qu’on repasse les jours écoulés, voilà ce que j’appellerai les paysages de la vie : je ne parle, comme on voit, que des beaux paysages qui s’offrent dans notre marche à travers le temps, car il en est de laids et de repoussants que produisent les injustices, les perfidies et les inconstances humaines. Le voyageur qui a porté sa tente en de lointaines contrées, se rappelle ainsi les paysages divers des pérégrinations de sa jeunesse ; rendu au lieu natal et même longtemps après son retour, il laisse son esprit flotter vaguement sous les cieux étrangers et se promener de cime en cime, de vallée en vallée, d’horizon en horizon..."

(07-08.11) Jean Revel (1848-1925) : Nouvelles normandes (1901) : "QUEL est ce souvenir qui, tout à coup, me revient et m’opprime ?... Voici la cavée où jadis je fus témoin et acteur d’un drame... Oui, là, c’est bien l’endroit précis où, lorsque j’étais écolier, je tuai un crapaud... Je revis cette scène, non plus avec la dureté de l’enfant, mais avec la sensibilité, la faculté de compassion qu’ont développées en moi la réflexion et les souffrances... Si dissemblable suis-je devenu de ce que j’étais alors !... J’ai peine à me rendre compte... Tout cela n’est-il point arrivé à un autre ?... D’un pas machinal, l’enfant se dirige vers l’école... Il fait tout à coup un geste d’effroi et recule ! Il a failli marcher sur un crapaud qui rampe avec lenteur, traversant le chemin ; pustuleux, jaunâtre, remuant lentement ses pattes, qui semblent gonflées de venin, l’amphibien s’évertue, sentant un danger... Un instinct cruel saisit l’enfant : il faut tuer cette bête... Vite un caillou..."

(06.11) Stéphane Mallarmé (1842-1898) : Pages oubliées (1875) : " Depuis que Maria m’a quitté pour aller dans une autre étoile – laquelle, Orion, Altaïr et toi, verte Vénus ? – J’ai toujours chéri la solitude. Que de longues journées j’ai passées seul avec mon chat. Par seul, j’entends sans un être matériel et mon chat est un compagnon mystique, un esprit. Je puis donc dire que j’ai passé de longues journées seul avec mon chat, et, seul, avec un des derniers auteurs de la décadence latine ; car depuis que la blanche créature n’est plus, étrangement et singulièrement j’ai aimé tout ce qui se résumait en ce mot : chute. Ainsi, dans l’année, ma saison favorite, ce sont les derniers jours allanguis de l’été, qui précèdent immédiatement l’automne, et dans la journée l’heure où je me promène est quand le soleil se repose avant de s’évanouir, avec des rayons de cuivre jaune sur les murs gris et de cuivre rouge sur les carreaux. De même la littérature des derniers moments de Rome, tant, cependant, qu’elle ne respire aucunement l’approche rajeunissante des Barbares et ne bégaie point le latin enfantin des premières proses chrétiennes. Je lisais donc un de ces chers poëmes (dont les plaques de fard ont plus de charme sur moi que l’incarnat de la jeunesse) et plongeais une main dans la fourrure du pur animal, quand un orgue de Barbarie chanta languissamment et mélancoliquement sous ma fenêtre..."

(06.11) Catulle Mendès (1841-1909) : La nouvelle mariée (1883).

(05.11) Catulle Mendès  (1841-1909) : La voix de jadis (1886)  : "C'ÉTAIT dans le sous-sol d'une de ces sales brasseries où la police tolère que l'on boive encore après que tous les cafés et tous les débits de vin sont fermés. A des tables de bois, sous la poussière jaune du gaz, s'accoudaient les lassitudes saoûles des rôdeuses nocturnes qui avaient fini leur besogne et de quelques hommes qui les avaient attendues tout le soir ; elles, fardées, eux, très blêmes et rasés de près comme des cabotins. Comme nous allions sortir, écoeurés de notre curiosité satisfaite : - Regarde, me dit mon compagnon. Il me désignait, seule, assise au fond de la salle, une femme très grande, très grasse, dont les cheveux roux en touffes bouffaient hors d'une toque à plume. Plus lasse que vieille, et la gorge tombant dans la soie lâche du corsage, elle avait dû être belle, elle l'était encore par la blancheur laiteuse de sa peau, par ses larges yeux noirs, profonds, fixes, où l'hébétude s'animait quelquefois d'un reste de pensée. Une fille, certainement, comme ses voisines ; on voyait de la crotte de trottoir au bas de son jupon, à la semelle de ses bottines ; mais, énorme, et pesamment assise avec l'air d'une colossale idole, elle semblait, cette créature, le type exagéré, la personnification presque grandiose de toute une espèce..."

(05.11) Armand Silvestre (1837-1901) : Une demande en mariage (1886).

(04.11) René Maizeroy (1856-1918) : Les Montefiore (1886)  : "CAMPARDIN – « l’intelligent directeur des Édens-Réunis, comme l’appelaient invariablement les courriéristes de théâtres – comptait sur un succès, et il avait jeté ses derniers sous dans l’affaire, sans penser au lendemain et à la guigne qui le poursuivait depuis des mois avec une âpreté inexorable. Pendant une semaine, les murs, les kiosques, les devantures des boutiques, les troncs des arbres, apparurent placardés d’immenses affiches aux enluminures criardes, où le même titre revenait comme une musique de charlatan, et, d’un bout à l’autre de Paris, traînèrent, d’un pas de procession, de lourdes voitures-réclames que décorait aux quatre flancs une maquette fantaisiste de Chéret..."

(04.11) Le Guillois (18..-1886) : Trois consciences (1859).

(03.11) Louis Delattre (1870-1938) : Le Jeu des petites gens en 64 contes sots (1908) : "MA tante Babette-Zoé d’Habay-la-Neuve, qui attendait sa belle-fille à dîner, le dimanche de la Trinité, se décida à tuer son vieux coq pour le bouillon. Elle mit du petit blé en une forme à pain, monta sur le fumier dans la cour et cria : « Tou-tou-tou-tou... » Les poules s’approchèrent, le coq suivit digne et fier de sa barbe rouge, et tante Babette s’en saisit. Ensuite, elle fut prendre, dans le tiroir de la table, son plus menu couteau à peler les pommes de terre ; l’aiguisa au passage sur une marche des montées ; et tenant le coq serré entre ses genoux, elle cherchait le bon endroit où lui couper la gorge. Mais le coeur lui manqua. Elle rejeta la bestiole qui s’enfuit tout criant, aussi hagard et farouche, à présent qu’il était lâché, qu’interdit et penaud l’instant auparavant. Et il courait deci delà, le cou penché en avant..."

(03.11) Victor Hérault : Un remède dangereux (1859).

(02.11) Élie Berthet (1815-1891) : Le Pacte de famine par Élie Berthet (1815-1891) : "Le 15 novembre 1768, au plus fort de la famine qui désola Paris et la France à cette époque, une foule nombreuse se pressait dans la halle aux blés, que l’architecte Camus de Muzière venait d’achever. On s’agitait, on se questionnait l’un l’autre, et sans doute les nouvelles qu’on échangeait à voix basse n’étaient pas satisfaisantes, car la consternation était peinte sur tous les visages. Il y avait là, contre l’usage, de pauvres femmes couvertes de haillons, au teint pâle, traînant par la main des enfants demi-nus ; elles s’approchaient timidement des groupes pour saisir quelques mots au passage, puis elles s’éloignaient en donnant des signes de désespoir. La colère et la menace brillaient dans les regards de quelques hommes du peuple ; mais ils n’osaient élever la voix et ils se serraient la main en silence avec une sombre énergie. Une troupe de soldats armés gardait, le fusil sur l’épaule, les avenues du marché, et des personnages rébarbatifs parcouraient les groupes, épiant les gestes et l’attitude des mécontents. Ce déploiement de forces comprimait également les cris de rage et les plaintes douloureuses ; il ne sortait de cette foule mobile qu’un murmure sourd, étouffé par la terreur."

(02.11) Élise Rosière (18..-18..) : Les Trois soeurs vénitiennes (1859).

(01.11) Joseph Méry (1797-1866) : Héva (1844)  : "Sur la côte de Coromandel, non loin de Madras, dans les terres autrefois désertes, on trouve un paysage si beau, que les voyageurs n’en ont jamais parlé, car les phrases leur manquent, et ils aiment mieux laisser dans l’Inde une omission qu’une injustice. M. Sonnerat est le seul qui ait hasardé cette exclamation : « Que la nature indienne est belle dans la solitude de Tinnevely ! » Puis il a fait la statistique des factoreries de Madras. J’ai sur mes devanciers un avantage considérable pour peindre ce paysage : je ne l’ai pas vu. Si je l’avais vu, je ne le peindrais pas. Voici donc mon tableau, dont je garantis la ressemblance : il y a un lac, bleu comme une immense cuve d’indigoterie, qui perce une infinité de petits golfes dans une longueur de six lieues ; sur trois côtés, l’horizon de ce lac est fermé par une haute montagne, et par des collines vertes en formes capricieuses, ressemblant assez à une succession de dos gigantesques de dromadaires..."

(01.11) Edmond Alonnier (1828-1871) : Augustine (1859).

(12.10) Catulle Mendès (1841-1909) : Don Juan au Paradis (1885) : "QUAND il comparut, - après les formalités, très simplifiées pour lui, de l'agonie et de la mort, - devant le Juge qui, choisissant le bon grain de l'ivraie, ouvre aux élus les portes paradisiaques et précipite les damnés à l'éternelle géhenne, Don Juan, selon qu'il est écrit dans le livre de Charles Baudelaire, ne daigna point se montrer ému ; et même, jeune toujours, et si beau, ses lèvres gardaient le sourire dont pleurèrent les Elvires et les Annas..."

(12.10) Arsène Houssaye (1815-1896) : Mademoiselle Fleur-de-Lys (1885) .

(11.10) Jean Lorédan (1853-1937) : Tonton (1904)  : "Vous l’avez peut-être connu, – à Locrouan, chez la mère Le Stüm. Vous savez bien ? l’hôtel à la mère Le Stüm, sur la place, auprès de l’église, la maison qui a un cadran solaire et une petite tourelle à toit pointu, en poivrière... Tonton ! notre oncle, comme on l’appelait ; l’oncle à tout le monde ; Augustin Lebris de son vrai nom ; un ancien agent-voyer. Il prenait ses repas dans la salle commune, en bas, avec Mme Le Stüm et son fils, en compagnie des voyageurs de commerce quand il en passait, et, au dessert, il se plaisait à faire des tours, avec des ronds de serviette, avec son couteau, avec des biscuits qu’il lançait en l’air adroitement et qui retombaient dans son verre. Ce qu’il en avalait, de ces biscuits ? Tout le monde s’en amusait, sauf la mère Le Stüm bien entendu, que ces jeux d’adresse appauvrissaient, dont la pâtisserie s’engloutissait dans ce gros homme..."

(11.10)  par Daniel de Venancourt : Monsieur Barlingue (1902).

(10.10) Émile Blémont (1839-1927) : Vive-la-mort : (1901) : "Vers le commencement de juillet 1870, après une journée de soleil sans nuages, la petite ville picarde de Verval-sur-Orle, si calme et si riante, s’ouvrait à l’air tiède du crépuscule, où déjà flottait une caressante fraîcheur. Et, tandis que les flammes du couchant s’éteignaient en lentes dégradations de lumière, en vastes nappes orangées, en glacis d’un vert tendre et limpide, en fines ombres violettes, la lune montait à l’orient dans l’éther pur, baignant d’une sereine blancheur les coteaux boisés, les champs de blé et de seigle, les prairies, les jardins, les maisons à demi cachées dans le feuillage. Des souffles apportaient de la forêt prochaine l’odeur des troènes fleuris, et, sur l’eau vive miroitant parmi les branches, faisaient bruire les saules nains et les hauts peupliers, jusqu’aux rampes du pont de pierre qui, là-bas, s’arquait, massif et brun, entre les deux rives, un peu en aval du confluent de l’Orle et de la Sorelle..."

(10.10) Jean Mariel (18..-19..) : Le Cliché (1902).

(09.10) Charles Le Goffic (1863-1932) : Le Pilotin (1902) : "Ah ! ah ! Je l'attendais, cette liste des sinistrés de l'Oyapock, je l'attendais sans trop d'impatience, convaincu que j'y rencontrerais tout de suite le nom que je cherchais. Une lame s'était abattue par l'arrière sur le pont du navire : de-ci, de-là, à gauche, à droite, sans se presser, elle avait cueilli quinze hommes de l'équipage. Mais, comme ils étaient soixante à bord, les survivants faisaient majorité et le gaillard qui m'occupait pouvait se trouver parmi eux..."

(09.10) Oscar Jaeggly (1876-19..) : Les Joyeux (1902).

(06.10) Catulle Mendès (1841-1909) : La vie et la mort d’une danseuse (1886) : "A douze ans, la signorina Marietta Dall’ Oro dansait les papillons et les sylphes au théâtre Saint-Charles, à Naples. Par miracle, elle n’avait pas l’air souffreteux qui distingue communément les baladines de son âge, créatures anormales, vaguement désireuses de lumière vive et de vagabondages dans les bois, opprimées par le monde artificiel où elles se débattent. Marietta, démesurément précoce, portait en elle assez de sève pour suppléer aux causes extérieures d’épanouissement ; elle avait grimpé aux arbres des portants et s’était chauffée au soleil des toiles de fond... "

(06.10) 
Paul Arène (1843-1896) : Une ingénue (1886)

(05.10) Jules Claretie (1840-1913) : Kadja (1885) :  " TOUS les ans, depuis qu’il était grand garçon, Pierre Pomério, fermier de Plérin, près de Saint-Brieuc, allait à Jersey faire la moisson et gagner les shillings de ces Anglo-normands qui ont besoin de bras étrangers pour couper leurs blés et les rentrer en grange. En deux semaines, Pierre Pomério gagnait là plus qu’en trois mois au pays, et la mère au fond d’un vieux bas glissait les piécettes qu’on cachait derrière les tas de linge, dans le tiroir du grand lit-armoire. Ce Pierre allait maintenant sur ses vingt et un ans ; découplé comme un lutteur de foire, avec des poings à assommer un boeuf et des yeux tout bleus, doux comme ceux d’une fille. Drôle de garçon..."

(05.10) Armand Silvestre (1837-1901)Cinquième acte (1886) 

(04.10) Edmond de Goncourt (1822-1896) : Un aqua-fortiste (1884) :  " DANS ce café du boulevard, un jeune homme était attablé devant moi. Le feutre de son chapeau abaissé sur les yeux, le drap sans reflet de son habit, buvaient et flétrissaient la lumière rousse, terne, morne et morte sur tout cet individu comme sur un vieux crêpe. Il avait posé ses deux mains sur les marges de la Patrie, et ses deux yeux, qui ne lisaient pas, au beau milieu du journal. La demoiselle de comptoir comptait les petites cuillers. Un garçon couvrait le billard ; un autre apportait un matelas roulé sur sa tête. Minuit avait éteint le gaz. L’or des plafonds et des murs, les éclairs des glaces, les paillettes des verres, tout cela était entré dans les ténèbres..."

(04.10) François Coppée (1842-1908) : L'Invitation au sommeil (1885).

(03.10) Arsène Houssaye (1815-1896) : Une visite à Mademoiselle Camargo (1886) : " UN matin, Grimm, Pont-de-Veyle, Duclos, Helvétius, se présentèrent gaiement à l’humble logis de la célèbre danseuse. Elle demeurait alors dans une vieille maison de la rue Saint-Thomas-du-Louvre. Une servante centenaire vint ouvrir. « Nous désirons parler à Mlle de Camargo, » dit Helvétius, qui avait beaucoup de peine à tenir son sérieux. La gouvernante les fit tous entrer dans un salon d’un ameublement original et grotesque. Les boiseries étaient couvertes de pastels représentant Mlle de Camargo dans toutes ses grâces et dans tous ses rôles. Cependant elle n’orne point à elle seule le salon : on y voit un Christ au mont des Oliviers, une Madeleine au Tombeau, une Vierge au Voile, une Vénus à Cythère, les Trois Grâces, des Amours à demi cachés sous les chapelets et les buis bénits, des Madones couvertes de trophées d’opéra..."

(03.10) Valréas : Maman Simone (1886).

(02.10) Léon Cladel (1834-1892) : Type de fille (1886) : " TOUTEenfant encore, et déjà rongée par ce mal de misère qui dévore ses pareilles, elle avait été violentée, souillée par le frère de sa mère, une espèce de souteneur, et celui-ci, surpris en flagrant délit par le père de sa victime, un veuf trop laid et trop pauvre pour convoler, avait été si bien rossé qu’il en creva. Déflorée ainsi, puis battue et chassée du taudis paternel, elle erra, rôda, loqueteuse et famélique, assez timidement d’abord ; ensuite, elle raccola sans vergogne. Afin de ne pas être soumise au contrôle de la préfecture, elle fut bientôt contrainte de se livrer à divers agents de moeurs et même à des sergents de ville qui, moyennant qu’elle leur accordât ses faveurs, fermaient les yeux sur son commerce. Un d’entre eux lui communiquera le mal dont sont morts un Valois, plusieurs Bourbons et tant d’autres monarques du globe... "

(02.10) 
Joseph Montet (1852-1919) : L'aumône (1886).

(01.10) Villiers de L'Isle-Adam (1838-1889) : L'agence du Chandelier d'or (1885) : " LA récente loi, votée à plaisir par les deux Chambres, a précisé, dans un article additionnel, que « la femme légitime, surprise en flagrant délit d’inconstance, ne pourrait épouser son complice. » Ce fort spirituel correctif ayant singulièrement attiédi l’enthousiasme avec lequel un grand nombre de ménages modèles avaient accueilli, d’ensemble, la nouvelle inespérée, bien des fronts charmants se sont assombris ; les regards, les silences, les soupirs étouffés, tout dans les attitudes, enfin, semblait dire : « Alors, à quoi bon ?... » - O belles oublieuses ! Et Paris ?... N’est-il pas autour de nous, tirant son feu d’artifice perpétuel de surprises étranges ? capitale à déconcerter l’imagination d’une Shéhérazade ? ville aux mille et une merveilles où se réalise, comme en se jouant, l’Extraordinaire ? Au lendemain de l’ukase sénatorial, voici qu’un actualiste à tous crins, un novateur de génie, le major Hilarion des Nénufars, a trouvé le biais pratique si désiré des chères mécontentes... "

(01.10) 
Georges de Peyrebrune (1841-1917) : Mater ! (1886).

(12.09) Robert de Bonnières (1850-1905)  Bichon (1885) : " C’ÉTAIT à Vitry-le-François, il y a quatre ans de cela. Je faisais mes vingt-huit jours au 26e de dragons. Nous avions trimé depuis cinq heures et demie du matin. Le soir venu, rompus, fourbus, abasourdis de fatigue, mouillés jusqu'aux os, les jambes roidies dans nos bottes qui semblaient de plomb, nous étions allés, après la soupe, prendre le café dans un petit cabaret qui se trouvait en dehors d'une des principales portes de la ville, au delà des fossés, marécages immobiles où les grenouilles de septembre chantaient à la nuit tombante, comme pour annoncer de nouveau la pluie pour le lendemain. Mes camarades étaient de toutes espèces. Il y avait dans la bande un commis-voyageur élève de Jean-Jacques Rousseau, un ancien employé de la Compagnie d'Orléans, un paysan des environs de Poitiers, très quartier latin..."

(12.09) Aurélien Scholl (1833-1902) : Un cas de névrose (1885).

(11.09) Théodore de Banville (1823-1891)  Les servantes (1885) : " EN province, beaucoup d'âmes délicates, douloureusement froissées dans leurs plus légitimes instincts, n'ont d'autre parti à prendre que celui de la résignation, et c'est à celui-là que s'était arrêtée Mme Henriette Simonat, après des luttes inutiles. Mariée à un homme d'esprit grossier, tyrannique, libertin, profondément égoïste et, de plus, avare, elle comprit bien vite qu'elle devait abandonner toute espérance ; et, à vingt-huit ans, merveilleusement belle, et mère de deux enfants déjà grands, elle avait fait son deuil de la vie. Les Simonat habitaient une campagne nommée les Bernadets, près d'Azay-sur-Cher, à quatorze kilomètres de Tours ; mais, en réalité, Mme Henriette était à mille lieues de cette ville, où son fils François était au lycée, sa fille Julie en pension, et où elle avait laissé ses amitiés d'enfance. Car son mari la tenait à la maison comme prisonnière, n'ayant ni les plaisirs de la compagnie, ni l'âpre jouissance de la solitude..."

(11.09) Emile Deschamps (1791-1871) :  L'amie de la mariée (ca1850).

(10.09)  Léon Cladel (1834-1892) Irène (1886) : " ON respire ici, se dit tout d'abord à part soi René de Bergoïs, en arpentant à la brune, en mai, les larges trottoirs qui bordent le boulevard des Capucines et celui des Italiens ; ensuite il ajouta, fatigué de sa monotone promenade qui durait pendant trente ou quarante minutes : Ah! tout irait bien si je heurtais quelqu'un à qui parler !... Et, machinalement, il regardait à sa droite comme à sa gauche le flot d'oisifs qui, tout en nage, foulaient le bitume et le macadam autour de lui. Que de coureuses tendaient leurs amorces et que de désoeuvrés s'y prenaient volontiers ! Assourdi par le roulement des omnibus et des fiacres, ainsi que par la rumeur des passants, et las enfin de ce spectacle qui s'offre quotidiennement aux yeux des citadins toujours divers et non moins nombreux, il se disposait à franchir la chaussée encombrée par la foule, lorsqu'il avisa sous la tente de l'un des grands cafés avoisinant l'Opéra certaine figure de sa connaissance... Ah ! c'était bien lui, vraiment, très irréprochablement vêtu, le stick au bout des ongles, le lorgnon ancré sous l'arcade sourcilière, un cigare au bec..."

(10.09) Fanny Richomme :  Irène ou les amours du bon vieux temps (ca1850) .

(09.09) Edmond de Goncourt (1822-1896) : La courtisane au théâtre (1886) : " EN novembre 1774, il suffisait à une femme de l'encataloguement, de l'inscription à l'Opéra ou à la Comédie-Française, pour ne plus être soumise au bon plaisir de la police, pour jouir de l'inviolabilité commune, et entrer pour ainsi dire dans une possession absolue de sa personne. La dernière des filles de choeur, de chant ou de danse, la dernière des figurantes était émancipée de droit : un père, une mère, indignés de son inconduite, ne pouvaient plus exercer sur elle l'autorité paternelle ; et il lui était permis de braver un mari, si elle était mariée. Aussi, de la part de toutes ces femmes, demi-castors, filles de vertu mourante, quelles aspirations vers ces planches qui donnaient l'affranchissement, qui délivraient du pouvoir de la famille, qui sauvaient des rapports de l'inspecteur Quidor! Monter là c'était l'effort et l'ambition de chacune. Toutes les protections qu'elles pouvaient capter, elles les mettaient enjeu pour arriver jusqu'à un Thuret ou jusqu'à un de Vismes, pour franchir la porte de ce cabinet fameux et redoutable, le cabinet du directeur ..."

(09.09) Clémence Robert (1797-1872) : Un amour historique (ca1850)

(07-08.09) Jean Gascogne (1862-1904) Discrétion (1884) & Ernest d'Hervilly (1839-1911) La Vénus d'Anatole (1883) :  "Anatole est furieux. Pour tout de bon il est furieux. Le grand Anatole, vous le connaissez bien ? Anatole de la rue fontaine ! l'Anatole à Nana ! Mais vous ne connaissez que lui. Un grand jeune homme avec des cheveux roux et une poitrine bombée comme une cuirasse ! Anatole Jubeau, celui qui a exposé l'année dernière un tableau si drôle : le Diable dans un bénitier ! Anatole enfin !..."

(06.09) Jacques Rochette de La Morlière (1719-1785) : Les Lauriers ecclésiastiques ou campagnes de l'abbé T*** (1748) : " JE vais vous satisfaire, mon cher marquis ; vous voulez un récit exact de mes espiègleries depuis mon entrée dans le monde, et du dénouement sérieux qui va bientôt les terminer : au milieu des succès d’une campagne brillante et d’une ample moisson de lauriers, vous imaginez qu’il en est d’autres qu’on peut cueillir avec moins de peine, et dont les fruits, moins glorieux peut-être, ont des douceurs plus réelles et plus satisfaisantes ; vous croyez enfin que l’amour peut tenir lieu de tout dans la vie : ah ! qui mieux que moi doit soutenir ce système ? C’est lui qui a toujours fait mon bonheur, c’est par lui que je touche à l’instant le plus heureux de mes jours : et par quel chemin m’y a-t-il conduit ? Que de fleurs sur mon passage ! Non, jamais je n’ai connu ses peines, il ne m’a prouvé sa puissance que par les plaisirs continuels et indicibles dont il m’a enivré. Que de reconnoissance ne dois-je pas pour tant de bienfaits, et comment m’acquitter mieux envers lui, qu’en publiant les faveurs dont il m’a comblé, les charmes qu’il a répandus sur les premières années de ma vie ?..."

(06.09) Ernest Legouvé (1807-1903) : L'armure des comtes de Rottrick (1839).

(05.09) A. Dupin (1804-1876) : Albane (1839). : " Il écrivit à Enguerrand : « Vivre loin d’elle, c’est un effort au-dessus de mon courage. Depuis huit jours je l’essaie inutilement. Chaque matin je mesure avec épouvante la distance qui doit me séparer du soir ; et quand le soir vient, je m’étonne qu’il ne puisse rien pour moi. Il y a dans mon sein je ne sais quoi de funeste, un mal qui le ronge. Mes vêtements s’embrasent sur mon corps ; quelquefois ils deviennent pesants comme ces chapes doublées de plomb qui faisaient courber les damnés de Dante. Un matin, je souffrais tant que mon regard a imploré Dieu. Tout à coup j’ai frémi de me voir exaucer. Que ferais-je d’une vie où elle ne serait pas ? Tu souris, toi qui es fort. Quand il me vient dans la pensée que je pourrais guérir, j’éprouve l’horreur que tu sentirais à la vue de la terre nue, froide, immobile et sans reflets. Je ne cesserai pas d’aimer ; mon dernier adieu à la vie sera un cri d’amour ; mon âme emportera son ardeur au-delà du monde périssable. Sais-tu Enguerrand, ce qu’il y a de magie dans la vue d’une femme aimée ? ..."

(05.09) Ernest Fouinet (1799-1845) : La Famine (1839)

(04.09) Louise Colet (1808-1876) : Yolande (1839) : " Il est des femmes qui pensent tard, la pensée n’est éveillée en elles que par le sentiment ; elles ne manquent pas d’esprit, mais leur esprit vient du coeur ; avant d’avoir aimé elles n’ont que des idées vagues, leurs désirs sont sans volonté ; l’amour, la passion peut seule leur faire comprendre qu’elles ont un libre arbitre. Telle était Yolande de Rocmartine, une des plus nobles jeunes filles de la Provence, cette vieille terre de la grande aristocratie. La mère d’Yolande avait émigré ; rentrée en France, veuve et presque sans fortune, elle racheta à grand’peine le vieux château de ses ancêtres qui dominait  un village dont les habitants, autrefois ses vassaux, étaient devenus, par la confiscation et la vente de ses biens, ses co-propriétaires. Le malheur avait rendu la marquise de Rocmartine plus fière et plus hautaine ; ses prétentions nobiliaires, renforcées par une dévotion rigoriste, la faisaient invulnérable à toute idée nouvelle ; elle se croyait encore femme d’un président au parlement et reine de la capitale du comté..."

(04.09) Victor Lottin de Laval (1810-1903) : Les Ruines de Palmyre (1839).

(03.09) Catulle Mendès (1841-1909) : Madame de Ruremonde (1885) : " DE toutes les flirteuses qui, dans les salons de Paris, de Pétersbourg et de Londres, abandonnent longtemps leur main, avec un frémissement bien imité, entre les doigts de quelque bon jeune homme ébahi, ou, renversées dans un fauteuil, croisent les jambes sous la jupe étroite qui s'applique et se renfle, ou bien, penchées, au dessert, vers leur voisin de table, avec l'air d'écouter une confidence, lui placent sous les yeux, sous le nez, sous les lèvres, dans son assiette ! le double fruit vivant de leur gorge qui assoiffe et affame, — Mme de Ruremonde, certes, est la plus parfaitement exécrable! Aucune n'a poussé plus loin qu'elle l'abominable vertu de toujours s'être refusée après s'être toujours offerte..."

(03.09) Fanny Reybaud (1802-1870) : Marguerite, épisode du quatorzième siècle (ca1850).

(02.09) Léon Cladel (1834-1892) : Vyr le porion (1884) : " RIEN n'avait pu nous dissuader de ce dessein ; aussi le lendemain, vers midi, mon camarade et moi, coiffés d'épais chapeaux de cuir bouilli, revêtus de bourgerons de laine bleue et munis chacun d'une lampe Davy, nous nous approchions très émus et nous efforçant de ne point le paraître, de cette fosse profonde de six à sept cents mètres, quand M. de la Tour-Réal, ingénieur des mines belges et l'un des petits-neveux de l'amiral de ce nom, que la révocation de l'édit de Nantes avait contraint à se réfugier aux Pays-Bas, qui lui furent une nouvelle patrie, répondit enfin à la muette interrogation de nos yeux..."

(02.09) Jules Depaquit (1869-1924) : Latoupie-Bottin (1900).

(01.09) Pierre Loti (1850-1923) : Viande de Boucherie [suivie de] Chagrin d’un vieux forçat (1891). : " AU milieu de l’océan Indien, un soir triste où le vent commençait à gémir. Deux pauvres boeufs nous restaient, de douze que nous avions pris à Singapoor pour les manger en route. On les avait ménagés, ces derniers, parce que la traversée se prolongeait, contrariée par la mousson mauvaise. Deux pauvres boeufs étiolés, amaigris, pitoyables, la peau déjà usée sur les saillies des os par les frottements du roulis. Depuis bien des jours ils naviguaient ainsi misérablement, tournant le dos à leur pâturage de là-bas où personne ne les ramènerait plus jamais, attachés court, par les cornes, à côté l’un de l’autre et baissant la tête avec résignation chaque fois qu’une lame venait inonder leur corps d’une nouvelle douche si froide ; l’oeil morne, ils ruminaient ensemble un mauvais foin mouillé de sel, bêtes condamnées..."

(01.09) Jean Madeline : Toujours... [suivi de] La Robe (1899).


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